La philosophie mystique en France à la fin du XVIIIe siècle

Adolphe Franck · 1866

Paris, 1866 · Public domain

La philosophie mystique en France à la fin du XVIIIe siècle
La philosophie mystique en France à la fin du XVIIIe siècle: Saint-Martin et son maître Martinez Pasqualis. Par Adolphe Franck. Paris: Germer Baillière, 1866.

Sieyès, Condorcet, Bernardin de Saint-Pierre et Berquin, comme un des hommes pai^mi lesquels devait être choisi le précepteur du jeune dauphin. On se disputait sa personne dans les plus élégants salons ; ceux qui ne pouvaient le lire ét<iient jaloux de l'entendre, et le charme do sa conversation effaçait pour lui toutes les distances. Il a vécu dans la laniiliaiîté de la duchesse de Bourbon, do la maréchale de Noailles, de la marquise de Coislin, . du duc de Richelieu, du duc de Bouillon, du duc de Lauzun ; il était Thôte et le commensal du prince de Galitzin, do lord Hereford, du cardinal de Bemis; il a connu le chevalier de Boufflers, le duc d'Orléans, devenu plus tard Philippe-Égalité, Bailly, Lalande, Bernardin de Saint-Pierre. Il a soutenu, dans une assemblée de deux mille personnes, une discussion brillante contre Garât, l'ancien ministre de la Convention, nommé professeur (Wnifflj/sc de] l'entendement dans les écoles normales. Après s'être attiré, dans sa jeunesse, les sarcasmes de Voltaire, il n'a pu éviter, sur la fin de sa vie, ceux de Chateaubriand, qu'il a aimé et admiré. Enfin c'est dans ses écrits, et principalement dans ses écrits politiques, que l'auteur des Considérations de la Révolution franvaise et des Soirées de Saint-Pétersbourg a trouvé les fondements de son système.

Aussi les apologistes, les critiques et les biographes ne lui ont pas manqué après sa mort. Sans parler de Gence, qui était un des siens, qui appartenait à sa famille spirituelle, et qui, ayant vécu dans son intimité, a pu nous laisser, dans la Biographie universelki un ré-

DU MYSTICISME EN GÉNËtUL

cit exact de sa vie, madame de Staël, en étudiant F Allemagne, y a rencontré les traces encore vivantes de son influence. Par le coup mortel qu'il a porté, longtemps avant Royer-CoUard, à la domination de l'école de Condillac, et la lutte qu'il a soutenue toute sa vie contre le matérialisme du xviii" siècle, il a imposé à un illustre historien de la philosophie le souvenir de son nom et de ses écrits. Il a forcé, sinon par la justice, du moins par la reconnaissance, le plus implacable ennemi de toute libre pensée, le comte Joseph de Maistre, à rendre hommage à son caractère et à son talent. M. Sainte-Beuve lui a donné une place honorable dans sa galerie (1) . Sans se risquer avec lui dans les voies souterraines qu'il aimait à parcourir, il a fait revivre à nos yeux, dans une fine peinture, la grâce de l'écrivain, les délicatesses de l'homme. Un critique religieux, chez qui l'ardeur de la foi sait toujours se concilier avec la bienveillance et la justice, M. Moreau, l'a considéré sous un autre point de vue. Tout en recueillant sur sa vie des renseignements jusque-là restés ignorés, et sans négliger ses opinions purement philosophiques, il s'est proposé pour but de signaler les points sur lesquels son libre christianisme est souvent en désaccord et même en opposition avec l'orthodoxie cathohque (2) . Un philosophe, qui est en même temps un élégant écrivain, M. Garo, dans une

(2) Réfiêaiions tur les idée» de Louis de Saint-Martin le Ihéosophe^ par U Moreau I un vol. grand in- 18, Paris, 1850.

4 J)U MYSTICISME EN GÉNÉRAL.

thèse substantielle (1) , a voulu nous offrir la synthèse de ses idées tant philosophiques que religieuses, en les comparant avec les idées analogues des mystiques anté- rieurs ou contemporains. Enfin d'autres, par des extraits choisis avec art ou qui répondaient à leurs propres sentiments, se sont bornés à mettre sous nos yeux les élé- ments les plus précieux de sa doctrine et comme la fleur de ses pensées.

Quoiqu'il n'y ait pas plus de soixante ans que Saint- Martin est mort, et que, selon toute vraisemblance, il subsiste encore parmi nous, dans l'ombre de quelque loge, des débris vivants de son école, les différentes études dont il a été l'objet sont toutes, par un certain côté, plus ou moins incomplètes. Elles ont laissé subsister, dans sa vie et dans son système, un assez grand nombre de points obscurs, qui réclamaient depuis longtemps d'autres informations. Par exemple, que savions-nous de Martinez PasquaUs, ce mystérieux personnage venu on ne sait d'où, qu'on rencontre partout et qu'on ne peut saisir nulle part, qui disparaît un jour subitement comme il était venu, allant chercher au loin une fin restée inexpliquée, comme sa vie, après avoir exercé sur l'esprit de Saint-Martin une décisive influence? Quelle fut au juste sa doctrine? A quelle source l' avait-il puisée? A quel point le Philosophe inconnu y est-il demeuré fidèle ? Quels rapports celui-ci a-t-il conservés avec ceux qui ont

(1) Estai sur la vie et Ut doctrinet de Saint-Martin^ le PhUotophe in^

DU MYSTICISME EN GÉNÉRAL. 5

été nourris du même pain spirituel ? Par quel motif ou par Tintervention de quelle puissance a-t-il abandonné son premier maître pour se plonger, vers la fin de sa carrière, dans les sombres abîmes de Jacob Bœhm ?

Ces questions et plusieurs autres, qui ne manqueront pas de se présenter sur notre chemin, trouvent leur solution dans le travail que M. Matter a publié, il y a trois ans (J). « Une rare bonne fortune, dit-il (2), a fait }} tomber entre nos mains, dans un voyage à l'étranger, » les deux petits volumes manuscrits du traité de don » Martinez, De la réintégration^ dont je ne connais que » deux exemplaires, Tun en France, Vautre dans la Suisse » française. » M. Matter a aussi mis à profit, avant qu elle fût publiée par MM. Schauer et Chuquet, la curieuse correspondance de Saint-Martin avec le baron de Liebisdorf (3), et une foule de lettres restées inédites deDivonne, de Maubach, de madame de Bœcklin, tous les trois unis de cœur et d'intelligence avec l'illustre illuminé, surtout la dernière, objet d'une amitié passionnée, et qui a été pour lui, dans les voies du mysticisme germanique, ce que Béatrice a été pour Dante dans le troisième acte de la Divine Comédie, Ajoutons que M. Matter était préparé depuis longtemps à l'œuvre qu'il vient d'accomplir. His-

(1) Saint-Martin, le Philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maître Martinez et leurs grbupes, d'après des documents inédits, par M. Matter. Paris, chez Didier, 1862.

(2) Préface, p. viii et ix.

(3) La correspondance inédite de L C. de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu, et Kirchberger^ baron de Liebisdorf^ ouvrage recueilli et publié par L. Schauer et Alph. Chuquet, grand in-18. Paris, i862.

DU MYSTICISME £N GÉNÉRAL.

torien du gnosticisnje et de Técole d'Alexandrie, c'est- à-dire du mysticisme ancien, profondément versé dans la connaissance des hérésies chrétiennes du moyen âge, il semblait naturellement désigné pour écrire l'histoire du mysticisme moderne. La mort ne le lui a pas permis. Cette étude sur Saint-Martin n'est guère que la première page du livre sur lequel il avait recueilli tant de pré- cieux matériaux. Cette page, quelle que soit la destinée de celles qu elle nous annonce, fait le plus grand honneur à la mémoire de M. Matter. Il a produit des ouvrages plus érudits et plus profonds ; il n'a rien écrit de plus complet, de plus clair, de plus attachant.

Pour se faire une idée du rôle que joue Saint-Martin dans l'histoire du mysticisme, il faut savoir quel est celui du mysticisme lui-même dans l'histoire de la religion et de la philosophie. On peut dire que la religion est au mysticisme ce que l'amour réglé par le mariage est à l'amour libre et passionné. Assurément le mariage a été calomnié par la comédie et la satire. Le mariage n'exclut pas l'amour ; il le suppose, au contraire, et ne peut se comprendre sans lui. Mais il lui impose des règles et des devoirs ; il le place sous l'autorité des lois, et ne lui permet pas de s'écarter des conditions sur lesquelles repose Tordre social. Telle est précisément l'action de la religion sur l'amour divin, et, par suite, sur tous les actes et toutes les pensées dont se compose le commerce de l'âme avec l'infini. Elle ne permet pas que, dans les élans mêmes de la foi la plus exaltée, on s'éloigne de ses dogmes, de ses traditions, de sa discipline, ni qu'on les

DU MYSTfCISME EN Gf.NÉRAL. 7

manifeste autrement que sous les formes qu'elle a consacrées. Elle est inséparable d'une société spirituelle qui a, comme la société civile, son gouvernement, son organisation, sa législation. Le mysticisme n'admet rien de tout cela, quoiqu'il y ait nécessairement un fonds mystique dans la religion même. Le mysticisme, comme la passion, comme l'amour humain quand il a envahi tout notre être, ne connaît ni règle, ni frein, ni limite. L'autorité est pour lui un vain mot ; la tradition et les textes, quand il daigne les accepter, se changent, sous son regard, en symboles et en figures, comme certains corps, touchés par le feu, se changent en vapeur. Il va tout droit à l'objet aimé, c'est-à-dire à Dieu. C'est lui seul qu'il cherche, lui seul qu'il aperçoit dans la nature et dans l'âme, et il ne s'arrête qu'après avoir tout absorbé et quand il s'est lui-même abîmé en lui. De là l'affinité qu'on a toujours remarquée entre le mysticisme et le panthéisme.

Essentiellement différent de la religion, le mysticisme ne se distingue pas moins de la philosophie. La philosophie, c'est la raison dans la pleine possession d'ellemême. Elle ne se rend qu'à la lumière de l'évidence ou à la force irrésistible des démonstrations. Il lui faut des principes d'une autorité naturelle et universelle, des ftiits réfléchis par toutes les consciences, des raisonnements à l'abri de toute objection. Je n'affirme pas que ce but soit toujours atteint par la philosophie ; je dis que la philosophie le poursuit sans relâche, et qu'elle ne saurait y renoncer sans donner gain de cause à ceux qui

8 DU MYSTICISME EN GÉNÉRAL.

prétendent qu'elle n'existe pas. Le mysticisme ne se propose rien (le pareil. Le mysticisme, c'est la passion, et la passion a besoin de contempler, d'admirer, de croire à la perfection et à la possession de l'objet aimé; elle ne raisonne pas. Elle observe, et quelquefois avec beaucoup de finesse, mais seulement ce qui la flatte ou la contrarie, ce qui, en l'exaltant par la résistance ou par la satisfaction, lui tient lieu d'aliment. Loin de chercher l'universalité dans les principes et dans les faits, elle ramène tout à une expérience non-seulement personnelle, mais exceptionnelle. « J'ai dit quelquefois, écrit Saint-Mar- » tin (1) , que Dieu était ma passion. J'aurais pu dire, » avec plus de justice, que c'est moi qui étais la sienne, )) par les soins continus qu'il m'a prodigués et par ses y> opiniâtres bontés pour moi, malgré toutes mes ingra- » titudes ; car, s'il m'avait traité conune je le méritais, » il ne m'aurait seulement pas regardé. » Presque tous les grands mystiques se sont bercés de cette illusion.

Le mysticisme n'est pas une effervescence passagère qu'on remarque seulement de loin en loin dans quelques natures privilégiées. Il a ses racines dans les profondeurs de l'âme humaine; on le voit éclore dans toutes les races, sous l'empire des croyances et des civilisations les plus opposées, pourvu que le mouvement général d'où dépend la durée des sociétés et des peuples lui laisse le temps de paraître au jorn*. Il appartient également à l'Inde brahmanique et bouddhiste, à la Chine convertie

(i) PorIraU historique, n9 901, dans le t. I^'des Œuvres posthumes.

DU MYSTICISME EN GÉNÉRAL. 9

au culte de Fô et à la doctrine de Lao-tseu, à la Grèce païenne, lorsqu'elle mêle aux enseignements de Platon les inspirations de F Orient, à la Judée attentive aux mystères de la kabbale, et aux nations chrétiennes de T Occident. Il sait se faire sa place dans la religion cpmme dans la philosophie, quoiqu'il diffère essentiellement de toutes deux. Les siècles de foi et d'incrédulité, de soumission et de libre examen, de ferveur catholique et de propagande protestante, ne lui sont pas plus étrangers les uns que les autres. Mais c'est aux époques de décomposition et de révolution générale, quand l'âme ne sait plus où se reposer, quand toutes les idées et toutes les croyances sont mises en question, quand la philosophie, la religion et la société elle-même, ébranlées dans leurs fondements, remises au creuset pour être purifiées, n'offrent plus aucun abri aux cœurs timides et pacifiques, c'est dans les temps qui préparent la tourmente révolutionnaire, dans ceux qui précèdent et qui suivent la naissance du christianisme, qu'il se déploie avec une vigueur particulière, avec une variété de formes presque infinie, et que son action a le plus d'étendue.

On ne se figure pas tout ce que le xviii'' siècle a vu s'élever en Europe de sanctuaires mystiques, dont chacun avait son grand prêtre et son culte séparé. On distinguait l'école de Lyon, fondée et gouvernée par Cslgliostro ; celle d'Avignon, qui fut plus tard transportée à Rome; celle de Zurich, suspendue aux lèvres éloquentes de Lavater ; celle de Copenhague ou du Nord, qui ne jurait que par le nom de Swedenborg ; celle de Strasbourg,

iO MABTINEZ PASQUAUS.

uniquement nourrie des écrits de Jacob Bœhm ; celle de Bordeaux, attentive aux oracles de Martinez Pasqualis ; celle des Philalèthes de Paris, qui, cherchant sa voie entre Martinez et Swedenborg, empruntait également ses inspirations à l'un et à l'autre. Au sein même de la Terreur, était venue éclater l'aventure de dom Gerle et de Catherine Théot ; le mysticisme avait tissé sa toile autour de l'échafaud, et, quelques années auparavant, le mesmérisme donnait le vertige à toute la France. De tous les chefs de secte que je viens de citer, Martinez Pasqualis n'est pas celui qui a jeté le plus d'éclat, mais c'est celui qui a laissé les traces les plus profondes ; c'est lui principalement qui a créé Saiiit-Martin.

Le nuage qui enveloppe sa vie n'est pas complètement dissipé par le livre de M. Matter, ni même par les documents inédits que M. Matter a eu la libéralité de mettre à ma disposition. Nous savons qu'il était le fils d'un israéUte portugais, qui est venu, on ignore à quelle date et pour quel motif, s'établir à Grenoble. Je suis assez porté à supposer qu'à l'exemple de ses coreligionnaires restés en Portugal après les édits de bannissement rendus contre eux, il professait extérieurement le catholicisme, tout en restant juif dans son intérieur. C'est ainsi qu'on s'explique l'isolement dans lequel il éleva son fils, et qui ne lui permit qu'à un âge assez avancé d'apprendre la langue de sa nouvelle patrie, et encore de l'apprendre d'une manière assez imparfaite. C'est ainsi qu'on peut également se rendre compte de la manière toute judaïque, toute kabbalistique, dont il

MARTINKZ PASQUALIS. li

entendait les dogmes du christianisme ; car, j'en demande pardon à M. Matter, il m'est impossible de ne pas reconnaître les éléments essentiels de la kabbale dans la doctrine enseignée plus tard par Martinez Pasqualis ; et la forme même sous laquelle il l'a développée dans son traité De la réintégration, ces discours placés dans la bouche des principaux personnages de l'Ancien Testament, ne sont qu'une imitation des midraschlm ou commentaires allégoriques et mystiques de l'Écriture sainte, par les plus anciens docteurs de la synagogue.il faut remarquer d'ailleurs que les principaux kabbalistes étaient d'origine espagnole, et que leurs traditions secrètes se prêtaient à meiTeille au mystère qui devait envelopper la vie et la pensée de ces tristes victimes de l'inquisition, obligées, pour sauver leurs têtes, de dissimuler leur foi. Je ne puis donc partager l'opinion commune qui fait djB Martinez PasquaUs un Israélite converti au catholicisme ; on n'a jamais cité un seul fait qui démontre cette prétendue conversion ; il n'a jamais prononcé ni écrit un seul mot qu'on puisse interpréter comme une profession de foi catholique. Toute sa vie se passe à l'ombre des loges ou associations secrètes fondées dans l'intérêt d'un mysticisme libre. Il s'y pré- sente, non comme un disciple, mais comme un maître, qui a sa provision de vérités toute faite, et qui la tient de plus haut. Il y apporte des projets de conciliation, de fusion, et sans doute aussi de domination personnelle. Telle est la cause de ses courtes et mystérieuses apparitions, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, tantôt à

Bordeaux. A ces tentatives générales il joignait, à l'occasion, la propagande individuelle : car il avait son cé- nacle particulier, qui, sans être assez nombreux pour former une secte, était initié directement à sa pensée. L'abbé Fournie, un de ces élus, nous raconte de quelle manière il abordait ceux qu'il jugeait dignes de ses soins. Une fois assuré qu'il avait gagné leur confiance ou frappé leur imagination : « Vous devriez, leur disait- » il, venir nous voir; nous sommes de braves gens. » Vous ouvrirez un livre, vous regarderez au premier » feuillet, au centre et à la fin, lisant seulement quelques » mots, et vous saurez tout ce qu'il contient. Vous voyez » marcher toutes sortes de gens dans la rue; eh bien, » ces gens-là ne savent pas pourquoi ils marchent, mais » vous, vous le saurez. »

Martinez Pasqualis n'atteignit pas le but qu'il poursuivait. Au lieu de devenir, comme il l'avait rêvé, l'hiérophante suprême de toutes les sociétés mystiques de la France et peut-être de l'Europe, il ne vit jamais autour de lui qu'un petit nombre d'adeptes, qu'on a appelés à tort la secte des Martinézistes ; car ils n'ont jamais eu entre eux une assez grande conformité de pensées ni des relations assez suivies pour constituer une loge distincte. Découragé ou résigné, et n'aspirant plus qu'à l'obscurité et au repos, Martinez disparut un jour du milieu de ses amis, et l'on apprit qu'il était mort à Port-au-Prince, en 1779.

Pour exposer son système, il faudrait avoir sous les yeux le document précieux dont M.Matter a été l'heureux

MARTINEZ PASQUALÎS» 13

possesseur, le Traité sur la réintégration des êtres dans leurs premières propriétés ^ vertus et puissances spirituelles et divines. C*est le titre véritable de Touvrage de Martinez. J'espère bien que les héritiers de M. Matter le publieront quelque jour ; je les en conjure au nom de la philosophie et dans l'intérêt d'une renommée qui doit leur être chère ; ce sera un des plus grands services qui auront été rendus à l'histoire du mysticisme, et particulièrement du mysticisme au xviii* siècle. Mais, en attendant, l'analyse que nous possédons dès aujourd'hui de ce singulier livre nous permet d'en reconnaî- tre l'esprit et l'origine. Il découle tout entier du principe kabbalistique' de l'émanation, conservé par Saint-Martin comme la partie la plus précieuse de l'enseignement de son premier maître, celle qui n'était communiquée qu'aux disciples les plus avancés et les plus péné- trants (1) . Au principe de l'émanation vient se rattacher le dognae de la chute, entendu dans un sens qui le distingue entièrement du dogme chrétien et le fait rentrer dans le système métaphysique du Zohar. Selon la doctrine de Martinez Pasqualis, l'homme n'est pas le seul être qui porte en lui les traces et qui subisse les conséquences d'une défaillance première; tous les êtres sont tombés comme lui ; ceux qui peuplent le ciel ou qui entourent le trône de Tétemité, comme ceux qui sont exilés sur cette terre ; tous sentent avec douleur le mal qui les tient éloignés de leur source divine, et atten-

(1) Correspondance avec le baron de Liebisdorf^ p. 15 de rédition de M. Scbauer; M. Maiter^ Saint-Martin, p. 25.

14 MARTÏNEZ PASQtALIS.

dent impatiemment le jour de la réintégration. Rien n'est plus facile à comprendre; car, avec le principe de l'émanation, la seule naissance des intelligences finies est une décadence, puisqu'elle les éloigne de l'intelligence infinie, de l'existence souveraine et parfaite avec laquelle elles étaient primitivement confondues.

Le traité de Martinez, comme nous l'apprend M. Matter, s' étant arrêté précisément à la venue de Jésus-Christ, nous ne savons pas par lui-même de quelle manière il expliquait la réhabilitation ; mais nous pouvons nous en faire une idée d'après le témoignage de l'abbé Fournie, incapable de rien ajouter de son propre fonds à la doctrine qu'il avait reçue. Or voici ce que l'abbé Fournie nous assure avoir entendu de la bouche de Pasqualis : (i Chacun de nous, en marchant sur ses traces, peut » s'élever au degré où est parvenu Jésus-Christ. C'est » pour avoir fait la volonté de Dieu que Jésus-Christ, )) revêtu de la nature humaine, est devenu le Fils de » Dieu, Dieu lui-même. En imitant son exemple ou en » conformant notre volonté à la volonté divine, nous en- » trerons comme lui dans l'union éternelle de Dieu. Nous » nous viderons de l'esprit de Satan pour nous pénétrer » de l'esprit divin ; nous deviendrons un comme Dieu » est un, et nous serons consommés en l'unité éternelle » de Dieu le Père, de Dieu le Fils et de Dieu le Saint- » Esprit, conséquemment consommés dans la jouissance » des délices éternelles et divines (J). »

(1) Voyez M. Matter, ouvrage cité, p. 35-87.

MÂRTINEZ PASQUALIS. 15

Tous les mystiques, sous une forme ou sous une autre, ont eu la même pensée ; mais ici elle se présente comme une suite nécessaire des deux principes précé- dents. Certainement, si toute existence renfermée dans ce monde est une émanation, et si toute émanation est une déchéance, c'est-à-dire un amoindrissement de la substance infinie, il faut chercher notre réhabilitation dans Tanéantissement des limites qui déterminent notre être, dans la destruction de notre conscience et de notre volonté individuelle, dans le retour de notre âme au sein de Tesprit universel. La preuve que Martinez, en comprenant de cette façon la réparation de la première faute, ne cédait pas simplement à la pente générale du mysticisme, mais à une tradition positive, héréditaire dans sa race, c*est que la réintégration, selon lui, ne s'arrê- tera pas à Thomme ; elle s'étendra à toute la nature, et jusqu'au principe même du mal, à cette puissance indé- finie que nous appelons l'Esprit des ténèbres. « Martinez » Pasqualis, dit Saint-Martin (1) , avait la clef active de » tout ce que notre cher Bœhm expose dans ses théo- » ries ; mais il ne nous croyait pas en état de porter ces M hautes vérités. Il avait aussi des points que notre ami » Bœhm ou n'a pas connus ou n'a pas voulu montrer, » tels que la résipiscence de l'être pervers, à laquelle le » premier homme (2) aurait été chargé de travailler. » La résipiscence de Fesprit pervers est à la fois un

(1) Corteipondance inédite^ édit. Schauer^ p. 272.

(2) Trôs*certainement VAdam Kadmon ; car telle est la traduction littérale de ces deux mots hébreux.

16 MAfmHEZ PASQUMJS.

dogme pei^an et une idée kabbalistlque. Mais, si Tod songe que le Zend-Avesta n'a été publié qu'en 1 77 1 , à une époque où Martinez était retiré de la scène du monde, et que, d'ailleurs, ce chef d'école est resté toute sa vie complètement étranger au mouvement scientifique de son temps, il faut bien admettre l'intervention de la kabbale. Avec ces doctrines seules, Martinez n'aurait été qu'un métaphysicien ou \m mystique spéculatif; mais nous savons qu'il était quelque chose de plus. A l'œuvre purement spirituelle de la parole, il joignait les actes maté- riels de la théurgie. Reconnaissant entre l'homme et le principe absolu des êtres une foule d'existences intermédiaires, spirituelles comme notre âme, mais déchues comme elle, quoique restées en possession de facultés supérieures, il pensait qu'il y avait des moyens de les intéresser à notre régénération, étroitement unie à la leur, et de les mettre en communication avec nous, de nous placer sous leur tutelle, d'en obtenir les secours ou les lumières indispensables à notre faiblesse. Ainsi s'expliquent les noms de majeur et de mineur appliqués, le premier aux esprits célestes, le second à l'âme humaine. Quant aux moyens employés par Martinez Pasqualis pour amener les relations qu'il désirait, et auxquelles, sans aucun doute, il croyait sincèrement, aucun de ses disciples ne s'est cru permis de les dévoiler ; mais une parole de Saint-Martin peut nous tenir lieu de tout autre renseignement. Comme il assistait un jour i ces opé- rations, probablement des actes d'évocation précédés de grands ^éparatifs, il lui ai'riva de s'écrier : « Ck)mment,

3> maître, il faut toute cela pour le bon Dieu (1) ? > Et le maître répondait : a II faut bien se contenter de ce que î> Ton a. » Cela voulait dire, si nous en croyons l'auteur de Y Homme de désir ^ que, ne pouvant atteindre directement, d'un premier élan de méditation et d'amour, jusqu'à la source de toute grâce et de toute réhabilitation, jusqu'au Réparateur^ jusqu'au Verbe, jusqu'à XAdam Kadmon^ ou, comme Saint-Martin se plaît à l'appeler plus souvent, jusqu'à la Cause active et intelligente^ nous devons nous adresser à des puissances inférieures et leur parler la langue qu'elles comprennent. Tout cet appareil extérieur n'était donc, pour parler comme Saint-Martin , que du remplacement^ c'est-à-dire une simple préparation à des voies plus hautes et plus pures, que le mystérieux Portugais n'ouvrait qu'à demi à de rares adeptes.

Saint-Martin témoigne aussi de la puissance qu'il déployait dans cette œuvre étrange, ou des effets qu'il produisait sur l'imagination et les sens des assistants. « Je ne vous cacherai point, écrit le Philosophe inconnu » à son correspondant de Morat, je ne vous cacherai » point que, dans l'école où j'ai passé, il y a plus de » vingt-cinq ans, les communications de tout genre » étaient nombreuses et fréquentes, que j'en ai eu ma » part comme tous les autres, et que, dans cette part,

(1) Corre$p(mdance inédile, lettre ly, p. 15 de rédition de M. Schauer. À ces paroles, dont Tauthenticité ne peut guère être contestée, nous ne savons pas pourquoi M. Matter a substitué celles-ci : « Eh quoi, maître^ faut-il tant de choses pour prier Dieu ? » {Saint-Marthi, p. 20.)

» tous les signes indicatifs du Réparateur étaient com-

Ces communications, il ne faut pas s'y tromper, c'é- taient des apparitions, des manifestations sensibles, ce que Saint-Martin appelle ailleurs (2) , avec plus d'énergie, « du physique ». Les récits de l'abbé Fournie ne laissent subsister à ce sujet aucun doute. Il nous apprend, sur la foi de sa propre expérience, que Martinez avait le don de confirmer (c'est le mot consacré dans l'école), de confirmer ses enseignements par des lumières d'en haut, par des visions extérieures, d'abord vagues et rapides comme l'éclair, ensuite de plus en plus distinctes et prolongées (H) . Cette puissance, il l'aurait conservée même après sa mort, si nous en croyons l'auteur que je viens de citer : « Un jour, dit l'abbé Fournie, que » j'étais prosterné dans ma chambre, criant à Dieu de » me secourir, j'entendis tout à coup la voix de M. de » Pasqualis, mon directeur, qui était corporellement » mort depuis plus de deux ans, et qui parlait distincte- » ment en dehors de ma chambre, dont la porte était » fermée, ainsi que les fenêtres et les volets, ele regarde » du côté d'où venait la voix, c'est-à-dire du côté d'un » grand jardin attenant à la maison, et aussitôt je vois

(1) Çorrasponàance inédite ^ lettre xix, page 62, de rédition de M. Scliauer.

(3) Voir le livre publié par Tabbé Fournie, sous ce titre : Ce que nous avons été, oû que nous sommes et ce que nous deviendrons (Londres, 1801), et les extraits qu'en donne M. Matter, Saint^MarUn^

MÂHTIN£Z PÂSQUALIS. 19

» de mes yeux M. de Pasqualis, qui se met à me parler, » et avec lui mon père et ma mère, qui étaient aussi » tous les deux corporellement morts. Dieu sait quelle » terrible nuit je passai I Je fus, entre autres choses, » légèrement frappé sur mon âme par une main qui la » frappa au travers de mon corps, me laissant une im- » pression de douleur que le langage humain ne peut ex- » primer, et qui me parut moins tenir au temps qu'à » Tétemité. O mon Dieu 1 si c'est votre volonté, faites » que je ne sois jamais plus frappé de la sorte I car ce » coup a été si terrible, que, quoique vingt-cinq ans se )) soient écoulés depuis, je donnerais de bon cœur tout » l'univers, tous ses plaisirs et toute sa gloire, avec l'as- » surance d'en jouir pendant une vie de mille milliards » d'années, pour éviter d'être ainsi frappé de nouveau » seulement une seule fois (1). »

Il y a, dans cette narration étrange, dont la bonne foi ne peut d'ailleurs être mise en question, des faits qui appartiennent plus à la physiologie et à la pathologie qu'à une étude philosophique du mysticisme ; mais il est impossible de n'y pas reconnaître les effets d'une âme fortement prévenue, les effets de la foi sur l'imagination, la sensibilité et la perception elle-même. Elle nous montre aussi ce que peut la volonté, la conviction, l'autorité d'un homme supérieur sur ceux qui vivent habituellement dans son commerce. Elle nous fournit un nouvel argument contre cette critique superficielle et

surannée qui n'admet dans Thistoire du mysticisme que des charlatans et des dupes.

L'abbé Fournie ne s'arrête pas là. Après les éclairs passagers et les visions qui représentent des créatures humaines, viennent des apparitions d'un ordre plus élevé : d'abord « un Être qui n'est pas du genre des » hommes » (c'est l'abbé Fournie qui s'exprime ainsi) ; puis le Christ sous sa fonne ten-estre, crucifié sur l'arbre de la croix, ou sortant plein de vie du sein de la tombe ; enfin, le Sauveur des hommes dans toute sa gloire, triomphant du monde, de Satan et de ses pompes. On n'aura pas de peine à reconnaître ici ces communications successives dont parle Saint-Martin, réparties suivant le rang ou suivant les forces de chaque initié, et dans lesquelles étaient toujours compris les signes indicatifs du Rédempteur. Ce n'est qu'après avoir parcouru la série entière des signes qu'on était admis en présence de la réalité ou du Réparateur lui-même, du Verbe, de la Cause active et inteUigente. Évidemment, cette initiation suprême devait être purement intellectuelle. Mais une rumeur étrange circulait dans les loges. On attribuait à Martinez Pasqualis le pouvoir surnaturel de procurer à ses disciples la connaissance physique, c'est- à-dire la vision du Verbe divin, et l'on citait comme exemple le comte d'Hauterive. Voici, en effet, ce qu'on racontait de ce personnage. Nous laissons la parole au correspondant de Saint-Martin, le baron de Liebisdorf, en priant le lecteur de se souvenir que c'est un Suisse qui écrit dans notre langue :

MARTiNEZ PASQUAUS. 21

(( L'école par laquelle vous avez passé pendant votre » jeunesse me rappelle une conversation que j'ai eue, » il y a deux ans (1), avec une personne qui venait » d'Angleterre, et qui avait des relations avec un Fràn- » çais habitant ce pays, nommé M. d'Hauterive. Ce » M. d'Hauterive, d'après ce qu'on me disait, jouissait » de la connaissance physique de la Cause active et in- » telligente ; qu'il y parvenait à la suite de plusieurs » opérations préparatoires, et cela pendant les équinoxes, » moyennant une espèce de désorganisation dans laquelle » il voyait son propre corps sans mouvement, comme » détaché de son âme ; mais que cette désorganisation » était dangereuse, à cause des visions, qui ont alors » plus de pouvoir sur l'âme séparée de son enveloppe, » qui servait de bouclier contre leurs actions. Vous » pourriez me dire, par les préceptes de votre ancien » maître, si les procédés de M. d'Hauterive sont erreur

Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas se rappeler la légende qui circulait dans l'antiquité sur Hermotime de Clazomène. N'est-il pas extraordinaire qu'à vingt-quatre siècles de distance, et sans qu'on puisse accuser personne de plagiat, ni de mauvaise foi, le même don merveilleux ait été attribué par la Grèce païenne à un de ses plus anciens et plus obscurs philosophes, et par le mysticisme chrétien à un gentil-

(1) La lettre de Kirchberger porte la date du 25 juillet 1792.

(2) Correspondance inédite^ v« lettre, p. 19 del'édit. de M. Schauer.

^2 MARflNEZ PASQUàUS.

homme français de 1790 ? C'est que le mysticisme, qui est, comme nous l'avons déjà remarqué, de tous les temps, de toutes les races, de toutes les religions, se trouve cependant renfermé comme dans un cercle infranchissable, où il tourne constamment sur lui-même sans faire un seul pas en avant. Mais il faut que nous sachions ce que répond Saint-Martin à la question de son ami de Berne. Il connaissait d*Hauterive depuis de longues années, il était lié avec lui ; ils s'étaient livrés ensemble à une suite d'expériences magnétiques et théurgiques. Or Saint-Martin, sans démentir complètement le fait sur lequel on le prie de s'expliquer, le ramène à des proportions moins fabuleuses.

« Votre question sur M. d'Hauterive, écrit-il (1), me » force à vous dire qu'il y a quelque chose d'exagéré » dans les récits qu'on vous a faits. Il ne se dépouille » pas de son enveloppe corporelle ; tous ceux qui, comme » lui, ont joui plus ou moins de faveurs qu'on vous a » rapportées de lui, n'en sont pas sortis non plus. L'âme M ne sort du corps qu'à la mort ; mais, pendant la vie, » les facultés peuvent s'étendre hors de lui et commu- » niquer à leurs correspondants extérieurs sans cesser » d'être unies à leur centre, comme nos yeux corporels » et tous nos organes correspondent à tous les objets qui » nous environnent sans cesser d'être liés à leur prin- » cipe animal, foyer de toutes nos opérations physiques. » Il n'en est pas moins vrai que, si les faits de M. d'Hau-

(1) Correspondance inédilet édition citée, x'' lettre, p. 37.

MARTINÈZ PASQUAL18. 23

» terîve sont de Tordre secondaire, ils ne sont que figu- » ratifs relativement au grand œuvre intérieur dont nous » parlons ; et, s'ils sont de la classe supérieure, ils sont » le grand œuvre lui-même. »

Pour ceux qui ont eu quelque commerce avec SaintiMartin, et qui savent quelle distance il établit entre les voies intérieures et les voies extérieures, le sens de ces dernières paroles ne peut donner lieu à aucun doute. Les faits de Tordre secondaire, ce sont les apparitions ou les visions, qui, lorsqu'il s'agit du foyer de la volonté et de la conscience divine, ont une valeur purement symbolique. Les faits de la classe supérieure ou le grand œuvre, c'est Tunion spirituelle de l'âme avec son principe suprême, c'est l'accomplissement de la fin à laquelle aspire tout mysticisme conséquent.

Nous possédons maintenant dans ses éléments les plus essentiels, la doctrine de Martinez Pasqualis. Elle se composait de deux parties très-distinctes : Tune inté- rieure, spéculative, spirituelle, à laquelle se rattachaient d'antiques traditions, si elle n'était tout entière dans ces traditions mêmes ; l'autre extérieure, pratique, jusqu'à un certain point matérielle, ou du moins symbolique, qui dépendait, comme nous T apprend Saint-Martin, de tout un sî'stème sur la hiérarchie des vertus et des puissances ou sur les degrés du monde spirituel interposés entre Dieu et l'homme (1). Ces deux parties de la doc-

(1) « Si rénumération des puissances et la nécessité de les classer est » un domaine nouveau pour vous, rami B. (Bœhm) vous procurera de » grands secours sur ces objets L'école par où j'ai passé nous a

2^ MÂRTINLZ PASQIALIS.

trine de Martinez, qu'on rencontre aussi dans Técole d'Alexandrie, dans le gnosticisme et dans la kabbale, n'ont pas eu, et ne pouvaient pas avoir la même destinée. La dernière, qui n'est pas autre chose que la

» douné aussi, en ce genre^ une bonne nomenclature, n y en a des » extraits dans mes ouvrages, et je me contente de résumer ici mes » idées sur ces deux nomenclatures. Celle de B. est plus subslanlielle » que la nôtre^ et elle mène plus directement au but essentiel ; la nôtre » est plus brillante et plus détaillée, mais je ne la crois pas aussi profi- » table, d'autant qu'elle n^est, pour ainsi dire, que la langue du pays » qu'il faut conquérir, et que ce n'est pas de parler des langues qui doit » être l'objet des guerriers, mais bien de soumettre les nations rebelles. » Enfin^ celle de B. est plus divine^ la nôtre est plus spirituelle ; celle de » B. peut tout faire pour nous, si nous savons nous identifier avec elle; » la nôtre demande une opération pratique et décisive qui en rend les • fruits plus incertains et peut-être moins durables, c'est-à-dire que » la nôtre est tournée vers les opérations dans lesquelles notre maître » était fort, au lieu que celle de B. est entièrement tournée vers la plé- » nilude de l'action divine, qui doit tenir en nous la place de Tautre.... n (Correspondance inédUe, viii« lettre, p. 29 et 30 de l'édition citée.) Il y a, sans doute, bien des énigmes dans ce passage; mais il nous montre clairement, dans Martinez Pasqualis, le côté tbéurgique, l'œuvre des évocations employée uniquement comme moyen d*initiation à un degré plus élevé, ou, comme Saint-Martin le dit un peu plus loin (page 30), comme moyen d'établir, par des preuves sensibles, « le divin caractère / de notre être ». Je me fais un devoir d'avertir le lecteur que je me suis cru obligé de faire un léger changement dans le texte publié parM. Schauer. A la place de ces mots qui n'ont aucun sens^ « Je présume que voici mes idées..... » j'ai substitué ceux-ci, que me semblent exigera la fois la pensée de Tauteur et la construction de la phrase : « Je me contente de résumer ici » Je signalerai^ en passant, bien d'autres incorrections dans

l'édition de MM. Schauer et Chuquet : Prodage pour Pordage (surtout dans les premières lettres), origine pour Origène (p. 1A7); et dès le début, /d 22 mai 1792 au lieu de 1791. La première de ces dates n'est pas

sdmJsaible, puisque la réponse à cette prétendue lettre du 22 mai 1792

ost du 8 février de la même année (ii« lettre, p. 7).

MARTINEZ PASQUAUS. 25

théurgie, après avoir produit des visionnaires tels que Tabbé Fournie, le comte d'Hauterive, le comte de Divonne, la marquise de Lacroix (1) , a fini par se perdre dans l'école de Swedenborg, détrônée à son tour par le ^ somnambulisme et le spiritisme. La première, sous le I nom de théosophie^ c'est-à-dire la science qui non-seule- \ ment a Dieu pour objet, mais qui émane de Dieu, a cap- \ tivé surtout l'esprit de Saint-Martin, et s'est rajeunie entre ses mains au souffle d'une belle âme et à la lumière d'une noble intelligence.

I

(1) On trouvera, sur tous ces personnages, d'abondants et précieux détails dans le livre de M. Matter.

^::aaàP!TnB£ a

««=*jwtt j^j^ ]««• ji ;>»*aw lasiorw^iie cie -wto ti*iprir- Saioir- Jlurtta i^ftét jK^MU^^itki^ a k ;âcae ifi'li a nempiie. ^ se ifVi^j^^ 4ra*i* ox^Ui^. 'j^ jCkdcieiU!:^» qui SKOsksot pa len

«>'»!> iw«vlA?. mtiiiB? p<à4ivre ^rÀj^Mte .1, , il ?»^ voyait en ^{ii^yf¥f s^jfVb ^iémût^fi^. dam k wrrMe conflit qui dé- voie éifl*ter à la fin du j^i^xk ^ qui axhinh de^ lors dans If $ f^fipfiiîir f'htre \m d^jix cla4ij<îf;H iri^^^galen de la société. r« fHHt\é>i^^ f\é' Si^Hi orgariigatiofj le rnf5ttait à Tabri des f>r»Jf«liif>rri<'f»ts qui fjoiit, fierjdarit un Mîrnf>54, le plus grand fïlislnrlf» h hï vie contemplative. Il Huit, quoique beau de visHgé» fit ^'légfint lUim new proportions, d'une appannre Ri df^linde, qu'il a |mi dire (2) : « On ne m'a n dnnuf^ de rorp» cpûni projel. •» — <( I^a Divinité, n ënlt-ll un peu pUm loin (fl), ne in'u refusé tant d'as-

VIE DE SAINT^MAUTIN. 27

» tral (1) que parce qu'elle voulait être mon mobile, mon » élément et mon terme universel. )> Doué d'une âme tendre et aimante, mais qui, selon son aveu (2), n'était pas étrangère à toute î^ensuaJité, il n'avait besoin que d'une première impulsion pour se trouver sur la pente qu'il a suivie toute sa vie. Cette direction décisive, il la reçut de sa belle-mère, car sa mère lui fut enlevée peu de temps après lui avoir donné le jour. C'est à cette femme qu'il se reconnaît redevable d'une grande partie des qualités qui l'ont fait aimer de Dieu et des hommes. Il se rappelle (( avoir senti en sa présence une grande » circoncision intérieure, qui lui a été fort instructive et )) fort salutaire. » Il n'y a pas jusqu'à l'humeur sévère de son père qui, en le forçant à se contraindre et à refouler en lui-même les meilleurs mouvements de son cœur, ne contribuât à le pousser vers les solitaires contemplations. Elle servait à nourrir en lui ces dispositions mé- lancoliques qui étaient, comme il nous l'apprend luimême, le fond de sa nature. « J'ai été gai, mais la gaieté » n'a été qu'une nuance secondaire de mon caractère ; » ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse (3). » Ainsi préparé, il entre au collège de Pontlevoi, où les lectures mystiques l'attirent déjà plus que les lectures

(1) C'est le nom mystique par lequel il désigne les qualités de la matière.

(2) Portrait historiquey n° 36. « Dans Tordre de la matière, j'ai été » plutôt sensuel que sensible, et je crois que, si tous les hommes étaient » de bonne foi, ils conviendraient que, dans cet ordre, il en est d'eux « comme de moi. »

(3) Portrait historique^ n^ i .

î» VÎK DB SAINT-MAHTIIf.

classiques. Nous ne U'ouvons chez lui, àquelijae âge de» sa vie qu'on le considère, aucun souvenir des auteur» (fe Tantiquité gi^ecque et latine, tandis que nous^ savon&q-uiev dans son enfance^ il Êiiaait ses délices de Y Art de s^ twmfrkre soi-^ihy^e d'Abadîe (t). A un ouvrage die ce gfenre^ venait sans doute se joinà-e Fétude de la Bïbïe, dont il est resté comme un parfum dians tous ses écrits, IKirticnlièrement dans ses P&nâées détachées. Conformé- ment an précepte qu'il donne aux autres, îî a dû, de bonne heure, « mettre son esprit en pension chez les Écritures saintes » (2) .

I>ii collège H passa à l'école de droit, probablement celle d'Orléans, qui le 1ais5$ait en quelque sorte au sein (le sa famille. On verra tout à Theure qu'il n'y est pas (leveninm grand jurisconsulte et que le droit coutumier et le droit romain n'ont pas beaucoup occupé ses veilles. Eîi revanche, il se prit d'une véritable passion pour le dl^olt naturel. Le uml n'aurait pas été grand si l'attrait cjU'll trouvait h cette branche de la jurisprudence l'avait mis en communication avec Grotius ou avec Leibnitz; mais, soit ignorance, soit mauvais gofit, il aima mieux s*adressei* à un écrivain de second ordre. « C'est àBur- » lamaqui, dlt-tl (3), que je dois mon goût pour les w l)asen natm^ollcs de la raison et de la justice de S) rhonuw. » (l'est lui qui lui a donné la force de combattre UoUBsea\h Aussi* le compte-t-il parmi les trois

hommes qui ont exercé le plus d'empire sur sa destinée et qu'il reconnaît pour ses maîtres. Les deux autres sont Martinez Pasqualis et Jacob Bœhm.

A la même époque, c'est-à-dire à l'âge de dix-huit ans, il connaissait déjà presque tous les philosophes du XVIII® siècle. Mais leurs écrits ne firent aucime brèche à ses croyances, parce que la foi était dans son cœur beaucoup plus que dans son esprit. Mais, pour lui, il y voyait une preuve de la grâce particulière dont il se figurait être l'objet et du rôle providentiel que lui attribuait son naïf orgueil. « Le passage de l'Évangile : voici à quels » signes on les reconnaîtra ; les poisons ne leur feront » pas de mal; ils toucheront des serpents^ s'est vérifié » sur moi dans l'ordre philosophique. J'ai lu, vu, écouté » les philosophes de la matière et les docteurs qui ra- » vagent le monde par leurs instructions, et il n'y a pas » une goutte de lem' venin qui ait percé en moi, ni un »* seul de ces serpents dont la morsure m'ait été préju- » diciable. Mais tout cela s'est fait naturellement en moi j> et pour moi; car, lorsque j'ai fait ces salutaires expé- > riences, j'étais trop jeune et trop ignorant pour pou- » voir compter mes forces pour quelque chose (1). i

Il avait un grand-oncle appelé M. Poucher, qui était conseiller d'État. Dans l'espérance que cette position pourrait un jour passer à lui par droit d'héritage, son père voulut qu'il entrât dans la magistrature et le fit nommer avocat du roi au siège présidial de Tours. Saint-

(1) Portrait historique, n^ 618; conf. n^ 28.

30 VIE DE SAINTMARTIN.

Martin se laissa faire avec .cette obéissance filiale qu'il garda jusqu'au déclin de sa vie. Le succès aurait dû couronner son sacrifice ; mais il n'en fut rien. L'opinion qu'il donna de lui en prenant possession de sa charge fut si malheureuse, qu'il versa des larmes, nous dit-il luimême, plein son chapeau. Il persista encore six mois ; mais, au bout de ce temps, l'épreuve lui parut décisive et il obtint de son père de quitter une profession pour laquelle il n'avait pas plus d'aptitude que de goût. Il avait beau assister, à ce qu'il nous assure, à toutes les plaidoiries, aux délibérations, aux voix et au prononcé du président, il n'a jamais su une seule fois qui est-ce qui gagnait, ou qui est-ce qui perdait le procès.

Que faire après cela? car on ne lui permettait pas de rester oisif, ou, ce qui était la même chose pour son père, de vivre dans la retraite et dans l'étude. Pour un jeune homme de noble extraction, qui venait de quitter la robe, il n'y avait que la carrière des armes. Ce fut celle qu'embrassa Saint-Martin, presque avec joie, bien qu'au fond elle ne s'accommodât pas mieux à son caractère que celle d'où il sortait, c J'abhoiTe la guerre, j'adore la mort » , écrit-il plus tard (1) , et ces paroles expriment les sentiments de sa plus tendre jeimesse. Mais il se flattait que le service militaire se prêterait beaucoup mieux que la magistrature à ses goûts contemplatifs. Grâce à la protection de M. de Choiseul, le jeune avocat du roi démissionnaire reçut un brevet d'officier au régiment de Foix,

(i) Portrait historique, «i*» 952.

et Saint-Martin, sans autre préparation que ses souvenirs philosophiques de l'école de droit, alla rejoindre son corps qui tenait garnison à Bordeaux.

Ce fut un moment solennel dans son existence et qui lui revient à chaque instant à la mémoire ; car Bordeaux fut pour lui le chemin de Damas ; c'est à Bordeaux qu'il rencontra son premier précepteur spirituel, qu'il fut introduit, par quelques camarades de régiment déjà initiés, dans la loge de Martinez. « C'est à Martinez de D Pasqualis, dit-il (1) , que je dois mon entrée dans les » vérités supérieures. C'est à Jacob Bœhm que je dois » les pas les plus importants que j'ai faits dans ces vé- » rites. » A l'exception de ces deux hommes, il n'a vu sur la terre que des gens qui voulaient être maîtres, et qui n'étaient pas même en état d'être disciples. Saint- Martin, à cette époque, n'avait encore que vingt-trois ans, mais son esprit fut irrévocablement fixé ; il avait enfin trouvé sa carrière.

Cependant ce ne fut que cinq ans plus tard, en 1771 , qu'il quitta le service pour se vouer tout entier à la cause qu'il avait épousée, ou, comme il a coutume de s'exprimer dans le langage qu'il s'est fait, pour s'occuper uniquement de ses objets. En considérant l'abandon où le laissaient ses idées au milieu du courant qui entraînait son siècle, il se comparait au héros de Daniel Foë, il se disait « le Robinson de la spiritualité » (2) . Mais quand

(1) Portrait historique^ n° 118; voyez aussi n*» 73.

il songeait que les germes de vérité déposés dans son esprit étaient les semences de la vie éternelle, le seul aliment qui convînt aux âmes dévastées, alors il avait la conviction qu'il était revêtu d'un sacerdoce (1) et qu'il se devait à l'avancement de ses semblables comme au sien. Cette œuvre de propagande, il résolut de l'accomplir de deux manières : par ses livres et par sa conversation. C'est ce qui nous explique comment Saint-Martin, malgré les ouvertures qui lui furent faites à ce sujet, n'a jamais fondé ni dirigé aucune loge, aucune société secrète, et comment sa vocation intérieure ne l'empêchait pas d'être extrêmement répandu dans le monde. Il y cherchait, pour me servir de ses expressions, des terrains à défricher, c'est-à-dire des âmes à convertir, quelques petits poulets à qui il pût donner la becquée spirituelle (2). Ajoutons que le monde ne lui déplaisait pas, en dépit des vices et des erreurs dont il le voyait rempli. € J'abhorre, dit-il (3), l'esprit du monde, et cependant » j'aime le monde et la société. » . Au reste, il avait tout ce qu'il faut pour y réussir : un esprit délicat et fin, que le xviii* siècle, à travers les nuages du mysticisme, avait marqué de son empreinte ; une conversation vive, pénétrante, pleine de saillies; des manières naturellement élégantes, parce

(1) C'est la véritable signification du titre de Cohen, donné par Marti« nez à ses adeptes.

(2) « 11 y a quelques petits poulets qui viennent de temps en temps me demander la becquée. » {Corresp, inéd.j p. 250.)

VIE DE SAÎNT-MARTIN. 33

qu'elles répondaient naturellement à la noblesse de son âme et de ses pensées ; une figure charmante et des yeux d'une telle douceur, qu'une de ses amies lui dit un jour qu'ils étaient doublés d'âme. Peut-être aussi, dans ce siècle d'incrédulité, s'amusait-on de sa foi et de la naïveté de ses sentiments ; car il est permis de supposer qu'il faisait un retour sur lui-même quand il écrivait ces paroles : (( Le monde m'a donné une con- » naissance qui ne lui est pas avantageuse. J'ai vu que, » comme il n'avait d'esprit que pour être méchant, il » ne concevait pas que l'on pût être bon sans être une )) bête (1). ï> Aussi, ayant commencé par s'établir à Paris, il y trouva l'accueil le plus flatteur. Les salons les plus aristocratiques étaient jaloux de le posséder. J'ai déjà nommé la plupart des personnages illustres qui l'admettaient dans leur intimité ; je n'y reviendrai point ici : je dirai seulement que ce n'est point auprès des hommes qu'il a eu le plus de succès. Il nous fait connaître lui-même la stérilité de ses efforts pour convertir à ses doctrines le vieux maréchal de Richelieu, Bailly, l'astronome Lalande. Nous ne savons pas quelle impression sa parole am'ait produite sur Voltaire, à qui il devait être présenté par le maréchal de Richelieu ; mais nous connaissons le jugement que Voltaire a porté, quelques jours avant de mourir, sur son premier ouvrage. « Votre doyen, écrit-il, le 22 octobre 1777 à » d'Alembert (ce doyen, c'est le maréchal) , votre doyen

» m'avait vanté un livre intitulé : Des erreura et de la » vérité. Je Tai fait venir pour mon malheur. Je ne crois )> pas qu'on ait jamais rien imprimé de plus absurde, » de plus obscur, de plus fou et de plus sot. Gomment » un tel ouvrage a-1ril pu réussir auprès de M. le » doyen ? » Déjà avant d'avoir reçu le livre, l'auteur de Candide le condamnait par ces mots : « S'il est bon, il u doit contenir cinquante volumes in-folio sur la pre-* )) mière partie et une demi-page sur la seconde. » N'ayant jamais vu Rousseau, avec qui il se trouve toute sorte de ressemblances (1) , Saint-Martin se flatte qu'il aurait mieux réussi près de lui (2) . Mais pourquoi l'auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard^ l'admirateur passionné de la nature, se serait-il entendu avec un écrivain qui n'apercevait partout que symboles, mystères, révélations secrètes, et qui ne voyait dans la nature que les signes d'une antique déchéance? Avec l'homme, cela est possible, si Rousseau avait pu s'entendre avec quelqu'un. U était à craindre que Saint- Martin ne recueillît de ces rapports la même déception qui l'attendait près de Chateaubriand une année avant sa mort. Pénétré d'une vive admiration pour le chantre des Martyrs^ il concerta avec un ami commun les moyens de le voir et de l'entendre, et il rapporta decette réunion le plus doux souvenir (3). Mais il n'en fut pas de même, hélas 1 du côté de Chateaubriand. Celui-ci,

racontant la même entrevue (1), couvre de ridicules et crible de traits de satire son confiant interlocuteur.

L'ascendant de Saint-Martin, qu'il est d'ailleurs impossible de contester, s'est exercé principalement sur les femmes. Ce n'est pas la première fois qu'on remarque la prédilection, et il faut ajouter, pour être complètement juste, l'aptitude des femmes pour le mysticisme. Tout près de nous, madame de Krudner ; au xvif siècle, madame Guyon, madame de Chantai, Antoinette Bourignon; au xvi% sainte Thérèse ; au xiv% sainte Catherine de Sienne, en sont d'illustres exemples. Il n'est pas besoin de chercher longtemps l'explication de ce fait. Le mysticisme, n'est-ce point le degré le plus élevé de l'amour? Le mysticisme même indiscipliné et révolté contre toute loi, n'est-ce point l'excès du renoncement, l'amour divin poussé jusqu'aux égarements de la passion? Il ne faut donc point s'étonner de voir tant de nobles dames choisir Saint-Martin, en quelque sorte, pour leur directeur : les marquises de Lusignan, de Coislin, de Chabanais, de Clermont-Tonnerre, la maréchale de Noailles, la duchesse de Bourbon et beaucoup d'autres, soit Françaises ou étrangères, qu'il serait trop long de passer en revue. Parmi ces néophytes, les unes se contentaient de l'écouter en silence, les autres lui écrivaient, d'autres, comme la maréchale de Noaillas, venaient le consulter jusqu'au milieu de ses repas, sur les endroits diUiciles de ses ouvrages ; enfin la duchesse

(1) Mémoires d*outre^tombe^ t. VI, p* 76

de Bourbon, afin de jouir de ses entretiens aussi souvent que possible, le logeait dans son palais et le menait avec elle à la campagne.

C'est au milieu de ce cercle, dont il était l'idole, que se sont formées ses opinions sur la femme en général, les unes qui respirent l'esprit du monde, et même l'esprit satirique du xviii^ siècle, les autres venues d'une source de respect et de tendresse plus pure que les passions humaines. Voici quelques échantillons des premières : « Il faut être bien sage pour aimer la femme » qu'on épouse et bien hardi pour épouser la femme )» que l'on aime (1) . » — « La femme a en elle un foyer )) d'affection qui la travaille et l'embarrasse; elle n'est » à son aise que lorsque ce foyer-là trouve de l'aliment; » n'importe ensuite ce que deviendra la mesure et la )) raison. Les hommes qui ne sont pas plus loin que le » noviciat sont aisément attirés par ce foyer, qu'ils ne » soupçonnent pas être un gouffre. Ils croient traiter » clés vérités d'intelligence, tandis qu'ils ne traitent que » des affections et des sentiments ; ils ne voient pas que » la femme passe tout, pourvu qu'elle trouve l'harmonie » de ses sentiments ; ils ne voient pas qu'elle sacrifie )) volontiers à cette harmonie de ses sentiments Thar- » monie de ses opinions (2) . » Assurément ces observations se distinguent plus par la finesse que par la bienveillance. Mais Saint-Maitin nous apprend que dans

(1) Pensées tirées d'un manuscrit de Saint-Martin, Œuvres posthU'

(2) Portrait historiquet partie inédite.

VIE DE SAliNT-MAKTIN. 37

son âge mûr, quand il eut acquis sur la nature de la femme des lumières plus profondes, il Ta aimée et honorée mieux que pendant les effervescences de sa jeunesse, quoiqu'il sache « que sa matière est encore plus «dégénérée et plus redoutable que la matière de «l'homme (1). » Cela b'est guère d'accord avec cette pensée : « La femme m'a paru être meilleure que «l'homme; mais l'homme m'a paru plus wai que la « femme. » Mais Saint-Martin ne se pique pas d'être conséquent ; il dit ce qu'il croit et ce qu'il sent, laissant àsessentiments'le soin de se concilier comme ils peuvent avec ses doctrines. C'est, sans aucun doute, dans sa maturité qu'il a écrit ces lignes : « L'homme est l'esprit de » la femme et la femme est l'âme de l'homme (2). » — « Si Dieu pouvait avoir une mesure dans son amour, il M devrait aimer la femme plus que l'homme. Quant à » nous, nous ne pouvons nous dispenser de la chérir et » de l'estimer plus que nous-mêmes ; car la femme la » plus corrompue est plus facile à ramener qu'un homme M qui n'aurait fait même qu'un pas dans le mal. Le fond » du cœur de la femme est peut-être moins vigoureux » que le cœur de l'homme ; mais il est moins susceptible » de se corrompre de la grande corruption (3) . » Nous n'avons pas encore le dernier mot de Saint-Mariin sur les femmes. Un peu plus loin, dans ce même écrit que nous venons de citer, son ton s'élève jusqu'à l'hymne.

(1) Porlrait historique, n° 4G8.

(2) Pensées tirées d*un manuscrit, Œuvres posthumes, t. I^'', p. 210.

» Les femmes, par leur constitulion, par leur douceur, » démontrent bien qu'elles étaient destinées à une œuvre » de miséricorde. Elles ne sont, il est vrai, ni prêtres, )) ni ministres de la justice, ni guerriers ; mais elles sem- » blent n'exister que pour fléchir la clémence de l'Être )) suprême, dont le prêtre est censé prononcer les arrêts ; » que pour adoucir la rigueur des sentences portées par » la justice sur les coupables, et que pour panser les » plaies que les guerriers se font dans les combats. )) L'homme paraît n'être que l'ange exterminateur de la » Divinité; la femme en est l'ange de paix. Qu'elle ne se M plaigne pas de son sort. Elle est le type de la plus » belle faculté divine. Les facultés divines doivent se » diviser ici-bas ; il n'y a que la Divinité même où elles » ne foiment qu'une unité parfaite et une harmonie où » toutes les voix vivantes et mélodieuses ne se font ja- » mais entendre que pour former l'ensemble du plus » mélodieux des concerts (1). »

Lorsqu'un homme, fit-il profession de la plus haute spiritualité^ parle ainsi des femmes en général, il est difficile de croire qu'il n'ait point l'esprit occupé par quelques souvenirs particuliers, si ce n'est même par une pensée unique, par une image adorée qu'il s'efforce de dissimuler sous un nojn collectif! En effet, dans un passage resté inédit de son Portrait historique^ et que M. Matter a eu l'heureuse idée de reproduire (2) , Saint-

(1) Œuvres posthumes, p. 282.

Martin nous apprend que, vers 1778, pendant qu'il était à Toulouse, son cœur s'est engagé deux fois au point de concevoir des projets de mariage. Mais s'il était né pour les affections tendres, il ne Tétait point pour le mariage ni pour quelque autre établissement, quel qu'il fût. Il ne se sentait propre qu'à une seule chose et n'a jamais songé à se faire un autre revenu que des rentes en âmes. Puis l'homme qui reste libre n'a à résoudre, dit-il (1) , que le problème de sa propre personne ; celui qui se marie a un double problème à résoudre. Ce qui est vrai aussi, c'est que son âme, alors, n'était atteinte qu'à la surface; autrement il n'aurait pas écrit (2) : « Je sens au fond de mon être une voix qui me dit que (( je suis d'un pays où il n'y a point de femmes. )> Il eut la preuve du contraire dans l'attachement singulier qu'il ressentit, à l'âge de près de cinquante ans, pour une personne qui revient fréquemment dans ses écrits, et qu'il n'appelle jamais autrement que ma ^..., ma ché- rissime B...

M. Matter établît victorieusement, contre l'opinion commune, que cette désignation ne s'applique pas à la duchesse de Bourbon, princesse excellente, mais d'une médiocre intelligence, plus superstitieuse encore que religieuse, plus occupée de pratiques magnétiques et somnambuliques que de mysticisme, à laquelle Saint-Martin était sincèrement dévOué et dont il possédait toute la

(1) Portrait hisiorique, tT 195

40 VIE DE SADiT-MARTI5.

confiance, mais qui n'a jamais pu exercer sur lui aucun ascendant. Un de ses livres a été écrit uniquement pour elle» pour rarracher à la pente qui l'entraînait du côté de Mesmer et de Paységur, pour la détourner de ce merveilleux grossier qui couronne si dignement le matérialisme du xvui^ siècle. Voici au reste le portrait qu'il en fait dans sa correspondance avec Kirchberger ; on y trouvera la confirmation de tout ce que nous venons de dire,

€ Vous avez raison, monsieur, d'avoir très-bonne opi- » nion de l'hôtesse que je viens de quitter. On ne peut » pas porter plus loin les vertus de la piété et le désir de » tout ce qui est bien ; c'est vraiment un modèle, surtout » pour une personne de son rang. Malgré cela, j'ai cru » notre ami Bœhm, une nourriture trop forte pour son » esprit, surtout à cause du penchant qu'elle a pour tout » le merveilleux de Tordre inférieur, tel que les somnam- » bules et les prophètes du jour. Aussi je l'ai laissée n dans sa mesure, après avoir fait tout ce que j'ai cru de » mon devoir pour l'avertir ; car YEcce homo l'a eue un » peu en vue, ainsi que quelques autres personnes 11- » vrées au même entraînement (1). »

Mais Saint-Martin a rencontré sur son chemin une autre femme dont le nom commence par la même lettre, et qui a exercé sur son esprit, comme sur son cœur, sur ses idées comme sur ses sentiments, la plus décisive influence. C'est madame Charlotte de Bœcklin. Issue d'une

(1) Lettre XI, p. Al de Tédition Schauer*ei Chuquet.

noble famille de l'Alsace, elle vivait à Strasbourg, séparée de son mari, au moment où Saint-Martin y arriva, vers Tannée 1788. Protestante convertie au catholicisme par des considérations de famille, elle n'avait en réalité pas d'autre foi que le christianisme un peu flottant, ou, comme on dit aujourd'hui, le christianisme libre, qui se confond volontiers avec le mysticisme. C'est elle, avec le concours de son compatriote, Rodolphe Salzmann, qui fit connaître à Saint-Martin les écrits de Jacob Bœhm, et lui îdda plus tard à les traduire. Le philosophe inconnu inclinait alors vers Swedenborg, il s'abandonnait à la direction du chevalier de Silferhielm, le neveu et le disciple exalté du voyant suédois; c'est même de ce courant d'idées que sortit, au moins en partie, un de ses ouvrages, celui qui est intitulé Le nouvel homme. On peut donc se figurer ce qu'il dut éprouver de reconnaissance pour celle qui le tirait de ce mysticisme subalterne pour lui ouvrir les portes de la vraie sagesse, pour le conduire aux pieds du maître suprême; car Bœhm est pour lui la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après celui qui est la lumière même ; il ne se croit pas digne, lui, de dénouer les cordons de ses souliers.

Avec une femme belle encore, distinguée par son esprit, autant que par sa grâce extérieure, faisant l'office d'un messager céleste qui vient apporter la parole de vie, la reconnaissance, dans une âme comme celle de Saint- Martin, se changea bientôt en un sentiment plus passionné et plus tendre. Madame de Bœcklin, à ce cçie.

42 VIE DE SAINT-MAKTIN.

nous assure M. Matter, avait alors quarantc^huit ans, et déplus elle était grand* mère (1). Saint-Martin, comme je l'ai déjà dit, avait le môme âge. Mais qu'importe? Il y a des natures qui restent toujours jeunes, parce qu'elles voient les choses et les hommes à la lueur d'un idéal invisible. Il y a un amour qui ne craint point les ravages du temps, parce qu'il vient d'une source que le temps ne saurait tiirir. Tel était celui que Saint-Martin éprouva pour madame de Bœcklin. Était-ce bien de l'amour qu'elle lui inspira? Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'amitié ne produit pas les mêmes effets et ne parle pas le môme langage. Après trois ans de résidence à Strasbourg auprès de son amie, et quand il réussit enfin, après bien des obstacles, à habiter avec elle la mônoe maison, il est obligé de la quitter, rappelé qu'il est par la maladie de son père. Or voici dans quels termes il se plaint de cette cruelle nécessité : « Il fallut f(uitter mon » paradis pour aller soigner mon père. La bagarre de la )) fuite du roi me fit retourner de Lunéville à Strasbourg, » où je passai encore quinze jours avec mon amie; mais )) il fallut en venir à la séparation. Je me recommandais )) au magnifique Dieu de ma vie pour être dispensé de » boire cette coupe; mais je lus clairement que, quoique » ce sacrifice fût horrible, il le fallait faire, et je le fis en )> versant un torrent de larmes (2). » Go n'est pas une fois, et au moment décisif, qu'il arrive à Saint-Martin

(1) Saint-Martin, 1$ Philoiùphe inconnu, eic, ]i, 1G4«

(2) Portrait historique, partie inédite citée par M. Matter, p. i63.

YIK DE SAINT-MAKTIN. à^

(l'exhaler ainsi sa douleur ; il y revient à plusieurs reprises el à diiïérents intervalles.

c J'ai par le monde, écrit-il (1), une aniie comme il » n'y en a point. Je ne connais qu'elle avec qui mon )) ftme puisse s'épancher tout à son aise et s'entretenir » des grands objets qui l'occupent, parce que je ne con- }) nais qu'elle qui se soit placée à la mesure où je désire )) que l'on soit pour m' Être utile. Malgré les fruits que je u ferais auprès d'elle, nous sommes séparés par les cir* )) constances. Mon Dieu, qui connaissez les besoins que » j'ai d'elle, faites-lui parvenir mes pesées et faites*moi )) parvenir les siennes, et abrégez, s'il est possible, le » temps de notre séparation. »

Ce ne sont pas seulement des pensées qu'échangeait ce couple mystique lorsqu'il se trouvait réuni. De temps à autre quelques tendres paroles venaient se glisser au travers des plus sublimes entretiens; mais elles ont un accent particulier, qu'on chercherait vainement ailleurs, Saint-Martin nous en donne une idée dans un passage de ses mémoires qui se rapporte évidemment h ses relatiens avec madame de Bœcklin. « Une personne dont je » fais grand cas me disait quelquefois que mes yeux » étaient doublés d'&me. Je lui disais, moi, que son ftme » était doublée de bon Dieu, et que c'est là ce qui faisait » mon charme et mon entraînement auprès d'elle (2) . »

Ce n'est qu'après avoir parcouru une grande partie

de la France et de l'Europe, que Saint-Martin s'arrêta dans la capitale de l'Alsace. Toulouse, Versailles, Lyon furent successivement le théâtre de son apostolat ; car, tout en écrivant qu'il ne voulait d'autres prosélytes que lui-même (1), il ne pouvait tenir en place ni garder pour lui les pensées dont son âme était obsédée. Ce n'était pas en vain que Dieu lui avait donné dispense pour venir habiter ce monde, auquel il restait étranger, et qui n'était pas, disaitil (2), du même âge que lui. S'il n'avait pas reçu la puissance de le convertir, il voulait du moins lui faire honte de ses souillures et pleurer sur ses ruines; « il était le Jérémie de l'universalité ». Il visita donc l'Angleterre, l'Italie, la Suisse, s' arrêtant principalement à Gênes, à Rome, à Londres, ne perdant pas de vue le but de ses voyages, répandant partout où il le peut, mais surtout dans les hautes régions de l'aristocratie, la semence spirituelle, entouré de princes et de princesses, ou bien recueillant lui-même les doctrines les mieux appropriées à l'état de son esprit. C'est ainsi qu'à Londres il se mit en rapport avec le traducteur anglais des œuvres de Jacob Bœhm, William Law, et avec le mystique Best, qui leva pour lui, à ce qu'il assure, les voiles de l'avenir. C'est à Londres aussi qu'il connut le prince Alexandre GaUtzin, avec lequehil fit une seconde fois le voyage d'Italie, et un grand nombre de seigneurs russes qui voulurent l'emmener avec eux dans leur

(1) tt Ma secte est la providence ; mes prosélytes, c'est moi ; mon culte, c'est la justice. » Portrait historique^ n° 488.

pays. Maïs il avait hâte de retourner en France, et en France il y avait surtout trois villes entre lesquelles il partagea le reste de sa vie : Strasbourg, Amboîse et Paris. Il appelle Strasbourg son paradis, Amboise son enfer, et Paris son purgatoire.

CHAPITRE m

Suite de la vie de Saint-Martin. — Son retour à Amboise. — Sa solitude. — Son désespoir. — Sa correspondance avec Kirchberger. — Le général Gichtel. — Sœur Marguerite du Saint-Sacrement. — Conduite de Saint-Martin pendant la révolution française. — Son entrée aux écoles normales. — Sa mort.

Les portes du paradis venaient de se fermer sans retour sur le malheureux philosophe ; il ne revit plus ni Strasbourg ni madame de Bœcklin, et c'est entre son purgatoire et son enfer qu'il est obligé de partager le reste de sa vie. Son enfer, hélas ! il est bien forcé de l'avouer, ce n'est pas seulement la petite ville d* Amboise, c'est la maison paternelle. Saint-Martin a écrit sur le respect filial une trèsbelle page (1) . Il a fait mieux encore : il n'a pas cessé un instant de pratiquer la vertu dont il parle avec tant de grâce. Mais il n'a pas été en son pouvoir d'établir entre lui et son père cette harmonie des pensées et des sentiments qui rend facile l'accomplissement de tous les devoirs et donne du charme au sacrifice. Ce n'est pas assez de dire que l'esprit de son père était fermé aux idées dont il nourrissait le sien ; « tout ce qui tenait à

SUITE DE LA VIE DE SÀINT^MARTIN. 47

> l'esprit lui était antipathique (1). » Et cependant cette sécheresse, si propre à le blesser, ne lui inspire qu'un regret d'une ineffable tendresse. « C'est dans l'eflfusion » de mon cœur, dit-il (2), que j'ai demandé à Dieu de » donner la vie spirituelle à celui par qui il a permis que )) j'aie reçu la vie temporelle, c' est-à-dire le moyen d'évi'- » ter la mort. Cette récompense en faveur de cet être » que j'honore eût été une des plus douces jouissances ï qui pût m' être accordée, et aurait fait la balance de » toutes les épreuves que j'ai subies par lui et à cause » de lui. » En quelque lieu qu'il se trouve, à peine a-t-il reçu les ordres du morose vieillard, qu'il accourt près de lui avec la soumission d'un enfant, et, quoiqu'il n'ait pas même la consolation de lui être utile, il consent à ne plus le quitter tant qu'il vivra. Mais il ne dissimule pas les souffrances que cette chaîne lui fait endurer. Dès les premiers moments, il aurait été anéanti sans la force qu'il puisait dans les écrits de Bœhm et dans les lettres de madame de Bœcklin. Ces appuis mêmes ne lui ont pas toujours suflTi. Ils ne l'ont pas empêché d'éprouver des mouvements de désespoir, des secousses du néants comme il les appelle, c qui lui ont fait connaître l'enfe )) de glace et de privation » .

Ni les peines de la solitude chez un homme qui savait trouver tant de ressources en lui-même, ni les douleurs d'une séparation qui remontait déjà à plus d'une an-

(1) PorlraU hUtorique, n* 282, passage inédit cité par M. Maiter.

née (1) ne suffisent pour expliquer ces sombres images. Elles trahissent encore une autre plaie que Saint-Martin ne découvre pas volontiers, mais qu'on aperçoit cependant sous les voiles et les réticences dont il cherche à l'envelopper. Déjà plusieurs fois, nous dit-il, il avait cru remarquer qu'il existait sur lui un décret de la Providence, qui lui permettait seulement d'approcher du but sans pouvoir le toucher ; mais que, dans l'année 1792, pré- cisément celle où il a tant souffert, il a connu, par une révélation expresse, cet acte de la volonté divine, sans lequel il aurait percé plus loin qu'il ne convient à une créature humaine, et aurait dévoilé à la terre des mystères destinés à lui rester cachés encore longtemps (2). N'est-ce pas nous faire entendre que ses yeux se sont ouverts sur la vanité de ses espérances ; qu'il ne croit plus à la destinée qu'il s'était promise ici-bas, et que ses illusions perdues ne sont pas une des moindres causes de son abattement. Cette supposition se change en certitude quand on le voit, depuis ce moment, signaler luimême le silence méprisant ou l'indifférence profonde qui accueillent tous ses ouvrages. Il se sent complètement isolé au milieu de ses contemporains, qui non-seulement ne peuvent pas, mais ne veulent pas le comprendre. « Quelqu'un disait à Rousseau, qui voulait » parler : ils ne t'entendront pas. On pourrait souvent me

(1) C'est le !•' juillet 1794, que Saînt-Marlin quitta madame de Bœcklin ; c'est au mois de septembre de Tannée suivante que se rapporte le passage que je viens de citer.

(2) Voy. M. Matter, ouvrage cit^, p. 192.

» dire la même chose, et Ton pourrait ajouter : ils ne te » voudront pas entendre; sans compter qu'il faudrait » dire auparavant : ils ne te croiront pas (1) . » Toute la génération qui l'entoure ne lui paraît composée que de corps sans âmes, de véritables cadavres, que la vie a quittés sans retour. Aussi quand il songe que c'est pour de tels lecteurs qu'il rédige ses écrits, il se compare à un homme qui jouerait des valses et des contredanses dans le cimetière de Montmartre. Quelle que soit la puissance de son archet, il ne fera jamais danser les morts qui reposent dans cette funèbre enceinte (2).

Voilà certainement plus d'orgueil et d'amertume qu'on en aurait attendu de Saint-Martin. Mais il ne faut pas oublier que le mysticisme, tout en niant ou en compromettant le principe de la personnalité, est essentiellement personnel. Au reste, Saint-Martin se remet bien vite de ces défaillances passagères. Ce monde, comme il nous l'a déjà dit, lui est étranger; il ne lui appartient ni par son âge, ni par sa langue, ni par ses idées; pourquoi donc s'affligerait -il de n'en être pas compris? Toute sa mission est de se préparer par l'exil à d'autres destinées. Toute sa consolation est dans le commerce de quelques âmes privilégiées, étrangères comme lui à ce siècle aveugle et déshérité.

A la lecture des œuvres de Bœhm et aux lettres de son amie de Strasbourg, il avait pu joindre récemment

50 SDITE DE LA VIE DE SAPiT-MARTIN.

une nouvelle occupation pour son esprit découragé : c'est sa correspondance avec Rircbbei^er, baron de liebisdorf. Ce Kirchberger est celui dont Rousseau eut la visite dans Tîle de Saint-Pierre, et qui l'intéressa vivement par ses talents et ses principes (1). C'était un personnage très-important de la république de Berne, moitié magistrat, moitié militaire (car il était colonel fédéral) , membre du Conseil souverain et de toutes les commissions qui servaient d'organes au gouvernement de son pays. Ces grandeurs ne l'empêchaient pas d'être un des hommes les plus instruits de son temps. Il avait étudié dans sa jeunesse, et continua de cultiver jusqu'à la fin de sa vie à peu près toutes les sciences ; mais elles n'avaient pour lui d'autre valeur que de servir d'introduction à la connaissance du monde surnaturel. Admirateur passionné des œuvres de Saint-Martin, épris de tous les genres de mysticisme, il appartenait surtout à l'école de Bœhm, dont il nous révèle, en les adoptant avec une merveilleuse crédulité, les extravagances et les chimères. On ne peut lire quelques-unes de ses lettres sans se croire transporté à l'époque du gnosticisme et de l'école d'Alexandrie. Telles sont particulièrement celles où l'enthousiaste Bernois raconte à son correspondant de Paris la biographie de Gichtel (2). Jean-George Gichtel, plus souvent appelé le général Gichtel, quoiqu'il n'ait jamais commandé un peloton, ni appartenu,

(1) Contestions f part. II, liv. XII.

(2) Correip, inédite^ p. 158-177 de Tédition Schauer etCbuijaot.

même comme simple soldat, à aucune armée, a publié, en 1682, une édition des œuvres de Bœhm. Mais c'était plus qu'un disciple du grand mystique d'Allemagne. C'était un maître ; que dis-je? un prophète, un voyant, un être surhumain, que la sagesse éternelle, la divine Sophie, devenue visible à ses yeux et revêtue pour lui d'un corps céleste éblouissant de beauté, choisit pour son époux. Afin qu'on ne s'y trompe pas et qu'on ne prenne pas ce mariage pour une métaphore, on nous indique le jour où il a été célébré : ce fut le jour de Noël de l'année 1673 ; et, pour donner encore plus de précision au récit, on a soin d'ajouter que « les noces » furent consommées avec des délices ineffables», et que la mariée promit « en paroles distinctes, la fidélité » conjugale » (1). Elle a tenu parole non-seulement pendant la vie de son époux terrestre, mais dans la liberté du veuvage ; car nous apprenons qu'après la mort de Gichtel, elle est venue à différentes reprises dans sa demeure, pour mettre l'ordre dans ses papiers et compléter de sa propre main ou corriger ses manuscrits (2).

Hâtons-nous de dire que le général, puisque tel est le titre sous lequel on se plaît à le désigner, était parfaitement digne de cette faveur extraordinaire. Tout entier à l'amour que lui inspirait la Vierge céleste, il avait mé- prisé les dons de la fortune, les millions qu'on lui offrait

(1) Corresp, inédite, p» 159,

52 SUITE DE LA VIE DE SAINT-MARTIN. f

de toutes parts avec les alliances les plus recherchées, le pouvoir que donne la science de soumettre la nature aux calculs de notre ambition, en un mot, la possession de la pierre philosophale ; car c'est elle évidemment que Kirchberger veut indiquer par cette périphrase : la solution du grand problème physique. Gichtel avsdt mé- prisé tout cela, et plus encore, l'amour d'une femme belle, riche, ornée de toutes les grâces, qui, séduite par ses vertus, aurait voulu se consacrer à son bonheur. Les puissances mêmes du monde spirituel semblaient approuver cette union, « Un jour qu'il se promenait » dans sa chambre, il vit, en plein midi, descendre du )} ciel une main qui joignait la sienne dans celle de la )) veuve (j'ai oublié de dire que telle était la position de » cette aimable personne) . Il entendît, en même temps, » une voix forte et claire qui disait : // faut que tu » raies. » — « Quelqu'un d'autre à sa place, continue » Kirchberger, aurait pris cette manifestation pour » une direction divine ; mds il vit bientôt que ce » n'était que l'esprit de la veuve, qui, dans la foreur » de ses prières, avait percé jusqu'au ciel extérieur et pénétré l'esprit astral, n II se donna dès lors entièrement à Sophie, qui ne voulait pas un coeur par* tagé (1). Elle se montra d'une telle jalousie, qu'elle lui défendit même de prier pour le repos des pauvres cœurs dont il était l'idole. Ces prières, au reste, n'avaient d'autre effet, selon l'énergique expression du

(1) Corresp. inédite^ p. 159.

SUIT£ DE LA T1E DE SAIKT-MARTIK. b'i

narrateur, que de jeler de Tbxuk dans lears t&ix (1).

Irrésistible ea amour, le teniUe géoÊral ne Tétait pas moins à la guerre, car c'^t lui qui a battu 1^ armées de Louis XIV à Hocbstett, à Oudeoarde et à Malplaquet; c'est lui qui, en 1572, a forcé k grajodrol, arrivé sous les portes d'Amsterdaia, àrebrousser cbeuûn et à épargnala Tille halûtée par le profdiète. Mais ces prodiges militaires n*ont été accompIiB que par désarmes spirituelles. Les Taillante troupes^ commandées par Vendôme et ViUars, ont été Taincaa5,non parMaJboroi^ et Eugène, « mais par un gâterai qui ne sortait pas de

Je n'ai pas cru inutile de m'arrêtera ces récits, paiw qu'ils nous signalent Fécueil où vient écbouer i/ùi ou tard le mysticisme, mâne s'il est anssi abstrait que c^ui de Plotin ou de Jacob HkétoL Ils wm mMt^M comment les idées devieonent des peraoooa^ (aW* leux, comment la lég^oàe se substHœ i h luéts^^^ sique.

Croit-on que Saint-llartin, pour ffamneur Uihti^ ^ sa foi, pour la gloire de son maître, dont <qpfteiqMi^ &^ natiques ont à ce p(Hnt défiguré les doctirii»^^ vaeii»Mt]rt!r de combattre ces folies? Non \ il y a^^laiidHf ^ *^Am^ traire, et les autorise au nom de son n\fhtmié^^ p^si^/M^ nelle. « J'ai lu avec ravissem^it, émt^ii à wa miu ^ » nouveaux détails que vous m'envoyez sur fe n^mhià

(1) Corresp. inHiU.

5a SUITE DE LA VIE DE SAINT-MARTIN.

w Gichtel. Tout y porte le cachet de la vérité. Si nous » étions près l'un de l'autre, j'aurais aussi une histoire )) de mariage à vous conter, où la même marche a été » suivie pour moi, quoique sous d'autres formes, et qui a » fini par avoir le même résultat (1). » Répondant aux questions de Kirchberger, Saint-Martin, dans une autre lettre, revient sur ce sujet avec plus de détails. « Je crois )) bien, en effet, dit-il (2) , avoir connu l'épouse du gé- » néral Gichtel, dont vous me parlez dans votre lettre » du 29 novembre, mais non pas aussi particulièrement » que lui. Voici ce qui m'arriva lors du mariage dont je )) vous ai dit un mot dans ma dernière. Je priai avec un » peu de suite pour cet objet, et il me fut dit intellec- » tuellement, mais très-clairement : Depuis que le Verbe » s'est fait chair^ tiulle chair ne doit disposer d^elle^ )) même sans qu'il en donne la permission. Ces paroles » me pénétrèrent profondément, et quoiqu'elles ne fus- » sent pas une défense formelle, je me refusai à toute )) négociation ultérieure. » J'en demande pardon 2i.M philosophe inconnu j ces paroles, si elles sont réellement tm décret du ciel, ont beaucoup plus de' gravité que n'en offrirait une défense formelle adressée à un seul. Elles signifient que, depuis l'avènement du Christ, la virginité doit être la règle générale de la société et le mariage une rare exception, une dispense accordée par des moyens' surnaturels. Voilà, il faut en convenir, une étrange ma-

(1) Corresp, inédite, p. 167.

(2) Ibid., letlreLXII, p. 170.

SUITE D£ U VIE DE SÂINT-MÂRTIN. 55

nière de réformer le genre humain I Mais je ne veux point discuter j je me borne à raconter.

Ce qui rend cette correspondance particulièrement intéressante, c'est le temps auquel elle appartient. Comprend-on qu'entre les années ^792 et 1799, pendant les crises les plus terribles de la Révolution, pendant que la France et toute l'Europe étaient en feu, on ait pu agiter entre Paris et Berne des questions qui ne touchent qu'au monde des esprits? C'est que, pour des hommes du tempérament de ceux que nous rencontrons ici, les évé- ments extérieurs n'existent pas; et, pour Saint-Martin, personnellement, le bouleversement dont il était témoin avait un sens mystique qui ne troublait pas le cours de ses pensées habituelles. C'est à lui que de Maistre a emprunté l'idée que la Révolution est un fait surnaturel, un miracle effrayant destiné tout à la fois à régénérer le monde et à Tinstruire. « Un des grands objets de la Ré- )) volution française a été, dit-il (1), de montrer aux )) hommes ce qu'ils deviendraient si Dieu les abandon- » nait entièrement à la fureur de sa justice, c'est-à-dire, » à la fureur de leurs ténèbres. Il a voulu leur faire )) apercevoir ]a racine infecte sur laquelle repose le » règne de la puissance humaine, il a voulu leur )) apprendre visiblement qu'il est la source d'une » puissance bien plus aimable et plus salutaire pour «eux....* Malheur 1 malheur! à ceux qui laisseront » passer sans profit la grande leçon qu'on nous donne !

(1) Portrait historiq^e, n® 594.

56 SUITE DE LA VIE DE SAINT-MARTINr

)) Elle tendait à nous rapprocher de Dieu, et les mal- » heureux hommes ne font et ne feront que s'en éloigner » davantage. » La Révolution, telle qu'il la comprend, lui paraît tantôt un sermon, « un des sermons les plus }i expressifs qui aient été prêches en ce monde (1), > tantôt une miniature du jugement dernier et la révolution du genre humain (2).

Mais les conséquences que Saint-Martin fait sortir de cette conviction sont tout autres et beaucoup plus logiques que celles de l'auteur des Soirées de Saint' Pétersbourg. Cet ordre social, qui a mérité d'être renversé par la justice divine, il ne sera pas rétabli et disparaîtra bientôt des lieux où il existe encore. Ces castes privilégiées, qui viennent d'expier si cruellement leur orgueil passé, elles ne retrouveront pas leurs titres et leur puissance. Une ère nouvelle va commencer où l'homme, ramené à son point de départ ne reconnaîtra plus d'autre puissance que celle de Dieu, où la politique se confondra avec la religion, et où la religion elle-même sera renouvelée comme la société, « La Providence saura » bien faire naître du cœur de l'homme une religion qui » ne sera plus susceptible d'être infectée par le trafic du » prêtre et par l'haleine de l'imposture, comme celle que > nous venons de voir s'éclipser avec les ministres qui » l'avaient déshonorée (3) . >

Saint-Martin n'avait donc aucune raison d'être hostile

(1) Corresp. inéd., lettre LV, p. 150.

(2) Ibid., lettre LXXII, p. 199.

(3) Lettre à un ami sur la réxAution française.

SUITE DE LA VIE DE SAINT-MAUTIN. 57

à la Révolution ; et, en effet, il mérite plutôt d'être compté au nombre de ses amis. On vient de s'assurer par le dernier passage que j'ai cité, et qui n'est pas un des plus énergiques de ce genre, qu'il en partageait toutes les rancunes contre l'Église. Il n'est pas plus indulgent pour la noblesse, quoiqu'il en fasse partie et qu'il ait passé presque toute sa vie avec ses plus éminents représentants. Nous lisons dans ses Mémoires (1) : € L'objet du fléau que la révolution fait tomber sur les

> nobles, est de purger ceux qui peuvent l'être des in-

> fluences d'orgueil que ce titre leur avait communi-

> quées, et de les rendre plus nets et plus présentables » lorsqu'ils paraîtront dans les régions de la vérité. > Ailleurs (2) il s'exprime avec encore plus de dureté, mais il ne juge pas moins sévèrement la multitude et ceux qui gouvernent en son nom. « Dieu a voulu, » dit-il (3), que je visse tout sur la terre. J'y avais » vu longtemps Tabus de la puissance des grands ; il » fallait bien que j'y visse ensuite l'abus de la puissance » des petits, w

La Révolution, pour lui, ne s'arrête pas au 18 brumaire; et il ne l'aurait pas crue même terminée par l'Empire, s'il avait vécu assez longtemps pour voir le Consulat remplacé parce nouveau régime. Voici ce qu'il écrit au lendemain de la signature de la paix d'Amiens : « Cette pacification externe et cet ordre apparent, pro-

(1) Portrait histoiique, n° 965.

58 SUITE DE LA VIE DE SAINT-MARTIÎ^.

» duit par T effet de la Révolution, ne sont pas le terme » où la Providence ait eu exclusivement Tintention de » nous conduire, et les agents et les instruments qui ont )) concouru à cette œuvre se tromperont s'ils se croient )) arrivés. Je les regarde, au contraire, comme des pos- )) tillons qui ont fait leur poste ; mais ils ne sont que des » postillons de province ; il en faudra d'autres pour nous » faire arriver au but du voyage, qui est de nous faire )) entrer dans la capitale de la vérité (1) . » Que nou^ entrions jamais dans la capitale de la vérité et que nous sachions même où elle est située, cela est extrêmement problématique ; mais il n'en reste pas moins à Saint- Martin le mérite d'avoir compris que la compression des esprits n'en est pas l'apaisement, et qu'une abdication momentanée imposée par la lassitude, autorisée par la gloire, n'est pas encore la conciliation et la paix. Au reste, il témoigne à plusieurs reprises la plus vive admiration pour la personne du premier Consul. Il le regarde « comme un. instrument temporel des plans de la Provi- )) dence par rapport à notre nation (2). »

En s' inclinant devant le principe et en partageant à bien des égards les passions de la Révolution française, Saint-Martin se fait un devoir d'en accepter les épreuves et les charges. De quel danger peut-elle d'ailleurs être pour lui ? Ne nous a-t-il pas déjà appris que sa destinée ^ n'a rien de commun avec celle de ce monde, et qu'au-

SCtTE DE LA VlE DE SAINT-MARTIN. 50

cune des tribulations réservées à celui-ci ne saurait l'atteindre (l) ? « La paix passe par moi, écrit-il à son ami » Kirchberger , et je la trouve partout à côté de moi (2) . » Il en a eu, en mainte occasion, des preuves irrécusables, surtout pendant la journée du d août : car il était alora enfermé dans Paris, et il n'a cessé de le traverser tout le jour sans éprouver la plus légère crainte, sans rencontrer le moindre obstacle. Cela le frappe d'autant plus, qu'il n'y est absolument pour rien ; il n'a par lui-même aucune force physique qui puisse lui donner ce qu'il appelle le courage des sens. Mais qu'importe le courage des sens quand l'esprit, transporté dans les espaces imaginaires, n'a aucune idée du péril? Veut-on savoir de quoi s'occupait Saint-Martin dès le lendemain de cette catastrophe du 10 août, qui venait de plonger la France et l'Europe dans la stupéfaction? Il s'entretenait, avec son correspondant de Berne, de la lumière cachée dans les éléments et de la xlvii* épître de Bœhm (8) .

Devenu libre, au commencement de 1793, par la mort de son père, il résidait tantôt à Paris, tantôt à Petit- Bourg, près de son amie la duchesse de Bourbon, ou la citoyenne Bourbon, comme on disait dans ce temps-là. Il était à Paris, il venait de monter sa garde à la porte du Temple, devant la prison de ce même enfant royal dont l'Assemblée constituante l'avait jugé digne d'être le pré- cepteur, quand parut, le 27 germinal de Tan ii, un dé-

(2) Corresp, inéd., lettt-e LX, p. 167.

60 SUITE DE LA VIE DE SAlNT-MARTlN.

cret delà Convention qui interdisait aux nobles le séjour de la capitale. Saint-Martin, obéissant sans murmurer, retourna dans sa ville natale, où la conflance et le respect de ses concitoyens adoucirent son exil. Lui, de son côté, soit par des dons patriotiques, soit par des services personnels, s'efforça, en toute circonstance, de prouver son attachement à la cause de la Révolution. « On doit » s'estimer heureux, écrit-il, toutes les fois qu'on se » trouve pour quelque chose dans ce grand mouvement, » surtout quand il ne s'agit ni de juger les humains, ni » de les tuer. »

Nommé commissau-e pour la confection du catalogue des livres nationaux, il trouve dans Taccomplissement de cette tâche une jouissance inattendue pour son esprit ; c'est celle que lui a procurée la découverte d'une légende de couvent, parfaitement ignorée hors de l'enceinte où elle prit naissance : La vie de la sœur Marguerite du Saint-Sacrement. Ici nous rentrons dans les excès d'imagination dont nous avons déjà eu un exemple à l'occasion de la vie de Gichtel. Il s'agit d'une pauvre carmélite du xvii' siècle, dont les perfections, les tortures et les souffrances surhumaines seraient une nouvelle confirmation des principes du mysticisme, ou, pour mieux dire, des principes de Bœhm et de Martinez. Inférieure à d autres pour la science et la puissance, elle s'est élevée aussi haut que notre nature le permet, « dans l'ordre de » la régénération et des vertus de l'amour (1). » Maïs

(1) Corresp. inédilef lettre Ull, p. 143.

voici ce qui lui arriva. Pendant que la main divine la transportait dans ces sublimes régions, l'action spirituelle de r ennemi la tirait en sens contraire. Il en résultait pour elle des souffrances épouvantables, dont toute son organisation fut ébranlée, mais qui s'attaquaient surtout à la tête. On appela à son secours les hommes de Fart ; mais que pouvaient-ils dans leur ignorance, sinon la torturer en vain ? Ils épuisèrent sur elle tous les remèdes de la pharmacie, ils lui appliquèrent sur le crâne un fer rouge, ils lui firent subir l'opération du trépan. La pauvre fille, quoique parfaitement sûre qu'ils ne changeraient rien à son état, supporta son martyre avec une héroïque résignation. Cette histoire, dont il ne conteste pas un instant la véracité, est pour Saint-Martin une magnifique occasion de montrer que la médecine, quand elle ne tient pas compte de l'ordre surnaturel, n'est pas une science plus fondée que la philosophie, et qu'elle n'aboutit qu'à tuer le corps, comme celle-ci à tuer l'âme ! « Je neveux point, dit-il (1), scruter ici l'ordre scienti- )) fique. Si cette fille eût joui de ses droits, elle eût pu » renverser ses médecins, comme Jésus-Christ renversa » les archers qui vinrent le saisir au jardin des Olives. » Un honmie qui, sous le régime de la Terreur, se laissait absorber par de telles lectures, n'était certainement pas dangereux pour la république. Cependant, et malgré la prudence qu'il s'était imposée avec son ami Liebisdorf , même dans les controverses du mysticisme (2) ,

(1) Corresp. inddife, p. 144.

(2) U écrit dans une lettre du 6 brumaire, an ui, à l'occasion du

AD. FRAKCK. 4

Saint-Martin fit ombrage aux autorités du moment. Un mandat d'amener fut lancé contre lui, et il était sur le point de comparaître devant le tribunal révolutionnaire, c'est-à-dire de monter sur l'échafaud, quand la chute de Robespierre et la réaction thermidorienne vinrent le sauver. Il ne connut le danger que lorsqu'il fut passé, et naturellement, il fut persuadé plus que jamais qu'une puissance surnaturelle veillait sur lui comme une mère sur son enfant.

Il était seul, à quelque distance d'Amboise, dans sa petite maison de campagne de Chaudon, quand il fut nommé par son district élève des écoles normales, ré- cemment créées par la Convention. C'était au mois de frimaire de l'an m, c'est*à-dire à la fin de 1794. Saint* Martin venait d'atteindre sa cinquante-deuxième année. C'était un peu tard pour s'asseoir sur les bancs de l'école. De plus, s'il ne nageait pas dans l'abondance à Chaudon, il y trouvait au moins le nécessaire; tandis qu'à Paris, au milieu de la saison rigoui'euse, il ne pourra éviter la gêne et les privations ; il sera obligé, comme il dit, de se faire esprit pour ne manquer de rien. Enfin, il sera forcé de s'abaisser à des études de détail qui répugnent à son esprit et font violence à ses habitudes ; il lui faudra aussi prendre part à la discussion^ s'exercer à la parole, lui qui n'en voudrait entendre ni proférer d'autre que la

procès de dom Gerle el de Catherine Théot : o Dans ce moment-ci, il est » peu prudent de s'étendre sur ces matières. Les papiers publics auront » pu vous instruire des extravagances spirituelles que des fous et des » imbéciles viennent d'exposer aux yeux de notre justice révolutionnaire.» (Corresp, inéd., lettire UX, p. 167.

parole interne (1) . Aucune de ces considérations ne l'arrête, parce qu'il y en a d'autres d'un ordre supérieur qui lui font un devoir d'accepter, si humble qu'elle paraisse, la mission que lui ont confiée ses concitoyens. D'abord, il pense que tout est lié dans notre grande ré- volution; dès lors, il n'y a plus rien de petit pour lui, et ne fût-il qu'un grain de sable dans le vaste édifice que Dieu prépare aux nations, il ne doit pas résister quand on l'appelle. Mais le principal motif de son acceptation, c'est r espérance que, avec l'aide de Dieu, il arrêtera une partie des obstacles que Y ennemi de tout bien ne manquera pas de semer dans cette grande carrière qui va s'ouvrir et d'où peut dépendre le bonheur des généra-

Ainsi il ne faut pas s'y tromper : ce n'est point par des raisons purement humaines, par des raisons politiques, philosophiques ou morales que Saint-Martin se décide à renoncer à son repos et à sa solitude ; c'est aussi par des motifs tirés de l'ordre surnaturel, c'est pour combattre face à face V ennemi de tout bien^ celui qu'il appelle ailleurs (3) tout simplement Vennemi. « Je vous avoue, )) ajoute-t-il, que cette idée est consolante pour moi, et » quand je ne détournerais qu'une goutte du poison que )) cet ennemi cherchera à jeter sur la racine même de cet

(1) Correspond, inédite ^ p. 166.

(3) Portrait ÎUstorique, n^ 505 : « îl est certain que j'ai toujours » appris quelque chose de grand à la suite de quelque grand écart, sur- » tout la bêtise de l'ennemi et Tamour du Père. »

6& SUITE DE LA VIE DE SAINT-ÎIARTIN.

» arbre, qui doit couvrir de son ombre tout mon pays, » je me croirais coupable de reculer et je m'honore même » alors d'un pareil emploi. » Et comment ferait-il pour ne pas en être fier? Cet emploi lui paraît être sans exemple dans Thistoire des peuples; non pas que les peuples soient restés jusqu'aujourd'hui absolument dé- pourvus d'instituteurs, mais parce qu'ils n'en ont jamais eu un tel que lui, « vu le caractère extérieur et intérieur » qui fait tout son être » , ou pour parler clairement, parce qu'il est d'une nature plus exquise que celle de ce monde. C'est ainsi que dans le mysticisme l'extrême humilité et l'extrême présomption se rencontrent presque toujours l'une à côté de l'autre. Le mystique s'abaisse devant Dieu, mais il se place sans scrupule au-dessus des hommes.

Les écoles normales ne s'ouvrirent qu'à la fin de janvier 1795. Saint-Martin n'est pas content de leur début et il prévoit, avec beaucoup de sagacité, qu'elles ne dureront pas longtemps. Maîtres et disciples lui sont également suspects. Il ne reconnaît en eux que le spiritus mundiy « et je vois bien, ajoute-t-il, qui est celui qui se )) cache sous ce manteau (1). » Puis c'est beaucoup si, dans un mois, il peut parler cinq ou six minutes, et cela devant deux mille personnes à qui il faudrait auparavant refaire les oreilles. Cependant, cette institution, qu'il juge avec tant de sévérité, lui procura le plus grand ou, pour parler exactement, l'unique succès qu'il ait eu de

(1) Corrûsp. inéd., lettre LXÏV, p. 174.

sa vie. Je rapporterai plus loin, avec un peu plus de pré- cision qu'on nel'a fait jusqu'à présent, sa discussion avec Garât, Je me bornerai à dire ici que c'est à lui que revient l'honneur d'avoir, le premier en France, ébranlé dans les esprits et humilié par un échec public le triste système de la sensation transformée. Aussi ne peut-on pas l'accuser d'exagérer son importance, lorsqu'il écrit à son ami de Berne : « J'ai jeté une pierre dans le front » d'un des Goliaths de notre école normale, en pleine as- )) semblée, et les rieurs n'ont pas été pour lui, tout pro- » fesseur qu'il est. C'est un devoir que j'ai rempli pour » défendre le règne de la vérité ; je n'attends pas d'autre » récompense que celle de ma conscience (!)• » Il faut cependant remarquer, pour être juste, qu'il n'est pas le seul qui, dans cette occasion, ait élevé la voix contre la doctrine régnante. Nous voyons, dans les séances des écoles normales recueillies par les sténographes^ que, dans la même séance où il prit la parole, celle du 9 ventôse de l'an m, un de ses condisciples, appelé Teyssèdre, défendit la méthode et la doctrine de Descartes, c'est-à- dire une des sources les plus fécondes du spiritualisme moderne. Ce même Teyssèdre attaque la toute-puissance que Garât, à l'exemplr de son maître Condillac, accordait aux signes sur les idées. C'était la question à laquelle s'attacha principalement Saint-Martin et sur laquelle il revint, en 1796, dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences morales et politiques. Un autre, du nom de

(1) Corrcsp. tWdIfe, lettre LXVI, p. 181.

66 SUITE DE U VIE DE SAINT -MARTIN.

Duhamel, élève des objections pleines de force et de bon sens contre la fameuse hypothèse de Thomme-statue, Mais Saint-Martin eut les honneurs de la journée.

Son pronostic sur les écoles normales ne tarda pas à se vérifier : elles ne vécurent pas au delà de trois mois. En les quittant, il songeait un instant à devenir professeur d'histoire à l'école centrale de Tours ; mais il s'aper- çut bien vite que ces fonctions n'étaient pas faites pour lui. L'histoire et la nature, c'est-à-dire l'action et la vie, sont une protestation permanente contre les principes du mysticisme, et ce n'est qu'en les réduisant à une ombre vaine, à une figure, à un symbole, que ces principes ont quelquefois essayé de les dominer. Nommé membre de l'assemblée électorale de son département, Saint-Martin, grâce à l'éclat qu'il venait d'ajouter à sa renommée, aurait pu comme un autre se pousser vers la vie publique. Mais il comprit que la politique active lui convenait encore moins que l'enseignement. Il se renferma donc tout entier dans les travaux de la pensée. Il publia sa Lettre à un ami sur la révolution française^ bientôt suivie de \ Éclair sur V association humaine (1), où il complète sa doctrine sur l'ordre social. Il prend part à deux concours de l'Académie des sciences morales et politiques (2) , tout en raillant les académies dans son étrange poëme

(1) Publié par M. Schauer, avec le TraUé det nombres^ in«8<^^ Paris,

(2) L'un^ comme je l'ai dit, sur les signes^ en 1796^ l'autre en 1797, sur cette question : « Quelles sont les institutions les plus propres à î^n^ V 4er la florale d'un peuple ? »

du Crocodile (1) , et en se présentant devant elles dans l'attitude d'un juge plutôt que d'un justiciable. Il s'efforce de résumer ses idées et de les revêtir de leur forme définitive dans deux derniers ouvrages : De F esprit des choses (2) et le Ministère de r homme-esprit (3). En même temps, il traduisait en français plusieurs œuvres de Bœhm (â), quoiqu'il soit extrêmement douteux qu'il les ait jamais comprises, et il continuait sa correspondance avec Kirchberger, resté pour lui jusqu'à la fin de sa vie l'ami le plus tendre et le plus dévoué. Il le perdit en 1 799, sans l'avoir jamais vu autrement qu'en peinture; car les deux amis échangèrent leurs portraits, n'ayant pu, comme ils l'auraient voulu, échanger leurs bourses et se soutenir réciproquement dans les circonstances difficiles qu'ils eurent à traverser.

Nous ne voyons pas que Saint-Martin ait pleuré sur sa mort, ni sur celle d'aucune autre personne qui lui fût chère. Il a toujours regardé la mort comme un avancement, et il condamnait cette expression-: Vautre vie^ parce qu'il n'y en a qu'une, précisément celle-là. « C'est » moins sur les morts que sur les vivants, dit-il (6),

(4) V Aurore naissante, ou la Racine de la philosophie, in-S^, 1800 ; les Trois principes de Vessence divine, deux volumes in-S*', 1802; De la triple vie de rhomme, in-8<*, 1809 ; Quarante questions sur l'âme, traduction revue et éditée par Gilbert. Paris, 1807.

68 ISDITE DE LA VIE DE SAmi-MARTIN.

» qu'il faudrait nous affliger. Comment le sage s'afflige- » rait-il sur les morts, tandis que sa journalière et con- » tinuelle affliction est d'être en vie ou dans ce bas )) monde? » On ne peut pas lui appliquer cette maxime de la Rochefoucault : « On a toujours assez de courage » pour supporter les maux d'autruî » ; car il mettait son principe en pratique sur lui-même. Il n'a jamais cessé de placer dans sa dernière heure le plus ardent de ses désirs et la plus douce de ses espérances (1). Chaque pas qu'il fait dans la vieillesse est salué comme un acheminement, non pas vers la délivrance, mais vers le couronnement des joies qui l'ont toujours accompagné dansce monde (2). La seule maladie que l'âge lui ait apportée, c'est celle qu'il appelle le spleen de Thomme ; mais ce spleen est bien différent de celui des Anglais. « Car, dit-il, celui » des Anglais les rend noirs et tristes, et le mien me » rend intérieurement et extérieurement tout couleur de » rose (3). » Je veux citer encore ces lignes où la même idée est exprimée sous une forme plus grave et plus poétique : « Quand je vois les admirations du grand )) nombre pour les beautés de la nature et les sites heu- » reux, je rentre bientôt dans la classe des vieillards » d'Israël qui, en voyant le nouveau temple, pleuraient » sur la beauté de l'ancien (â) . » C'est ici que Saint-

Ci) Portrait historiqw, n® 1050.

Martin et Rousseau auraient pu se comprendre, parce que la beauté de la nature n'est pas diminuée par cette mélancolique comparaison. La nature est d'autant plus belle qu'elle élève davantage nos pensées et nos sentiments.

Cette vie donnée tout entière à l'esprit et cette jouissance anticipée du ciel ne le rendaient pas indifférent aux peines matérielles de ses semblables. Il y avait des entrailles humaines chez cet exilé d'un monde supérieur. En voici une preuve. Il n'était pas riche, comme on sait, et il aimait beaucoup le spectacle. Il l'aimait à un tel point que, lorsqu'il se dhigeaît vers le théâtre, l'idée de la jouissance qui l'attendait lui donnait des transports. Mais chemin faisant, il se disait : « Je vais payer le plai- » sir d'admirer une simple image ou plutôt une ombre » de la vertu. Eh bien 1 avec la même somme, je puis at- » teindre la réalité de cette image ; je peux faire une » bonne action au lieu de la voir retracée dans une re- » présentation fugitive. » Puis, il montait chez quelque malheureux de sa connaissance et y laissait la valeur de son billet de parterre. Jamais il n'a manqué à ce vire* ment d'une nouvelle espèce. Aussi ne peut-on s'empê- cher de croire que lui, si orgueilleux à d'autres égards, il se calomnie lorsqu'il soutient que Rousseau valait mieux que lui, sous prétexte que Rousseau tendait au bien par le cœur et lui par l'esprit (1). L'esprit, chez Saint-Martin, ne se sépare point du cœur et, en même

(1) Portrait historique^ n» A23.

72 1)ISCUSM0> D£ SAI^T-MAKTIN AVEC GARAT.

de SOU temps ; car tout en paitageant, comme nous avons pu nous en convaincre par ses lettres et ses confideoces, quelques-unes des illusions, quelques-uns des préjugés du xvui' siècle et jusqu'à ses passions, c'est pourtant Taversion qu'inspiraient à sa nature délicate les opinions les plus accréditées à cette époque, qui l'ont poussée vers l'extrémité opposée ; ce sont les raisons par lesquelles il s'est efforcé de les combattre qui sont devenues comme les premières assises de son propre système.

Il entra en lice par le livre Des erreurs et de la vérité^ si maltraité par Voltaire. C'était un manifeste, non contre la philosophie du xviii'' siècle en général, mais uniquement contre le matérialisme et le parti pris de déraciner dans les âmes toute croyance religieuse. « C'est à Lyon, » nous dit Hauteur lui-même (1), que j'ai écrit le livre )) Des erreurs et delà vérité. Je l'ai écrit par désœuvre- » ment et par colère contre les philosophes. Je fus indi- » gné de lire dans Boulanger que les religions n'avaient » pris naissance que dans la frayeur occasionnée par les )) catastrophes de la nature. » Malgré la déclaration de Saint-Martin (2) qu'il ne s'est appuyé dans cet écrit que sur les Principes naturels dont il a été nourri dans sa jeunesse, il n'est pas diflScile d'y reconnaître la théorie mystique ou plutôt kabbaJistique de l'émanation et du Verbe, sur laquelle reposait l'enseignement de Martinez Pasqualis. Le mysticisme et la kabbale évoqués du sein des loges contre un adversaire tel que l'auteur de Vanti-

{{) Por Irait historique, n° 165.

DISCUSSION DE SAINT-MARTIN AVEC CARAT. 73

qui té dévoilée^ c'est comme un dialogue entre deux personnages qui ne parleraient pas la même langue et seraient hors d'état de se comprendre.

Saint-Martin fut mieux inspiré et rencontra un adversaire plus digne de lui, le jour où il osa, de vive voix, devant une assemblée de deux mille personnes, s'attaquer à Garât à propos de la nature du langage. Ses objections restées sans réponse n'étaient pas seulement, pour me servir d'une image qui lui est chère (1), une pierre lancée dans le front d'un des Goliaths de la science contemporaine, elles allaient au delà du professeur d'analyse d'entendement humain aux écoles normales, elles atteignaient au cœur la philosophie de Locke et de Condillac.

Déjà, comme on peut s'en assurer parle compte rendu des séances des écoles normales (2) , Garât avait rencontré d'autres contradicteurs. L'un d'eux, dans une lettre anonyme, comme il est d'habitude encore aujourd'hui d'en adresser aux professeurs de la faculté des lettres et du collège de France, fait cette remarque que, dans le système qui considère les sens comme l'unique origine de nos idées, il est impossible de comprendre une existence purement spirituelle, une âme distincte du corps. Or, s'il en est ainsi, comment ce même système admettrait-il l'immortalité de l'âme? Quelle sanction laisserait-il à la morale?

(1) Voir, dans le chapitre précédent, un passage de la Correspond' dance inédile et Le Crocodile, p. 147, où la même image est reproduite.

(2J Tome III, p. 5 et suivantes.

74 DISCUSSION DE SAIKT-MAUTIN AVEC GARAT.

Un autre du nom de Teyssèdre porta la discussion sur un terrain plus délicat et plus purement philosophique. Interprète fidèle de la doctrine de Condillac, Garât, dans son discours d'ouverture, avait soutenu que les langues n'étaient pas moins nécessaires pour former nos idées que pour les exprimer, et que l'homme pense par cela seul qu'il est capable de parler, la parole ayant pour eflfet de fixer dans notre esprit des sensations, qui sans elle s'échapperaient de toute part et ne tarderaient pas à s'évanouir. Teyssèdre lui oppose cette observation judicieuse que les langues n'ont pas la vertu de créer, mais seulement de décomposer ou d'analyser la pensée et d'en noter tous les éléments après les avoir séparés les uns des autres, après avoir fait sortir d'un tout concret plusieurs idées abstraites, dont chacune est désignée par un signe particulier. Or, on n'analyse, on ne décompose, on n'enregistre que ce qui existe déjà; donc la pensée est antérieure à la parole et à toute espèce de langage artificiel.

Il n'est pas sans intérêt de savoir comment Garât a tenu tète à ces deux premiers adversaires. Contre l'auteur de la lettre anonyme il cherche à démontrer que l'immortalité de l'âme ne suppose pas, nécessairement, que l'âme soit d'une autre nature aue le corps ; qu'il y a des philosophes et même des Pères de î'Église qui ont cru l'ân^e à la fois matérielle et immortelle, et que cette croyance $e justifie parfaitement par l'idée quç. l'expé- rience nous donne de la matière. Nous voyons, en efifet, que les formes seules de la matière sont changeantes et

DISCUSSION I)Ë SAINT-MARTIN AVEC GARAT. 75

fugitives, mais que ses éléments constitutifs, que les atomes dont elle est composée demeurent invariables et indestructibles. Du moins nous est-il impossible de nous assurer quHl en soit autrement. Si l'immense auditoire des écoles normales s'est contenté de ce raisonnement, il faut convenir qu'en Tan m de la République une et indivisible, on n'était pas difficile en matière de foi à la vie future. Garât ne se montre pas moins étranger aux vrais principes de la morale qu'à ceux de la métaphysique, lorsqu'il soutient que la morale est une science de pure observation ; qu'on la voit en quelque sorte se manifester d'elle-même dans les relations mutuelles qui s'établissent entre les hommes ; qu'elle apporte avec elle sa sanction, aussi facile à constater par l'expérience, aussi évidente à nos sens que ses lois ; que partout v nous » verrons le malheur naître du mal et le bonheur du » bien. » Cela était hardi à dire au lendemain des jours de la Terreur.

A l'objection tirée de Timpuissance du langage pour créer la pensée, il se contente de répondre par cette proposition, que Ton croirait tirée des œuvres de Guillaume Ockam ou de Hobbes, encore plus que de celles de Condillac : « Penser, c'est compter, c'est calculer des sensations ; » et ce calcul se fait, dans tous les genres, avec des signes » comme en arithmétique (1). » Comment s'étonner après cela que Garât, tout en reconnaissant en lui un homme de génie qui a beaucoup fait pour le progrès des

(i) Séance%de% écoles normales, e(c*, t. H.

76 DISCUSSION DE SAINT-MAKTIN AVEC GAKAT.

sciences, et qui a contribué à ravancement de la langue française, refuse à Descartes le nom de philosophe^ sous prétexte qu'il n'a rien fait pour l'analyse de F entendement? « A Finstant, dit-il, où Ton adopte Thypo- )) thèse des idées innées, on doit renoncer à connaître » Tesprit humain. »

Un troisième antagoniste appelé Duhamel et que Garât n'a pas mieux réfuté que les précédents, attaqua la philosophie de Condillac dans ce qui lui était le plus cher, non-seulement dans ses conclusions, mais dans sa mé- thode, dans l'hypothèse de l' homme-statue. Il établit avec beaucoup de force, bien des années avant la publication et même avant la composition des Nouveaitx rapports du physique et du morale que cette manière de procéder n'a rien d'analytique, mais qu'elle est précisé- ment le contraire de l'analyse. Il annonça en quelque sorte les Leçons de philosophie de Laromiguière en montrant que la sensation, passive, involontaire, fugitive comme elle l'est, ne peut pas être la source d'où sortent une à une les opérations diverses et les facultés mêmes de l'intelligence, l'attention, la comparation, le jugement, la mémoire, la réminiscence (!)•

La discussion en était là et l'autorité du maître était déjà passablement ébranlée, quand Saint-Mai'tin deuianda la parole. Ses objections portent successivement sur trois points :

1° Tout en prenant pour devise de son discours d'ou-

(1) Séance de^ écoles normales y e(c., t. III, p. 48-60.

DISCUSSION DE SAINTMARTIN AVEC GARAT. 77

verture une parole de Bacon qui proclame à la fois l'harmonie et la distinction du vrai et du bien (4), Garât ne s'occupe que d'une seule faculté de l'homme, à savoir, l'intelligence, qu'il fait dériver tout entière d'un seul fait, la sensation. Mais alors même que cette origine pourrait être admise, l'intelligence ne serait toujours que la faculté du vrai, et il en faudrait une autre pour nous expliquer l'idée du bien, car évidemment l'idée du bien, le sentiment du bien, ne sauraient prendre leur source dans la sensation, qui leur est étrangère et souvent opposée. Cette seconde puissance de Tâme, par laquelle nous discernons le bien du mal et qui nous porte à aimer l'un et à haïr l'autre, c'est le sens moraU complètement distinct du sens intellectuel par lequel nous discernons le vrai du faux.

2*» S'il est vrai, comme Garât le prétend à l'exemple de Condillac et de quelques autres philosophes, que la parole soit indispensable non-seulement à la communication, mais à la formation de nos pensées, pourquoi donc ces mêmes philosophes se montrent-ils si scandalisés de la fameuse phrase de Rousseau : « La parole me paraît nécessaire à l'institution de la parole. » Entre le langage parlé et les signes appelés naturels il y a un abîme. Ceux-ci n'ont pu servir de modèle à celui-là. Or, puisque nous voyons que, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre physique, toute chose a un com-

(1) « Elenim illuminalionis puritas et arbitrii libertas simul incepe- » runt, simul corruerunt, neque datur in universitate rerum tam intima » sympalhia quam illa veri et boni, » (Dp auqm. scientiarum,)

78 DISCUSSION I>K SAINT-MAUTIN AYKG GARAT.

ffî^cement, toute chose est sortie d'un germe qui n'est pas TœuVre de rhomme, pourquoi les langues seraientelles exceptées de cette loi universelle ? « Pourquoi (se » sont les expressions mêmes de Saint-Martin) te plus » beau de nos privilèges , celui de la parole vive et )) active, serait-il le seul qui fût le fruit de tiotre puis- V) sance créatrice, tandis que pour tous les iaïutres avan- » tages qui lui sont inférieurs, nous serions subordonnés )) à un germe et condamnés à attendre la fécotldation ?» 8° A en croire la parole du maître w il serait iittpos- » sible de savoir » et a inutile de chercher si la matière » pense ou ne pense pas. » Ot-, cette proposition est doublement contestable. S'il y a au monde une question qui nous intéresse, c'est précisément celle-ci, c'est de savoir si nous sommes esprit ou matière, si nous avons une âme ou si toute notre existence se réduit au5i propriétés et aux fonctions du corps. Cette question est*elle donc insoluble ? Non, car nous voyons clairement qu'il n'y a point d'assimilation possible entre l'homme et les êtres qui appartiennent à la nature physique ou animale . L'homme est susceptible de perfectionnement et de culture, il développe ses facultés parce qu'il est capable dé les diriger et de les conduire, c'est-à-dire parce qu'il pense. Si les êtres inférieurs à lui, les êtfes matériels quand ils sont abandonnés à eux-mêmes, restent toujoui's dans le même état, c'est qu*ils n'ont pas reçu le dôtt de la pensée. D'un autre côté, s'il est vrai que les langues soient l'instrument nécessaire de la pensée, et s'il n'y a que l'homme qui en soit pourvu, il faut en conclure que

DlîiCUâSION DK SAINT-MARTIN AYKO GAHAT. 79

de tous les êtres qui vivent sur la surface de la terre, il n'y a que lui qui pense : a car la nature est trop sage » pour faire un don à un être et lui refuser le seul in- » strument avec lequel il puisse le mettre en œuvre (1) » . Les signes naturels dont se servent les animaux ne font aucun tort à ce raisonnement. Ces signes restant uniformes et invariables, comme les espèces mêtnes dont ils expriment les sensations et les besoins^ nous ofTrenti au contraire, la preuve irrécusable que les animaux ne pensent point.

i L'existence d'un sens moral, supérieur, non-seulement à la sensation, mais à la raison même, l'existence de la pensée comme faculté distincte de la parole et de la parole elle-même comme une faculté primitive, originale, que l'homme n'a pas inventée à plaisir ; enfin l'incompatibilité radicale de la matière et de la pensée et, par suite, la distinction de l'âme et du corps ; tels sont les trois points essentiels que Saint-Martin s'est proposé de défendre contre la philosophie de Gondillac, publiquement enseignée au nom de l'État, à ceux qui allaient recevoir la mission d'instruire la jeunesseï

Il ne paraît pas que Garât se soit défendu d' abord avec beaucoup de succès, puisqu'il a pu mériter le reproche d'avoir, dans le compte l^ndu de la séante où ces débats eurent lieu, substitué une réponse tout à fait nouvelle à celle qui avait été le fruit de l'improvisation. C'est ce qui autorisa Saint-Martin, dans une lettré âdrés-

(1) Séances des écoles normales, etc., t. lU, p. 14.

80 DISCUSSION DE SAINT-MARTIN AVEC GAKAT.

sée à Garât et publiée dans les Séances des écoles normales (1), à reproduire ses objections avec des considé- rations plus étendues. Peut-être n* était-il pas fâché d'un incident qui lui donnait le droit de présenter avec ensemble, avec méthode, autant que la méthode pouvait entrer dans son esprit, des idées que leur isolement rendait difficiles à saisir, et qui, sous cette première forme, ont été, dans la réponse écrite de Garât, Tobjet d'une critique assez fine. Je me bornerai à en citer cette phrase qu il oppose à la sentence de Rousseau : « Rous- » seau voulait découvrir les sources d'un grand fleuve, » et il les a cherchées dans son embouchure, ce qui n*é- » tait pas le moyen de les trouver, mais c'était le moyen » de croire, comme on l'a cru des sources du Nil, qu'elles )? n'étaient pas sur la terre, mais dans le ciel (2). »

La lettre dont nous venons de parler, un des meilleurs écrits de Saint-Martin, a été elle-même complétée et expliquée par le mémoire qui devait servir de réponse à la question de la troisième classe de l'institut : « Quelle » est l'influence des signes sur la formation des idées ? » et qui est devenu un peu plus tard le soixantedixième chant du Crocodile (3). Ces deux ouvrages réunis ne laissent rien à désirer sur la signification et la portée des trois propositions dont Saint-Martin voulait se servir

(3) Le Crocodile, ou la guerre du bien et du mal anivée sous le règne de Louis XV, poëme épico-magique en cent deux chants, 1 vol. in-8'' mêlé de prose et de vers, an vu de la république.

comme d'autant de leviers pour renverser la philosophie régnante. A vrai dire, ces trois propositions se réduisent à deux, puisque la troisième, l'incompatibilité delà matière et de la pensée, est une conséquence nécessaire des deux autres.

Le sens moral dont il a été question plus haut, ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une faculté particulière, semblable à celle que reconnaissait, sous le même nom, le philosophe Hutchison ; c est le fond même de notre être, à la fois sensible et intelligent, sensible et non sensitif^ dit Saint-Martin ; c'est la source profonde d'où jaillissent à la fois nos idées et nos sentiments, mais d'abord nos sentiments, et le sentiment religieux aussi bien que le sentiment moral, le sentiment du divin autant que celui du bien; c'est la racine de notre existence spirituelle, dont l'intelligence proprement dite ou l'entendement n'est qu'une simple ramification ; c'est, en un mot, l'âme elle-même, naturellement douée d'une puissance affective et intellectuelle, d'une faculté de sentir et de comprendre qui cherche son objet infmiment au-dessus ou au delà de la nature extérieure, et qui cependant ne peut entrer en exercice, qui ne se manifeste par des sentiments et par des idées déterminées qu'à la faveur d'une excitation venue du dehors.

C'est ainsi que Saint-Martin, en repoussant la doctrine que non-seulement nos idées, mais nos sentiments et notre volonté ne sont que des impressions reçues par nos sens, échappe aux difficultés du système des idées innées et laisse à la sensation le privilège d'exciter, de

82 DISCUSSION BE SAINT-MARTIN AVEC &ARàT.

réreiller, de pi-ovoquer en quelque sorte leâ facultés les plus essentielles de notre âme. Son opinion se résume dans cette phrase où Ton reconnaîtra en même temps le cachet particuUer de son style : « L'esprit de l'homnàe )) n'est pas une table rase, comme l'a dit Locke, mèds » une table rasée, dont les racines restent encore et )) n'attendent que la réaction convenable pour ger-'

Cette manière de concevoir l'esprit humain a conduit Saint-Martin à une théorie du langage qui diffère complètement de celle de Condillac sans ressembler pourtant à celle de de Bonald, avec laquelle on Ta souvent confondue. De Bonald, plus rapproché qu on ne pense, et surtout qu'il ne s'en doute lui-même, de l'auteur du Traité des sensations^ ne comprend pas que la pensée, quand on la distingue de la perception et de la repré- sentation des objets purement matériels, puisse exister à un degré quelconque sans la parole ; d'où il résulte que la parole ne peut avoir été inventée parles hommes; car elle l'aurait été parle moyen de la pensée, par conséquent il faudrait supposer qu'elle existait déjà quand l'esprit humain l'a créée. Or, la parole n'étant pas d'institution humaine, il faut bien admettre, selon Tauteur de la Législation primitive^ qu'elle est une révélation divine et surnaturelle, c'est-à-dire que Dieu luimême a enseigné à nos premiers parents la première langue qui ait été parlée sur la terre et d'où sont sorties

(i) Le CrocoâUê, cftântUx, p. 294t

DISCUSSION DE SAlNt-MARTlN AVEC GARAT. 83

toutes les autres (4) . Ce même raisonnement, de Bonald rapplique âvec Utie confiance imperturbable à 1* origine de récriture. « Là décomposition dés êons, âit-il (*2), et » récriture sont ùiie seule et même chose ; donc f une )) n*à pu précédei' Vautre, puisqu'on ne pouvait dècom- )) posé!" les soiis sans les nommer, ni les nommer que » par les lettres ou lès caractères qui les distinguent, » L'écriture n'est donc pas moins nécessaire à l'invention de récriture, que la parole à l'invention de la parole. Dieu a dote révélé à l'homme d'une manière surnaturelle le premier alphabet, comme il lui a révélé la première langue. On croirait que de Bonald à voulu s* approprier l'argument par lequel certains rabbins se flattaient de démontrer que Dieu lui-même a fabriqué ou créé du nèaftt la preruièi'e paire de tenailles. Des tenailles, disaient ces docteurs, ttè peuVetit être construites qu'avec cet instrument même; donc, la première fois que l'homme s'eti est servi, il a dû le tenir d'une grâce spéciale de la toute-puissance divine.

Rien de pareil daiià l'opinion de Saint-Martin. Il ne regarde point la parole, au moins dans la totalité de ses éléments, comme une pure convention qui n* aurait pu s'établir entre les hommes que par lé concours des plus heureux hasards et d'une longue suite de siècles ; mais il ne croit pas non plus nécessaire, il le déclare expressé- ment, de l'expliquer par un miracle ou une révélation extraordinaire. Il la considère comme une propriété na-

(1) Recherches philosophiques, t, I, p. 100 et suivantes,

turelle à l'homme ou comme un langage natif, dont nous trouvons en nous le secret sans l'avoir appris, et dont nous sommes forcés de nous servir par cela seul que nous sommes des êtres pensants. En effet, chaque espèce d'êtres a reçu de la nature une langue qui lui est propre. Il y a la langue des êtres sensitifs, c'est-à-dire des animaux, qui varie suivant leur organisation. Il y a la langue des être matériels et inanimés ; car « tout ce qui est ex- )) terne dans les êtres, nous pouvons le regarder comme » étant le signe et l'indice de leurs propriétés in- )) ternes (1). » L'être moral et intellectuel, c'est-à-dire l'homme en tant qu'il est doué du sens moral, l'homme en tant qu'il a la faculté d'aimer et de penser, ferait-il donc seul exception à cette loi universelle ? Non, lui aussi a été pourvu d'un langage qui lui est propre, aussi ancien que son existence, qui répond exactement à son essence spirituelle ; et ce langage est la parole.

Mais parce que la parole a paru sur la terre en même temps que la nature humaine, il n'en faudrait pas conclure qu'elle a atteint dès le premier jour à la dernière limite de la perfection. Elle a suivi la même marche et revêtu successivement les mêmes caractères que la pensée. Or, la pensée est d'abord obscure et confuse, confondue non-seulement avec nos affections morales, mais avec nos impressions sensibles. Ces modes de notre existence, si différents les uns des autres, sont d'abord,

(1) Lettre au citoyen Garât, dans les Séances des écoles normales,

DISCUSSION DE SAJNT-MARTIN AVEC GARAT. 85

pour me servir d'une image de Saint-Martin, enveloppés et scellés sous le même cachet comme l'alliage et For sont enfermés dans le même creuset (I). Peu à peu nos sentiments se dégagent de nos sensations et nos idées de nos sentiments. C'est le travail actif de Tâuie sur ellemême qui donne ce résultat, et le travail de Tâme, manifesté par une suite d'opérations qui s'appellent l'attention, la comparaison, le jugement, le raisonnement, la réflexion, la délibération, a pour instrument la parole. Mais la parole, en même temps qu'elle en est l'instrument, est aussi, sous un certain rapport, un produit de ces opérations, puisqu'elle leur doit un degré de plus en plus élevé de précision et de clarté.

Aussi rien de plus insoutenable, selon Saint- Martin, que la prétention de Condillac et de presque tous les philosophes du xviii® siècle de vouloir corriger l'imperfection du langage afin d'amener la perfection des idées, et de nous offrir, comme un modèle à suivre dans l'exposition de toutes nos connaissances, la langue des calculs. L'imperfection du langage tient à l'obscurité de la pensée, à l'état d'enveloppement où se trouvent d'abord toutes nos facultés et à cette loi de notre nature qui veut que l'imagination et le sentiment précèdent en nous la réflexion. Quant aux mathématiques, dont on nous propose à tout propos l'imitation, l'autorité incontestée qu'elles exercenj^ sur notre esprit tient moins aux propriétés particulières de leurs signes qu'à la nature des

86 DISCtSSlOK DE SAlNT-iMARTIN AVFX GARAt.

vérités qu'elles enseignent. Les signes qui sont à l'iiâage de ces sciences sont Texpressiorl des lois mêmes de la nature que Thomme n'a point faites et qui s'imposent à son esprit avec une telle évidence, qu'elles né laissent point de place aux objections et au doute. Ces signes, ramenés à leur point de départ et réduits à leurs élé- ments invariables, ce sont les figures de géométrie toujours prêtes à ramener l'esprit à la vérité s'il était tenté de s'en écarter. Il n'en est pas ainsi des autres sciences, surtout des sciences morales et religieuses, dont la parole est le seul moyen d'expression et, à défaut de la parole, l'Écriture. Est-ce à dire que la certitude leur soit interdite ? Non, elles ont au dedans de nous, dans les principes qui émanent du sens moral, dans les idées premières et dans les axiomes de la raison, uhè base aussi iriébranlablé que celle des connaissances dites exactes et, à plus forte raison, que celle des sciences physiques. Elles ont iaùSSi leurs preuves particulières qui, pour n'être point sensibles à l'œil, n'en restent pas moins irrécusables pour l'esprit ; car, ainsi que Saint-Martin le remarque avec beaucoup de sens, « chaque science a son genre dé dé- » uionstration qui lui est propre (1) . »

Tout en admettant la perfectibilité de la parole, Saint- Martin ne pense pas qu'elle soit indéfinie. Il croit iau contraire, qu'arrivées à un certain point les langues ne peuvent plus que décliner, se corrompre et se dessécher. (Vest lorsqu'elles substituent les abstractions et les dé-

(i) le Crocodile f clMint lix^ p. 339.

DISCUSSION DE î>ÀiîHT-MAt\T!N AVEC GARÀt. 87

finitions, lés consu-Uctions taulières et invariables au3t impressions directes que les choseë font sur nous et aux vives images, aux tôuiHu^ libres et àriithèes f[û\ eri sont Texpression» Cnmme c'est justement te qui fait là dîlterence des langues anciennes et des langues mndèwiès^ il n'hésite paô ft donner la préférence aux premières, tl y a tin sentiment vi^ai et ph)fôttd du génie de l*iantiquîtè dans la manière dont Saint-Martin nous rend compte de sa prédilection. « Les langues primitives, dit-il (1)^ étaient plus près que les nôtres de la véritable origine des langues, qui est autre que celle que leâ docteurs nous ont enseignée en ne là puisant que dans la nature brute des sauvages. Par cette raison ces langues primitives étaient plus dans le cas de participer à toutes les propriétés de leur source, et de pourvoir ensuite à tous les besoins de notre esprit. Elles étaieht plutôt des langues d'action et d'affection que des langues de niéditation ; elles étaient plus parlées qu écrites, et par cette vivante activité elles avaient une force et une supériorité qui appartiendra toujours à la parole par préférence à Récriture ; p&rce que, par ce moyen, elles devaient faire sortir d'elles-mêmes une chaleur et une vie que nos fh)ides spéculations ne savent plus exprimer de nos esprits ni ih nos langues, et que nous cherchons à remplacer par li3 luxe de notre style. »

Mais quelle que soit la supériorité des laiigues anciennes sur les langues modernes, cela n'empêche pas les

(1) U CrocoâitB, chtiitUx, p. 846,

88 DISCUSSION DE SALNT-MARTIN AVEC CARAT.

unes comme les autres d'être très-nombreuses et trèsdiverses. Or, comment concilier cette diversité avec r unité essentielle de la nature humaine? Toutes les langues venant se résoudre finalement dans la parole, et la parole n'étant pas une invention de Thomme, mais un moyen d'expression que la nature elle-même nous enseigne, qui dérive spontanément et nécessairement de nos facultés intellectuelles et morales, ne semble-t-il pas que le genre humain tout entier n'ait dû connaître d'abord qu'une seule et même langue? Cette imité de langage, que de Bonald prenait à la lettre et qu'il faisait consister dans un idiome privilégié de création surnaturelle, Saint-Martin la reconnaît dans les lois générales qui dominent toutes les langues et qui, par cela même, les précèdent dans l'esprit humain. Il la reconnaît aussi dans ces idées premières et ces premières affections dont chacune, pour me servir des expressions mêmes de Saint- Martin, « choisit et crée son messager », c'est-à-dire dont chacune, sous l'empire d'un instinct infaillible, s'adapte au signe qui lui convient le mieux, soit pour la communiquer au dehors, soit pour la conserver ou pour l'enregistrer en nous. A ces signes originels ou natifs, qui finissent par faire corps avec la pensée dont ils ne sont pourtant que les archives, viennent peu à peu s'en ajouter d'autres qui répondent à des besoins particuliers et à la diversité des circonstances au milieu desquelles, sous l'influence desquelles, se développent nos facultés. De là la nécessité de distinguer dans les langues deux sortes de signes : les signes fixes et les signes conven-

tiopnels; les premiers, relativement en petit nombre, qu'on trouve, ou du moins qu'on pourrait, avec de meilleurs principes sur la constitution du langage, retrouver partout; les seconds, qui déterminent le caractère propre de la langue de chaque pays, de chaque nation, de chaque branche des connaissances humaines (1) • * Qu'on ôte à cette théorie ce que l'esprit de système et peut-être aussi l'ardeur de la polémique lui donne de trop absolu, on ne la trouvera pas trop éloignée de celle qui est accréditée aujourd*hui par les travaux les plus récents de la philologie comparée. Ces racines communes, cet organisme commun qu'on a découverts dans une multitude de langues autrefois considérées comme radicalement distinctes, et maintenant rapportées à deux familles, la famille indo-européenne et la famille sémitique ; ce sont les signes fixes de Saint-Martin, que nos savants modernes font remonter, comme lui, au berceau du genre humain et jaillir spontanément des sources de la vie. Les flexions, les combinaisons, les modifications de toute espèce que nous présentent ces éléments primitifs et qui déterminent la diversité des idiomes sortis d'une même souche, c'est ce qu'il appelle les signes conventionnels, sans les regarder cependant comme arbitraires. Elles ne sont, en effet, dans sa pensée, que la partie variable, et si l'on peut parler ainsi, la partie fluide des langues, dont les radicaux et les formes géné- rales nous représentent la charpente osseuse. Ce n'est

90 DÏÎ>Cl)SSIOÎ1 DE SAINT-MARTIN AVEli CAHAT.

pas uu médiocre honneur pour Saint-Martiu, d'av^r^ sans ailtre secours que T observation philosophique, devancé d'un demi-siècle les découvertes les plus accréditées de l'érudition contemporaine.

Ces idées sur la formation de la parole et sur la nature de la pensée, Saint-Martin les tourne comme une arme de guerre, non-seulement contre la philosophie, mais contre la science de son temps, pénétrée tout entière du même esprit et guidée par les mêmes principes. Ce ne sont plus les métaphysiciens de l'école de Locke et de Condillac, ce sont en général les savants du xvm® siècle, qui sont mis en cause et tournés en ridicule dans le Ci'ûcodiie. Dans cette composition étrange^ formée de prose et de versv à la fois allégorique et satirique, où ne figurent que des êtres imaginaires avec quelques personnages réels cachés sous des noms supposés, ce serait une tentative superflue de chercher le sens que l'auteur a donné à chacune de ses paroles ; mais il est impossible d'y méconnaître l'intention de bafouer l'Académie d^ sciences et les sciences elles-mêmes, quand elles se flattent dans leur orgueil de comprettdre la nature sàn& avoir besoin de s* élever au-dessus d'elte. Voici, en eflFetj comment s'exprime un des personnages allégoriques ^Ui ont le privilège d'être les interprètes de sa pensée : « Un )) torrent de prestiges a inondé l'ititelligence humaine en » général, et celle des Parisiens en particulier, parce que )) leur vllle^ qui renferme des savants et des docteurs de » tout genre, en possède bien peu qui tournent leur » pensée vers la recherche des véritables connaissances.

mWDSSlON DE î^AINT-MARTIN AVEC GARAT. 91

)> «t me^^ m^ifis qm mareh^t vers les vtèrital)le8 coii- » naissances avec un yéritable esprit. La plùjpart tfctitre » eux ne s'attachent qu'à disséquer l'écorce de la natiire, » à en mesurer, peser et nombre toutes les molécules» » et tentent en insensés la conquête de tout ce qui entre » dans la composition de l'univers, comme si cela leur )) était possible à la manière dont ils s'y prennent. Ces » savants^ si célèbres et si bruyants, ne savettt seulement » pas que l'univers ou le temps est l'imagé réduite de » l'indivisible et universelle éternité ; qu'ils peuvent bien » la contempler et l'admirer pisir le spectacle de ses pro- » priétés et de ses merveilles^ qui doivent joui^nellemeiit » se succéder pour que ce monde soit une représentation » de son principe, mais qu'ils ne s'empareront jamais du )) secret de son existence (1) . »

Cependant, quoiqu'il n'ait jamais bien compris, comme il prend soin de nous l'apprendre (2) , que l'homme pût s'occuper un instant des choses de la matière, il en veut moins à la physltjue pl-oprement dite et aux sciences naturelles, qu'à l'abus qu'on a fait de ces connaissances, surtout au xvm* siècle, poUr se passer de Dieu, aussi ses railleries sont-elles dirigées particulièrement contre ces hypothèses ambitieuses qui avaient pour but d*expliquel' l'origine du monde et la formation dés êtres, tant animés qu'inanimés, par la seule puissance dés élé- ments, par les seules propriétés de la matière bi'Utfe (3) .

(2) Porlrait historique, n^ 1085.

(3) Voyez surtout les chants ïx-xxxvi.

^ M.Sa.S»l05 I>t .^AI5T-3IAETI5 ATEC GABAT.

BulTon n*y e^t pas plus ménagé que tcms les autres. Puvique j'ai été amené à citer le Crocodile^ je ne puis m'empécher de faire remarquer que j'y trouve la conflrmation de mes conjectures sur Martinez Pasqualis. Martinez Pasqualis est évidemment le nom véritable que nous cache celui d* Éléazar, comme madame Jof, née en Nonége en ITÂS, c'est-à-dire dans l'année où Swedenborg eut sa première vision, nous représente la doctrine de la Aomvelle Jérusalem. Tout ce que dit Éléazar de sa personne et de ses opinions s'applique exactement au premier maître de SainKMartin. Né en Espagne de parents israé- lites, il s'est réfugié en France pour échapper aux rigueurs de l'inquisition. Élevé avec soin dans la foi de SOS pères, il n'a jamais changé de religion, tout en considérant le christianisme comme un développement légitime do la loi promulguée sur le mont Sin^u et de la parole des prophètes. Mais à la lumière qui brille dans les Livres saints, il en a ajouté une autre qui jaillit d'une source plus abondante et plus pure. « Nourri, dit-il (1) , » (le Tétudc de Thonime, j'ai cru apercevoir en lui des » clartés vives et lumineuses sur ses rapports avec toute » la nature et sur toutes les merveilles qu'elle renferme, )) et ([ui lui seraient ouvertes s'il ne laissait pas égarer la » clef qui lui est donnée avec la vie. » Au moyen de ce lalisumn, aujourd'hui perdu pour l'immense majorité (h's hommes et qu'une grâce particulière lui a permis de retrouver, il a pu s'assurer des prétendues vé-

yl'. Le (VoroiJi7<», chnnl xxiir, p. 87.

DISCUSSION DE SAINT-MARTIN AVEC CAlUT. 93

rites qui font la base du Traité de la réintégration.

Ajoutez qu'Éléazar a, comme Martinez-Pasqualis, la prétention d'être en rapport avec le monde supérieur dont celui-ci n'est que l'image visible, et avec le principe même de tous les êtres, non-seulement par le commerce spéculatif de la pensée, mais par ces communications réelles, par ces vertus actives qui ont agi si fortement sur l'abbé Fournie et laissé une impression ineffaçable dans l'esprit de Saint-Martin. Du reste, dans son opinion, cette puissance extraordinaire n'a rien cle surnaturel; elle est, au contraire, un retour à la nature telle qu'elle était avant sa déchéance ; elle n'est que le réveil de nos facultés endormies et la restauration de nos rapports originels avec la cause première; rapports qui n'ont jamais été interrompus, quoiqu'ils soient restés cachés dans le fond le plus reculé de notre être (1) . Cette manière de voir s'accorde parfaitement avec le fond kabbalistique des enseignements de Martinez.

On n'aura maintenant aucune peine à comprendre comment Saint-Martin, en attaquant dans leurs principes, dans leurs méthodes, dans leurs hypothèses les plus chères, la philosophie et la science du xviii'' siècle, était cependant avec elle contre la religion, ou du moins, contre les églises établies, et particulièrement contre l'Église catholique. La première, la véritable révélation, selon lui, c'est celle que nous trouvons en nous-mêmes, dans la voix du sens moral, dans ces idées et ces ad'ec-

(1) Le Croccdile, p. 86.

9Â DISCUSSION m SAlNt-MAHTIN AVEC GARAT.

tions premières dont les sens sont incapables de nous expliqueif T origine et qui nous transportent au delà du monde visible, dans ce sentiment indestructible d'amour et d'admiration qui nous élève jusqu'à la source de notre existence et de notre pensée. A côté de cette révé- lation il y en a une autre, non moins ancienne, celle que renferme l'œuvre de la création ou le grand livre de la nature; car, « la nature entière, dit Saint-Martin (1), )> peut se considérer comme étant dans une révélation » continuelle, active et effective. » Mais la voix de la nature est moins claire et s'adresse à nous moins direc*- tement que celle du sens moral. Elle n'offre pas une image aussi expressive que nous-mêmes des attributs, ou, pour parler la même langue que Saint-Martin, des vertus de son divin auteur. Si nous la comprenons, et cela n'est pas toujours facile à cause du bien et du mal qui se mêlent dans son sein, c'est moins par Teffet de sa propre puissance que « par la sublime dignité de )y notre être qui nous appelle à planer sur l'universalité » des choses (2) . » Voilà pourquoi il y a danger, avant d'avoir analysé l'homme, de s'appuyer sur la nature pour parler de Dieu. Saint-Martin fait cette réflexion, qui n'aurait pas été désavouée par l'auteur de la Critique de la raison piire^ que les preuves de l'existence de Dieu qui ont été tirées par les philosophes du spectacle de la nature, n'ont pas plus de solidité que les

^2) Le Crocodile f p. 85.

DISCUSSION DE SÂlNt-MAkTlN AVKO GARAT. 95

arguments contraires (1). En réalité il n*y a que la lumière intérieure de notre âme, la lumière du sens moral, qui nous mette en communication avec Tordre divin.

La conséquence qui sort de là est facile à prévoir. « Le sens moral étant antérieur à tous les livres et à » toutes les traditions, c'est au sens moral jouissant de )) tous ses droits à être le juge suprême de ce qui con- » cerne la chose religieuse, puisque c'est lui qu'elle est » censée avoir principalement pour objet ; enfin, il n'y » a que lui qui puisse être un témoin non suspect, non- » seulement pour attester si cette chose religieuse a » une source réelle ou non, mais pour discerner dans )) tous les livres et dans toutes les traditions qui traitent » de cette chose religieuse, ce qu'elle tient de sa base » originelle et les scories qu'elle a ramassées dans son

D'où vient donc le respect profond que Saint-Martin témoigne en toute circonstance et qu'il n'a cessé d'é- prouver jusqu'à la fin de sa vie pour les Écritures? Qu'est-ce qui l'a porté à dire que nous ne pouvions avoir quelque confiance dans nos doctrines qu'autant que nous avions mis notre esprit en pension dans les Écritures saintes (3)? Comment en est-il venu à se persuader que s'il nous arrivait de perdre tout à coup les ouvrages des plus grands écrivains tant anciens que modernes, des écrivains ecclésiastiques aussi bien que des auteurs pro-

(1) Lellre à Garât, p. 93.

96 DISCUSSION DE SAINT-MARTIN AVEC GAKAT,

fanes, nous pourrions facilement nous consoler de ce malheur en conservant les Livres saints (1)? C'est que les Livres saints et particulièrement la partie de ces livres qu'anime l'esprit prophétique , sont pour lui l'expression la plus vraie et la plus pure de l'état où se trouve notre âme quand elle cède aux inspirations du sens moral. Ils ne sont pas la révélation même; car celle-là est toute intérieure et descend directement de Dieu pour échauffer le cœur et éclairer l'esprit de chacun de nous ; mais ils nous en présentent la traduction la plus éloquente et la plus fidèle. Ce qui fait leur supériorité sur tous les autres livres, ce qui fait qu'on ne se lasse point de les méditer et de les relire, c'est que « nous les trouvons en nature dans nous-mêmes » , et ils ont réellement existé dans l'âme humaine sous une forme spirituelle avant d'apparaître à nos yeux sous une forme matérielle et visible. C'est donc bien mal les comprendre que de leur attribuer, comme on fait, une origine surnaturelle, puisqu'ils sortent, au contraire, du fond de notre nature (2). Toutes les mythologies et les théogonies des anciens peuples , leurs traditions religieuses et ce qu'on peut appeler leurs Écritures saintes, sont sorties de la même source. Samt-Marti« pousse encore plus loin la hardiesse : « Tout homme, dit-il (3) , » pourrait et devrait même enfanter des traditions spi- » rituelles et des écritures saintes, puisque tout homme

(2) De Vesprit des choses, t. II, p. 144153 ; Lettre à Garai, 129.

(3) De Vesprit des choses^ t. II, p. 155.

» pourrait écrire de sa substance, et c'est sans doute » cette propriété radicale de Thomme mal appliquée, » qui a produit cet amas confus, bizan'e et contradic- » toire de traditions informes dont tous les peuples sont » inondés. » Mais ce qui a donné et donnera toujours aux livres hébreux une supériorité incomparable sur tous les monuments de cette espèce, c'est leur conformité complète au texte divin que nous portons en nous.

On voit que Saint-Martin ne traite pas avec moins de liberté que Rousseau les choses d'ordre surnaturel; mais il reste plus conséquent avec lui-même, et Ton chercherait vainement dans ses écrits une dissonance aussi choquante que celle qui existe, dans ]ai Professioji de foi du vicaire savoyard^ entre le dialogue du raisonneur et de l'inspiré, et le morceau si admiré et si souvent cité sur la majesté des Écritures. Au reste, cette indé- pendance soutenue ne demandait pas un grand effort à l'âme si profondément religieuse de Saint-Martin, puisque ce qu'il appelle la nature n'est en réalité qu'un miracle universel et perpétuel qui enveloppe à la fois l'homme et l'univers.

Par rapport aux religions constituées et aux dogmes consacrés, les conséquences de ce spu'itualisme excessif sont les mêmes que celles du rationalisme critique. Elles substituent la libre pensée et le sentiment personnel à l'autorité extérieure, soit celle des hommes, soit celle des livres. Elles ne laissent rien subsister, ni dans la foi, ni dans les symboles, d'absolument immuable ; elles font de la tradition elle-même une puissance vi-

98 DISCUSSION DE SÂlNT-MARTlN AVEC GARAt.

vante et perfectible qui se modifie, se déydioppe et se transfigure avec le temps, qui prend pour chaque homme et pour chaque génération le sens et le caractère que son esprit est capable de lui donner. Saint-Martin va même jusqu'à nous annoncer une époque assez prochaine où Tempire de la tradition, dans le sens où on l'entend habituellement , aura entièrement cessé. « Je pressens, » dit-il par la bouche d'Éléazar, je pressens avec joie, » que le temps viendi-a et il n'est pas loin, où les doc- )) teurs purement traditionnels perdront leur crédit (1) .» Cette même prédiction on la trouve à plusieurs reprises développée en son propre nom dans ses demi^-es pen-

Ces idées nous expliquent comment, lorsqu'il parle de relise catholique et de ses ministres, son langage est souvent aussi violent et aussi injurieux que celui des philosophes ses contemporains. Il les poursuit sans relâche presque dans tous ses écrits (5) , et leur reproche, comme on peut le penser, des torts de plusieurs espèces; mais le plus grand de tous, dans son opinion, c'est d'avoir déchaîné l'esprit d'incrédulité par leur manière tie comprendre et d'enseigner la reKgk». « Ce sont les >) prêtres, dit*il (4) , qui ont engendré tes philosophes, et

(1) Le Crocodile, p. 87.

(2) Voy. Œuvres posthutnes, t. l, p. UQ^-hObi

(3) Voyez principaUmeai sa L9UréàGûr<U, p. 9a'i00 ; el Le Cra* codiÏA, p. 57 Qt 87. La lettre de la révo)U(ioa û:£^n(;aiae et le mmistèiL«d4 rhomme-esprit.

(4) QBuvret pasthumes, t. f, p. 307.

OmUBSION DE SAIMT-MÂRTIN AVIG GàRàT. %%

» les philosophes qui engendrent le néant et te mort » — <( Jette puis, dit41 ailleurs (1) , penser à cette classe » d'hommes sans que mes entrailles ne soient percées de » douleur, tant les suites de leur négligence me pa-- » raissent effrayantes, soit pour eux, soit pour les peu- » pies qui attendaient d'eux leur soutien et la guérison M de leurs maux. »

A la fin de sa vie, dans les derniers écrits sortis de sa plume, on le voit incliner vers des sentiments plus indulgents et plus dignes de la douceur naturelle de son âme. Il se reproche les négligences et les imprudences qu'il a commises dans ses premiers jugements (2) . Il parle avec respect du célibat ecclésiastique, de la confession auriculaire, de la plupart des fêtes et des institutions du catholicisme (3). Mais c'est une étrange illusion d'en conclure qu'il ait songé à rentrer dans cette Église qu'il appelle quelque part (4) le Séminaii^e du christianisme^ et sur laquelle, jusque dans ses moments d'attendrissement et de retour, il continue à s'exprimer avec la plus grande liberté (5) , Tous ses ouvrages, sans

(1) Le Crocodile^ p. 57.

(2) Portrait historique y n^ 1116.

(4) Ministère de Vhomme-esprUyXi* 371.

(5) Voyez parliculièremeot OEwvres posthunieSj t. I, p. 270, n° 113. « Respectons les fondions des prêtres et tâchons de nous approprier les » vertus de ce qu'ils font^ mais n'attendons pas d'eux de vastes instruc- » lions et ne nous reposons pas sur leur science ; enAn n'oublions pas » que toute la religion est écrite sur l'homme, et que sans cela elle ne » serait pas indestructible. »

102 DOCTRINE POUTIOIE DE SAINT-MARTIN.

les avantages de Tétat de natuie, sans lui accorder ceux du contrat d'où elle tire son origine ; S° l'état de nature étant pour lui perdu sans retour, il faut au moins lui rendre la jouissance des biens de la société en rétablissant le pacte primitif, qui n'est pas autre chose que la souveraineté du peuple, ou la volonté générale substituée à toutes les volontés particulières. Or, aucune de ces propositions ne pouvait se concilier avec les opinions personnelles de Saint-Martin et les articles les plus importants de sa foi tant religieuse que philosophique»

Il se gardait bien d'admettre la bonté originelle de l'homme et sa félicité sous l'empire des lois actuelles de la nature, lui qui croyait, de toute la force de son âme, au dogme de la chute, dont il s'efforce de montt^r les preuves tout à la fois dans la tradition et dans la conscience; dans les désordres de l'univers et ceux de la société. L'homme, selon lui, est un esprit tombé de l'ordre divin dans Tordre naturel et qui tend à remonter à son premier état (1). Une seule des inquiétudes de l'âme humaine établit plus sûrement cette vérité, que le contraire ne peut l'être par les assertions et les balbu^ tiements des philosophes (2). Comment expliquer autrement que par une abberration et un renversement de l'ordre primitif l'inégalité choquante qui existe chez les houuaea et cette Iniquité prolongée en vertu de laquelle, parmi des êtres issus de la même origine et composés

(i) t clair twr l^oisoeiaikm Kmmaiin^t édition Sehauer, p. 16. f9) Lêtirt mr (a héwl^on fr0meai9$y p. St.

DOCtl^lKÉ WllTÎQUÉ Dfe 8A!NT-MAt\T!N. 103

de la mêtoe essence, les utts jouisâent à^ tous les dfeits, tandis que les autres n'en ont aucun (1) ? L'univers luimême a gardé lés traces de cette immense calamité, car il n'est plus que notre prison et notre tombeau, au lieu d'être pour nous une demeure de gloire (2). « Là déso- » latîon (|ui nous accable a pénétré jusqu'à lui, et il lui » reste assez de vie et de force pour la ressentir. L'uni- » vers est sur son lit de douleur, parce que depuis la )) chute, utie substance étrangère est entrée dans ses » veines et ne cesse de gêner et de tourmenter le prin- » cipe de sa vie. C'est à nous à lui porter des paroles de » consolation qui puissent l'engager à supporter ses » maux. C'est à nous à lui annoncer la promesse de sa )) délivrance et de l'alliance que l'éternelle sagesse vient » faire avec lui (3) . »

L'état de nature, tel que Rousseau l'a imaginé, n'ayant jamais existé, ou ne saurait concevoir que la société ait été fondée par la seule volonté de l'homme, ou qu'elle soit une œuvre de convention. Comment en serait-il ainsi ? Une œuvre de convention, un pacte semblable à celui qu'on nous présente sous le nom de contrat social loin d'avoir donné naissance à la société, la suppose déjà établie depuis longtemps et parvenue à un degré de culture très-avancé. Il demande un si merveilleux accord dans les volontés, un développement si rate dans

(1) De Vessence des choses, t. I, p. 47.

(2) Ministère de Vhontme-esprity p. 97.

les idées et dans les sentiments, que si un nMHKHïieiit de cette espèce avait pu être fondé, n'Importe à quelle époque, il serait impossible, malgré les ravages do temps, qii*il n'eût laissé swr la terre aucune trace de s<mi existence (1).

Ce n'est donc pas un acte de la volonté humaine qui a créé la société. Serait-ce, comme l'a pensé Helvetius, le sentiment du besoin, la prévoyance du lendemain, le désir de placer sous la protection publique les provisions amassées pour notre subsistance ? Cette cause est encore moins acceptable que la précédente; car on n'a jamais trouvé un peuple ni un gouvernement assez dé- gradé pour borner son ambition et ses efforts à la satisfaction des besoins de la nature animale; il n'y en a pas qui n'ait été plus occupé des soins de son honneur ou dtî sa gloire que de la conservation de sa vie et de son bien-être matériel. Au milieu de sa chute, l'homme a gardé le souvenir de sa splendeur perdue, et rien ne peut lui arracher l'espérance ni lui ôter l'envie de la reconquérir. Il peut, sous l'empire de l'ignorance et des passions, s* écarter par moments du but qui est placé devant lui ; jamais il ne cesse de le poursuivre. « C'est )) ainsi, dit Saint-Martin, en appuyant sa pensée d'une » ingénieuse comparaison, c'est ainsi qu'un homme » tombé dans un précipice commence à gravir sur quatre » i^attes connue les animaux, tandis qu'auparavant il » niaiYlmit dwit sur ses deux pieds comme les autres

{\) 6ch4r in(r Vû4stàciêihn humaine^ édition Schauer, p. 6.

DOCTRINE POLITIQUE DE SAINTMARTIN. 105

» hoiiiQies ; et quoiqu'il se traîne, quoiqu'il tombe même » à chaque tentative qu'il fait pour se relever, le but » qu'il se propose n'en est pas moins évident (1). »

Il y a pourtant des créatures humaines et des races entières tellement abaissées, que toutes les facultés de l'âme semblent chez elles vaincues et enchaînées par les appétits du corps ou engourdies par le sommeil d'une éternelle enfance. Telles sont, par exemple, les peuplades sauvages du nouveau monde. Mais ces races déshé- ritées ne connaissent pas le sentiment de la prévoyance. Comme Rousseau lui-même Ta remarqué , elles vont redemander le soir en pleurant leur lit de coton qu'elles ont vendu le matin, ne se doutant pas qu'elles en auront besoin quand la nuit sera revenue. C'est ce qui fait qu'elles ne songent point à faire des provisions pour le lendemain, qu'elles restent étrangères à la propriété individuelle et se passent de la protection qui lui est né- cessaire (2) . Aussi n'ont-elles jamais pu former que des associations guerrières pour la défense de leur vie contre les attaques de leurs voisins. L'idée même d'une association civile et politique, si humble qu'elle puisse être, ne s'est point présentée à leur esprit, et quand les Européens les ont rencontrées, elles ont mieux aimé périr que de se plier à leurs lois et d'accepter les dons de leur civilisation.

Ce qui a trompé les publicistes, soit qu'ils appar-

(1) Éclair sur l'association humaine, p. i 0, édition Sch iier.

iOG DOCTRINE l>OLITIi^l)K DK SAINT-MARTIN.

tiennent à T école de Rousseau ou à celle d'Helvetius, sur Torigine de la société, c'est d'avoir méconnu la nature de l'homme et l'altération profonde dont elle a été atteinte, par conséquent les deux influences contraires r(ui se disputent dans son sein et la dominent tour à tour. Les uns n'y ont aperçu que les appétits et les instincts de la brute, oubliant entièrement ou n'ayant jamais su que l'homme est aussi une intelligence, un esprit, dont les facultés et les besoins jouent nécessairement un rôle dans la formation et le développement de l'ordre social» Les autres, en reconnaissant ces facultés supé- rieures, ne les comprennent que corrompues et viciées, non telles qu'elles sont en elles-mêmes ou qu'elles ont dû être dans l'origine. De là vient « qu'ils n'ont écrit n qu'avec des idées dans une matière où ils auraient dû n n'écrire qu'avec des sanglots (I) ».

Non, la société n'est pas née de l'instinct de notre conservation physique ou de l'accord réfléchi des volontés ; elle a ses racines dans les profondeurs deVâme humaine, elle a ses lois écrites d'avance dans notre essence spirituelle, elle est aussi ancienne que l'homme et ne peut avoir pour auteur que Dieu lui-même. C'est une vérité dont nous pouvons nous convaincre en quelque sorte par l'expérience, en obsei-vant de quelle manière s'engendrent et se conservent les sociétés particulières, c'est-à- dii*e les peuples, qui ne sont que des débris de la société universelle. Or, les peuples et les gouvernements se

{i) Éclair sur Vassocialion humaine. Introduction.

DOCTRINE POLITIQUE bE SAINT-MAHTIN. 107

forment d'eux-mêmes avec le concours du tenips et à la faveur de circonstances dont F homme est l'occasion plutôt que la cause, qu il laisse faire plutôt qu ilne les fait. Les lois qui se développent avec eux, leurs lois fondamentales et constitutives, ne sont pas non plus l'œuvre de la volonté et de la sagesse humaines ; elles dérivent des lois supérieures de Féternelle justice ; elles sortent de la nature même des choses, et c'est précisément ce qui en fait la majesté et la force. La nature des choses, la nature de l'homme, voilà ce qui échappe constamment aux publicistes et aux philosophes du x\uv siècle, parce que, au lieu de l'observer, ils ont voulu la composer (1).

On est étonné de rencontrer, au milieu des rêves du mysticisme, une conscience aussi exacte des faits, un sentiment aussi juste et aussi profond de l'histoire. Mais il faut considérer que c'est à l'exaltation même de son esprit que Saint-Martin est en grande partie redevable de ces qualités; car, en l'élevant au-dessus des hypothèses et des systèmes les plus accrédités de son temps ^ elle l'a préservé de l'aveuglement général, et lui a permis, grâce à la finesse naturelle de son jugement, de devancer sur plus d'un point la philosophie de son siècle. Malheureusement ces aperçus, d'ailleurs assez rares dans ses écrits, sont tellement enveloppés de nuages et enchevêtrés de chimères, que ce n'est pas sans effort (ju'on réussit à les découvrir.

Des trois propositions qui nous représentent la sub-

(1) Lettre à un ami sut la Révolution française, p. 20 et 21.

108 DUCiKLNE PULlilUlE Ok SÂlNT-MÂRTiN.

stance du système de Rousseau, en voilà déjà deux complètement écartées par Saint-Martin ; il ne lui était pas possible de traiter la troisième avec plus d'indulgence. La souveraineté du peuple est contenue implicitement dans r hypothèse qui fait dériver la société d'un contrat. Or, puisque le principe a été convaincu de fausseté, comment conserver la conséquence? Puis, s'il est vrai que la Providence, au moyen des lois qui découlent de la nature des hommes et des choses, intervient dans la formation des peuples, pourquoi n'exercerait-elle pas la même influence sur lem* législation et leurs gouvernements? « La souveraineté des peuples, nous dit Saint- » Martin (1) , est leur impuissance. » C'est-à-dire qu'elle consiste à laisser faire la Providence, qui place à leur rang les nations et les individus, en les appelant, chacun suivant ses facultés, ses talents et ses forces, à concourir à l'accomplissement de ses desseins. Qu'un homme s'élève au milieu de ses semblables avec des facultés suj)érieures, avec le génie et les vertus qui le rendent digne du commandement et la volonté qui en est inséparable, personne ne l'empêchera d'arriver au rang qui lui appartient ; la résistance qu'on voudra lui opposer engendrera de telles souffrances, qu'on sera obligé d'y renoncer (2) . Il en est de même des peuples considérés dans leur existence collective. « De tout temps, dit Saint-Martin (3) , » les peuples servent alternativement de moyens à Tac-

(1) Éclair sur VassociaUon humaine , p. 20.

(2) Lettre sur (a Révolution française, p. 30.

OPINION DE SAINT-MARTIN. 109

» complissement du grand œuvre de la Providence, se- » Ion leurs crimes comme selon leurs vertus. » La Providence, d'après lui, règne dans Thistoire d'une manière aussi évidente que dans la nature ; les peuples sont ses ministres, et les gouvernements sont les ministres des peuples, parce que Dieu leur communique l'esprit dont il a rempli la nature entière. Que les peuples essayent de résister à cette impulsion mystérieuse, ils la feront triompher indirectement par les calamités qu'ils attireront sur leurs tètes ; car ils démontreront même par leurs crimes les lois de la sagesse et de la justice divines. « L'histoire des nations, dit Saint-Martin avec une rare )) énergie d'expression, est une sorte de tissu vivant et )) mobile où se tamise, sans interruption, l'irréfragable » et éternelle justice » (1) .

Mais en ruinant la souveraineté du peuple, telle qu'on l'entend généralement, cette doctrine n'a-t-elle pas pour effet de nous montrer comme impossible l'existence de la liberté ? Quel rôle reste-t-il à l'homme, si c'est Dieu qui fait tout? Saint-Martin ne se dissimule pas la difficulté; seulement il croit pouvoir la résoudre par un moyen qu'il appelle lui-même une sainte hardiesse. C'est la distinction qu'il établit entre la fatalité de l'amour et la fatalité servile imaginée par les poètes et les philosophes. Dieu, dans son amour inépuisable pour ses créatures, a décidé que ses desseins, quoi qu'elles puissent faire, seront accomplis. Mais comme il serait indigne de lui d'épancher

^1) Leltre sur la rèvdhuion française, p. 65 et 66.

IIO SIR LA SOUVKRAI.NtTÉ DU PEUPLE.

sii grâce sur des êtres qiii n'auraient avec lui aucune analogie, et qui, privés absolument de liberté, ne pourndent ni le comprendre ni l'aimer, il a laissé à l'homme le pouvoir de répondre ou de résister à ses avances (i) . IV est la traduction mystique de ce mot célèbre : Faia volentem ducuntyfwleniem trahunt. Elle consiste^ après avoir banni le libre arbitre des actions de l'individu et des œuvres de la société, à lui laisser pour dernier refuge le sentiment.

Sî\int-Martin oublie que le sentiment nous appartient encore moins que l'action et la volonté, et que si la liberté humaine n'a pas d'autre asile, elle a véritablement cessé d'exister.

Saint-Martin fait valoir encore d'autres arguments contre le principe de la souveraineté du peuple. Ce qu'on entend par la souveraineté du peuple, c'est le règne de la volonté générale. Mais une volonté générale peut-elle se former dans une société corrompue comme la nôtre, divisée par l'intérêt, par les passions, par les opinions, par mille autres causes? A la place de la volonté géné« raie, nous ne rencontrons donc que des volontés particulières qui se combattent, et d(mt la plus fcHte, non la plus juste, l'emporte sur les autres. Telle est précisé- ment celle de cette portion de la nation, si nombreuse qu'elle puisse être, à laquelle on donne particulièrement le nom depetiple. A vi'ai dire,. le peuple n'a pas de volonté, pas même une volonté particulière ; il n'a que des

(1) UUre sur la révolutUm françaite, p. 8 et 9.

OPINION DE SAINT-MARTIN. 111

passions, à l'aide desquelles d'autres que lui le conduisent à leur gré et le ploient à leur dessein. On n'a jamais écrit contre la souveraineté delà multitude rien de plus ironique et de plus dédaigneux que ces lignes : « Qui ne sait que ce qu'on appelle peuple doit se consi^ » dérer partout comme l'instrument le plus maniable » pour tous ceux qui voudront s'en servir*, n'importe dans » quel sens? Il leur est aussi facile de le mouvoir pour » faire le mal que pour faire le bien, et l'on peut le com- » parer à un aiguillon dans la main du pâtre, qui l'em- » ploie à son gré pour conduire son bétail où il lui plaît, » et qui, avec ce même instrument, mène à sa volonté le » bœuf au pâturage, au labourage ou à la bouche-

D'ailleurs, la souveraineté du peuple né s'exerce pas et ne s* est jamais exercée directement; elle passe à des délégués, des mandataires, des repréîâentânts, qui gou* vement et font les lois au nom dé la nation, et qui tiennent du suffrage de leurs concitoyens leurs titres et leurs pouvoirs. Or, le régimjB représentatif ne donne pas prise à moins d'objections que le principe dont il est la conséquence et l'application nécessaire. D'abord il est difficile de comprendre que la volonté générale, puis^ qu'elle n'est pas datts le peuple lui-même, puisse exister dans les représentants du peuple. On ne comprend pas davantage que la souveraineté, si elle existe quelque part chez les hommes^ si elle réside véritablement dans la na-

(1) Éclair sur t*associaUon humaine, éditioti 8eb««er> p» 28;

iVl SCR LA S«JlVlLRAii!(£TÉ DL PEUPLE

tion tout entière, puisse être déléguée ou représentée. Saint -Martio pense, conmie Rousseau, que la souveraineté ne peut être représentée, par la raison qn*elle ne peut être aliénée, et que dès Tinstant qu'un peuple se donne des représentants, il cesse d'être libre (1) . Mais il a soin d'ajouter que la souveraineté n'est pas un attribut de la nature huiuaine ; ni les peuples ni les individus ne peuvent en revendiquer les prén^atives, parce que ni les uns ni les autres, comme il prend soin de le dé- inonti-er par Tbistoire, ne sont les (»"ganes de la volonté générale. La volonté générale n'est pas seulement supé- rieure, elle est antérieure à toutes les volontés particulières, et il n'y en a pas d'autre à laqueUe puisse s'appliquer cette définition que la volonté divine, « la volonté )) luii verselle de l'éternelle sagesse qui embrasse tout » (2).

On verra tout à l'heure quelles sont les règles de gouveinement et de législation que Saint-Martin a fait dé- coulcîr (le cette idée mystique de la souveraineté. Mais auparavant il n'est pas sans intérêt de remarquer que ce contradicteur de Rousseau était en même temps le plus passionné de ses admirateurs, et que cet ennemi méprisant de la démocratie, après avoir salué la révolution française avec des transports d'enthousiasme, a écrit en son honneur non pas une apologie, mais im hymne.

Uonsscau, avec lequel d'ailleurs il se trouve de nomhreuBcs ressemblances (3), est pour lui plus qu'un

(i) Kolair sur Vassociation humaine y p. 3A.

(») PortraUihkloriquês.n^^.

OPINION DE SAINT-MARTIN SUR ROUSSEAU. H 3

grand écrivain, plus qu'un homme de génie; il le regarde comme un envoyé du ciel, « comme un prophète » de Tordre sensible, > qui a répandu sur la nature humaine la plus vive clarté* Mieux que personne il en a signalé les difformités : mais, n*en connaissant ni Torigine ni le remède, faute d'avoir été initié à une science supérieure, il n'a tiré aucune conclusion utile des vérités qu'il a aperçues, et même il les a compromises par des paradoxes. « Son âme délicieuse et divine a frémi » d'indignation en envisageant les abominations où il a » vu que l'homme civil et l'homme politique étaient » arrivés, sans observer le point faux d'où ils étaient » partis dès l'origine ; et, trouvant le sauvage moins » vicieux, il a employé toute son éloquence pour nous

> persuader qu'un état négatif était le seul terme auquel » nous puissions tendre, et la seule perfection à laquelle » nous puissions arriver (1). — Si cet homme rare et » doué de si grands dons, dit-il ailleurs (2), avait eu » le bonheur de tomber en des mains éclairées, quel » fruit n'aurait-il pas produit? Ses ouvrages sont d'une » philosophie si profonde, qu'on ne peut trop admirer » la force de son génie; il a été seul infiniment loin » dans une carrière où Voltaire n'a seulement pas mis le

> pied. 11 a frappé sur de véritables bases, sur des cor- » des parfaitement sonores, et il en atiré des sons qui ont )) droit de surprendre les plus instruits. »

(1) Lettre sur la révolution française ^ p. 3â.

a à LETTHE SUR U RÉVOLUTION FRAM^ftE.

Trouvant avec Rousseau que la société, telle qu'elle existait jusqu'à la fin du xviu' siècle, était radicalement pervertie, qu'il n'y avait plus rien dans ses institutions, dans ses mœurs, dans son esprit même qui ne fat eu opposition avec la raison et avec la justice, avec les lois et les besoins véritables de notre nature, mais convaincu en môme temps que dans un tel état de corruption, elle n'avait rien à attendre de la sagesse humaine et qu'il ne fallait rien moins pour la régénérer, pour la sauver, qu'une intervention extraordinaire delà Providence, il n'est pas étonnant que Saint-Martin ait accueilli la Ré- volution avec un mélange de bonheur et de religieux respect, comme un événement surnaturel, comme une grâce et un châtiment tout ensemble, comme une œuvre d'expiation et de rédemption. C'est pour cela qu'elle lui apparaît, tantôt comme un sermon en action destiné à édifier le genre humain, tantôt comme une miniature du jugement dernier, tantôt « comme une leçon qu'on « nous donne pour nous apprendre à mieux dire notre » /^^/er que nous ne le faisons communément » (1). La même idée le poursuit comme une obsession à travers tous ses ouvrages. Mais nulle part il n'y insiste avec autant de force, nulle part il ne la développe avec au-^ tant d'originalité et d'abondance que dans sa Lettre à un ami sur la révolution française (2). Ce remarquable

(1) Œuvres posthumes, t. I, p. A05-A06.

(2) Kn voici le titre exact : c Lettre à un ami, ou Considérations poli'- ttques^ philosophiques et religieuses sur la révolulion française. Paris,

écrit est d'autant plus digne de nous arrêter quelques instants, qu il a été certainement le modèle dont s'est inspirée, en traitant le même sujet, Timagination ardente de Tauteur des Considératiom sur la France,

Dès le début l'auteur nous expose sa profession de foi. 11 croit voir, dit-il, la Providence se manifester à chaque pas que fait la Révolution, car à chaque pas elle fait éclater à nos yeux de nouveaux prodiges. Rien de ce qui lui appartient ne s'explique par des causes naturelles ; aucune force humaine ne pouvait produire les faits merveilleux, féeriques^ dont elle nous donne le spectacle ; aucune pensée humaine, avant de les avoir vus accomplis, ne pouvait les concevoir. Aussi est-il permis de dire que la main cachée qui a dirigé la Révolution serait seule capable d'en écrire l'histoire. Il faut être insensé ou de mauvaise foi pour n'y pas voir, écrite en traits de feu, l'exécution d'un décret de la sagesse éternelle, et ne pas s'écrier en sa présence, comme les magiciens d'Egypte devant les miracles de Moïse : «Ici est » le doigt de Dieu ! »

La Révolution n'est pas seulement un événement surnaturel, dans ce sens qu'elle échappe à la volonté et à la puissance de l'homme; elle est aussi un événement universel, et c'est à tort qu'on lui a donné le nom de Révolution française; car si elle a commencé par un grand État comme la France, c'est pour écraser les ennemis qui ont entouré son berceau et s'étendre ensuite, avec l'énergie que donne la lutte et avec le prestige de la victoire, à tous les autres peuples. Elle est la réyolu-

116 LETTRE SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAIRE.

tion du genre humain, et elle ne peut être mieux définie dans sa cause et dans ses effets que si on l'appelle une image du jugement deimier. A voir ce monarque* le plus puissant de l'Europe, renversé en quelques jours de son trône et son trône précipité après lui ; à voir ces grands, ces premiers ordres du royaume, s'enfuir avec terreur, poussés par une main invisible, et tous ces opprimés reprendre en un instant les droits qu'ils avaient perdus depuis des siècles, ne dirait-on pas que la trompette du jugement dernier s'est fait entendre, que les puissances de la terre et des cieux sont ébranlées, que les bons et les méchants vont tout à l'heure recevoir leur récompense? C'est la convulsion de tous les pouvoirs humains se débattant, avant d'expirer, contre une force mystérieuse qu'ils n'ont point soupçonnée et qui va ré- gner à leur place.

Mais pourquoi cette crise terrible? Dans quel but Dieu Ta-t-ii infligée à l'humanité ? Quels biens doit-elle lui apporter en compensation des maux qu elle lui fait souffrir? Selon Saint-Martin, la Providence, en déchaî- nant la Révolution , a eu pour dessein de réveiller Thomme d'un sommeil de mort qui étouffait ses plus nobles facultés, de le rappeler à lui par l'effroi et la douleur, de le régénérer par l'intermédiaire de la société, et de régé- nérer la société elle-même par la destruction des abus contenus dans son sein, par l'anéantissement des pouvoirs qui ont été les instruments de sa corruption. La Révolution fera l'office d'une opération de chirurgie pratiquée par une main savante pour extirper du corps se-

cial les corps étrangers qui lui ont inoculé tous ses vices.

Ces corps étrangers dont l'extraction est devenue né- cessaire, ces pouvoirs usurpés qu il s agit de faire disparaître, sont au nombre de deux : l'Église et la royauté. Si Ton n'y joint pas la noblesse, comme semblent le demander le rôle oppressif qu'elle a joué dans l'histoire et les privilèges iniques dont elle avait joui, c'est que longtemps avant 89 elle n'était plus que l'ombre d'ellemême. Saint-Martin, sur ce point, tient presque le même langage que M. de Tocqueville dans: Y Ancien régime et la Révolution, n La noblesse, dit-il (1), cette excroisn sance monstrueuse parmi des individus égaux par leur )) nature, ayant déjà été abaissée en France par quel- )) ques monarques et par leurs ministres, n'avait plus )) à perdre, pour ainsi dire, que de vains noms et des » titres imaginaires. » Il n'en était pas de même de l'Église et de la royauté. Restées en possession des fruits de leurs usurpations et de leurs droits mensongers jusqu'à l'heure de leur chute, elles devaient être frappées sans pitié par la main vengeresse qui a conduit la Révolution.

Laquelle des deux a été la plus coupable ? Saint* Martin, comme si Dieu Pavait mis dans sa confidence, n'hésite pas à déclarer que c'est l'Église. 11 reconnaît en elle la cause première des maux qui ont désolé la société et une des sources les plus fécondes de ses vices.

(1) Lettre sur la révolutlion française, p. 13.

A la faveur de raiitorilé qu'elle s'est arrogée, elle a corrompu les rois, et par les rois elle a corrompu les peuples. Pourvu qu'on donnât satisfaction à sa cupidité et à son orgueil, sa consécration était assurée à tous les abus du despotisme. Telle a été, dans tous les temps, sa conduite envers les hommes. A l'égard de Dieu elle a été plus criminelle encore, car son ambition ne tendait à rien moins qu'à se substituer à lui. « Selon toutes les » écritures, dit Saint-Martin (1), et plus encore selon » le livre indélébile écrit dans le cœur de l'homme, la » Providence voudrait être le seul Dieu des peuples, » parce qu'elle sait qu'ils ne peuvent être heureux qu'a- » vec elle : et le clergé a voulu lui-même être pour eux » cette Providence. Il n'a cherché qu'à établir son pro- » pre règne tout en parlant de ce Dieu, dont souvent il )) ne savait pas même dérendre l'existence. » Jusque-là Saint-Martin ne se distingue pas des philosophes qui sont l'objet habituel de ses railleries et de ses dédains ; mais on retrouvera dans les lignes suivantes le mystique spéculatif qui, dans son enthousiasme chimérique, croit hâter le règne de Dieu en supprimant les temples, les autels et le culte extérieur. « Il lui avait été dit ( au » gclergé ) qu'il ne resterait pas piecre sur pierre du » temple bâti par la main des hommes; et, malgré cette » sentence significative, il a couvert la terre de temples )) matériels dont il s'est fait partout la principale )) idole (2) . » Sans temples ni autels, le ministère sacré,

(1) Lettre sur la révolution française^ p. 14.

le prêtre lui-même n'est-il pas de trop ? Saint-Martin ne paraît pas éloigné d'accepter cette conséquence lorsque, dans un langage indigne de sa belle âme, avec des expressions empruntées aux plus vulgaires passions de la démagogie, il reproche aux membres du clergé ealholique de garder pour eux le droit d'interpréter les livres saints, d'en faire un tarif d* exactions sur la foi et d'être les accapareurs des subsistances de t âme. «On ne suii- » rait concevoir, a-t-il soin d'ajouter, qu'il y ait aux w yeux de Dieu un plus grand crime, parce que Dieu » veut alimenter lui-même les 4mes des hommes avec M l'abondance qui lui est propre et qu'elles soient, pour )) ainsi dire, comme rassasiées par sa plénitude. » S'il en est ainsi, l'acte d'accusation que Saint-Martin a dressé contre l'Église pouvait être singulièrement abrégé : son seul tort c'était d'exister.

La royauté, selon lui, a été moins criminelle, puisqu'elle s'est bornée le plus souvent à suivre l'impulsion qu'elle recevait de l'Église, et à commettre des excès de pouvoir qu'elle savait d'avance justifiés au nom du ciel. Cependant elle a mérité, elle aussi, un châtiment exemplaire. Tous les monarques de la terre ont dû expier, par la chute du plus grand d'entre eux, un orgueil qui leur est commun ; l'orgueil qui leur a persuadé que toute une nation est concentrée dans un homme, «tan- » dis que c'est à tous les hommes d*un. État à s'oublier» » pour se dévouer et ne se voir que danab nation "^ '*'

(1) Lettre sur la révolution française, p. 16.

Les ennemis de l'Église et les ennemis de la monarchie se figurent que tout sera fini quand ils seront par- * venus à détruire ces deux puissances. Us ne se doutent pas, dans leur aveuglement, que leurs coups portent plus loin, et que la Providence se sert d'eux pour abolir sur la terre, par le bras même de Thonime, u le règne » de la vaine puissance de Thomme. » Aussi la Révolution est-elle, à proprement parler, une guerre divine, une guerre de religion, et même la seule guerre de religion qui ait éclaté dans le monde depuis celle que les Hébreux ont soutenue contre le paganisme pendant toute la durée de leur existence (l). En effet, les guerres de Fislamisme ne nous offrent pas plus qu'une esquisse de guerre religieuse : elles se bornaient à détruire et ne bâtissaient point. Les guerres des croisades et de la Ligue, celles qui naquirent de la réforme et du schisme d'Angleterre, n'étaient que des guerres d'hypocrisie : elles ne détruisaient ni ne bâtissaient « Au lieu que la » guerre actuelle, toute matérielle et humaine qu elle )) puisse paraître aux yeux ordinaires, ne se borne point » à des démolitions, et elle ne fait pas un pas qu'elle ne

Mais ici nous touchons à la partie la plus épineuse de la doctrine politique de Saint-Martin.

Comment la Révolution estr-elle une œuvre d'édification et qu'est-ce qu'elle est en train de construire? Quelle forme de gouvernement, quel système de légis-

(1) Lettre sur la révolution française, p. 18 et 19.

(2) Ibid.,ibid.

lation verrons-nous sortir des ruines qu'elle a faites? A quels signes reconnaîtrons-nous ce règne de la Providence qui va bientôt succéder à celui des hommes ? Par quels organes sera-t-il accompli? C*està cette question, déjà traitée en partie dans la Lettre sur la révolution française, que répond particulièrement YÉclair sur Fassociation humaine (1).

Le gouvernement de Dieu, ou celui que les hommes prétendent occuper à sa place par procuration, s'appelle la théocratie^ et c'est aussi le nom sous lequel Saint-Mariin désigne le régime qu'il préfère, et dont il prédit Tavénement, non-seulement pour la France, mais pour le monde entier. «J'ai avancé, dit-il, dans ma » Lettre (la Lettre sur la Révolution) qu'il n'y avait de » vrai gouvernement que le gouvernement théocratique ; » je le répète ici authentiquement, et je ne fais aucun » doute que ce serait à ce terme final que se réduiraient » tous ceux qui chercheraient de bonne foi et de sang- )) froid à scruter ces vastes profondeurs ; car l'égare- » ment du premier homme tenant à l'ordre divin, il fal- » lait que la punition, les douleurs qui en résultent, les » remèdes et la guérison qu'il en pouvait attendre, » tinssent également de cet ordre sublime. Or, il n'y a » que Dieu qui connaisse et puisse diriger l'esprit de » l'homme dans ces sentiers ; et l'homme qui de lui- » môme s'en arrogerait le privilège serait un imposteur » et un ignorant » (2).

(1) Une brochure in-S® ; Paris, an V (1797).

(2) Éclair sur Vassociation humaine, p. 16, édit. Schauer.

Il va de soi que la théocratie de Saint-Martin ne ressemble à aucune de celles qui ont existé ou qui existent encore. Elle ne repose pas, comme celle de l'antiquité biblique, sur un texte sacré, sur une loi immuable conservée dans un livre; ni comme celle du moyen âge chrétien, sur l'autorité d'un souverain pontife, chef infaillible de l'Église, et sur l'Église, arbitre suprême des États. Non, l'auteur de V Éclair sur V association humaine n'admet, comme il le déclare expressément, qu'une théocratie naturelle et spirituelle (1), c'est-à- dire qui n'a été ni fondée ni organisée de main d'homme, qui n'est renfermée dans aucune constitution régulière, ne s'exerce sous aucune forme déterminée et n'a pour base qne ce fatalisme mystique dont nous avons parlé précédemment. Un tel gouvernement est bien difficile à saisir dans la pratique et non moins difficile à définir en théorie. Cependant Saint-Martin a essayé de faire l'un et l'autre.

11 nous montre d'abord l'homme tel qu'il était avant sa chute, ou du moins tel qu'il aurait été sans elle, pé- nétré tout entier de l'esprit de son créateur, avec lequel il serait resté étroitement uni, et par ce môme esprit, esprit de sagesse et d'amour, animé du plus tendre dévouement à l'égard de ses semblables. La société, dans cet état primitif, le plus parfait dé tous, parce qu'il est le plus rapproché de notre origine, aurait formé une république ditine^ un peuple de frères, où la vertu et

(i) Mfreturla Aëtwituifon, p. 75.

la piété auraient tenu lieu de lois et qui n'auwt pas connu d'autre maître que la Providence.

Par la suite des temps et Taccroissement du nombre des hommes, il aui*ait pu arriver que cette harmonie admirable fût légèrement troublée et que la vertu toute seule, que les sentiments de la piété et de la fraternité ne fussent plus sufiîsanls pour relier entre eux tous les membres du corps social ; alors la vertu aurait appelé à son secours la justice, c'est-à-dire la loi, interprète du droit, du droit éternel tel qu'il est écrit dans la con • science de l'homme de bien ; et à la république divine, à la fraternité originelle, aurait succédé la société civile. Mais dans cette société civile naturelle, c'est-à-dire idéale, les lois, bien différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, auraient eu le caractère d'un enseignement plus que d'un commandement; elles auraient parlé le langage de la persuasion, non celui de la rigueur; elles auraient indiqué ce qu'il faut faire pour être heureux et vivre en paix avec ses semblables, elles n'auraient pas eu besoin de l'exiger par la contrainte.

Si pourtant ces conseils étaient restés stériles pour quelques-uns ; si ces lois si douces et si sages avaient été plusieurs fois violées, on aurait reconnu la nécessité d'une répression matérielle pour ceux qui oseraient les enfreindre dans l'avenir, et aux lois civiles seraient venues se joindre les lois pénales. Le pouvoir de punir la violation des loisciviles^ c'est-à-dire des lois de la justice, n'est pas autre chose, d'ailleurs, que la justice elle-même. C'est le droit de légitime défense étendu de l'homme

i24 THÉOCRATIE DE SAINT-MARTIN.

physique à Thomme moral, et de Tindividu à la société, ou, pour nous servir des termes que Saint-Martin affectionne, de Y homme animal à Y homme esprit. Mais la naissance des lois pénales ne peut se concevoir sans une autre institution, celle d'une force publique d'où elles tirent leur efficacité et à laquelle la société doit sa conservation; celle d'un pouvoir répressif et coercitif qui doit s'exercer à la fois au dedans et en dehors du corps social ; au dedans contre ses membres rebelles et en dehors contre les attaques des sociétés étrangères, s'il en existe plusieurs en même temps. Grâce à l'existence de ce pouvoir, la même association qui n'avait tout à rheure qu'un caractère purement civil, devient une société politique.

A vrai dire, ces trois sociétés n'en forment qu'une seule, elles n ont jamais pu et ne pourront jamais exister séparément; car elles répondent à autant de principes dont l'union indissoluble et le développement simultané constituent la nature humaine, à savoir : l'amour, la justice et la force, ou, pour employer encore ici les expressions de Saint-Martin, les vertus naturelles, ' les facultés judiciaires, les forces coercitives et répressives (1) . L'essence, le but, la condition suprême de cette société unique, type complet de l'association humaine, c'est que la force y soit au service de la loi, en supposant que la loi soit l'expression de la justice; c'est que la justice, à son tour, ait sa meilleure et plus so-

(1) Uttremr la Révolulionj p. 25 et 29.

THÉOCRATIE DE SAINTMARTIN. 125

lide garantie dans la vertu, c'est-à-dîre dans la moralité et dans la piété des individus.

Cette société n'est-elle qu'un but idéal proposé à rhomme dans l'avenir? ou a-t-elle déjà existé dans un temps voisin de sa naissance? Saint-Martin flotte entre ces deux opinions, saùs oser se prononcer. 11 paraît soutenir la première dans sa Lettre sur la Révblution ; il semble pencher vers la seconde dans Y Éclair sur T association humaine (1). Mais, avec Tune ou avec l'autre, il est pleinement convaincu que la société sera un jour ce qu'elle doit être, et que ce jour est moins éloigné qu'on ne pense. Ne fallait-il pas nettoyer l'aire avant d'y apporter le bon grain (2) ?

Mais dire quel sera l'esprit, quels seront les principes généraux et, en quelque sorte, métaphysiques, quelles seront les vertus et les mœurs de la société nouvelle, ce n'est pas encore nous apprendre sous quelle forme elle sera gouvernée, qui exercera dans son sein les atiribu - tiens, nous n'osons pas dire de la souveraineté, puisqu'elle est tout entière dans les mains de Dieu, mais de la puissance publique. De si peu d'importance que soit cette question pour un théosophe, elle en a une cependant pour l'immense majorité des hommes. Voici comment Saint-Martin a essayé de la résoudre :

La forme de gouvernement est indifférente, ou du moins ne doit être considérée que comme un objet se-

(1) Voy. particulièrement p. 23 et 24

(2) Lettre sur la Révolution^ p. 78.

126 THÉOCRATIE DE gAINT^ÀRTI!Y«

condaire. « Le gouvernement n'est que la partie exté- » rieure du corps social, tandis que T association, consi- )) dérée dans son objet et dans ses divers caractères, en » est la substance. Quelque forme que les peuples em- )) ploient pour leur gouvernement, le fond de leur as- » sociation doit rester le même et avoir toujours le

» môme point de vue Si le gouvernement n'est que

» la forme extérieure du corps social, et si l'association, » considérée dans son but moral, en est la substance et » le fond, ce serait de la nature même de cette associa » tion que Ton devrait attendre le patron de sa forme, » comme la forme d'un arbre dérive essentielle- » ment de la nature de son germe. Il ne faudrait pas » non plus être surpris de voir changer le gouverne- )) ment selon les âges et les besoins de l'association, de » même que nous ne voyons point l'homme fait être » vêtu de la même manière que dans son enfance» (1).

Ces idées, exprimées à une époque de fenatisme ré- volutionnaire, font honneur au bon sens de Saint-Martin, et ne seraient certainement pas désavouées par la philosophie politique de notre temps ; mais le fanatisme religieux, sous le nom de théocratie, prend bien vite sa revanche.

Malgré son impartialité ou, si l'on veut, son indiflRê- rence pour les diverses formes de gouvernement, Saint- Martin, faisant une concession aux idées démocratiques de son temps, veut bien admettre que les autorités, et

(1) Ltitre sur la hèvolutUm^ p. 51 et 52.

particulièrement les assemblées issues du suffrage universel au nom de la souveraineté du peuple, suffisent parfaitement à ce qu'il appelle les affaires de ménage de l'État, c'est-à-dire aux questions d'administration, de police et de finances ;.mais pour la politique proprement dite, pour ce qui touche à la partie essentielle de la législation et du gouvernement, il faut, selon lui, des pouvoirs émanés de Dieu lui-même et des hommes pré- destinés qui, pleins de son esprit, les exercent en son nom et à sa gloire, pour l'avancement moral et spirituel de la société, « N'est-ce pas, dit-il (1), le père de fa- » mille qui choisit les gouvernantes et les instituteurs » de ses enfants, ainsi que les fermiers et les laboureurs » de ses terres? Et sont-ce jamais les gouvernantes, les » institutrices, les fermiers et les laboureurs qui choi- » sissent le père de famille ? »

Sans une délégation d'en haut, aucune loi ne peut s'expliquer ; car toute loi réclamant une sanction ou un châtiment, toute loi, pour parler la langue de Saint- Martin, devAnt porter sa mulcte avec elle, il est impossible qu'elle soit le résultat d*une convention, qu'elle puisse être considérée comme un des articles du contrat social. On ne s'engage point par contrat à se laisser punir I on accepte bien la loi, on n'accepte pas la punition, du moins pour soi ; et cela suffît pour ôter à la loi tout caractère obligatoire. D'ailleurs, si les lois étaient ce qu'elles devraient être; si, rédigées sous l'inspiration

(1) Éclair sur Vassociation humaine, p. 83.

de la sagesse divine par une autorité digne de lui servir d'interprète', elles n'étaient que l'expression de la nature des choses, il serait inutile d'y ajouter aucune disposition pénale ; elles porteraient en elles-mêmes leur sanction, et celui qui les violerait serait assez châtié par les conséquences inévitables de sa faute (1). Parmi les peines qui sont aujourd'hui infligées aux coupables, il en est une surtout qui disparaîtrait dans ces conditions, parce qu'elle est inique en soi et radicalement impuissante. La peine de mort, selon Saint-Martin, est inique en soi, parce qu'une des premières règles de la justice pénale, c'est qu'il n'est pas permis d'ôter à tin criminel ce qu'il serait impossible de lui rendre, s'il vendt à profiter de la punition et à rentrer dans Tordre. La peine de mort est, de plus, radicalement impuissante, «parce » que cette peine n'est plus une punition, mads une des- » traction qui devient inutile au coupable et qui n'est » guère plus profitable aux méchants qui en sont les té- » moins (2). » — « Tuer, dit-il ailleurs (8), est une pu- )) nition qui n'efiraye que l'homme de matière et amende » rarement l'homme moral. « Au lieu de tuer, il vaudrait mieux ressusciter et environner les coupables de la lumière de leurs crimes.

Mais comment les reconnaîtrons-nous ces êtres privilégiés, ces représentants de la Providence, ou, comme

ÉcUUr sur Vassodation humâmes p« 36 ; Lettro sur la Bévolutiom^

(2) Éclair sur V association humaine, p. 37.

(3) LeUre sur la Révolution, p. 64.

THÉOCRATIE D£ SAINT-MARTIN. 129

Saint-Martin les appelle encore, ces commissaires divins (1), qui sont appelés à régénérer la société en renouvelant les lois, et à conduire les peuples vers Taccomplissement de leurs destinées ? On les reconnaîtra à plusieurs signes que l'auteur de la Lettre sur la ré- volution française prend soin de nous indiquer. D'abord, quoique semblables, par leur nature, aux autres hommes (car il ne s'agit pas de s'élever au-dessus de la nature humaine, mais d'y entrer, au contraire), ils se distingueront d'eux par la supéiiorité de leurs facultés et de leurs lumières. Le spectacle de l'iniquité et de l'anarchie les fera souffrir davantage, et ils éprouveront à un plus haut degré le besoin de l'ordre et de la justice. Ensuite, ils auront une foi inébranlable dans leur autorité ou dans leur mission, et ils emploieront toute leur énergie à la faire accepter au nom de la justice même. Enfin, les peuples, croyant croyant voir en eux leurs libérateurs, se soumettront volontairement à leur empire, courront au-devant d'eux € par leurs votes > ou par leurs désirs, > et s'abandonneront à leur volonté et à leur sagesse, persuadés qu'elles attireront sur eux les dons de la bonté et de la sagesse divines ('2). C'est dans cet abandon ou cet acte d'abdication que Saint-Martin fait précisément consister l'exercice de la souveraineté du peuple telle qu'il la comprend. Par conséquent, la souveraineté du peuple, c'est pour lui la même chose que la dictature, pourvu qu'elle soit accep-

(i) Letlre mr la Bévolution^ p. 60.

130 COSSIttRATIO?îS SIR LA FEABCfi.

tée voioDtairemeDt, sinon consacrée après coap par le suffrage universel. Et c'est dans cette forme irréguliëre du pouvoir absolu qu'il trouve aussi la réalisation de la vraie théocratie.

C'est le fatalisme qu'il fallait dire ; car, avec de tels principes, il ne reste, comme nous l'avons déjà remarqué, aucune place à la liberté humaine, ni à celle des peuples, nia celle des individus* Les peuples sont livrés sans défense à leurs dictateurs, et les dictateurs sont des instruments dans la main de Dieu. Le pouvoir absolu, dans ce système, n'apporte pas même avec lui la compensation de la régularité et de la stabilité. Pourquoi donc, si c'est Dieu seul qui règne sur les peuples et lui seul qui les gouverne, les rois héréditaires ne se^^ raient-ils pas aussi bien dans sa main que les dictateurs? Pourquoi leur a-t-^il permis d'abuser à ce point de leur autorité, qu'il a fallu les renverser et renouveler la société elle-même ? Mais, au lieu de discuter cette étrange politique, nous aimons mieux montrer le parti qu'en a tiré Joseph de Maistre, en empruntant à Saint'^Martin la plupart de ses jugements et de ses principes.

Qu'on ouvre les Considéraiions sur la France (1), on verra, dès les premières lignes, que la Révolution y est appréciée exactement de la même Aanière que dans la Lettre de Saint-MarUn ; et à la similitude de la pensée vient se joindre quelquefois celle de l'expression. « Ja^^

(i) Publiées pour la première fois à Lausaime en 1796, «a an êftèi la Lettre de Saint-Martin. Nous «yqm mus 1m yMUi I'MUmi 4ê i^tBf portantla date de 1834.

GONSIDÉRÂÎiONB StlR LA FltANCiC 131

» mais la Divinité, dit rautear des Considérations (1), » ne s'était montrée d'une manière si claire dans aucun » événement humain. » 11 prononce à chaque instant, comme Saint-Martin, les noms de miracle et de magie. Il pense que, devant la paix et la royauté, « la magie. » noire^ qui opère dans ce moment, disparaîtrait comme » uu brouillard devant le soleil. » Saint-Martin, comme nous l'avons fait remarquer, aperçoit dans la Révolution une expiation en même temps qu'un instrument de salut. De Maistre, dans les lignes qui suivent, exprime la même idée : « Toutes les vies, toutes les richesses, tous » les pouvoirs étaient dans les mains du pouvoir révo- » lutionnaire; et ce monstre de puissance, ivre de sang » et de succès, phénomène épouvantable qu'on n'avait » jamais vu et que, sans doute, on ne reverra jamais, » était tout à la fois un châtiment épouvantable pour » les Français et le seul moyen de sauver la France » (2). On se rappelle que, selon Saint-Martin, la première et la plus grande part de ces rigueurs devait atteindre le clergé, parce que, au lieu de rester l'exemple de toutes les vertus, il avait donné le signal de la décadence. Telle est aussi l'opinion de Joseph de Maistre. « On ne )) saurait nier, dit-il (3) , que le sacerdoce n'eût besoin » d'être régénéré ; et, quoique je sois fort loin d'adopter )) les déclamations vulgaires sur le clergé, il ne me pa- )) ratt pas moins incontestable que les richesses, le luxe

132 CONSIDÉRATIONS SUR LA FRANCE.

)) et la pente générale des esprits vers le relàcheinent » avaient fait décliner ce grand corps; qu'il était pos- )) sible souvent de trouver sous le camail un chevalier )) au lieu d'un apôtre; et qu enfin, dans les temps qui » précédèrent immédiatement la Révolution, le clergé 3> était descendu, à peu près autant que Tarmée, de la )) place qu'il avait occupée dans l'opinion générale. »

Quand on a lu, dans la Lettre à un ami sur la ré- volution française^ et dans X Éclair sur l'association humaine^ que l'homme, depuis sa chute, a perdu la faculté législative et que sa sagesse politique ne peut se donner carrière que dans les sphères inférieures du gouvernement ; qu'on ne crée pas à coups de majorité des lois capables de durée ; qu'un peuple ne change pas à volonté sa constitution ; qu'il ne se donne pas et n'exerce pas par lui-même la souveraineté, on croit retrouver comme un écho de ces paroles dans plusieurs passages des Considératio7is sur la France : « Nulle y> grande institution ne résulte d'une délibération.» — (' Jamais il n'exista de nation libre qui n'eût dans sa )) constitution naturelle des germes de liberté aussi an- > ciens qu'elle, et jamais nation ne tenta efficacement » de développer, par ses lois fondamentales écrites, )) d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constij tution naturelle. » — c L'homme peut tout modifier » dans la sphère de son activité , mais il ne crée rien : » telle est sa loi, au physique comme au moral. L'homme » peut, sans doute, planter un pépin, élever un arbre, • » le perfectionner par la greCTe et le tailler en cent ma-

CONSIDÉRATIONS SUR L4 FRANCE. 133

)) nières ; mais jamais il ne s*est figuré qu'il avait le )) pouvoir de faire un arbre. Comment s est-il imaginé » qu'il avait celui de faire une constitution (1)? > On ne peut s'empêcher de remarquer que la comparaison même dont se sert de Maistre a été employée, dans la même occasion, par Saint-Martin.

A l'exemple de Saint-Martin, de Maistre admet dans certains cas, pour réformer les lois et fonder subitement une constitution, l'intervention d'un homme suscité par la Providence, dont les œuvres mêmes font reconnaître la mission : « Il parle, et il se fait obéir.» Seulement de Maistre a soin d'ajouter que de tels hommes sont nécessairement «rois ou éminemment nobles » (2).

Enfin, les deux écrivains se rencontrent encore dans cette pensée, qne Dieu règne dans l'histoire comme dans la nature, qu'il est le premier moteur, le premier instigateur de toutes les institutions, de tous les pouvoirs qui ont quelque durée, et des grandes révolutions destinées tout à la fois à les régénérer et à les châtier, quand ils s'écartent de leur but. C'est ce que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg appelle « le » gouvernement temporel de la Providence. » Pour lui aussi les dépositaires de la puissance publique sont dirigés, dans tous leurs actes, par une cause surhumaine ; mais il soutient que lès roiâ seuls, les rois héréditaires,

(1) Considérations sur la France, ch. vi, p. 81-91. Le titre seul de a ce chapitre dit tout : De l'influence divine dans les constitutions politiques. »

ÀD. TRÀIfCK. &

134 CONSIDÉRATIONS SUR LA FRANGE.

sont les ministres de la sagesse de Dieu ; tandis que les auteurs de révolution et les magistrats populaires ne sont que les instruments de sa vengeance placés dans les mains du prince des ténèbres (1). Lui aussi, il fait reposer la société sur les fondements de la théocratie ; mais la théocratie, telle qu'il la comprend, n*est pas cette puissance invisible, insaisissable, indéfinie, dont s'est épris Tâme tendre et rêveuse de Saint-Martin ; elle a, pendant plusieurs siècles, régné effectivement sur les nations et sur les rois ; elle a un corps aussi bien qu'un esprit; elle a un représentant visible, qui s'appelle le Pape.

(1) « H y a dans la Révolution française un caractère gatanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu. » (Considérations sur la France ,

CHAPITRE VI

Doctrine religieuse de Sainl-Martin. — Théosophie. — Saint-Martin n*est point panthéiste. — Idées de Saint-Martin sur la nature divine. — Sur Forigine des êtres. •— Sur la nature de rhomme. — Doctrine de la chute de Thomme,

Tant que Saint-Martin se borne à discuter avec ses contemporains, philosophes, savants ou publicistes, il n'est lui-même qu'un philosophe; car il comprend qu'il n'y a que la raison qui soit admise à réfuter les erreurs de la raison ; que ce n'est qu'à l'observation qu'il appartient de détrôner l'hypothèse. Bons ou mauvais, ses arguments sont toujours construits eu vue de ce double effet et ne supposent pas une autre lumière que celle de l'évidence naturelle; mais dès que, sortant de la discussion, il s'abandonne à l'esprit qui le remplit et expose avec suite ses propres idées, aïors on ne reconnaît plus en lui qu'un initié, un révélateur de mystères, Yiur terprèted'unescienceplusqu'humaincpuisquerhommç n'en est que le réceptacle, tandis que Dieu, par une communication immédiate, par une révélation permanente, en est tout à la fois l'objet et la source ; alors le phi^ losophe disparaît devant le théosophe. Ce titre, déjà très-usité avant lui dans les cercles mystiques de l'Allemagne, Saint-Martin semble le revendiquer lui-mèava

136 SAINT-MARTIN N'EST PAS PANTHÉISTE.

quand il écrit (1) que ce n'est pas assez pour lui d'être spiritualiste, qu'il désire qu'on l'appelle diviniste, et que c'est là son véritable nom.

On a dit que les théosophes étaient les gnostiques des temps modernes (2). Cela est vrai dans une certaine mesure ; car les uns et les autres font le même abus du sens intérieur ou de Tinterprélation allégorique des Écritures. Les uns et les autres, effaçant toute distinction entre la philosophie et la religion, s'efforcent d'absorber le christianisme dans un système préconçu de métaphysique, et produisent leurs idées métaphysiques sous les expressions sacramentelles du dogme chrétien. Les uns et les autres, sans renoncer au raisonnement quand il peut leur être utile, appellent à leur secours tous les procédés du mysticisme, non-seulement Texpé- rience intérieure ou le sentiment personnel de la pré- sence divine, mais les nombres, les symboles, et jusqu'aux apparitions ou personnifications matérielles des idées. On se rappelle les amours du général Gichtel avec Sophia. Saint-Martin lui-même, malgré son éloignement pour ce qu'il appelle les manifestations sensibles^ écrit à son ami Kirchberger (8) que depuis dix-huit ans il connaît sensiblement la Couronne^ c'est-à-dire un des attributs de Dieu, une des sephiroth de la kabbale, et que, depuis vingt-cinq ans, il connaît de la même manière la voix de la colère et la voix de l'amour,

(2) M. Moreau^ le Philosophe inconnu^ p. 1A8.

(3) Correspondance inédiiCy p. 213.

SAINT-MARTIN N'EST PAS PANTHÉISTE. 137

quoiqu'il n'y ait que peu de mois qu^il les distingue Tune de l'autre (1). Mais la ressemblance qu'on veut établir entre les deux écoles cesse d'exister dès qu'on passe de la forme et des moyens de démonstration au fond des choses. Il est souverainement injuste d'accuser, comme on l'a fait, de panthéisme ou de manichéisme, et par moment de l'un et l'autre à la fois (2), toutes les doctrines comprises depuis environ deux siècles sous le nom de théosophie. Il serait difficile de dire où la théosophie commence et où elle finit ; son nom s'applique à des systèmes bien différents, dont quelques-uns, ceux de Bœhm et de Saint-Martin tout d'abord, respirent, quoique sous une forme indépendante, la plus tendre piété pour la religion chrétienne, et proclament sous toutes les formes la personnalité divine et la personnalité humaine.

Nous ne connaissons jusqu'à présent de Saint-Martin que cette partie de ses opinions qui lui servait en quelque façon de rempart contre les préjugés philosophiques et politiques de son temps : sa théorie de la formation de la parole et de la pensée et celle de la naissance et du gouvernement de la société. Il est maintenant temps que nous pénétrions dans le cœur de sa doctrine, en nous rendant compte de ses idées sur l'origine, la nature et les mutuels rapports des êtres en général ou des principes sur lesquels repose son système méta-

(1) CorrespotidanceJinédUe^ p. 213.

138 SAIKT-IURTIN N'EST PAS. PANTHÉISTE.

physique et religieux. En vain le mystique allemand Baader at-il écrit que les pensées de Saint-Marûn sont comme de belles fleurs qui flottent sans lien, les unes à côté des autres, sur la surface de Feau (1) ; sans nous oflrir précisément l'encliaînementrigoureux de Y Éthique de Spinosa ou de certains systèmes philosophiques de TAliemagne, elles se suivent avec assez d'ordre et se répondent avec assez d'harmonie pour qu'on puisse les regarder comme des parties indispensables d'un même tout.

Une première remarque qu'on est conduit à faire lorsqu'on étudie les livres de Saint-Martin, c'est que tous ou presque tous nous représentent l'esprit de l'homme, l'âme ramenée à son essence et dégi^ée des importations étrangères, comme l'image la plus fidèle et la source la plus pure de la vérité. Les enseignements que nous recevons du dehors, les écritures, les traditions, n'y sont considérées que comme un écho de notre propre pensée. N'est-ce pas dire, si l'on voulait se servir du langage philosophique de nos jours, que, pour découvrir les véritables principes de la connaissance et, par suite, de la nature même des choses, il faut commencer par les chercher dans la conscience ? Que ce soit réellement le sens qu'il faut attacher aux paroles de Saint-Martin, il est impossible d'en douter, quand on le voit se proposer pour modèle la méthode de Des-

(1) VQy. François de Baader et Louis-Claude de Sainl-Martiny par le baron Frédéric d*Osten-Sackea, ia*8<» ; Leipzig, 1860.

SAINT-MARTIN N'EST PAS PANTHÉISTE. 439

cartes. 11 veut, à ce qu'il nous assure, être le Descartes de la spiritualité. Si Descartes nous a enseigné l'usage de l'algèbre appliquée à la géométrie, il nous montrera, lui, le compatriote de oe philosophe, le parti qu'on peut tirer de l'homme dans c cette espèce de géométrie vive » et divine qui embrasse tout. » Il se servira de l'hommeesprit comme d'un instrument d'analyse universel (1) . c L'homme, dit-il ailleurs (3), est comme une lampe » sacrée, suspendue au milieu des ténèbres du temps.» — u II est comme la plus vaste manifestation que la » pensée intérieure divine ait laissée sortir hors d'elle- » même. Il est le seul être qui soit envoyé pour être le D témoin universel de l'universelle vérité. » C'est lui et non la nature qu'il faut interroger sur l'essence et les plans du Créateur (3). Ces déclarations nous font comprendre l'aversion que Saint-Marlin n'a jamais cessé de montrer pour les opérations théurgiques et son éloignement, manifesté à plusieurs reprises, pour les visions de Swedenborg (à).

Si la connaissance de nous-mêmes est pour tious le plus sûr moyen de connaître Dieu, ou si notre esprit est comme un miroir dans lequel se réfléchit son image, on peut être certain que les attributs les plus essentiels

(1) Ministère de Vhomme-^sprii, préface, p. xiv.

(3) Ecce homo, p. 17 et suiv.

(à) (( Je me crois obligé de dire à ceux qui me liront que l'homme a peut avancer infmiment dans la carrière des œuvres vives spirituelles » et même atteindre à un rang élevé parmi les ouvriers du Seigneur, » sans voir des esprits. » {Ministère de VhomrM-esprit^ y» ^%«\

J40 IDÉES DE SAINT-MARTIN SUR LA NATURE DIVINE.

de notre nature, précisément ceux qui font de nous un être libre, un esprit vivant, une personne, ne feront pas défaut dans la nature divine. En effet, la meilleure, la seule preuve de l'existence de Dieu selon Saint-Martin, c'est celle qui résulte du sentiment de l'admiration et de l'amour, du besoin permanent, universel, irrésistible d'admirer et d'adorer, qui existe au fond de toute âme huraaine./Ce besoin, d'où viendrait-il s'il n'existait au-dessus de nous une source éternelle, infinie, d'admiration et d'amour, c'est-à-dire un être dont les perfections répondent au doux tribut qui, des profondeurs de notre conscience, monte spontanément vers lui? Or, l'adoration et l'amour, quand on les considère, soit dans celui qui les inspire, soit dans celui qui les éprouve, ne peuvent se concevoir sans la liberté. On n'aimé pas et l'on n'admire pas, on n'est ni aimable ni adorable, si Ton ne réunit pas les attributs d'un être libre.' Voilà donc la liberté de Dieu démontrée en même temps que son existence, et l'une et l'autre se découvrent à nos regards, non comme les conclusions d'un raisonnement, mais comme un fait irrécusable, dès que nous avons aperçu, avec les yeux de l'esprit, notre propre existence.1

Ce n'est pas une fois, mais cinq, six fois, que Saint- Martin appelle l'attention de ses lecteurs sur cette preuve de l'existence de Dieu. Il la développe dans chacun de ses principaux écrits : dans sa Lettre à Garât, dans sa Lettre sur la révolution française, dans YEcce homo^ dans Y Esprit des choses ^ dans le Ministère de t homme-esprit ^ et jamais il ne manque d'appuyer

IDÉES DE SAINT-MARTIN SUR LA NATURE DIVINE. 141

avec force sur la liberté divine. Le nom sous lequel il désigne habituellement la Divinité est celui de « cause )) active et intelligente. » — « L'Éternel, dit-il dans un » de ses plus beaux livres (4), l'Éternel adonné à l'homme » le pouvoir sublime de créer en soi la vertu, parce que » l'Éternel a voulu que chacune de ses productions at- )) testât qu'il est le créateur, » L'homme vertueux, cause volontaire de ses actions et créant en quelque sorte en lui-même, avec la conscience de son pouvoir, non-seulement ses actions, mais la volonté même du bien, n'estce pas le type le plus accompli qu'on puisse offrir de la liberté de Dieu? Ajoutons que Saint-Martin, dans une démonstration qu'il essaye de donner de la Trinité, se garde bien d'établir, comme les gnostiques et les philosophes d'Alexandrie, un certain ordre de succession entre les trois personnes divines, mais il nous les montre unies dans une essence et dans une œuvre indivisible. Dieu, selon lui, qui est la source de toute pensée, ne peut être étranger à la contemplation de lui-même ; il ne peut se contempler sans s'aimer; son amour, éternel comme sa substance, ne peut se concevoir sans une éternelle génération (2). EnlBn, dans son dernier ouvrage publié deux ans avant sa mort, celui qu'on peut regarder comme son testament philosophique et religieux, il nous représente le Verbe descendant volontairement sur la terre et revêtant par un acte d'amour tous les attri-

(1) Vhomme de désir, p. 68.

(2) De Vespril des choses, t. I, p. 32.

142 IDÉE8 DE SAINT-MARTIN SUR LA NATURE DIVINE,

buts de la nature humaine, afin de relever et de régé- nérer riiumanité déchue. Jamais Saint-Martin n'a varié sur ce point capital.

D'où vient donc qu'il a été si souvent accusé de panthéisme, c'est-à-dire d'un système absolument incompatible avec la liberté, soit en Dieu, soit dans Thomme? Cela tient à ce que, trop fidèle au souvenir de son premier maître, Martinez Pasqualis, il s'est flatté de concilier ensemble la liberté divine et l'idée de l'émanation, le principe du christianisme et celui de la kabbale. Tout en se servant quelquefois du mot créer et du nom de créateur consacrés par l'exemple de l'Écriture sainte, Saint-Martin, lorsqu'il explique la formation des êtres, quand il parle de la naissance de l'homme et de l'univers, manque rarement de dire qu'ils sont émanés de Dieu. En voici quelques exemples choisis à dessein dans plusieurs de ses œuvres : « Le principe suprême, source » de toutes les puissances, soit de celles qui vivifient la » pensée dans l'homme, soit de celles qui engendrent » les œuvres visibles de la nature matérielle ; cet être, » nécessaire à tous les êtres, germe de toutes les ac- » tiens , de qui émanent continuellement toutes les

» existences (1) » — c Lorsque le principe des

» choses produit des êtres, il leur donne par là une » émanation de son essence, mais il leur donne aussi » une émanation de sa sagesse, afin qu'ils soient son

(1) Tableau naturel des rapports, e«c., passage cité par M. Matter,

lÛÉES DE SAINT-MARTIN SUR LA NATUtlË DIVINE. 143

)) image (1). » — Qu*étais-lu, homme, lorsque l'Éternel » te donnait la naissance ? Tu procédais de lui, tu étais )) l'acte vif de sa pensée, tu étais un Dieu pensée un » Dieu vouluj un Dieu parlée tu n'étais rien tant qu'il » ne laissait pas sortir de lui sa pensée, sa volonté et » sa parole (2). » — « Tu es un être réel et qui tient )) sans aucun doute le rang le plus distingué parmi » les réalités émanées (3). » Quand Saint-Martin s'exprime de cette façon, ce n'est pas, comme l'affirme M. Matter, parce que sa plume a trahi sa pensée, ni, comme le suppose M. d'Osten-Sacken, parce qu'il n'attache aux mots émaner^ émanation^ aucun sens défini, c'est parce qu'il repousse absolument l'idée de la création ex nihilo^ et qu'il ne peut pas comprendre. Dieu étant l'unique principe de l'existence, que tous les êtres ne soient pas formés de la substance divine.

Voici, au reste, quelques fragments tirés de ses écrits les plus importants» qui ne permettent aucun doute à ce sujet. On ne pourra pas nous reprocher d'abuser des citations; car en pareille matière, ce sont les meilleures preuves qu'on puisse fournir. «L'éternité, dit Saint- » Martin dans le Ministère de r homme-esprit (â), l'é- )) ternité ou ce qui est doit se regarder comme étant^le » fond de toutes choses. Les êtres ne sont que comme )) les cadres, les vases ou les enveloppes actives où cette

(1) Œuvres posthumes^ t. I^ p. 2àli'2hbi,

(2) Le nouvel homme, p. 127.

144 IDÉES DE SAINT-MARTIN SUR U NATURE DIVWE.

» essence vive et vraie vient se renfermer, pour se ma- > nifester parleur moyen. » Cette assimilation des être» particuliers à des vases qui contiennent et qui transmettent la substance éternelle, est^one idée kabbalis- / tique, qui ne peut avoir été suggérée que par Martinez Pasqualis. Nous retrouvons le même esprit et le même langage dans un passage non moins remarquable du Nouvel homme. Après avoir essayé de montrer que le dernier résultat de la régénération du monde est d'effacer le temps et de faire disparaître cette image qu'on appelle aujourd'hui^ afin que tout ce qui existe reprenne le nom universel de Y Ancien des jours ^ l'auteur mystique continue en ces termes (1) : « Car c'est ce » nom que toutes choses ont porté avant la corporisa- » tion matérielle; et c'est ce même nom qu elles tendent » à porter de nouveau lorsque l'œuvre sera accomplie, » afin que l'unité soit toute en tout, non plus par des » lois subdivises, comme celles qui constituent, gou- » vernent, engendrent et détruisent la nature, mais par » une plénitude d'action qui se développe sans cesse, » et sans l'affligeant accident des contractions et des » résistances. »

Pour qui s'est accoutumé à la langue de Saint-Martin, il n'y pas un mot dans ces lignes qui n'ait une signification précise. VAncieti des jours^ c'est le nom que donnent les kabbalistes à la substance divine sous sa forme la plus élevée ou à la première des séphiroth. Dire que

IDÉES DE SAINT-HÀRTIN SUR LA NATURE DIVINE. iâ5

ce nom était dans Torigine porté par toutes choses et que toutes le reprendront à la fin des temps, c'el^t admettre que tous les êtres sont sortis dn sein de Dieu et que tous doivent y rentrer. C'est la même idée que nous trouvons exprimée ailleurs (1), sous une autre forme, lorsque, à la place de la fameuse proposition de Maiebranche, «nous voyons tout en Dieu » Saint- Martin voudrait qu'on lût : « nous voyons Dieu dans tout. » Si les êtres que nous apercevons aujourd'hui dans la nature, sous les attributs de la matière, ont déjà existé avant leur corporisation^ il est évident que les corps ne sont qu'une forme inférieure, et comme Saint-Martin le dit expressément, qu'une contraction de la substance universelle. En effet, la matière, selon lui, n'a aucune qualité qui lui appartienne en propre et, par conséquent, elle ne forme point une existence distincte; elle n'est qu'une image ou une apparence sensible, produite par des puissances que nos sens ne peuvent saisir et qui émanent à leur tour d'une puissance plus générale, d'un esprit doué de vertus supérieures, t Si les doctes » anciens et modernes, dit-il (2),, depuis les Platon, les )> Aristote, jusqu'aux Newton et aux Spinoza, avaient » su faire attention que la matière n'est qu'une repré- )> sentation et une image de ce qui n'est pas elle, ils ne )) se seraient pas tant tourmentés ni tant égarés pour » vouloir nous dir^ ce qu'elle était. Elle est commo le

(i) MinizièredB VhomfM'€$prH, p. 402.

AS. FRANCK.

Ii6 IDÉES DE SÂINT^MARTiN SUR LA NATURE DiYfMfi.

» portrait d*une personne absente; il faut absolumeot » connaître le modèle pour pouvoir s'assurer de la res*- » semblance. »

Ce n'est pas seulement de son premier mattre que Saint- Martin tiefit cette doctrine; il y a été poussé aussi^ il en a été comme enivré par la lecture des écrits de Jacob .Bœhm. Mais le théosophe allemand lui a appris à substituer, ou pour mieux dire^ à ajouter te langage de l'alchimie à celui de la kabbale. Il donne le nom de t^ifi" ture divine à ce que Martinez Pasqualis appelait VAh^ cien des jours (1), et aux esprits déjà assez nombreux et assez variés du panthéon oriental, il joint les esprits du sel, du soufre et du mercure, les sept puissances ou formes de la nature, et les substances spiritumses^ agents intermédiaires entre les substances spirituelles» c'est-à-dire les forces intelligentes, et la matière propre*^ ment dite (2) .

Par quels artifices de combinaison, à la faveur de quelles illusions de l'imagination ou du sentiment» le principe de l'émancipation a-t-il pu subsister, dans un esprit aussi élevé et aussi religieux que Saint-Martin ^ avec les idées de liberté, de providence, de responsabilité morale, d'amour, de sacrifice^ de chute, de réhabilitation? La réponse à cette question, nous allons la

(1) Ministère de VhomffM'esprU, p. 432.

(2) (( Ce n'est point la matière qui est divisible à l'infini ? c'est la base » de son action, ou si l'on veut^ les puissances spiritueuses de ce qu'on » peut appeler Tesprit de la matière ou l'esprit astral » (MinUtèit de Vhomme-esprUy p. 79).

mtm UÈ SÀINT-MAtlTiN SUR U NAtURB WfiSML lit

demander à Saint'Msrtia lanmème en nmemblant et eo rapprochant kê une des autres tous les éléments de son système.

Nous savons déjà ce qu'est pour lui la nature divine, quand on essaye de la considérer, à part de la créatioUt dans son essence indivisible et incommunicable^ Dietii pour lui, est un esprit^ une intelligence vivante (1), source et modèle de la nôtre ', par conséquent^ la conscience ne lui manque pas. Des trois attributs sans les-" quels il nous est impossible de le concevoir comtne le premier principe et la première raison des choses» la puissance, l'intelligeoce et i* amour, il n'y en a pas un qui soit plus ancien ou plus récent que les autres; il n'y en a pas un dont les deux autres soient des émanations successives ; mais les trois ont existé et existeront si^ multanément de toute éternité. Voilà ce que Saint-Martin appelle les essences intégrales (2) , c'eSt-à-dire que dans leur union Dieu se possède tout entier sans diminution ni accroissemeot. Et cependant, comme ces atlribu'ts divins, sous peine de ne pas être^ sont toujours en action, on peut dire que Dieu se crée lui-même éternelle» ment, en exerçant sur lui-mèm^ sa pensée^ sa puissance et son amour, ou que la conscience divine est le théâtre et le témoin d'une génération éternelle (3).

Mais Dieu ne pouvait i^nfermerson amour infltoi dans le sanctu^re impénétrable de son unité, ni borner sa

(1) Eccehomo.

(2) De Vesprit des choses.

(3) /d., ibid.; Ministère de rhêmm-eiprU^ p. 68;

lâd }MMÂ Pt ftAJGIT'lfiKTIN SCR L'OUGUfE MS ITVES.

toute-puissance à Tceuvre de sa propre génénuion ; il a donc produit d'autres êtres, il a doue mis an jour FceuTre de la création, qui, semblable à une succession de miroirs ou d'images, lui renvoie à l'infini et lui permet de contempler les traits sublimes de sa propre existence. « On sent, ajoute Saint-Martin, que le principe qui est ï) amour, n'a dû, en se produisant à lui-même ces ima- 7) ges, les extraire que des essences de son amour, » quoique, par cela même qu'elles en sont extraites et n distinctes, elles n'aient point le même caractère que )) les essences intégrales ; mais on sent qu'elles devaient être susceptibles d'être imprégnées continuellement » des propriétés de leur source et lui en représenter les » fruits (1). w En d'autres termes, les êtres créés, de même que les attributs dont nous parlions tout à l'heure, de même que les personnes de la Trinité, sont formés de Fessence divine. Seulement, au lieu de nous représenter cette essence dans ses proportions infinies, ils n'en sont que des extraits de plus en plus réduits, mais toujours susceptibles, par une communication nouvelle avec leur principe^ d*un accroissement de fécondité et d'énergie. G* est ainsi que Saint-Martin s*efibrce de mettre d'accord le principe de T unité de substance avec la diversité des êti^ et la distinction essentielle de l'univers et de Dieu. Mais comment concevoir que des extraits de la «substance divine cessent de faire partie de cette substance? D'un autre côté, Ton ajoute que la création,

(l) ùer^tifrUéi»tllmÊ6^p.^tiiU

IDËES DE SAINT-MARTIN SUR L'ORIGINE DES ÊTRES. iA9

quoiqu'elle suppose nécessairement et apporte avec elle ridée du temps, doit être considérée comme un commentaire et une continuation de Téternité (1) . Comment la continuation de Téternité peut-elle se présenter à notre esprit comme une chose différente de l'éternité même ? Empruntée à Bœhm, qui lui-même, ainsi que l'atteste à chaque instant son langage, la devait en grande partie aux inspirations de l'alchimie, la doctrine du théosophe français présente donc les mêmes inconvé- nients que celle de l'émanation acceptée danà toute sa. rigueur et n'est pas moins difficile à comprendre que la création comme on l'entend généralement.

Au reste, une fois qu'on a franchi ce sombre passage, de la solitude divine à la naissance des êtres, dans lequel bien d'autres se sont perdus et se perdront encore, on voit les existences se succéder et s'enchaîner de la même manière que dans les systèmes dont l'émanation fait la base commune. Elles nous offrent toutes ensemble une atténuation graduelle de la substance divine d'.où elles sont sorties ; et comme cette substance est pur esprit, elles ne sauraient être d'une autre nature. Il n'y a donc dans la création entière, au moins telle qu'elle a existé d'abord, que des esprits, véritables miroirs, miroirs vivants et actifs, qui se renvoient les uns aux autres l'image du créateur de plus en plus effacée ou de plus en plus brillante, selon qu'on descend du premier au dernier ou qu'on remonte du dernier au premier (*2).

(1) Minislère de V homme-esprit, p. SU, § 2.

(2) De VesprU des choses, p. 35 et 150.

i50 IDÉBS DE SAINT-MARTIN SUR L'ORIGINE DES ÊTRES.

Dans cette chaîne universelle on distingue quatre anneaux principaux, qui se suivent dans Tordre que voici : l"" l'âme de Thomme, que Saint-Martin nomme aussi quelquefois la racine ou la base de notre être ; 2» l'intelligence de l'homme, ou l'esprit proprement dit; ?• la nature, ou l'esprit de l'univers ; 4* les éléments ou la matière. De là les quatre mondes reconnus par Saint- Martin, à l'exemple, sans doute, de son maître Pasqualis, fidèle lui-même aux traditions de la kabbale : le monde divin, formé par les essences intégrales; le monde spirituel, formé par la réunion de l'âme et de rintelligence, ainsi que des existences semblables à celles de l'homme; le monde naturel, représenté par la nature elle-même, ou. cette force sensible et intelligente qui, selon Saint-Martin, est répandue dans l'univers pour en entretenir le mouvement, la vie et l'harmonie : c'est ce que les philosophes d'Alexandrie, peu connus de Saint-Martin et de ses maîtres, désignent sous le nom A' âme du monde. Enfin, la matière, les éléments sont compris dans le monde physique ou astral, qui, à proprement parler, n'est pas un monde, mais une ombre, un fantôme, un accident, le résidu d'une décomposition produite, par la faute de l'homme, dans la nature primitive (1).

« L'âme humaine, dit Saint-Martin (2), est un extrait » divin universel » , et cependant il ne la fait consister

(!) Miniitère de l'homme-esprit^ p. 29 ; D0 V esprit des choses f t. I,

(2) Ministère de V homme-esprit, p. 4iS, § 3.

»ÉBS BK SAINT-MÀRTIN SUR L*0RIGINB DEâ ÉTRM. t5i

que dans une seule faculté, la volonté, qui à son tour se confond dans son esprit avec le désir. Mais le désir, pour lui, c'est le fond même et, comme nous le disions plus haut, la racine de notre être. C'est par le désir que Dieu est tout d'abord entré en nous et que nous avons la puissance de retourner en lui ; car le désir étant le résultat de la séparation de deux existences qui, à cause de la similitude de leurs natures, éprouvent le besoin d'être unies, est nécessairement en Dieu comme dans l'homme. Le désir de l'homme, tant qu'il n'a pas été corrompu, c'est le développement même des propriétés divines qui sont en nous, et le désir de Dieu, c'est la communication de ces propriétés, c'est l'infiltration de cette sève merveilleuse sans laquelle la nature humaine retombe sur elle-même aride et desséchée. Voilà pourquoi Saint-Martin définit l'homme un désir de Dieu (1) et nous montre, comme la plus haute dignité à laquelle nous puissions aspirer, celle à" homme de désir. C'est à la peinture de cet état qu'il a consacré le plus beau de ses ouvrages (2), celui ob le sentiment mystique sous forme d'hymnes, de méditations, de prières, éclate avec une éloquence naturelle, pleine de grâce et de simplité. Si l'homme, quand on le considère dans son âme^ nous apparaît comme un désir de Dieu, il nous repré* sente par son intelligence une pensée de Dieu ; mais l'intelligence ne vient qu'après le désir, parce qu'il faut

(1) De V esprit des choses^ t. ï\, p. 89.

152 IDÉES DE SAIHT-MARTIN SUR LA NATURE DE L'HOMME.

que Tbomme existe avant de penser ; parce queTintelii* gence n'est qu'une manifestation ou un épanouissement de Fâme, ou ce qui est ia même chose pour Saint-Martin, parce que l'idée n'est que le signe et l'expression du désir (1). De là ces paroles presque sibyllines qu'on lit au début du Ministère de F homme-esprit (2) : a La » porte par où Dieu sort de lui-même est la porte par où » il entre dans l'âme humaine. La porte par où l'âme » humaine sort d'elle-même est la porte par où elle » entre dans rintelligence.» Saint-iMartin a consacré un » livre entier (3) à la démonstration de cette proposition : « L'âme de Thomme est une pensée du Dieu des » êtres )) , et Ton en a conclu que, à l'exemple des gnostiques, des philosophes de l'école d'Alexandrie et des mystiques les plus exagérés, il avait absorbé la nature humaine dans la nature divine, ne considérant la première que comme une manifestation passive de la seconde. C'est une accusation contre laquelle Saint-Martin semble avoir pris soin de protester d'avance. Oui, l'homme est une pensée de Dieu, mais une pensée active (4), c'est-à-dire qui est capable d'agir par ellemême, de se réunir à la source dont elle émane, dont elle est un extrait^ comme le désir qui se transforme en nous, sous le nom de volonté, en une puissance distincte, instrument de notre perfectionnement et de notre

(1) U CrocodUe, p. 346 et suiv,

(3) Lenmmlhomm^ in-S^, Paris, aalV (1796).

IDÉES DE SAmi-MABTÎN SUR LA NATURE DE L*HOMME. 153

déchéance. La puissance libre de notre être (c*est l'expression qu'emploie Saint-Martin) étant fragile de sa nature, ce n'est qu'à elle qu'il faut nous en prendre de nos illusions et de nos fautes (1). « Ce n'est point assez, )) dit-il ailleurs (2), de ne pas douter de la puissance du » Seigneur, il faut encore ne pas douter de la tienne. » Car il t'en a donné une, puisqu'il t'a donné un nom » et il ne demande pas mieux que tu t'en serves. Ne » laisse donc point l'œuvre entière à la charge de ton » Dieu, puisqu'il a voulu te laisser quelque chose à )) faire. » Enfin l'homme, selon Saint-Martin, n'est pas seulement un désir ou une volonté de Dieu, une pensée de Dieu et, comme il l'appelle aussi quelquefois, une parole de Dieu, une parole active dans sa mesure comme Dieu dans les proportions de l'infini (3) ; il est, à proprement parler, non pas Dieu, mais un Dieu, un Dieu engendré par la pensée et la parole éternelle, un Dieu pensée un Dieu joar/e, un Dieu opéré {h). Entre le Dieu créé et le Dieu créant il y a un rapport de similitude, d'attraction mutuelle et de coopération, jamais dldentité. Les paroles suivantes nous en fourniront une preuve irrécusable.

« Homme, homme, où trouver une destinée qui sur- » passe la tienne, puisque tu es appelé à fraterniser

(2) L'homme de désir, p. 15.

(3) « El toi, homme^ tu es destiné à être éternellement parole active dans ta mesure comme Dieu est éternellement actif dans runiversalilé. » (Ministère de V homme-esprit y p. A 55.)

(à) Le premier homme, p. 29.

iH IDÉES DE SAINT-MÀRTm SUR LÀ MÂTURE DE L*HOMME.

» avec ton Dieu et à travailler de concert avec lui (1) ? »

« Alors (c'est à Dieu que cette invocation s'a-

» dresse), alors devenu esprit, comme tu es esprit, je » cesserai d'être un étranger pour toi ; nous nous re- » connaîtrons mutuellement pour esprits, et tu ne crain- » dras plus de t' approcher de moi, de frayer et de com- » mercer avec moi (2). m

De même que Dieu se réfléchit dans l'homme, l'homme se réfléchit dans la nature ; car il ne faut pas oublier que, dans les idées de Saint-Martin, la nature est autre chose que la matière. La nature est un esprit, l'esprit de l'univers, dont la matière et les éléments sont le corps. La nature est sensible, capable de peine et de douleur, tandis que la matière ne sent rien. La nature n'est pas seulement active, vivante et sensible ; elle est la source de toute activité, de toute vie, de toute sensibilité dans la création (3). Sur la natui'e ainsi comprise l'homme régnait d'abord en souverain ; elle était son miroir et son apanage tant qu'il est resté lui-même le miroir et l'apanage de Dieu. La puissance qu'il lui faisait subir et les vertus qu'il développait dans son sein, elle les lui rendait en formes et en couleurs, comme pour lui donner un témoignage visible de la domination qu'il exerçait sur elle et sur l'univers (â). L'homme est tombé de ce rang sublime, comme l'at-

(1) Vhomme de désir , p. 15.

(2) Ministère de Chomme-esprUi p. 45^.

(8) Ministère deVhomme-esprit^ ch. i*'; De V esprit deschos€9f p, 37. (i) De Vesprit des choses^ p. 37.

DOCTRINE DE LÀ CHUTE. 155

testent à la fois les souvenirs qui lui sont restés de sa première splendeur et Fabjection de sa condition pré- sente, l'immensité de ses désirs et les bornes étroites de sa puissance, sa soif insatiable de vérité et son invincible ignorance, les passions qui l'arment contre luimême et contre ses semblables, la lutte qui existe entre lui et les éléments ou les forces de la nature. La chute de l'homme, pour Saint-Martin, n'est pas un dogme; c'est un fait démontré par l'observation et qui ne réclame, pour se faire reconnaître, que la seule autorité de l'évidence. «Les hommes pourraient-ils nier » la dégradation de leur espèce quand ils voient qu'ils » ne peuvent exister, vivre, agir, penser, qu'en corn- )) battant une résistance 7 Notre sang a à se défendre » de la résistance des éléments; notre esprit, de celle » du doute et des ténèbres de l'ignorance ; notre cœur, » de celle des faux penchants ; tout notre corps, de celle

» de l'inertie Non, l'homme n'est pas dans les me-

)> sures qui lui seraient propres ; il est évidemment dans » une altération. Ce n'est pas parce que cette proposi* » tion est dans les livres que je dis cela de lui ; ce n'est » pas parce que cette idée est répandue chez tous les » peuples ; c'est parce que l'homme cherche partout un » lieu de repos pour son esprit ; c'est parce qu'il veut » conquérir toutes les sciences, et jusqu'à celle de Tin- )) fini, quoiqu'elle lui échappe sans cesse, et qu'il aime » mieux la défigurer et l'accommoder à ses ténébreuses )) conceptions que de se passer d'elle; c'est parce que, )) pendant son existence passagère sur celtA \A?('l^^^

150 DOCTRINE DE LA CHDTE.

» semble n'être au milieu de ses semblables que comme )> un lion vorace au milieu des brebis ou comme une » brebis au milieu des lions voraces ; c'est parce que » parmi ce grand nombre d'hommes, à peine en est-il » un qui se réveille pour autre chose que pour être la » victime ou le bourreau de son frère (1). »

Ce tableau, quoiqn*un peu chargé peut-être, ne manque pas d'éloquence ; mais il faut être hardi, quand il s'agit de la corruption originelle du genre humain, pour substituer le témoignage de la raison ei de l'expérience à l'empire de la tradition et à l'autorité du dogme. En ad(nettant tous les faits qu*on vient d'énumérer et en les ramenant à des proportions plus exactes, n'est-il pas possible d'en faire sortir une autre conclusion ? Par exemple, la thèse de la perfectibilité ne s'en prévaudraitellt.' pas aussi bien que celle de la déchéance ? SaintiMartin, qui voit partout la résistance, lie comprend pas qu'on puisse en opposer une à la force de ses argu« ments, et il ne craint pas d* écrire qu'il faut être désorganisé ^^^^XT ne pas s'y rendre (2). Au reste, en affirmant la corruption de notre race par des raisons tirées de l'ordre naturel, il lui ôte ce qu'elle a de plus mysté- rieux et de plus terrible aux yeux de la foi. Il en fait un malheur et non pas un crime. Nous avons, dit-il (â).

(1) Jfliiisi^d« rfcomme-espril, p. 18 et 14.

(2) « Ne retraçons point ici toutes les démonslratiocs d^à données » de la dégradation de Tesprit humain ; il (aut être dèsorfanisé pour s nier ceUe dégradition. » (Scce Aomo, p. S3.)

(S) Ml/Mkt de I Th mm m e e ip tf , p. 2â.

DOlCTRINE de la chute. 157

» des regrets au sujet de notre triste situation ici-bas, » mais nous n'avons point de remords sur la faute pri- » mitive, parce que nous n'en sommes point coupables ; » nous sommes privés, mais nous ne sommes pas punis » comme le coupable même. » Semblables aux enfants d'un illustre criminel, nous partageons la disgrâce de notre père, nous subissons, au moins pour un temps, les conséquences de sa chute sans avoir participé à sa faute.

Quelle est donc cette faute si cruellement expiée par une suite innombrable de générations innocentes? Qu'est-ce qui a pu entraîner au mal le père du genre humain dans une situation où il n'avait pas même pour excuse, comme dans le Paradis terrestre, la tentation du fruit défendu? Ici l'imagination pure, une sorte de roman antédiluvien vient se mêler aux spéculations de 1 a métaphysique. Le premier péché du premier homme, ce n'est pas l'orgueil, comme on le pense généralement, c'est la légèreté, c'est la faiblesse. Éblouie par la splendeur du monde visible, où elle était destinée à régner, la créature humaine, à peine appelée à l'existence, oublie les perfections ineffables de la nature divine dans la contemplation des merveilles de l'univers, qui n'en sont que l'ombre effacée (1). L'orgueil ne vint que plus tard, sous les instigations d'une puissance tombée avant lui, tombée de plus haut et par là même descendue plus bas. Le démon, dans le mysticisme panthéiste de l'Orient,

458 DOGTntNE DE LÀ CHUTE.

dans le gnosticisme et dans la kabbale, n'est pas aotre chose que la personnification d'une idée ; il représente la dernière limite de l'existence, ou Vécorce de la création, c'est-à-dire la matière, unique source du mal. Jacob Bœhm semble le concevoir comme le principe de toute délimitation et de toute distinction entre les êtres, comme le type de l'individualité et de tout sentiment personnel. Il n'est guère possible, en effet, de découvrir un autre sens dans cette étrange proposition du théosophe allemand : « Le diable est le sel de la nature, sans » lui tout se changerait bien vite en une fade bouillie.» Pour Saint-Martin, le démon paraît être une existence réelle, un esprit malfaisant sans cesse occupé à assiéger notre âme pour y faire entrer l'orgueil qui le dévore, pour y semer les germes de toute erreur, pour y développer tous les instincts pervers, et dont nous nous dé- fions d'autant moins, que son premier artifice consiste à nous persuader qu'il n'existe pas. D'où vient cet implacable ennemi de Dieu et du genre humain, à qui Saint-Martin adresse par moments de si foudroyantes apostrophes (1)? Pourquoi, ayant été supérieur à l'homme avant sa révolte, n'a-t-il pas été compris comme lui dans le plan général de la génération des êtres? Son crime, comme Saint-Martin nous l'assure (2), est d'avoir voulu se substituer à Dieu et s emparer de sa pemée, comme il cherche constamment a s'emparer

(1) Voy. particulièrement, Ministère de r/iomme-esprt<, p. 184.

DOCTRINE DE LA CHUTE. 459

de la nôtre. « L'ange rebelle, dît-il (1), s'est égaré en » montant, l'homme en descendant. Le premier a voulu » usurper un bien qu'on ne lui donnait pas ; le second » s'est laissé aller à un attrait qui n'était pas le bien. » Mais comment, puisque la révélation n'est qu'une lettre morte sans la lumière de l'esprit, comment comprendre qu'une aussi folle tentative ait pu séduire Tintelligence la plus accomplie après l'intelligence divine et sa plus fidèle image ?

Saint-Martin,comme il est facile de le concevoir, est moins soucieux de se rendre compte de la nature et de l'origine du démon, que de se servir de lui pour expliquer la chute de l'homme. C'est donc lui qui a achevé par l'orgueil la ruine de notre premier père commencée par sa propre faiblesse. Voici quelles en furent les conséquences.

L'homme, dans son état d'innocence, se suffisait à lui-même comme son Créateur ; toutes les facultés qui appartiennent à sa nature étaient renfermées en lui d'une manière indivisible ; il pouvait se reproduire ou s'engendrer lui-même par la seule contemplation de son divin modèle. Il était, pour me servir d'une expression de Saint-Martin, un hermaphrodite spirituel (2). Sa faute lui valut d'être divisé en deux moitiés qui se distinguent, non-seulement par leur enveloppe extérieure, mais par

(1) De V esprit des choses^ t. II, p. AS.

(2) De Vesprit tles choses, p. 65. Il est curieux de voir Saint-Martin chercher les preuves de cet hermaphrodisme primitif dans la conformation physique des deux sexes.

160 DOCTRINE DE LA GdDTE.

les dispositions de leur âme, par les dons de leur esprit, et dont la faiblesse ne peut trouver de remède que dans le mariage, parce que le mariage, ramené à sa véritable destination, a pour but de rediviniser la nature humaiue en réunissant les facultés réparties entre les deux sexes, Tintelligence et l'admiration étant surtout le partage de l'homme, l'adoration et Tamour celui de la femme (1),

L'homme dans son état d'innocence ne trouvait autour de lui et à la place du corps dans lequel il gémit actuellement, que des formes harmonieuses en rapport avec sa propre pensée et des forces vives toujours prêtes à lui obéir. La force et la résistance, ces deux principes actifs, dont la réunion a donné naissance à tous les êtres finis tant matériels que spirituels, et dont le type accompli repose dans la nature divine; la force. ou la puissance d'expansion, d'où émanent les formes et les propriétés des choses, la résistance ou la puissance de concentration, qui constitue leur substance, se trouvaient toujours en équilibre parfait, aussi bien dans le monde extérieur que dans la conscience humaine. Après la première faute, cet équilibre a été brusquement rompu. La force ayant diminué, parce que l'homme, depuis qu'il s'était séparé de Dieu, cessait de la puiser à sa source, la résistance a eu partout l'avantage, et sa supériorité a eu pour effet l'altération, on pourrait dire l'épaississement, la concrétion simultanée de notre âme,

fi) Ministère de Ihomme-êspriU P* 25.

DOCTRINE DE LA CHUTE. 161

de notre corps et de la substance du monde physique en général (1). Notre âme, cessant de rayonner vers le ciel et d'y renouveler à chaque instant tout son être, s'est affaissée en quelque sorte sur elle-même, en proie à toutes les contradictions, it tous les désordres inté- rieurs que nous avons déjà signalés. Sa maladie peut se comparer à une transpiration arrêtée (2), Notre corps ayant perdu son élasticité, sa souplesse, sa vitalité originelle, et échappant pour ainsi dire, par son poids à la puissance de notre volonté, est devenu pour nous une chaîne, une prison, quelquefois ini maître, après avoir été notre docile esclave. Il en a été de même des éléments dont il est formé et de la matière qui entre dans la composition des autres corps. Voyez, par exemple, ce globe qui sert de prison à notre corps, comme notre corps à notre âme ; ce globe qui nous a été assigné comme lieu d'exil et de pénitence, comment ne pas reconnaître, dans les masses rocheuses dont il est hé- rissé et dans les substances cristallisées qu'il nous offre de toute part, la preuve irrécusable d'un cataclysme éloigné, d'une soudaine et universelle désorganisation?

L'homme, dans son innocence ou plutôt dans sa gloire, était le véritable centre du monde après Dieu. La source de toutes les vertus et de toutes les puissances dont le monde est animé se trouvait en lui. Cette merveilleuse

(1) De VesprU des choses^ t. I, p. 140-145; Ministère de l'hommeesprit, ch. I.

(2) Ministère de V homme-esprit ^ p. 299.

162 DOCniME DE U CHUTE.

horloge qu'on appelle la Création, il en tenait la clef •! pouvait à son gré en régler les mouvements. En eom« mençant par la terre l'œuvre modératrice dont il était chargé, il devait l'étendre successivement à tous les astres et la faire rayonner dans l'immensité du ciel (1). Après sa faute, cette puissance s'est arrêtée. La terre qui devait être comme le premier degré de son trône, la première étape de sa marche triomphale à travers l'immensité, est devenue pour lui un lieu d'expiation. Alors où est l'orgueil de dire que la terre seule est habitée malgré sa petitesse et l'humilité de son rang parmi les corps célestes ? A-t-on jamais vu des condamnés tirer gloire de ce que leur cachot est la seule demeure occupée par eux ? Peuton supposer que la terre elle-même soit bien fière de posséder de tels hôtes 7 « Ce serait, » dit Saint-Martin (2), comme si les cachots de Bicétre » se glorifiaient d'être le repaire de tous les bandits de )) la société. » Puis, comme il en fait la remarque ailleurs (8) , une prison n*est pas ordinairement le centre ou le chef-lieu d'un pays. Notre chute a encore produit un autre effet hors de nous ; elle a dérangé le système du monde. L'axe de l'écliptique s'est incliné et la terre est descendue.

Ce n'est donc pas seulement l'homme, cW l'univers, c'est la nature qui souffre de la faute originelle ; et puisque l'univers est animé, puisque la nature est vi-

(3) Ministère de Vhomme'99friff p. 128,

DOCTRINE DE LÀ CHUTE. 163

vante et sensible, cette souffrance n'est pas nne métaphore, mais une réalité. La nature étant privée de la parole, Saint-Martin la prend en son nom pour exprimer ses plaintes et pour conjurer l'homme d'y mettre un terme. Il nous représente le soleil se couchant tous les soirs dans les larmes et soupirant en vain après la véritable lumière (1). Il nous montre l'univers sur son lit de mort et la nature en deuil (2). « Toute la nature, dit-il, n'est j> qu'une douleur concentrée (8). » Tombée avec nous et par nous, elle ne se relèvera que par les mêmes moyens auxquels nous devrons notre propre salut. Son mal, tout à fait pareil au nôtre, c'est la compression de la matière et l'engourdissement qui la suit. Ses proprié- tés, ses forces, ou comme on les appelle plus généralement dans la langue du mysticisme, ses vertus ont été mises sous le séquestre comme le sont ordinairement les biens d'un condamné (A). Semblable à un homme qui agit et marche sous le poids d'un cauchemar, elle est véritablement plongée dans un sommeil soranambulique, et cet état se communique à notre âme quand nous ne prenons pas soin de la tenir éveillée par la pensée et l'efTort de sa régénération. De là le somnambulisme magnétique dont Saint-Martin se garde bien de contester l'existence, mais qu'il considère comme un état dangereux où l'âme, renonçant à se gouverner elle-

(1) Ministère de V homme-esprit y p. 56.

(4) De Vesprit des choses^ t. I, p. 138,

l6é bOCTRINË t>S U CUUTfi.

)> vue da modèle ? C'est ainsi que la vérité s'était con- » duite par rapport à nous. Après nous être séparés » d'ellei elle avait chargé les puissances physiques de » travailler à sa représentation et de nous la mettre » sous les yeux pour que notre privation eût moins d'a-

Longtemps avant Saint-Martin, Platon avait dit que les choses visibles ne sont qu'une copie et une ombre effacée des idées éternelles ; mais ce n'était pas av^c cet accent passionné et ces élans de tendresse; il n'en avait pas tiré les mêmes conséquences par rapport à l'origine du mal et & l'action de la nature sur l'homme. C'est qu'entre Platon et Saint^Martin il y a toute la distance de ridéalisroe au mysticisme. La même différence éclate entre les deux philosophes dans Tapplication qu'ils font de leur principe. Tandis que Platon ne sort pas des limites de la rsdson et de l'observation, Saint- Martin se laisse bientôt entraîner à un symbolisme ar« bitraire. U cherche à découvrir un sens mystérieux, une intention providentielle, un enseignement divin dans chacune des productions de la nature^ dans cba* cune des œuvres de l'art et dans les usages de la société» Nous ne le suivrons pas dans cette Voie. Nous aimons mieux feutrer dans le Courant général de ses idées, et, après avoir exposé ses opinions sur la chute, faire connaître sa théorie de la réhabilitation. Ce sera l'objet du chapitre suivant.

(i) Vhomme de désir, p. 306 ; Œuvres posikumn, i. I, p. 225.

CHAPITRE VU

Doctrine de la réhabilitation. — Action réparatrice du temps. — Raiiôti de notre exil sur lia terre. — But de rin«titutfmi des steriflees. •>— Vertu purificatrice du sang, — Sacrifice du Réparateur. — Incarnation spirituelle et incarnation matérielle. — Marche ascendante de rame vers sa régénération spirituelle. — La mort. — L'enfer. — La métempsycose. — Expiation finale. — Réconciliation de Satan vrtt Dieu. — Destruction de la nature et béatitude suprême. — Conclusion.

L'homme^ après sa faute, serait resté dans Tablaie et soQS le joug de celui qui l'avait perdu^ si la puis-^ sance qui l'avait créé n'était intervenue pour le sauver; car sa chute consistait précisément dans une telle alté- ration de sa nature et de celle de l'univers, qu'elle devait à jamais le séparer de son principe. Mais la grâce divine, en lui offrant les moyens de se relever devait nécessairement les accommoder à sa nouvelle condition et les choisir parmi les résultats mêmes de sa dé- faillance, parmi les objets dégradés comme lui et par lui dont il était entouré dans sa prison, a C'est ainsi qu'un coupable dans son bannissement essaye, soit par des emblèmes naturels, soit par d'autres fruits de son industrie, de faire parvenir jusqu'auprès de ceux dont il dépend des indices de son amendement et du désir

168 . ACTION RÉPARATRICE DU TEMPS.

ardent qu'il éprouve de rentrer en grâce et de revenir dans sa patrie (1) n

Le premier de ces instruments de salut qui se pré- sentent dans notre détresse, c'est le temps. Le temps, qui n'existait pas avant que l'homme se fût éloigoé de son Créateur ; le temps, condition suprême de cette nature corrompue où nous sommes plongés ; le temps, accompagnement nécessaire de la génératiou et de la mort, est aussi la source de notre réhabilitation, puisque, si nous n'avions pas le temps pour nous relever, notre déchéance serait éternelle. Il peut être considéré comme l'acte par lequel la puissance divine s'incline vers nous» semblable à une mère de famille qui se baisse vers son enfant, pour le relever quand il est tombé (2). Saint- Martin est inépuisable dans les comparaisons dont il se sert pour définir le temps : tantôt il l'appelle « une larme de l'éternité » , parce que c'est par lui que l'Éternité exhale on laisse transpirer son amour peur le pauvre exilé ; tantôt son imagination le lui représente comme « l'hiver de l'éternité » , c'est-à-dire comme une éternité desséchée, refroidie, à laquelle il ne reste plus qu'un faible rayon de chaleur et de lumière; tantôt il y voit un supplément ajouté à la création pour faire une place à la restauration de l'homme, après que XEiimmi eût pris' possession de l'univers ; et ce supplément lui fait à son tour l'eiTet d'une allonge ajoutée à une table

(i) D0 Vetprii des choses, t. II, p. 185.

ACTION RÉPARATRIGK DU TEMPS. 169

déjà envahie pour recevoir un hôte bien-aimé (1). Enfin, on nous permettra de citer une dernière image, qui ne le cède point en hardiesse aux précédentes. (( Une des plus majestueuses et des plus consolantes idées que l'homme puisse concevoir, c'est que le temps ne peut être que la monnaie de réteriiité. Oui, le temps n'est que l'éternité subdivisée, et c'est là ce qui doit donner à l'homme tant de joie, tant de courage et d'espérance. En effet, coniment nous plaindrions-nous de ne plus posséder Téternité, si, en nous en donnant la monnaie, on nous a donné de quoi l'acheter (2). »

Dans ces métaphores ingénieuses, où se révèle autant de tendresse que de subtilité, on a cru reconnaître une idée panthéiste. Elles renferment, au contraire, la glorification de la liberté humaine et de la Providence divine. Elles signifient, comme Saint-Martin lui-même a soin de nous l'apprendre, que le temps offre à l'homme le moyen de se racheter par la lutte et par la souffrance, car la souffrance est la loi du temps. C'est toujours au prix d'un combat intérieur et de la douleur qui l'accompagne que les affections misérables de ce monde sont remplacées dans notre âme les unes par les autres, jusqu'à ce qu'on arrive à l'affection vive et unique dont Dieu est à la fois l'auteur et l'objet. Or, le temps n'est pas autre chose que cet ordre même, que cette suite de nos affections changeantes qui a pour terme et pour but

(1) De Vesprit des chosesy t. H, p. 6-lâ.

AD. rjUHCK. 10

i)0 ÀCtlOM KÉPARATKIGB DU TBMMé

l'amour difin. Dès que rame est arriTée là, elle échappe même pendant cette vie à Tenipire du temps et entre dans rétemité» ou pour parler plus exactement, c'est l'éternité qui entre en elle, qui s'infitre eu sa substance (1).

On le voit, c'est presque la dialectique de Platon transportée des idées au sentiment. C'est que dans la pensée de Saint-Martin, «l'idée, comme nous l'avons déjà observé (2), n'est que le signe intérieur ou l'expression du sentiment. Le sentiment seul, ou comme on vient de l'appeler tout à l'heure, l'affection, voilà ce qui constitue le fond de notre existence, k Tout est affection, dit Saint4iartin (3)^ et ce qui n'est pas affection est nul... Les hommes ne se tourmentent^ ne se poursuivent, ne se battent que pour des affections, tandis qu'ils croient se battre pour des opinions. »

Mais les choses ne se passent pas toujours comme nous venons de le dire. Au lieu de se dégager succès^ sivement des liens de la corruption par la puissance de l'amour^ il arrive souvent à Thomme de s^obstiner dans sa misère et de se complaire dans sa honte» Alors il est ramené malgré lui par la force de la justice» et c'est encore le temps qui devient IHnstrument de son salut. Le mal, en se développant et en portant peu à peu tous ses fruits^ arrive nécessairement à un degré où il ne peut plus subsister, oti il s'anéantit lui-même pour faire

(1) De Vesprit des choses, t. il, p. 10-12.

(2) Voyez le chapitre précédent, p, 151.

(3) De l'esprit des choses^ t. il.

BAI80N DE NOTRE EXIL SUR U TERRE. 171

place au retour du bien. C'est en cela précisément que Saint-Martin fait consister la justice divine, c C'est, dit-il (1), par cette même loi du temps que toutes les justices divines s'accomplissent, car Dieu laisse porter à l'extrême l'action perverse, parce que par là elle ne peut manquer de se briser et de se détruire. »

Le temps n'a pas seulement pour effet de régénérer l'homme, il contribue également à la régénération de l'univers, car il ne peut passer sur cette matière débile sans l'user et la limer en quelque sorte. Or, en l'usant, il livre passage à la splendeur éternelle qui ne demande qu'à se substituer à nos ténèbres (2).

Pour remonter vers le séjour de Téternité, ce n'était pas assez pour l'homme d'être aidé par le temps; il lui fallait aussi un point d'appui dans l'espace : car, supposez-le sans habitation fixe dans l'immennté de la création, comment trouverait*il un instant de repos? comment pourraitil se soustraire aux poursuites de son ennemi à qui, par sa faute, il a livré l'empire de toute la nature ? Telle était précisément la situation de notre premier père immédiatement après sa chute. Semblable à un enfant tombé dans un abîme, non-seulement il manquait de secours, mais n'avait pas même l'usage de ses propres facultés (S). Dieu lui accorda donc une marque insigne de sa grâce en le recueillant au moment où il venait de se soustraire à son amonr pour se lancer

(i) De Vesprit des choses^ t. II, p. 24.

(3) lUinistère de Vhomme-esprU, p. 218.

172 RAISON DE NOTRE EKIL SUR LA TERRE.

dans un précipice sans fond, et en lui donnant la terre pour abri. C'est ainsi que la terre, en même temps qu'elle est notre prison, est devenue, comme le temps, rinstrument de notre délivrance.

Au reste, quand Thomme fut pour la première fois mis en possession de notre globe, son sort, quoique incomparablement inférieur à celui qu'il avait perdu, restait encore bien digne d'envie. Saint-Martin, qui avait probablement sur ce sujet des lumières particulières, nous assure que par le fait seul que Dieu était intervenu pour sa délivrance, il était lavé de la souillure du péché. En outre, «l'enveloppe corporelle donton l'avait revêtu était l'extrait pur de toutes les substances les plus vives de la nature, laquelle n'avait point encore subi les catastrophes secondaires qui lui sont arrivées depuis (1) . » Évidemment, c'est à l'état d'innocence du Paradis terrestre que l'écrivain mystique veut faire allusion ici, mais il change tout à fait le caractère que lui donne l'Écriture, puisqu'il représente pour lui, non la première, mais la troisième période de l'existence de l'homme et ce qu'on peut appeler l'innocence après la faute.

Une loi fut donnée à Adam, aussi parfaite que sa condition, aussi étendue que son pouvoir ; car elle lui enseignait les moyens de recouvrer sûrement la félicité perdue, et elle embrassait toute la terre, c'est-à-dire l'universalité de ses descendants. Au contraire, la loi

(1) Ministère de Vhomme-esprit, p. 257.

BUT DE L'INSTITUTION DES SACRIFICES. 173

qui Ta remplacée dans la suite des temps, la loi du Sinaï D^était faite que pour un seul peuple, un peuple choisi, il est vrai, et destiné à servir de modèle au reste du genre humain.

Cette loi supérieure, universelle, pure émanation de la grâce divine,' par un aveuglement absolument inexplicable, surtout après une première expiation, Adam ne l'observa pas, ni lui, ni sa postérité. « C'est la terre entière qui leur est donnée pour la cultiver et pour en déraciner les ronces et les épines ; et c'est, au contraire, pour l'avoir remplie d'iniquités, que le Seigneur retire son esprit de dessus les hommes et qu'il verse le terrible fléau du déluge (1). » La sévérité ne réussit pas mieux que la douceur, car la terre est à peine repeuplée que de nouveau elle devient le théâtre de tons les vices et de tous les crimes. C'est alors que Dieu, pour sauver l'humanité ou du moins pour lui ouvrir la voie du salut, fait promulguer par ses serviteurs, les Elohira, dans un coin du globe, une nouvelle loi jugée indigne d'émaner directement de lui : c'est la loi de Moïse, la loi lévitique, dont la base est l'institution des sacrifices (2).

Comment les sacrifices sanglants peuvent-ils servir à la régénération de l'âme humaine ? Voilà ce que Saint- Martin va essayer de nous faire comprendre par une théorie qui lui appartient tout entière, qui est peut-

(1) Ministère de Vhomme^esprit, p. 257.

(2) Saint-Martin reconnaît que les sacrifices avaient été en usage sur la terre depuis Adam; mais la loi de Moïse en a fait une obligation, une institution publique.

474 BUT DE L'I>'STITl'TION DES SACRIHCES.

être la partie la plus curieuse de son système et qui commande d'autant plus l'attention, qu'elle n'a pas été perdue pour l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg.

Le sang, dans l'opinion de Saint-Martin, est le principe et le siège de toute impureté, sans doute parce que, selon la définition de la Genèse, il est le principe et le siège de la vie matérielle, par laquelle, depuis la premièi'e faute, notre âme est enchaînée à la matière. Le sang lui paraît être le tombeau de toutes les propriétés de l'esprit de l'homme et des facultés les plus actives des autres êtres. C'est lui qui les empêche de correspondre avec nous, de nous offrir comme autant de symboles actifs de l'amour et de la pensée de Dieu, de réfléchir dans notre intelligence l'harmonie et la beauté de l'univers, tel qu'il existe dans l'intelligence divine (1). D'un autre côté, le sang, en même temps qu'il est un obstacle au développement de notre puis - sance, est l'organe de la puissance de notre ennemi. C'est là qu'il concentre tous ses efforts, parce que c'est là, dans le sépulcre de servitudes qui a été construit pour notre châtiment, qu'il a trouvé un repaire digne

La conséquence de cette proposition étrange, c'est que l'effusion du sang est salutaire, ou pour nous servir des expressions de Joseph de Maistre, que le sang

(2) Minittèrede Vhomme^sprit, p. 207.

VERTU PURIFICATRICE DU SANG. 175

répandu a une vertu purificatrice. Bien des années avant la publication du Traité des Sacrifices et des Soirées de Saint-Pétersbourg y Saint- Martin écrivait (1) : « On a souvent reconnu l'utilité du sang appliqué à l'extérieur, comme tirant au dehors toute la corruption. Au contraire, pris à l'intérieur, il augmente encore cette corruption. Ceci nous explique combien, depuis la grande maladie du genre humain, l'effusion du sang était né- cessaire. » — « Le sang, depuis le crime, était la barrière et la prison de l'homme, et l'effusion du sang était nécessaire pourlui rendreprogressivementla liberté» (2) . Voilà comment les sacrifices remontent à l'origine du genre humain, comment ils sont entrés dans les pratiques religieuses de tous les peuples, comment ils ont été prescrits avec tant de soin et en si grand nombre au peuple de Dieu.

Le sang répandu dans les sacrifices produisait un double effet : en attirant au dehors, sans doute par la puissance des affinités électives, l'action malfaisante qui est attachée à notre propre sang, il nous rendait une partie de notre liberté perdue, et il servait à la confusion de notre ennemi en lui renvoyant, avec la matière qui en est le véhicule, les souillures qu'il avait pris plaisir à provoquer en nous (3) . Nous voyons par cet exemple que le rêve a sa logique comme la pensée, et que l'esprit de l'homme peut mettre la même suite

(1) Œuvres posthwms, t. I, p. 316.

(2) Ministère de VhommO'ôtprit^ p. 269.

176 VERTU PURIFICATRICE DU SANG.

et la même persévérance à la poursuite d'une chinaëre qu'à la recherche d'une vérité.

Au moins Saint-Martin se contentera4-il du sang des animaux ? Comment le pourrions-nous espérer, puisqu'il place, avant tout, le principe de la corruption dans le sang de la race humaine ? Il justifie donc toutes les exécutions dont la Bible nous offre à chaque page le récit monotone : le supplice d'Achan, le meurtre d'Achab par Samuel, la proscription de Saûl et de ses fils, l'extermination en masse des anciens habitants de la Palestine, sans exception des vieillards, des femmes et des enfants à la mamelle. A ceux qui s'indignent de ces cruautés accomplies au nom du ciel, il répond que leur esprit est fermé aux vérités profondes, et qu'ils sont du nombre de ceux a pour qui le matériel est tout, tandis que Dieu ne compte que les âmes (1), »

Ce n'est pas seulement au peuple juif, c'est à l'humanité entière que Saint-xMartin applique cette loi de la dé- livrance des âmes par le sang répandu. Nous n'avons, selon lui, qu'à ouvrir les yeux pour en voir à chaque instant les effets terribles : ce sont les guerres, les ré- volutions, les fléaux de toute espèce, les catastrophes de la société et de la nature. Mais quoi ! le juste et l'impie, l'innocent et le coupable sont-ils donc enveloppés dans un seul anathème ? Dieu a-t-il cessé de distinguer comme autrefois les enfants de son peuple et les enfants del'Amaléciteou de l'Égyptien ? Oui, répond

(1) Ministère de V homme-esprit y p. 214.

VERTU PURIFICATRICE DU SANG, 177

Saint-Martin. uLes victimes innocentes entrent dans le plan de Téconomie divine qui les emploie, comme un sel pur et conservateur, afin de préserver par là de l'entière corruption et de la dissolution totale les victimes coupables avec lesquelles elles descendent dans le tombeau (1). )v On reconnaîtra facilement dans ces mots le principe de la réversibilité, qui joue un si grand rôle dans le système de Joseph de Maistre. Mais là il est à sa place, tandis qu'il ne peut être qu'un objet de surprise dans les pages attendries où l'on appelle le temps une larme de l'Éternité, l'homme, la prière de la terre (2), et qui nous montre Dieu lui-même pleurant en nous, afin de nous relever par sa propre douleur (3).

Le principe de la réversibilité n'en est pas moins une conséquence nécessaire de celui qui reconnaît dans le sang, quel qu'il soit, une puissance de rédemption. Cependant Saint-Martin les sépare, laissant subsister le premier aussi longtemps que le genre humain et regardant le dernier comme purement temporaire. A mesure que l'homme se rapproche de Dieu, à mesure qu'il avance vers l'époque prédestinée pour la réconciliation de la terre et du ciel, il nous montre les sacrifices sanglants abaissés par les prophètes, devant les sacrifices spirituels, devant la charité, la justice, la contrition,

(1) De Vesprit des choses, t. II, p. 180 ; Ministère de Vhomrne-esprit^

(2) c Tâchons de ne jamais oublier que l'homme a été fait pour être la fierté de la terre. » (Ministère de Vhomme-esprit, p. 80.)

(3) Le nouvel homme, p. 70.

478 SACRIFICE I>T3 BÉPARATEUR.

la prière, jusqu'à ce qu'ils soient complètement aboltd par un sacrifice suprême, celui qui aètè consommé sur le Golgotha. Pourquoi celui-ci a-t-il été le dernier? parce qu'il rendait inutiles tous les autres, qui n'ont eu pour but que de l'annoncer et de le préparer, parce qu'il n'y a que l'effusion de son propre sang qui puisse délivrer l'homme de la prison que le sang forme autour de lui ; parce que, libre et volontaire, le sacrifice de la croix n'a pas seulement affranchi l'homme de ses chaî- nes matérielles, comme le sang des animaux, il a affranchi son âme, ou plutôt, il lui a enseigné à l'affranchir par l'immolation de son être physique et animal ; il lui a appris « qu'il lui fallait voler à la mort comme à une conquête qui lui assurait la possession de ses propres domaines et le faisait sortir du rang des criminels et de? esclaves (1) . »

On voit que les idées de Saint-Martin sur l'œuvre de la rédemption ne sont pas tout à fait celles de l'Église. Il ne dit pas que, par la mort de Jésus-Christ, les hommes aient cessé d'être coupables du péché originel ; il dit que Jésus-Christ leur a donné l'exemple de Taffraochtssement spirituel par l'immolation volontaire, et que, par la vertu de son sang répandu sur la croix, il a diminué la résistance de celui qui coule dans leurs veines (2), En un mot, il ne s'agit point pour lui de pardon, mais de délivrance, de péché effacé, maisd'ob-

(i) Ministère de rhomme-esprit^ p. 270-271. (2) « L*effu8ion volontaire de soa sang^ auquel nul sang sur la terre ne saunit se comparer, pouvait seule opérer l'entière iranspositton des

SÀGRiFIGS DU RÉPÀRàTfiUR. 1^9

stacle vaincu. Il ne s'écarte pas moins de ia tradition générale dans la doctrine qu'il expose sur rincamation.

Le Verbe, le Réparateur^ comme il se platt à l'appeler habituellement, a revêtu les attributs de la nature humaine sous deux formes différentes^ l'une invisible et l'autre visible, ou, pour me servir des expressions de Saint-Martin, il a eu deux homifications séparées l'une de l'autre par un immense intervalle: l'homification spirituelle et l'homification corporelle^ vulgairement appelée Yincamatimt* Aussitôt que son fils est blessé^ la mère de famille ne connaît plus de repos et elle ras-< semble toutes ses forces pour voler à son secours. C'est ainsi que l'amour divin s'est conduit envers nous. A peine l'homme était-il tombé, que l'amour de Dieu, voulant s'unir à lui pour le redresser et le guérir, s'est revêtu de la forme invisible, celle qui représente son âme dans sa primitive perfection, et est devenu homme dans le sens spirituel (1). Pour accomplir ce premier acte de notre salut, consistant dans l'union de l*amour divin avec l'ancienne, la première, la véritable image de l'homme^ il a suffi que le Verbe, qui, dans les idées do Saint -Martin et de Bmhm, n'est pas l'intelligence, mais l'amour, se contemplât dans la Sophie céleste^ la Vierge éternelle ^ étemelle conservatrice du mo

substances étrangères qui nageaient dans le sang de l'homme. » (Minis-' 1ère de Vhomme-esprUj p. 275.)

(1) De Vesprit des choses, l. iî, p. 48B \ Ministère tteVkmffte-^ispr il ^

18i DOUBLE INCARNATION.

il nous a seulement ouvert le chemin du salut en supprimant les obstacles qui l'encombraient et en purifiant en quelque sorte, par la vertu de son sang^ Fatmosphëre corrompue qui s'était formée autour de nous à la suite de notre dégradation. On dirait une transmutation de la nature» comme celle que les alchimistes cherchaient à opérer dans les métaux.

Le résultat de cette œuvre, c'est d'avoir placé l'homme tellement près de la félicité étemelle» qu'il n'a en quelque façon qu'à lui ouvrir la porte pour la posséder^ « La vie divine, dit Saint-Martin (1), cherche continuel* » lement à briser les portes de nos ténèbres et à entrer * en nous pour apporter des plans de restauration. Elle )) y vient en frémissant, en pleurant, en noussuppliant, » pour ainsi dire, de vouloir bien concourir avec elle » dans cette grande œuvre. » Non-seulement la mUaion et la vie de Jésus-Christ peuvent se renouveler en nous, mais chacun de nous, pourvu que sa régénération soit complète et qu'elle embrasse tous les éléments de son être, peut faire de plus grandes choses que le Réparateur lui-même, c parce que le Réparateur n'a fait que » semer les germes de l'œuvre et que le nouvel homme 9 peut entrer en moisson (2). ]» On retrouve la même pensée, avec une notable restriction, dans le Portrait historique (3) : c Jésus-Christ disût à ses apdtres qu'ils » pouvaient faire les mêmes œuvres que lui et même

(1) De Vesprit des choses, t. H, p. 468.

(2) Le nouvel hommCi P- i97.

MARCHE ASCENDANTE DE L'AME VERS 8A RÉGÉNÉRATION. 183

> de plus grandes. Ce n'était pas leur dire que tous les » dons [pouvaient appartenir à chacun d'eux, puisque » nous voyonsi selon saint Paul, que le môme esprit » partage ses dons entre les différents hommes. Mais » chaque homme, depuis la venue de Jésus- Christ, » peut, dans le don qui lui est propre, aller plus loin » que le Christ. »

Cependant, aussi longtemps que nous vivrons sur la terre, nous serons soumis à la loi du temps, c'est^- dire à la souffrance, et notre réintégration^ quoique mise à la portée de nos forces, depuis que Dieu fait homme est venu nous en tracer le vivant modèle, ne peut être accomplie que par une série de combats et de sacrifices. Ces sacrifices, les seuls qui puissent subsister encore, se ramènent tous à un acte d'immolation inté* rieure par lequel on s'élève de l'ordre naturel à l'ordre spirituel, de Tordre spirituel à l'ordre divin.

Il faut que' nous commencions par dégager notre esprit du joug de la matière ou nos facultés spirituelles de nos sens extérieure! en reconnaissant le Seigneur et en nous soumettant à ses commandements, c'est-à-dire en donnant pour règle à notre vte les saintes notions de Dieu et du devoir. Tel est le premier degré de l'esprit, auquel répond, dans l'histoire, l'âge de la loi.

II faut ensuito que, non contents de connaître Dieu et de l'adorer, nous nous sentions comme soulevés audessus de nous par son souffle vivifiant et entraînés par son amour à publier partout son nom et sa gloire, aussi impatients des ténèbres qui enveloppent une partie de

184 MARCHE ASCKNDANTE D£ L'AME VERS SA RÉGÉNÉRATION.

nos semblables que nous le serions de celles qiii nous envelopperaient nous-mêmes. Cet état, formé par la réunion de la cbarité et de l'inspiration, de l'action divine et de la liberté humaine, est le second degré ou le second âge de l'esprit, auquel répond, dans l'histoire, répoque de la prophétie.

A ce second âge en succédera un troisième , où, nous proposant de suivre, non-seulement la loi de l'esprit, mais la loi du Réparateur, où prenant pour modèle Jésus-Christ mort sur la croix, nous ferons le sacrifice volontaire de tout notre être terrestre et mortel, et voudrons servir de victime expiatoire aux autres hommes (1).

C'est à ces trois états successifs de l'âme régénérée que Saint-Martin fait allusion dans ses Œuvres pos-- thumes (2), lorsqu'il parle des don9 de l'esprit pur, des dons de l'esprit saint et de ceux du Verbe. Mais il y en a un quatrième encore plus élevé, qu'il appelle la sainteté suprême (3), et qui consiste, après avoir sacrifié intérieurement notre être terrestre et mortel, à immoler aussi notre être spirituel , c'est-à-dire le sentiment de notre personnalité, notre ichheitj notre sebstheit^ comme il écrit au baron de Liebisdorf (A), afin de mettre toutes nos facultés dans la main de Dieu, ou, pour me servir encore d'une de ses expressions, afin que

(1) Ministère de Vhomme'9iprU, p. 289-296.

{à) CorrùjHmdanee inédUe, édition Sehauer^ p. 97.

MARCHE ASCENDANTE DE L*AME VERS SA RÉGÉNÉRATION. 185

notre volonté soit tout injectée, toute saturée de la teinture divine (1). L'immolation de notre moi avec l'espérance de le retrouver au sein de Dieu, quand même elle ne serait pas dans l'essence du mysticisme, devait être enseignée par Saint-Martin comme une conséquence nécessaire de sa doctrine de l'incarnation ; car» de même que le Christ, avant de descendre dans un corps pareil au nôtre, s'était revêtu de notre forme spirituelle, de même l'homme qui veut imiter son œuvre et remonter par le chemin qu'il a tracé dans la vie éternelle,* ne doit pas seulement faire Tabandon de sa personne physique, il faut qu'il s'efforce d'incorporer sa personne spirituelle et morale dans la personnalité divine. Tant que cette condition n'est pas remplie, la réintégration n'a pas eu lieu.

Saint-Martin insiste avec force sur la nécessité , il décrit avec complaisance la nature et les effets de cette dernière transformation de notre être. < Il faut, dit- » il (2), que la Divinité nous traverse tout entière » pour qu'intérieurement et extérieurement nous puis- » sions remplir les plans originels de notre principe. » — € Si tu voulais t'observer (c'est à l'homme de désir » que ces paroles s'adressent), si tu voulais t'observer » avec attention, tu sentirais tous les principes divins ) de l'éternelle essence délibérer et agir en toi^ chacun > selon leur vertu et leur caractère ; tu sentirais qu'il

(1) Ministère d$ Vhomme-esprit, p. 432.

(2) Le nowfel homme^ p. 29.

186 MARCHK àSGENDÀlITK DE L'AMS VERS 64 iMMtRATIOl.

» est possible de t'unir à ces suprêmes puissances, de » devenir un avec elles, d*ètre transformé dans la na-

> ture active de leur agent tu sentirais ces divines

) multiplications continuer et s'étendre journellement

> en toi» parce que l'impression que les principes de » vie auraient transmise sur ton être les attirerait de ) plus en plus, et qu'à la fin ils ne feraient plus véri-

> tablement que s'attirer eux-mêmes en toi, puisqu'ils » t'auraient assimilé à eux (1). »

Quand Dieu est ainsi descendu en nous et s'est assimilé une à une toutes nos facultés, nous en sommes avertis par un signe particulier; sa présence se manifeste par une sensibilisation spirituelle^ c'est-à-dire par un sentiment intérieur qui nous avertit que nous avons cessé de nous appartenir et de vouloir^ de penser, d'être par nous-mêmes. < Alors la langue se tait, » elle ne peut plus rien dire, et il n'est pas nécessaire » qu'elle parle, puisque l'être agit lui-même en nous, » pour nous, et qu'il le fait avec une mesure, une sa- » gesse et une force dont toutes les langues hummnes » ne seraient pas capables (2), » Mais tant qu'il y a sentiment, il y a conscience; la conscience n'est donc jamais sacrifiée par Saint-Martin, même quand il nous semble qu'il sacrifie la liberté. Au reste, la liberté ne nous est enlevée que par un acte d'abdication accompli par elle dans un transport d'amour,

(1) Le nouvel hommcy p. 45.

(2) Ministère de Vhomme'esprit, p. 427.

LA MORT. 187

ce qxn est encore une façon d'affirmer son existence. La personne humaine, selon les idées de Saint-Martin, non-seulement subsiste dans tout le cours de cette vie, quelque effort qu'elle puisse faire pour s'immoler, mais encore elle trouve sur son chemin des obstacles, des ennemis, qui la forcent à combattre sans relâche et qui rendent impossible pour elle le repos au sein de Dieu. Voilà pourquoi il pense que la victoire, la réinté- gration complète, l'union vainement poursuivie ici-bas, ne nous sera accordée que de l'autre côté du tombeau. a Non, dit-il (1), la mort n'est plus pour nous que Ten- ) trée dans le temple de la victoire. Le combat a com- » mencé dès le moment de la chute ; la victoire a été )> remportée ; nous n'avons plus à recevoir de la main » de la mort que la palme du triomphe La mort I

> c'est au vrai sage qu'il est seul permis de ne plus la

> compter pour quelque chose, attendu qu'il a eu le 9 bonheur de goûter la vie. » Voici un autre passage qui n'est pas moins digne d'être cité : t Le sage qui se

> sera convaincu que ce monde-ci n'est que comme une » traduction du monde invisible ne pourra que se ré- » jouir au lieu de s'affliger quand il verra venir le mo- ]» ment de s'approcher du texte, parce que c'est une » vérité générale que les textes sont préférables aux

> traductions (2). > La seule connaissance de la mort devrait être bénie comme une des marques de notre

(1) De Vesprit des choses, t. II, p. &8.

188 LA MORT.

flitpériorîté et comme un gage de la destinée qui nous attend, c Les animaax ne connaissent pcxnt la mort, > par la raison qu'ils ne connaissent point la vie (1) . > Enfin, voici en partie nn chapitre de F Homme de désir ^ où la soif de cette vie supérieure, qui doit sortir pour nous du sein de la mort, est peinte dans un langage de la plus pénétrante éloquence. J'éprouve d'autant moins de scrupule a le reproduire que, le sentiment et l'imagination ne tenant pas une moindre place que le raisonnement dans le système de Saint-Martin, on lui fait toujours tort quand on sépare sa pensée de l'expression particulière dont il l'a revêtue.

« Dieu suprême, pourquoi laisses-tu plus long-

» temps dans cette terre fangeuse celui qui t'aime, qui » te cherche, et dont Tâme a goûté ta vie ?

» Mes mains s'élèvent vers toi ; il me semble que tu }> me tends les tiennes; il semble que mon cœur se ) gonfle de ton feu ; il semble que tout ce qui est dans » mon être ne fait plus qu'un avec toi-même.

» Je parcours dans ton esprit toutes ces régions saintes » o(i les œuvres de ta sagesse et de ta puissance répan- 9 dent un éclat éblouissant, en même temps qu'elles » remplissent Tâme de félicités.

> Hélas I le soleil me surprend ; une vapeur de feu, > en enflammant Thorizon, annonce au monde ce taber- % nacle de la lumière. Il vient animer la nature engour- » die ; il vient éclairer les yeux de mon corps et m' offrir

(l) Oe Vespril des chosrs, t. lî, p. 50.

LA MORT. 189

> le spectacle de tous les objets qui m'environnent.

» Arrête, tu ne m'apportes pas un bien réel, si tu ne » viens pas ouvrir encore plus les yeux de mon esprit. » Arrête, puisqn'au contraire tu viens les fermer.

» Tu vas ne m'ofirir que des images mortelles de ces » beautés immortelles que ma pensée vient de contem- » pler. Tu vas me cacher le soleil éternel dont tu n'es » qu'un reflet pâle et presque éteint.

» Avec toi vont se lever les puissances du monde pour » courber les nations sous leur joug de fer, au lieu de » les rappeler à la loi douce de la vérité (1). »

Il n'y a que l'homme de désir ou le sage, selon la loi du Réparateur, à qui de telles pensées soient permises et qui puisse saluer son dernier jour comme Taurore de la lumière éternelle. Mais les âmes vulgaires pour qui le Christ est venu en vain, qui ont passé dans le vide et dans les ténèbres le séjour qu'ils ont fait ici*bas, ou, pour les appeler du nom que leur donne Saint-Martin, les nations et les hommes du torrent^ que deviendrontils ? Us seront abandonnés, par une conséquence nécessaire de leur aveuglement, à la puissance qui prend la place de Dieu, toutes les fois que nous nous séparons de lui ; car l'homme ne peut pas être sa propre fin, il est un fonctionnaire dans Tunivers. Lorsqu'il quitte le service de Dieu, il entre au service du démon (2).

Servir le démon, tomber au pouvoir de l'esprit du

Ci) L'homme de désir, p. 282 et 283. (2) Ministère de l'homme-e^iprit. p. 164.

1M L'ENFER.

mal, c'est tout à la foÎB le crime et le cbfttnnent de ceux qui se détourneut de la loi divine ; c*est, à proprement parler* leur enfer, le seul qui sent reconnu par Saint- Martin, et cet enfer, qui commence dès ce monde, se présente successivement sous trois formes diffé- rentes :

D'abord Time, partagée entre te bien et le mal, entre l'esprit d'en-haut et Tesprit des ténèbres, ressemble à un rivage battu par les flots. Toutes les angoisses viennent successivement Tassalllir et la traversent sans s'y arrêter. C'est l'enfer passif, auquel le sage lui-même n'échappe point toujours et qui devient souvent pour lui une épreuve salutaire,

A l'angoisse succède l'illusion, l'illusion sans remède et sans espérance, qui nous conduit jusqu'au tombeau, occupés de terrestres projets, oubliant que la vie matérielle a une fm et la mort un lendemain. C'est le premier degré de l'enfer actif.

A l'illusion succède l'iniquité , la pratique du mal avec l'amour, avec la volonté du mal, sans interruption, sans surprise, sans remords. C'est le deuxième degré de l'enfer actif et le dernier que puisse atteindre la perversité humaine (1) .

Pour ces pécheurs endurcis, comme pour les justes, la vie à venir ne sera que la continuation et le complé- ment de la vie présente. Les justes et ceux qui étaient près de le devenir approcheront de plus en plus du

(1) MitUsére de Vhomme-^sfrU. p. 17&.i78.

L'ENFER. 191

foyer de Tamour et de Tintelligence, jusqu'à ce qu'ils puissent s'unir à lui plus étroitement. Ils seront comme suspendus au triangle universel qui s'étend depuis le premier être jusqu'à la nature, et qui, par chacun de ces trois côtés, les attirera dans son sein. Les pécheurs, au contraire, retenus, malgré la dissolution de leurs corps, sous la domination qui les a perdus, enlevés à la terre, sans avoir la puissance ni même le désir de s'élever vers le ciel, auront à souffrir toutes les angoisses qu'engendre naturellement une telle situation (1). Les uns et les autres d'ailleurs, jusqu'au moment de la. crise suprême dont nous parlerons bientôt, garderont leurs traits distinctifs et, malgré l'absence de toute forme visible, se reconnaîtront entre eux, les premiers par leurs qualités et leurs vertus, les derniers par les marques de difformité que leur auront imprimées leurs iniquités et leurs vices. Là se trouve, pour les élus, une source de félicité qui nous est fermée ici-bas : (( Car, dit Saint-Martin, si les belles âmes pouvaient » s'apercevoir, elles fondraient de joie (2). » Qui oserait encore, après cela, lui reprocher d'avoir nié l'immortalité personnelle de l'âme humaine ?

Nous venons de parler des justes et des pervers, des fonctionnaires de Dieu et des fonctionnaires de Satan ; entre ces deux extrêmes n'y a-t-il donc point de milieu ? N'y a-t-il pas des hommes qui ne font, en quelque sorte,

{i) Ministère de V homme-esprit, p. 287-288, 296-297 ; Oll?iivres (2) De Vesprit des cfioses, t. II, p. 50-55.

qu'^dDauror la rie, ou qui ne vivent qu'à la

sao^ atlaclieiueDt pour le iùoD ni poor le mal, : de çraucb vice^ et de graoïdefi Tertu&, de , et cle çra&des peines? Qoel Bort est réservé k ioeiaHbà? Pour les làOtmioes âe cetlie catégorie, Samt-MMl» cniift à la jLkàces^té <le la xDéiempsjcose. lis mcsmcaÊ, saas «rcir T^iL Avajut jauèaae de desoeodre dans fat tooibe, U§ li'oot éié que des ombres. « Aussi CuKlnHl>41 que b » vie de ces boinuies^ recommence loisqa ils annmt » quitté cette région visible et apparente , potaqu'ils li n'auront pas vécu pendant le temps qullsraornot » travensée* et c'est ce prolongement de temps qui fera » leur supplice (ly. »

Ici il nous est facile de reconnaître une fois de pins l'influence de Martinez et de la kabbale, car la transmigration « dans les livres kabbali8tiques,{n*a pas d*antre but que de fournir aux âmes restées incomplètes les moyens d'acquérir les vertus qui leur manquent et de mûrir i)our le ciel y Mais nous voyons, dans sacorrespondauco inédite (2), que Saint-Martin n'accepte cette doctrine qu'avec répugnance, et même qu'il la répuiliornit complètement s'il n'imaginait d'en faire une nonvollo application. (4e no sont plus des âmes vulgaires qui, après avoir déjà vécu, reviennent dans ce monde pour suppU'^or à ce qui leur manque ; ce sont, au contraire, los âmes d*élite que Dieu a ciiargées autrefois

(!) Hrii^il hiilùfriqm, n» 40â.

()l) UUiH> XXXVni, p. 113, mu Sc^hauer,

EXPIATION FINALE. 193

d'une grande mission, celles d'Élie, d*Énoch, de Moïse, qui, à certaines éf.oques, apparaissent de nouveau parmi nous, « pour concourir sensiblement à Tavancement du » grand œuvre, parce que le bien coule toujours par les » canaux qu'il s'est choisis. » Toutefois, il n'insiste pas sur cette opinion et se contente d'affirmer que la mé- tempsycose, en général, ne peut se concilier avec aucun des principes de la théorie spirituelle divine, et doit être comptée parmi les opinions suspectes que nous devons à l'influence des puissances subalternes.

Au reste, pourquoi Saint-Martin aurait-il gardé la métempsycose, puisque la vie future elle-même, la vie séparée du corps telle qu'il la concevait après la vie présente, n'est, dans son système, qu'une épreuve transitoire, qu'une simple mitiation à un état supérieur, amené par une révolution suprême de l'univers ? Voici cette idée, exprimée d'une façon très-ingénieuse dans ses Œuvres posthumes (1) : € La mort ne doit se regarder que comme un relais dans notre voyage. Nous » arrivons à ce relais avec des chevaux fatigués et usés, )) et nous y venons pour en prendre qui soient frais et » en état de nous conduire plus loin. Mais aussi il faut » payer tout ce qu'on doit pour la course qui est faite, » et, jusqu'à ce que les comptes soient soldés, on ne )) vous met point en route pour la course suivante. »

Oui, tous les comptes seront soldés, et les voyageurs, se remettant en route, arriveront, quels qu'ils soient,

Hn terme iiiml , c'e^t^-^a-âire à !la OBBHKnituiBÛQis îAes flSbck«, il la iio du lïiODâe. à la âestnicâDii an aB&iLy 1 la muttïgra'ûofi de tcxas les litres m Beânde Mcro. Dlaterâ k xQsiièrç disparaîtra lïâœfisajreffîeDi^ tntncfijTttfée^ raréfiée* es tpetqoe sorte, par la ligtut - raljkm crw9saot« de la i»jtisre basBoaine, tpa&aie par sa propre fécoodité. En eSet ^ poisque la matière n^est qii'iin (ipmiàmemefai de la sobBfanoe première des cho- «ea« prodQit par la choie de Tboimiie, à mesure que c^Wkî, marchant sor les traces do E^»raleiir, remontera vers soo premier état, eUe perdra de son in* tenrité et la force se substitaera, dans son srin, ila ré»UtaDce. L'équilibre étant rompu entre les deox princi|)e9 dont elle est formée, l'univers s'écroulera, et ses débris mêmes disparaîtront, dévorés par le feu. Saint- Martin croit pouvoir démontrer physiquement cette future destruction de la matière par la confiscation géni^ralû du monde, a Si le simple feu élémentaire ré- • (luit un corps h une si petite portion de cendres, » fionnnent ne pas voir que le feu supérieur pourra ré- » dulro encoro davantage, puisqu'il est plus actif, le » corps gônôrnl de la nature ? (1) » Par un moyen ou » par un autre, il faut, si l'œuvre du Réparateur ne u doit pas rester une couvre inachevée, que l'univers u nuUôrtol soit anéanti. Aux images périssables et grossi sl^r^s dont 11 est Tassemblage devront être substituées

RÉCONCILIATION DE SATAN. 195

» les formes éternelles, les seules qui se puissent offrir » à la contemplation divine, parce qu'elles n'appartiens » nent ni à l'espace ni au temps (1). »

La matière une fois détruite» plus de démon ; car où demeurerait-il 7 L'enfer, c'est sa domination, c'est-à- dire lui-même, et s'il ne demeure plus nulle part, comment pourrait-il exercer son empire ? D'ailleurs, puisque le mal peut être réparé, il est évident que le principe d'où il émane, et dans lequel il réside, n'est pas un principe étemel, comme l'ont cru les Manichéens (2). (( 11 n'y a pas deux principes, dit expressément Saint- » Martin, car on ne peut presque pas dire qu'il y ait » deux pensées, puisque, en comparaison de la pensée » bonne, l'autre n'est qu'une sorte d'étranglement et » de raccourcissement opéré par la volonté sur la même » espèce de pensée (3).» Par conséquent, l'esprit rebelle doit, à la fin des temps, se dépouiller de son orgueil et entrer dans l'harmonie universelle. Dieu, c qui n'a pas ^ d'autre existence que de pardonner, » lui avait ouvert, dès le commencement, les trésors de sa grâce, et il ne tenait qtf à lui d'y puiser (4). Il est étrange que Saint- Martin, avec de telles croyances, ait été accusé de manichéisme. On se rappelle que le fond de ces croyances est dans le traité de Martinez Pasqualis, qui, lui-même, l'avait pris dans les traditions de sa race.

(2) Ministère de Vhomme-esprU, p. 278.

(3) De VesprU des choses, t. H, p. 13.

496 RÉCONCIIJATION DE SATAN.

La réintégration du démon emporte avec elle, de toute nécessité, celle des âmes humaines, qu'elle qu'ait pu être leur conduite sur la terre ; car l'intervalle qui séparait t homme de désir des hommes du torrent a été comblé par la félicité anticipée de l'un et les épreuves successives des autres. C'est ce résultat même qui justifie, aux yeux de Saint-Martin, les châtiments d'une autre vie. Une peine qui ne relève pas le coupable, qui ne donne pas un autre cours à ses sentiments, lui sem* ble dépourvue de raison , et par conséquent inique. C'est pour cela que nous l'avons vu répudier la peine de mort « Toutes les justices, dit-il (1), soit divines, D soit spirituelles, soit temporelles, soit humaines, ne » tendent qu'à réveiller en nous une affection. » Nous tous, tant que nous sommes et tant que nous serons au moment de la dissolution universelle^ nous nous retrouverons dans le sein de Dieu, unis avec lui et lés uns avec les autres, par le lien de l'amour. Cette réunion ne parait pas, dans la pensée de Saint-Martin, nous enlever la conscience ; car il fait la remarque que notre existence est toute dans l'affection, non dans le temps et dans le lieu où elle semble s'écouler. Pourquoi, dès lors, l'affection qui nous est réservée dans l'avenir, et qui, à mesure que «nous avançons, s'étend de plus en plus dans nos âmes, ne pourrait-elle pas être conçue sans temps et sans lieu, comme celle de Dieu et comme

(t) De Vesprit des choses^ p. 10.

FIN DU MONDE. 197

Dieu lui-même? » Nous serons, ajoute Saint-Martin, » toujours et partout comme lui (1) ; » il ne dit nulle part : a Nous serons lui. »

La fin du monde, telle qu'il l'entend, n'est donc point la séparation éternelle des justes et des réprouvés ; elle est, au contraire, réternelle et l'universelle réconciliation , l'éternelle et l'universelle rédemption, la fin de la justice et le règne de l'amour, nbn-seulement le triomphe du bien sur le mal, de l'intelligence sur la matière, mais la destruction de la matière et l'abolition du mal. Aussi avec quels accents d'allégresse, avec quels cris de jubilation elle est saluée d'avance !

« Réjouissez -vous, régions sacrées, voici les saints )) cantiques qui se préparent. Voici les harpes pures » qui s'avancent ; réjouissez-vous, les hymnes divins » vont commencer; réjouissez-vous, il y a si long- » temps que vous ne les avez entendus ! Le chantre )) choisi vous est enfin rendu, l'homme va entonner les )) chants de la jubilation ; il n'y a plus d'obstacles qui » puissent retenir sa voix ; il vient de dissoudre, de » démolir et d'embraser tout ce qui servait d'obstacle )) à sa prière. Dieu de paix , sois béni à jamais I » Amenii). >

Telles sont, dans leur ensemble et sous la forme dont lui-même les a revêtues, accompagnées des expressions qui lui sont les plus chères, les idées que Saint-Martin nous présente comme le degré le plus élevé de la révé-

(1) Ministère de V hommeesprit^ p. 363-364.

498 COHGLUSION.

lation et de la science. Elles forment moins un système qu'un poëme, une sorte d'épopée divine en trois chants, qui auraient pour titres : Vemmiation^ \b. chute ^ la reintégration. Aussi n'est-il guère possible d'en faire la matière d'une discussion ; car on ne discute pas avecle sentiment et le rêve, ou , si l'on trouvait ce dernier mot trop sévère, avec des intuitions toutes personnelles. Cependant Saint- Martin était bien convaincu qu'il jouait un rôle considérable dans l'histoire de la philosophie, lui qui prenait le nom de philosophe inconnu. Et, en effet, n'a-t-il pas combattu avec les armes de la raison et du bon sens le sensualisme, le matérialisme de son temps, les chimères de Rousseau sur Torigine de la société ? N'est-il point le créateur de cette théorie du langage que semblent confii'mer les plus récentes observations sur l'origine des langues, et qui» même mutilée et défigurée, a fait une si brillante fortune sous le nom de M. de Bonald? N'a-t-il pas fait dépendre la connaissance de Dieu de la connaissance préalable de l'homme, conformément à une règle de méthode encore suivie aujourd'hui ; et cette connaissance de l'homme, ne Fa-t-il pas, le premier, relevée de l'abaissement où elle était tombée dans les écoles du xvm* siècle? Oui, sans doute ; mais la philosophie n'était pour lui q4i'une introduction à des spéculations très-peu philosophiques, et un moyen d'établir sa propre insuffisance. «Ma tâéhe » dans ce monde a été, dit-il (1), de conduire l'esprit

(1) Por<rat<« historiguei, n» i 135.

GOMQLUSION. 199

)) de rbomme, par une voie naturelle, aux choses sur- » naturelles. » Or ces choses surnaturelles, ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les choses de la foi, mais des façons toutes particulières de les comprendre et de les sentir, ou l'expérience personnelle, les intuitions personnelles, pour ne pas dire les rôves de l'imagination, substituées à la raison et à la tradition dans le commerce de l'âme avec Dieu. C'est ainsi, par exemple, que Saint-Martin a cru reconnaître la présence immédiate de Dieu dans les événements de la révolution française. C'est ainsi qu'il a aperçu dans chacune des facultés de l'homme les traces vivantes de sa déchéance. C'est ainsi qu'il a découvert cette alchimie théologique qui lui montre le sang répandu comme un réactif à l'aide duquel la matière est précipitée dans les bas-fonds et l'esprit rendu à sa liberté. C'est du sein de cette alchimie que de Maistre a fait sortir l'apothéose du bourreau, la justification de l'inquisition et l'apologie de la guerre.

On comprend, après cela, que le fond de sa doctrine n'appartienne pas plus à la religion qu'à la philosophie. Il croyait fermement être chrétien et travailler avec fruit à l'avancement, au triomphe, à la gloire du christianisme. Hais le christianisme, pour lui, n'était pas une religion ; c'était, comme il l'a déclaré expressé- ment, « le terme et le lieu de repos de toutes les reli- » gions (1), » c'est-à-dire ce degré de perfection où les

(1) Ministère de Vhomme-eiprit^ p. 370.

^ni£«f^-Mfi ^ J!2E iicaBK «enâtiJeiBCS,, ce i

«iM4^flaus^ fuvmvm

4. QMnfi <£u» fil pSàûtarie. n

> d6M«rcn an s» de aoae être, ssns le

^ fensM et d» fanraks. Lerhiiiiiiié^f i

• mjukn§^ et ee nom mime loi r^MgBerait, poÎBqiie,

• par «Miroee, kr diristiaoîsBie est rèfideoce et rani- » iitwAU: clarté lïunht titre de refi^m lid semblût, an cootraire^ af^partenir ao cathofiâsme, « paiee qu'il

• a>t la vcue d'épremre et de trarafl pour arriver an n ebrbtiaaigoie, parée qu'il est la ré^on des règles et » de la diaciplioe* parce qa'il est le séminaire da chris-

• liaDianie. n Aussi, qnand rapproche de la mort a ré- veillé sa tendresse pour la foi de son enfance, pour ri^^glise qui lui a donné la première connadssance de Dieu, a-t^il pu dire, sans abandonner une seule de ses convictions t que le catholicisme est la meilleure des riiligionsy et môme qu'elle est la religion véritable (2). Il «e croyait éclairé par une lumière plus pure que celle du catlioiicisme et de toute religion, quelle qu'elle puisse être.

NI pliliosophOf ni théologien, Saint-Martin n'est pas MuilUuuunent caractérisé quand on l'a appelé un naystl(|ua. 11 y a bion des genres de mysticisme, presqlie autant ({uu do systèmes de philosophie et de théologie.

(t) mMVtn fiailMMm#9, t. 1> p. SIS,

CONCLUSION. 201

Celui qu'adopta Saint-Martin venait, en droite ligne, de rOrient, descendit de la kabbale, recueillant sur son chemin je ne sais quels débris de platonisme alexandrin, de gnosticisme, d'alchimie et de théurgie. A.u milieu de ce foyer de fermentation, d'où sortaient les plus étranges hallucinations de l'esprit et des sens, Saint-Martin a su garder une modération relative. Ainsi, tout en écrivant un traité sur la signification symbolique des nombres^ il a protesté contre les révélations directes que leur attribuaient ses devanciers et quelques-uns de ses con* temporains. Il expliquait l'origine de tous les êtres par le principe de l'émanation, et croyait, avec la foi la plus ardente, en un Dieu libre et personnel, principe de jua« tice et d'amour, avec lequel nous communiquons par la pensée et par la prière ; la prière, qui est pour lui la respiration de l'âme. Il appelait la substance de notre être un désir de Dieu^ il confondait la volonté et l'intelligence avec le désir de l'homme, et il n'a pas cessé de défendre, contre ceux qui les nient, l'existence et les droits de la liberté. Persuadé qu'il y a entre le ciel et la terre des intelligences semblables , mais supérieures à l'homme, avec lesquelles nous pouvons entrer en communication, il a écrit tout un chapitre contre les évocations de Swedenborg et les visions de toute espèce (1). Dans les instants mêmes où l'enthousiasme mystique semble atteindre chez lui les dernières limites, quand il décrit les ravissements de l'âme arrivée à la

(1) U chapitre 184 d« VHomm d9 désir.

U2 C09l€LCSI0Bi.

fin de ses épreu?es et reçue dans le sein de Téteirmléf il n'oublie pas les droits de la oonscieDoe. Fénelon aurait pu recevoir de lui des leçons de prudence. 11 a été vraiment, comme il en avait l'ambition, le Descartes de la spiritualité, c'est-à-dire le défenseur de la conscience humaine au milieu des entraînements et des illusions du mysticisme. Il est resté de son pays, en dépit des sacrifices qu'il a pu faire à l'esprit oriental et à Fesprit germanique, le premier représenté par Martines Pasqualis, le second par Jacob Bœhm. Mais, ce qui fait et fera toujours son plus grand titre aui yeux de la postérité, il est resté lui-même, une âme aimante et tendre« un esprit d'une trempe délicate et forte, où l'élévation et souvent la profondeur n'excluent pas la finesse ; enfin, un écrivain original, dont la grâce naturelle a le don de charmer ceux-là même qu'elle ne persuade point, et dont l'imagination ingénieuse donne un corps à toutes les pensées. De ses ouvrages s'exhale comme un parfum de candeur et d'amour qui suffit pour \%g sauver de l'oubli.

APPENDICE

Le travail qu'on vient de lire était déjà imprimé quand M. le pasteur Matter, fils de riiislorien du Gnosticisme et de l'École d'Alexandrie, a bien voulu mettre à ma disposition les deux petits volumes manuscrits dé MartineE Pasqualis et m'auloriser à m*en servir dans la mesure que je jugerais convenable. Je profite de cet acte de libéralité, objet de toute ma reconnaissance, pour reproduire ici, avec une scrupuleuse exactitude, les vingt-six premiers feuillets du Traité de Martinez ; ils suffiront pour donner une idée de la pensée générale de l'auteur et de la forme sous laquelle il se plaisait à la développer. Ces vingt-six feuillets, en l'absence de toute division matérielle, m'ont semblé d'ailleurs composer un chapitre distinct, et peuvent être considérés comme une introduction à tout l'ouvrage.

DANS LEURS PREMIÈRES PROPRIÉTÉS^ VERTUS ET PUISSANCES SPIRITUELLES ET DIVINES^

Par martinez DE PASQUALITZ (1).

Première Parae.

AvâDt le temps, Dieu émana des êtres spirituels par sa propre gloire dans son immensité divine. Ces êtres avaient à exercer un culte que la Divinité leur avait

(1) Soit par une erreur du copiste^ soit par la volonté de Fauteur, c'est ainsi que ce nom est écrit dans le manuscrit que nous avons sous les yeux.

fixé par des lois, des préceptes et des commandements éternels. Ils étaient donc libres et distincts du Créateur, et Ton ne peut leur refuser le libre arbitre avec lequel ils ont été émanés, sans détruire en eux la faculté, la propriété, la vertu spirituelle et personnelle qui leur étaient nécessaires pour opérer avec précision dans les bornes où ils devaient exercer leur puissance. C'étment positivement dans ces bornes où ces premiers êtres spirituels devaient rendre le culte pour lequel ils avaient été émanés. Ces premiers êtres ne penvent nier ni ignorer les conventions que le Créateur avait faites avec eux en leur donnant des lois, des préceptes, des commandements, puisque c'était sur ces conventions seules qu'é- tait fondée leur émanation.

On demandera ce qu'étaient ces premiers êtres avant leur émanation divine, s'ils existaient ou s'ils n'existaient pas. Ils existaient dans le sein de la Divinité , mais sans distinction d'action, de pensée et d'entendement particulier ; ils ne pouvaient s^ir ni sentir que par la seule volonté de l'être supérieur qui les contenait^ et dans lequel tout était mû, ce qui véritablement ne peut pas se dire exister ; cependant cette existence en Dieu est d'une nécessité absolue; c'est elle qui constitue l'immensité de la puissance divine; Dieu ne serait pas le père et le mattre de toutes les choses, s'il n'avait inné (1) en lui une source inépuisable d'êtres qu'il émane

(1) Il faut 86 rappeler que Marlinez ne connaissait qu^imparfaîtemoit notre langue, et prendre son parti des incorrections de toute «apèM qu*oa rencontre dans son Traité.

SUR LA HÉINTÉGRATION DES ÊTRES. 205

par la pure volonté et quand il plaît. C'est par cette multitude infinie d'émanations et d'êtres spirituels , hors de lui-même, qu'il porte le nom de créateur, et ses ouvrages celui de la création divine, spirituelle et animaie, spirituelletemporelle.

Les premiers esprits émanés du sein de la Divinité étaient distingués entre eux par leurs vertus, leurs puissances et leur nom ; ils occupaient l'immense circonfé- rence divine appelée vulgairement domination^ et qui porte son nombre denaire, selon la figure suivante 0, et c'est là que tout esprit supérieur 10 ; majeur 8; infé- rieur et mineur â, devaient agir et opérer pour la plus grande gloire du Créateur. Leur démonstration ou leur nombre prouve que leur émanation vient réellement de la quatriple essence diviîie; les noms de ces quatre classes d'esprits étaient plus forts que ceux que nous donnons vulgairement aux Chérubins ^ Séraphins ^ Archanges et Anffes^ qui n'ont été émancipés que depuis. Déplus, ces quatre premiers principes d'êtres spirituels avaient en eux, comme nous l'avons dit, une partie de la domination divine, une puissance supérieure, majeure, inférieure et mineure, par laquelle ils connaissaient tout ce qui pouvait exister ou être renfermé dans les êtres spirituels qui n'étaient pas encore sortis du sien de la Divinité. Comment, dira-t-on, pouvaient-ils avoir connaissance des choses qui n'existaient pas encore distinctement et hors du sein du Créateur? Parce que ces premiers chefs émanés au premier cercle, nommé mystérieusement cercle denaire , lisaient clairement et

▲D. FRANCK. 12

avec certitude ce qui se passait dans la Divinité, ainsi que tout ce qui était contenu en elle-même (!)•

Il ne doit point y avoir de doute sur ce que je dis ici, étant bien convaincu qu'il n'appartient qu'à l'esprit de lire^ de voir, de concevoir l'esprit. Ces premiers chefs avaient une connaissance parfaite de toute action divine, puisqu'ils n'avaient été émanés du sein du Créateur que pour être moins face à face de toutes les opé- rations divines de la manifestation de sa gloire. Ces chefs spirituels divins ont-ils conservé leur premier état de vertu et puissance divines après leur prévarication? Oui, ils l'ont conservé par l'immutabilité des dé- crets de l'Éternel, car si le Créateur avait retiré toutes les vertus et puissances qu'il a mises réversibles sur les premiers esprits, il n'y aurait plus eu d'action de vie bonne ou mauvaise, ni aucune manifestation de gloire, de justice et de puissance divine sur ces esprits prévaricateurs. On me dira que le Créateur devait bien pré- voir que ces premiers esprits émanés prévariqueraient contre les lois, préceptes et commandements qu'il leur avait donnés, et qu'alors c'était à lui de les contenir dans la justice.

Je répondrai à cela que, quand même le Créateur aurait prévu l'orgueilleuse ambition de ces esprits, il ne pouvait d'aucune façon contenir et arrêter leurs pen-

(1) La grammaire exigerait en eux»mémes; mais, dans la pensée dé Blartinei, les premiers principee émanés du sein de la Divinité 86 coa*- fondent absolument avec la Divinité mémo. Cela est strittement coalbnntt à la kabbale.

DE LA RÉINTÉGRATION DES ÊTRES. 207

sées criminelles, sans les priver de leur action particulière et innée en eux, ayant été émanés pour agir selon leur volonté et comme cause seconde ou spirituelle selon le plan que le Créateur leur avait tracé. Le Créateur ne prend aucune part aux causes secondes, spirituelles, bonnes ou mauvaises, ayant lui-même appuyé et fondé tout être spirituel sur des lois immuables ; par ce moyen, tout être spirituel est libre d'agir selon sa volonté et sa détermination particulière ainsi que le Créateur l'a dit lui-même à sa créature, et nous en voyons tous les jours la confirmation sous nos yeux.

Si Ton demande quel est le genre de prévarication de ces esprits, pour que le Créateur ait usé de force de loi divine contre eux, je répondrai que ces esprits n'é- taient émanés que pour agir comme causes secondes, et nullement pour exercer leur puissance sur les causes premières ou l'action même de la Divinité ; puisqu'ils n'étaient que des agents secondaires, ils ne devaient être jaloux que de leur puissance, vertu et opérations secondes^ et non point s'occuper à prévenir la pensée du Créateur dans toutes ses opérations divines , tant passées que présentes et futures. Leur crime fut premièrement d'avoir voulu condamner l'éternité divine dans ses opérations de création ; secondement, d'avoir voulu borner la toute-puissance divine dans ces mêmes opérations ; troisièmement, d'avoir porté leur pensée spirituelle jusqu'à vouloir être créateurs des causes troisièmes et quatrièmes qu'ils savaient être innées dans la toute-puissance du Créateur, que nous appelons qua-

triple essence dtvifie. Comment pouvaient-ils condamner l'éternité divine ? C'est en voulant donner à TÉternel une émanation égale à la leur, ne regardant le Créateur que comme un être semblable à eux, et qu'en consé- quence il devait naître d'eux des créatures spirituelles qui dépendraient immédiatement d'eux-mêmes, ainsi qu'ils dépendaient de celui qui les avait émanés. Voilà ce que nous appelons le principe du mal spirituel, étant certain que toute mauvaise volonté conçue par l'esprit est toujours criminelle devant le Créateur, quand bien même l'esprit ne la réaliserait pas en action effective. C'est en punition de cette simple volonté criminelle que les esprits ont été précipités par la seule puissance du Créateur dans des lieux de sujétion, de privation et de misère impure, et contraire à leur être spirituel, qui était pur et simple par leur émanation, ce qui va être expliqué.

Ces premiers esprits ayant conçu leur pensée criminelle, le Créateur fit force de loi sur son immutabilité en créant cet univers physique, en l'apparence de forme matérielle, pour être le lieu fixe où ces esprits pervers avaient à agir, à exercer en privation toute leur malice. 11 ne faut point, dans cette création matérielle, comprendre l'homme ou le mineur qui est aujourd'hui au centre de la surface terrestre, parce que l'homme ne devait faire usage d'aucune forme de cette matière apparente, n'ayant été émané et émancipé par le Créateur que pour dominer sur tous les êtres émanés et émancipés avant lui. L'univers ne fut émané qu'après

que cet Univers fut formé par la toute*puissance divine pour être l'asile des premiers esprits pervers et la borne de leurs opérations mauvaises, qui ne prévaudront jamais contre les lois d'ordre que le Créateur a données à sa création universelle. Il avait les mêmes vertus et puissances que les premiers esprits, et quoi qu'il ne fût émané qu'après eux, il devint leur supérieur et leur aîné, par son état de gloire et la force du gouvernement qu'il reçut du Créateur. Il connaissait parfaitement ]a nécessité de la création universelle ; il connaissait de plus l'utilité et la sainteté de sa propre émanation spirituelle, ainsi que la forme glorieuse dont il était revêtu, pour agir dans toutes ses volontés sur les formes corporelles, actives et passives ; c'était dans cet état qu'il devait manifester toute sa puissance pour la plus grande gloire du Créateur en face de la création universelle, générale et particulière.

Nous distinguons ici l'univers en trois parties, pour le faire concevoir à nos émules avec toutes ses facu^ie^ d'action spirituelle : l** Vuniversj qui est une circonfé- rence dans laquelle sont contenus le général et le particulier ; 2*" la terre^ ou la partie générale de laquelle émanent tous les éléments nécessaires à substantier le particulier ; et S*" le particulier^ qui est composé de tous les habitants des corps célestes et terrestres. Voilà la division que nous ferons de la création universelle, pour que nos émules puissent connaître et opérer avec distinction et connaissance de cause dans chacune de ces trois parties.

Adam, dans son premier état de gloire, était le véritable émule du Créateur. Gomme pur esprit, il lisait à découvert les pensées et les opérations divines. Le Créateur lui fit concevoir les trois principes qui composaient l'univers, et pour cet effet il lui dit : Commande à tous les animaux actifs et passifs, et ils obéiront. Adam exécuta ce que le Créateur lui avait dit ; il vit par là que sa puissance était grande, et il apprit à connaître avec certitude une partie du tout composant l'univers ; cette partie est ce que nous nommons le particulier^ composé de tout être actif et passif habitant depuis la surface terrestre et son centre jusqu'au centre céleste appelé mystérieusement ciel de Saturne.

Après cette opération , le Créateur dit à sa créature : Commande au général ou à la terre, elle t'obéira. Ce que fit Adam ; il vit par là que sa puissance était grande, et il connut avec certitude le second tout composant l'univers. Après ces deux opérations, le Créateur dit à sa créature : Commande à tout l'univers créé, et tous ses habitants t' obéiront. Adam exécuta encore la parole de l'Éternel, et ce fut par ces trois opérations qu'il apprît à connaître la création universelle.

Adam ayant ainsi opéré et manifesté sa volonté au gré du Créateur, reçut de lui le nom auguste di' homme- Dieu de la terre universelle^ parce qu'il devait sortir de lui une postérité de Dieu et non une postérité charnelle. Il faut observer qu'à la première opération Adam reçut la loi ; à la deuxième, il reçut le précepte, et à la troisième, le commandement. Par ces trois sortes d'opéra-

SUR LA RÉINTÉGRATION DES ÊTRES. 2ii

lions nous devons voir clairement non - seulement quelles étaient les bornes de la puissance , vertu Qt force que le Créateur avait données u sa créature, mais encore celles qu'il avait prescrites aux premiers esprits pervers.

Le Créateur ayant vu sa créature satisfaite de la vertu, force et puissance innées en elle, et par lesquelles elle pouvait agira sa volonté, l'abandonna à son libre arbitre, l'ayant émancipée d'une manière distincte de son immensité divine avec cette liberté, afin que sa créature eût la jouissance particulière et personnelle présente et future pour une éternité impassive, pourvu toutefois qu'elle se conduisit selon la volonté du Créateur. Adam, étant livré à son libre arbitre, ré- fléchit sur la grande puissance manifestée par ces trois premières opérations ; il envisagea son travail comme étant presque aussi grand que celui du Créateur ; mais ne pouvant de son chef approfondir parfaitement ces trois premières opérations ni celles du Créateur, le trouble commença à s'emparer de lui aussi bien que de ses ré- flexions sur la toute-puissance divine, dans laquelle il ne pouvait lire qu'avec le consentement du Créateur, selon qu'il lui avait été enseigné par les ordres que le Créateur lui avait donnés lui-même d'exercer ses pouvoirs sur tout ce qui était à sa domination avant de le laisser libre de ses volontés. Ces réflexions d'Adam, ainsi que la pensée qu'il avait eue de lire dans la puissance divine, ne tardèrent pas d'un instant d'être connues des premiers esprits pervers, que nous nommons nlliuvais

démons, puisque, dès qu'on sut celle pensée, un des principaux esprits pervers appanit à lui sous la forme apparente de corps de gloire, et s' étant approché d"Adam, il lui dit : Que désires-tu connaître de plus du tout-puissant Créateur ? Ne t'a-t-il pas égalé à lui par la vertu et la toute-puissance qu'il a mises en toi ? Agis selon ta volonté, innée en toi, et opère en qualité d'être libre, soit sur la divinité, soit sur toute la création universelle, qui est soumise à ton commandement ; tu te convaincras pour lors que ta toute-puissance ne diffère en rien de celle du Créateur. Tu apprendras à connaître que tu es non-seulement créateur de puissance particulière, mais encore créateur (l), ainsi qu'il t'a été dit, qu'il devait naître de toi une postérité de Dieu. C'est du Créateur que je tiens toutes ces choses, et c'est par lui et pour son nom que je te parle.

A ce discours de l'esprit démoniaque, Adam resta comme dans l'inaction et sentit naître en lui un trouble violent, d'où il tomba dans l'extase. C'est dans cet état que l'esprit malin lui insinua sa puissance démoniaque» et Adam, revenu de son extase spirituelle animale, mais ayant retenu une impression mauvaise du démon, ré- solut d'opérer la science démoniaque préférablement à la science divine que le Créateur lui avait donnée pour assujettir tout être inférieur à lui ; il rejeta entièrement sa propre pensée spirituelle divine pour ne faire usage que de celle que l'esprit malin lui avait suggérée. Adam

(1) n^ a évidemment une lacune ici. U faudrait pour compléter le senB : créateur ie puisionce universelle.

SUR LA RÉINTÉGRATION DES ÊTRES. 21S

opéra donc la pensée démoniaque en faisant une quatrième opération, dans laquelle il usa de toutes les pa» rôles puissantes que le Créateur lui avait transmises pour ses trois premières opérations, quoiqu'il eût entiè- rement rejeté le cérémonial de ces mômes opérations. Il fit usage par préférence du cérémonial que le démon lui avait enseigné, ainsi que du plan qu'il en avait reçu pour attaquer l'immutabilité du Créateur. Adam répéta ce que les premiers esprits pervers avaient résolu d'opérer pour devenir créateurs au préjudice des lois que l'Éternel leur avait prescrites pour leur servir de bornes dans leurs opérations spirituelles divines. Les premiers esprits ne devaient rien concevoir ni entendre en matière de création, n'étant que créatures de puissance ; Adam ne devait pas plus aspirer qu'eux à cette ambition de création d'êtres spirituels qui lui fut suggérée par le démon.

Nous avons vu qu'à peine ces démons ou esprits pervers eurent conçu d'opérer leur volonté démoniaque, semblable à celle qu'avait opérée le Créateur, ils furent précipités dans des lieux de ténèbres pour une durée immense de temps par la volonté immuable du Créateur. Cette chute et ce châtiment nous prouvent que le Créateur ne saurait ignorer la pensée et la volonté de sa créature; cette pensée et cette volonté, bonnes ou mauvaises, vont se faire entendre directement au Créateur, qui les reçoit ou les rejette ; on aurait donc tort de dire que le mal vient du Créateur, sous le prétexte que tout émane de lui ; du Créateur est sorti

toat être spirituel, bon, saint et parfait; aucun mal n'est et ne peut être émané de lui ; mais que l'on de* mande d*où est donc émané le mal, je dirai que le mal est enfanté par Tesprit et non créé ; la création n'appar^ tient qu'au Créateur et non à la créature ; les pensées mauvaises sont enfantées par l'esprit mauvais, comme les pensées bonnes sont enfantées par l'esprit bon ; c'est à l'homme à rejeter les unes et à recevoir les autres, selon son libre arbitre, qui lui donne droit de prétendre aux récompenses de ses bonnes œuvres, mais qui peut aussi le faire rester, pour un temps infini, dans la privation de son droit spirituel.

Je parlerai plus amplement de cette miséricorde divine dans un autre endroit, je reviendrai encore à l'enfantement du mal occasionné par la mauvaise volonté de l'esprit, et je dirai que le mauvais enfantement de l'esprit n'étant que la mauvaise pensée, est appelée spirituellement mauvais intellect, de même que l'enfantement de la bonne pensée est appelé bon intellect. C'est par ces sortes d'intellects que les esprits bons et mauvais se communiquent à l'homme et lui font retenir une impression quelconque, selon qu'il use de son libre arbitre pour rejeter ou admettre le mauvais ou le bon^ à sa volonté.

Nous nommons intellect cette insinuation bonne ou mauvaise des esprits, parce qu'ils agissent sur des êtres spirituels. Les esprits pervers sont assujettis aux mineurs ayant dégénéré de leur puissance supérieure par leur prévarication ; les bons esprits sont également as-

SQJettis à rhomme par la puissance quaternaire qu'il reçoit à son émanation. Cette puissance universelle de l'homme est annoncée par la parole du Créateur, qui lui dit : J'ai tout créé pour toi, tu n'as qu'à commander pour être obéi, Il n'y a donc nulle distinction à faire de la sujétion où le mineur tient les esprits bons d'avec celle où il tient les esprits mauvais. Si l'homme se fût maintenu dans son état de gloire, il aurait servi de bon et de véritable intellect aux mauvais démons, ainsi qu'eux-mêmes ont fait sentir leur mauvais intellect aux premiers mineurs et qu'ils le font journellement ressentir parmi nous. Par la puissance de commandement , l'homme pouvait encore plus les resserrer dans la privation en leur refusant toute communication avec lui, ce qui nous est figuré par l'inégalité des cinq doigts de la main, dont le doigt médium figure l'âme, le pouce l'esprit bon, l'index l'intellect bon ; les deux autres doigts figurent également l'esprit et l'intellect démoniaques. Nous comprendrons aisément par cette figure que l'homme n'avait été émané que pour être toujours en aspect du mauvais démon, pour le contenir et le combattre. La puissance de l'homme était bien supérieure à celle du démon, puisque cet homme joignait à sa science celle de son compagnon et dé son intellect, et que, par ce moyen, il pouvait opposer trois puissances spirituelles bonnes contre deux faibles puissances dé- moniaques, ce qui aurait totalement subjugué les professeurs du mal et par conséquent détruit le mal même. L'on peut voir par tout ce que je viens de dire (\jie llo^xx-

tii> liaiiL

giiK du coal fi' est veone d'aucune auire cause que de la ntaui'aÂ^ pensée, suivie de la vDloDtéjnanvaise deTespri: cofitre les lois divines, et non pas que re&{u:it même éfiiaoé du Créateur suit directeoieut le mal, parce que la po:»Hiiiilîté du mal u'a jamais eûsié dans leCréateor. 11 ne nait uniquement que de la seule âispositioD et td- JfOnté de ses créatures ; ceux qui parlent diflËremment ne parlent pas avec connaissance des choses possibles et impossii>les à la Divinité. Lorsque le Créateur châtie sa créature, on lui donne le nom de juste et aan celui d'auteur du fléau qu'il lance pour préserver sa créature du châtiment infini

J'entrerai maintenant' dans l'explication de la prévarication du premier homme. Cette prévarication est une répétition de celle des esprits pervers , premiers émanés ; quoiqu'elle parte de la propre volonté d'Adam, elle ne vient point immédiatement de sa pensée ; cette pensée lui ayant été suggérée par les esprits prévaricateurs ; mais la prévarication du premier homme est plus considérable que celle des premiers esprits, en ce que non-seulement Adam a relenu une impression du conseil des démonSi en faveur desquels il a contracté une volonté mauvaise, mais encore il s'est porté à mettre eu usage toute sa vertu et puissance divines contre le (iréat^ur, en opérant au gré des démons et de sa propice volonté un acte de ci^tion ; ce que les esprits pervers n'avaient pas eu le temps de faii^» leur pensée et Hur volonté mauvaise ayant été tuée par le Créateur, qvù art^ta au^aitOt et prévint l'acte de TopératiaQ de

SDR LA REINTÉGRATION DES ÊTRES. 217

cette volonté. On demandera peut-être pourquoi le Créateur n'a pas agi contre la mauvaise volonté et Topé- ration unique du premier homme, ainsi qu'il l'avait fait contre celle des esprits pervers. Je répondrai à cela que l'homme étant l'instrument préposé par le Créateur pour la punition des premiers esprits, reçut des lois d'ordre en conséquence. Le Créateur laissa subsister ces lois d'ordre qu'il avait données à l'homme, ainsi que celles qui étaient innées dans l'esprit mauvais, afin que ces deux êtres opérassent conformément à leur pensée et à leur volonté particulière. Le Créateur étant un être immuable dans ses décrets et dans ses dons spirituels, comme aussi dans ce qu'il promet et ce qu'il refuse, de même que dans les peines et récompenses qu'il envoie à sa créature selon qu'elle le mérite, ne pouvait, sans manquer à son immutabilité, arrêter la force et l'action des lois d'ordre que l'esprit mauvais et l'esprit mineur ou l'homme avaient eues. II laissa agir librement les deux êtres émanés, n'étant point en lui de lire dans les causes secondes, temporelles, ni d'en empêcher l'action, sans déroger à sa propre existence d'Être nécessaire à sa puissance divine. Si le Créateur prenait quelque part aux causes secondes, il faudrait de toute nécessité qu'il communiquât lui-même, non-seulement la pensée, mais encore la volonté, bonne ou mauvaise , à sa créature, ou qu'il la fît communiquer par ses agents spirituels, qui émaneraient immédiatement de lui, ce qui reviendrait exactement au même. Si le créateur agissait ainsi, on aurait raison de dire que le bien et le mal \'vftwci&\v\.

AD. FRANCK. Vî>

de Dieu, de même que le pur et l'impur. Nous ne pourrions plus alors nous considérer comme des êtres libres et sujets à un culte divin de notre propre volonté. Rendons toute la justice qui est due au Créateur, en restant pins que convaincus qu'il n'a jamais existé en lui, et qu'il n'y peut jamais exister le moindre soupçon de mal, et que c'est de la seule volonté de l'esprit que le mal peut sortir, l'esprit étant revêtu d'une entière liberté. Ce qui prouve démonstrativement la vérité de [ce que je dis, c'est que s'il avait été à la possibilité du Créateur d'arrêter l'action de causes secondes spirituelles-temporelles» il n'aurait pas permis que son mineur succombât à l'insinuation des démons, l'ayant émané expressément pour être l'instrument particulier de la manifestation de sa gloire contre ces mêmes démons. Je ferai encore une petite comparaison à ce sujet, quoiqu'il n'y en ait point à faire. Je vous dirai donc que si vous envoyiez un second moi-même pour combattre vos ennemis, et qu'il fût en votre pouvoir de le faire triompher, pourriez-vous le laisser succomber sans succomber vous-même ? Si, au contraire, votre député va au combat en observant de point en point les lois d'ordre que vous lui aurez données, et qu'il revienne triomphant, vous le récompenserez de tout votre pouvoir, comme un ami fidèle à vos ordres. Mais si, s' étant écarté de vos lois, il vient à succomber, vous le punirez, parce qu'il avait la force en main. Cependant, ce député étant vaincu, l'êtes-vous également? Non ; il n'y a donc que lui de blâmable et sur lequel doit tomber toute vôtre indigna-

tion comme étant faussaire et parjure; aussi vous l'aurez en opprobre. De plus, si votre député, ayant reçu vos ordres pour aller combattre vos ennemis, au lieu de les attaquer et de les terrasser, se joignait à eux, et que tous ensemble vinssent vous livrer bataille, et cherchassent par ce moyen à vous rendre sujet à eux, au lieu qu'ils le sont de vous, comment considéreriez-vousce député ? Vous le regarderiez comme un traître, et vous vous tiendriez plus fort que jamais sur vos gardes contre lui. Eh bien, voilà positivement quelle est la prévarication du premier homme envers le Créateur 5 c'est pour cela que l'ange du Seigneur dit, selon qu'il est rapporté dans,les Écritures : Chassons diciT homme qui eut cormaissafice du bien et du mal^ car il pourrait nous troubler dans nos fonctions toutes spirituelles ^ et prenons garde qu'il ne touche V arbre de vie^ et qu'il ne vive par ce moyen à jamais, (L'arbre de vie n'est autre chose que l'esprit du Créateur,*que le mineur attaqua injustement avec ses alliés.) Qu'il ne vive à jamais^ signifie : QiCil ne vive éternellement comme les premiers esprits démoniaques f dans une vertu et une puissance maudites. Sans cette punition, le premier homme n'eût point fait pénitence de son crime, il n'eût point obtenu sa réconciliation, il n'aurait point eu sa postérité, et serait resté mineur des mineurs démoniaques, dont il était devenu le sujet, au lieu que, par sa réconciliaion spirituelle, il a été remis par le Créateur dans les mêmes vertus et puissances qu'il avait auparavant contre les infidèles de la loi divine. C'est par cett» t^w^^xs.--

T^i^ttii xï'i' iîiPî3U ne eecnae 3is :i2 noorwcE-

]g:'i <ï pt-iit • TTjt *:=• f<un£«rîS2: nos- .^ramnfi: jnusii s^^yp^^ 'u** ^ *>i>fttf*nr » ni.^ -nr iDiis -sl uasaBanL s:

fjis^t:*-^MMr, t .'^?tuji>w- Jiirjuiî: it CrâaaeEr t dessaâaaâi ; ^^ l^r^'M^^ V*^' ^ /*Aédwaaaciii sar xm état â glof^'trf^ '^v i44iww t/n^/^ et i^pétiai. &a manraise Tolonté, ^ /^^^/^r*; /fe ««d j/twiiiîfe ccmcbe gloriense , que l'on tmw^ i*^\^*iit^m^t^i pfira/liH tfirrestre , et que noas ff^/J»<?W*5» rriyfi4|/'rky8K*4tteî)t ^<rr^ ^/et?^e au-dessus de tout ^tififf: l'M ^mpïf^mt^mi e^t mm\ nommé par les amis de Jrt iartg^?«5t»i p^i'*'^ '!♦»« 00 fut dan8 ce lieu connu sous le mi^\ (t** Mm* -i*^a MÙ Iti tnuiplo tlo Salomon a été constiuit »1^|u»îîïî tf^r>MMtihiM}ikMi dt? ço Un«|>lo figurait réellement l'^H*i\Mf\ÙMM ^Im |Mi?M^Wr tKXMiut ; jH>ur $'on convaincre,

avait formé le premier homme sans le secours d'aucune opération physique matérielle.

Cette couche spirituelle dans laquelle le créateur plaça son premier mineur, fut figuré par 6 et une circonférence ; par les six cercles le Créateur représentait au premier homme les six immenses pensées qu'il avait employées pour la création de son temple universel et particulier. Le 7% joint aux six autres, annon- çait à l'homme la jonction que l'esprit du Créateur faisait avec lui pour être sa force et son appui ; mais malgré les précautions puissantes que le Créateur emploie pour prévenir et soutenir l'homme contre ses ennemis, cet homme ne laissa pas d'agir selon sa propre volonté par laquelle il se détermina à opérer une œuvre im* pure.

Adam avait en lui un acte de création, de postérité, déforme spirituelle, c'est-à-dire de forme glorieuse, semblable à celle qu' il avait avant sa prévarication ; forme impassive et d'une nature supérieure à celle de toutes formes élémentaires. Adam aurait eu toute la gloire de ces sortes de créations ; la yolonté du premier homme ayant été celle du Créateur, à peine la pensée de l'homme aurait opéré, que la pensée spirituelle divine aurait également agi en remplissant immédiatement le fruit de l'opération du mineur par un être aussi parfait que lui. Dieu et l'homme n'auraient fait tous les deux qu'une seule opération, et c'était dans ce grand centre qu'Adam se serait vu renaître avec une grande satisfaction, puisqu'il aurait été réellement le créateur d'une çoaté-tUé. vks.

tît TRAITÉ

Dieu ; mais toin d'accomplir les desseins da Créateur, le premier homme se laissa séduire par les insinnations de ses ennemis, et par le faux plaa d'opération apparente divine, qu'ils lui tracèrent. Ces esprits démoniaques lui disaient : « Adam, tu as inné en toi le verbe de création en tous genres ; tu es possesseur de toutes valeurs, poids, nombres, mesures: pourquoi n'opères-tu pas la puissance de création divine, qui est innée en toi? Nous n'ignorons pas que tout être créé ne te soit soumis : opère donc des créatures, puisque tu es créateur; opère devant ceux qui sont hors de toi ; ils rendront tous justice à la gloire qui t'est due.

Adam , rempli d'orgueil , traça six circonféreiiccs en similitude de celle du Créateur, c'est-à-dire qu'il opéra les six actes de pensées spirituelles qu'il avait en son pouvoir pour coopérer à sa volonté de création. Il exécuta physiquement et en présence de l'esprit séducteur sa criminelle opération ; il s'était attendu à avoir le même succès que le Créateur éternel; mais il fut très -surpris, ainsi que le démon, lorsqu'au lieu d'une forme glorieuse, il ne retira de son opération qu'une forme ténébreuse et tout opposée à la sienne; il ne créa, en effet, qu'une forme de matière au lien d'en créer une puré et glorieuse, tel qu'il était en son pouvoir. Que devint donc Adam après son opération ? Il réfléchit sur le fruit inique qui en était résulté, et il vit qu'il avait opéré la création de sa propi-e prison, qui le resserrait étroite - weni, lui et sa postérité, dans dtes bornes ténébreuses,

et dans la privation spirituelle divine, jusqu'à la fin des siècles. Cette privation n'était autre chose que le changement de forme gloriegse en forme matérielle et passive. La forme corporelle qu'Adam créa n'était point réellement la sienne, mais c'en était une semblable à celle qu'il devait prendre après sa prévarication. On me demandera peut-être si la forme corporelle glorieuse dans laquelle Adam fut placé par le Créateur, était semblable à celle que nous avons à présent ? Je répondrai qu'elle ne différait en rien de celle qu'ont les hommes, aujourd'hui ; tout ce qui les distingue, c'est que la première était pure et inaltérable, au lieu que celle que nous avons présentement est passive et sujette à la corruption. C'est pour s'être souillé par une création si impure que te Créateur s'irrita contre l'homme. Mais dira-t-ôn, à quel usage a donc servi à Adam cette forme de matière qu'il avait créée? Elle lui a servi à faire naître de lui une postérité d'hommes, en ce que le premier homme, Adam, par sa création de forme passive maté- rielle, a dégradé sa propre forme irapassive, de laquelle devaient émaner des formes glorieuses comme la sienne, pour servir de demeure aux mineurs spirituels que le Créateur y avait envoyés. Cette postérité de Dieu aurait été sans bornes et sans fin ; l'opération spirituelle du pl'emier mineur aurait été celle du Créateur ; ces deux volontés de création n'auraient été qu'une en deux substances. Mais pourquoi le Créateur a-t-il laissé subsister le fruit provenu de la prévarication d'Adam, et pourquoi ne l'a-t-il pas anéanti lorsqu'il amauditle^\:^vcv\^x

homme et toute la terre ? Le Créateur lîûssa subsister l'ouvrage impur du mineur qui fut molesté de géné- ration en génération, pour un temps immémorial, ayant toujours devant les yeux l'horreur de son crime. Le Créateur n'a pas permis que le crime du premier homme s'effaçât de dessous les cieux , afin que sa postérité ne pût prétendre cause d'ignorance de sa prévarication, et qu'elle apprît par là que les peines et les misères qu'elle endure et qu'elle endurera jusqu'à la fin des siècles, ne viennent point du Créateur, mais de notre premier père, créateur de matière impure et passive. Je ne me sers ici de ce mot matière impure que parce qu'Adam a opéré cette forme contre la volonté du Créateur.

Si Ton demandait encore comment s'est fait le changement de la forme glorieuse d'Adam dans une forme de matière, et si le Créateur donna lui-même à Adam la forme de matière qu'il prit aussitôt après sa prévarication, je répondrai qu'à peine eut-il accompli sa volonté criminelle, que le Créateur, par sa toute-puissance, transforma aussitôt la forme glorieuse du premier homme en une forme de matière passive semblable à celle qui était pro venue de son opération criminelle. Le Créateur transforma cette forme glorieuse en précipitant l'homme dans les abîmes de la terre, d'où il avait sorti le fruit de sa prévarication. L'homme vint ensuite habiter sur la terre, comme le reste des animaux, au lieu qu'avant son crime il régnait sur cette même terre comme homme- Dieu, et sans être confondu avec elle ni avec ses habitants.

SUU LA KÉINTÉGIIATION DES ÊTRES. 225

Ce fut après ces événements terribles qu*Adain reconnut encore plus fortement la grandeur de son crime. Il alla aussitôt gémir de sa faute et demanda le pardon de son offense au Créateur ; il s'enfonça dans sa retraite, et là, dans les gémissements et dans les larmes, il invoqua ainsi le Créateur divin :

Père de charité^ de misé'icorde ; père vivifiant et de vie éternelle, père, Dieu des Dieux, des cieux et de la terre; Dieu fort et trèsfort; Dieu de justice^ de peine et de récompense ; étemel, tout-puissant; Dieu ve?igeur et rémunérateur; Dieu de paix et de clémence, de cornpassiœi charitable ; Dieu des esprits bons et mauvais, Dieu fort du Sabbat ; Dieu de réconciliation de tout être créé; Dieu éternel et tout-puissant des régions cé- lestes et terrestres; Dieu invincible existant nécessairement sans principe ni fin; Dieu de paix et de satisfaction; Dieu de toute domination et puissance, de tout être créé; Dieu qui punit et qui récompense quand il lui plaît; Dieu quatriplement fort, des révolutions et des armées célestes et terrestres de cet univers ; Dieu magnifique de toute contemplation, des êtres créés et des récompenses inaltérables; Dieupè-e de miséricorde sans bornes en faveur de sa faible créature, exauce celui qui gémit drrttnl toi de l'abomination de son cri^ne; il n'est que In vanne seconde de sa prévarication. Ité- concilie ton hotutne en toi et tu l'assujettis à jamais; bénis aussi l'ouvrage fait de la main de ton premier

•226 TRAITÉ SljR LA RÉIMÉGRATION DES ÊTRES.

homme ^ afin quil ne succombe, [aiîisi que moij aux sollicitations de ceux qui sont la cause de ma juste punition et de celle de f ouvrage de ma propre volonté. Amen.

TABLE DES MATIÈR^IS

CHAPITRE PREMIER. — Du mysticisme eu général. — De ses Rapports avec la philosophie et la religion. — Martinez Pasqualis, son origine, sa vie et sa doctrine • , i

CHAPITRE II. — Saint-Martin. — Son enfance. — Sa première éducation. — Sa rencontre avec Martinez Pasqualis. — Ses succès dans les salons. — Ses voyages. — Ses rapports avec madame de Bœcklin • 26

CHAPITRE III. — Suite de la vie de Saint-Martin. — Son retour à Amhoise. — Sa solitude. — Son désespoir. — Sa correspondance avec Kirchberger. — Le général Gichtel. — Sœur Marguerite du Saint-Sacrement. — Conduite dé Saint-Martin pendant la révolution française. — Son entrée aux éeolés normales. — Sa mort 46

CHAPITRE IV. — Doctrine philosophique de Saint-Mai-tin. — Ses premiers ouvrages. — Sa discussion avec Garât. — Sa théorie sur le langage. — Sa polémique contre les savants du xvm<^ siè- cle. — Sa polémique contre les prêtres et les théologiens 71

CHAPITRE V. — Doctrine politique de Saint-Martin. — Son opinion sur l'origine de la société. — Sa polémique contre J. J. Rous- ^,' seau. — Répudiation de la souveraineté du peuple. — Lettre sur la révolution française. — Ce qu'elle a de commun avec les ConsidércUions sur la France^ de Joseph de Maistre. — Système théocraiique de Saint-Martin comparé à celui de Joseph de llm\x%« V^v

228 TABLE DES MATIÈRES.

CUAPITRI:; M. — Doctrine religieuse de Saiiit-Marlin. — Tliéosophie. — Saint-Martin n'est point panthéiste. — Idées de Saint- Martin sur la nature divine. — Sur Torigine des êtfes. — Sur la nature de l'homme. — Doctrine de la chute de l'homme 135

CHAPITRE VII. — Doctrine de la réhabilitation. — Action réparatrice du temps. • — Raison de notre exil sur la terre. — But de l'institution des sacrifices. — Vertu purificatrice du sang. — Sacrifice du Réparateur. — Incarnation spirituelle et incarnation matérielle. — La mort. — L'enfer. — La métempsycose. ' — Expiation finale. — Réconciliation de Satan avec Dieu. — Destruction de la nature et béatitude suprême. — Conclusion 167

APPENDICE.— Traité sur la réintégration des êtres dans leurs premières propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines, par Martinez Pasqualitz 203

Paris. — Imprimerie de E. Martinet, rue Mignon, 2.

LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE

47, RUE DE l'école-de-médecine, 47

PARIS

EXTRAIT DU CATALOGUE

BIBLIOTHÈOUR

PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

Volumes in-18 à « fr. su

Ouvrages parus.

H. TAINE. Le Positivisme anglais, étude sur Stuart Mill.

— L'Idéalisme anglais.

— Philosophie de Tart.

PAUL JANET. Le Matérialisme contemporain. Examen du système du docteur Bûchner.

— La Crise philosophique : MM. Taine, Renan, Vacherot,

Littré. ODYSSE-BAROT. Lettres sur la philosophie de l'hisloire. ALAUX. La Philosophie de M. Cousin. AD. FRANCK. Philosophie du droit pénal.

— Philosophie du droit ecclésiastique.

E. SAISSET. I/Ame et la Vie, suivi d'une étude sur l'Esthé- tique française.

— Critique et histoire de la philosophie (fragments et dis-

cours.) CHARLES LÉVÊQUE. Le Spiritualisme dans l'art.

— La Science de l'invisible. Études de psychologie el de

théodicée. AUGUSTE LAUGEL. Les Problèmes de la nature. CHALLEMEL LACOUR. La Philosophie iad\svdv\^Vvè\& ^ ^V-v^S^'^

sur Guillaume de H«m\^o\âiV.

CHARLES DE RÉMUSAT. Philosoplire religieuse. ALRERT LEMOINE. Le Vitalisme et l'Animisme de Stalil.

— De la physionomie el de la parole.

MILSAM). L'Esthétique anglaise, étude sur John Ruskin.

A. VÉRA. Essai de philosophie hégélienne.

BEAUSSIRE. Antécédents de rHégélianismo dans la philosopliie française.

BOST. I^ Protestantisme lihéral.

FRANCISQUE BOUILLIER. Du Plaisir el de la Douleur.

ED. AIDER. Philosophie de la médecine.

LEBLAIS. Matériahsme et Spiritualisme, précédé d'une pré- face par M. E. Littré (de l'Institut).

AD. GÂRNIER. De la morale dans l'antiquité, précédé d'une introduction par M. Prévost-Pahadol (de l'Académie française).

SCUŒREL. Philosophie de la raison pure. BEAUQUIER. Philosophie de la musique. TISSANDIËR. Du Spiritisme et des Sciences occultes.

J. MOIESCHOTT. La Circulation delà \ie. Lettres sur Ki physiologie eu réponse aux Lettres sur la chimie de Liehig. 2. vol., traduit de Tallemaud par M. le docteur Gazelles?

OuiTages à pat^'aih^e.

AUGUSTE LAUGEL. Les Problèmes de la vie.

— Les Problèmes de Ta me. CHALLEMEL-LACOUR. La Philosophie pessimiste.

LOUIS GRANDE.AU. La Science moderne et le Spiritualisme.

AD. FR.VNCK. Philosophie du droit civil.

BUCHNER. Science et Nature. 2 vol.

S. DE LUCA. La Philosophie chimique depuis Lavoisier.

JULES BARNl. De la morale dans la démocratie.

JOLY. L Homme fossile.

BAUDR1LL.ART. Philosophie de l'économie politique.

CHARLES DE RÉMUSAT. La Philosophie écossaise.

DE SUCK.AU. Étude sur Schopenhauer.

FÀlVRE. De la variabilité des esfràces.

BIBLIOTHÈQUE

D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

Yolnmes in-18 à 3 fr. 50

Volumes parus.

CARLYLE. Histoire de là Révolution française, traduite de l'anglais par M. Elias Regnault. Tome 1" : la Bastille.

VICTOR MEUNIER. Science et Démocratie. 2 vol.

JULES BARNI. Histoire des idées morales et politiques en France ail xViiï* sièclpî. Première partie.

AUGUSTE LAUGEL. Les Stats-Unis pendant la guerre (1861-1865). Souvenirs personnels. 1 vol.

Volumes à paraître,

CARLYLE. Histoire de la Révolution française; tome II : la Constitution ; et tome IIl : la Guillotine,

JULES BARNI. Histoire des idées morales et politiques en France au xviii^ siècle (seconde partie) .

ALFRED ASSOLANT. Histoire de Napoléon P% 1 vol.

CHALLEMEL LACOUR. Histoire de Louis-Philippe, 1 vol.

DE ROCHAU. Histoire de la Restauration, traduite de Taliemand par M. Rosenwald, 1 vol.

DE ROCHAU. Histoire de Louis-Philippe, traduite de Tallemand par M. Rosenwald. 1 vol.

FRÉDÉRIC MORIN. Les Historiens du xix« siècle. 1 vttl.

EUGÈNE DESPOIS. Le Vandalisme révolutionnaire. 1 vol.

EUG. YUNG. La Révolution italienne. K vol.

OUVRAGES De M. le professeur VÉRA

Profesftenr h l'Uni versité de Naples.

INTRODUCTION

A LA

PHILOSOPHIE DE HEGEL

LOGIQUE DE HEGEL

Traduite pour la première fois, et accompagnnée d'une introduction et d'un commentaire perpéloel.

2 Tolumes in-8 1 2 fr.

PHILOSOPHIE DE LA NATURE

DE HÉGEIi

Traduite pour b prmnière fois, et accompagnée d'une introduclion et d'un commentaire perpétuel.

■.*Hé«:oli«iilf>iiie et la philMophie.l vo1.in-18. 1861. 3rr.50

Mélanses pliil^sopliiqvefi. 1 vol. in-8. 1862. 5 fr.

EiMMiIft de phikMioplile héffélieBse (de la BilAiothcque de philosophie contemporaine). 1 vol. 2 fr. 50

Prolblème de la eeHMnde. 1 vol. in-S. 3 fr. 50

PlatMilfi, Aristafellfiet HeffeUI deanedia fermUM doe<riaa.

REVUE

COURS LITTÉRAIRES

DE LA FRANCE ET DE L'ÉTRANGER.

Reproduisant les principales leçons et conférences faites à Paris, en province et à l'étranger, dans les chaires de TÉtat et dans les cours libres, par MM. Franck, Alfred Maury, Ernest Havet, Gh. Lé- véque, Paulin Paris, de Loménie, Philarète Ghasles, Michel Bréal, Martha, Patin, Janet, Egger, Berger, Saint-René Taillandier, Mé- zières, Geffroy, Caro, Wallon, l'abbé Gratry, l'abbé Freppel, Taine, Heuzey, Beulé, de Yalroger, Guillaume Lejean, Jules Simon, J. J. Weiss, etc., etc.

Elle public intégralement le cours de M. Ed. Laboulaye.

REVUE

COURS SCIENTIFIQUES

DE LA FRANCE ET DE L'ÉTRANGER

Reproduisant les cours faits dans les facultés et dans les établis* sements libres par MM. Claude Bernard, Berthelot, Chatin, Riche, Robin, Coste, Becquerel, Vulpian, Serre, Lacaze-Duthiers, et des leçons de MM. Milne Edwards, Boutan, Payen, Pasteur, Troost, Bouchardat, Jamin, Bouchut, Liebig, Moleschott, Palmieri, Remak, de Luca, etc., etc.

Ces deux journaux paraissent le samedi de chaque semaine par livraisons de 32 à 40 colonnes in-4°.

Prix de chape journal isolément.

Six mois. Un an.

Départements dO 18

étranger 12 20

Prix des deux journaux réunis.

Départements 18 30

Étranger 20 35

L'abonnement part du l*'^ décembre et du 1®"" juin de chaque année.

La publication de ces deux journaux a commencé le l^*" décembre 1863, Chaque année forme deux forts volumes^ iiv-4 àc ^^^\>'4%^'ï»

Cl. BERNARD. E««mvi mir ■«• pr^yriétéfi «en tissas tItmHs,

faites à la Sorboone, publiées par M. Emile Alglave. 1866, i vol. in-8 a^-ee 92fifiiret. 8fr.

ROUCHARDAT. ti» tHàvall, son influence sur la santé (confé- rences faites aux ouvriers}. 1863, 1 vol. in-i8. 2 fr. 50

BOUCHARDAT et H. JCNOD. I^'esa-^e-rfe et ses «aa^erK, conférences populaires. 1 vol. in-8 1 fr,

BOURDET (Eug.). Prl«efpeii «^é^veatlen ipesMlTe. 1863,

BRIERRE DE BOISMONT. mm^ li&llllelMatlbtts, en msttttre raisomiée des «mMiriH#Md, des visions, des songes, de l'extase, du magnétisme et du somnambulisme. 1862, 3® édition très-augmentée. 7 fr.

BRIERRE DE BOISMONT. An Soleide et de la folle snieide.

RROUSSAIS. Examen des deetrlnes médieales. 3» édition.

CUVIER. INseoiirs sur les réTOIntions de la svrface da Slobe et sur les changements ([u'elles ont produits dans le règne animal, 8« édition, 1 vol. in-18, avec 7 figures. 2 fr. 50

DELEUZE. Instraelloii pratique sur le magnéiisnie an!- mai, précédée d'une notice sur la vie et les ouvrages de l'auteur, et suivie d'une lettre d'un médecin étranger. 1853. 1 vol. in-

D'ARGHIAG. I^eçons sur la Faune quaternaire professées au Muséum d'histoire naturelle. 1865, 1 vol. in-8. 3 f)r. 50

DU POTET. Traité complet de magnétisme, cours en douze

nu POTET. Manuel de rétniklaint iiiagnéCisenl*, ou Nbuvelle instruction pratique sur le magnétisme, fondée sur trente années d'expérience et d*bDservàli6n"s. 1854, 3® édition, 1 vol. grand in-

ÉLIPHAS LÉVI. Dosme et rituel de la haute masie. 1861,

l^XIPHAS LÉVI. Histoire de la magie, avec une exposition claire et précise de ses procédés, de ses rites et de ses mystères. 1860, 1 vol. in-8, avec 90 figures. 12 fr.

ÉLIPHAS LÉVI. lia eleff des grands mystères suivant Hénoch, Abraham, Hermès Trismégisle et Salomon. 1861, 1 vol. in-8, avec 22 planches. 12 fr.

ÉL1PHAS LÉVI. Philosophie oeenlte. Fables et symboles, avec leur explication où sont révélés les grands secrets de la direction du magnétisme universel et des principes fondamentaux du grand

ÉLIPHÂS LÉVl. li» «elenee des espritti, révélation du dogme secret des Kabbalistes, fesprit occulte de l'Évangile, appréciation des doctrines et des phénomènes spirites. 1865, 1 vol. in-8. 7 fr.

HÉMENT. i^eti Coiirénstie^s «ta «aai Malaqùaiis. — Félix Hément, les Mouvement de ia mer et de Vatmosphère. — Louis Jourdan, Blanche de CastiUe, — Ernest Morin, le Cardinal de Retz et M. Vincent. — Th. Sauvestre, De Véducation des femmes, — Évariste Thévemui Histoire du thédtreeh France. — P. Vulpian, le Budget de la famille et le budget de l'État^ V^ année

JOLY. lieçons e^nr la génération spontanée, 2 brochures

JEANNEL(J.). De la prostitution pabllqnei. et parallèle com> plet de la prostitution romaine et de la prostitution contemporaine , suivis d'une étude sur le dispensaire de salubrité de

LAFONTÂINË. li'Art de magnétiser, ou le magnétisme animal, considéré sous les points de vue théorique, pratique et thérapeutique 1860, 3« édition, 1 vol, in-8, avec figures. 5 fr,

LONG ET. Mouvement eirenialre de la malière dans les trois règnes, tableaux de physiologie avec fig. coloriées. 1866. 7 fr.

MENIËRE. Études médicales sur les poëtes latins, 1858,

MENIÈRE. Cleéron médeein, étude médico-littéraire. 1862,

MENIÈRE. lies Consultations de madame de glévigné, étude médico-littéraire. 1 voL in-8. 1864. 3 fr.

MILSAND. liO Code ei¥fel et là liAérté. 1865, in-8. 2 fr.

MOREL. Traité des champignons au point de vue botanique^, alimentaire et toxicologique, orné de plus de 100 figures, 1865,

Prix figures noires. 4 fr.

Prix figures coloriées. 8 fr.

MORIN. Du magnétisme et des sciences occultes. 1860,

MUNARET. liC médecin des villes et des campagnes. 4» édi-

SHRIMPTON. lia Guerre décrient, l'armée anglaise et miss Nightingale. 1 vol. in-8, 2 fr.

THÉ VENIN (ÉVARISTE). Hygiène puMique, résumé de dix ans de travaux au conseil de salubrité, de 1849 à 1858. 1 vol. in-18.

VIRCHOW. men Trlehlnes, à Tusag^e des médecins et des gens du monde, traduit de Tallemand par M. Onimus, avec figures,

W01LLEZ (Madame}. lies MédeeiiM inorali»<ef«, code philosophique et religieux extrait des écrits des médecins anciens et modernes, notamment des docteurs français contemporains, avec un Discours préliminaire de feu le professeur Brachet (de Lyon), et une Notice par le docteur Descuret. 1862, in-8. 6 fr.

Cite this text

La philosophie mystique en France à la fin du XVIIIe siècle. Paris, 1866. Hermetic Cloud, https://hermeticcloud.com/library/franck-philosophie-mystique-en-france/. Public-domain text reproduced in full; markup only.

Transcription

Machine-read text of the Internet Archive scan laphilosophiemy00frangoog; the reading is uncorrected apart from the removal of page numbers, running heads, line-end hyphens and the scan's own marks.