telle manière ouvrées que, si longuement elles eussent duré, lesdits roi, comte et barons n’eussent chaque Jour fait qu’amenuiser, sécher et languir jusqu’à la mort'. »
Fabriquer des images de cire dans le but de nuire à l'individu, à la ressemblance de qui cette image était faite, constituait bel et bien le crime A'envoûtement, crime puni de mort comme la plupart des pratiques de sorcellerie.
Aujourd’hui les progrès de la physiologie psychologique et rétude des phénomènes de l’hypnotisme ont permis de rattacher la plupart de ces faits de sorcellerie au domaine de l’hystérie et de ses annexes, et l’on était certes loin de s’attendre à voir la grande presse consacrer subitement des chroniques et des interviews à l’envoûtement que certains prétendent avoir vu pratiquer à notre époque d’études essentiellement positives.
Depuis plusieurs années, un certain nombre de chercheurs s’efforcent de retrouver les rapports qui peuvent exister entre les théories des magiciens de jadis et les pratiques des hypnotiseurs modernes. Cette étude demande un travail assez long et assez méticuleux; et plusieurs ouvrages ont été consacrés à l’exposé des premiers résultats acquis. Les seuls titres que possède un écrivain s’occupant
• A. de Rochas citant la Chronique de Saint-Denis.
[Initiation de mars 1893.)
de ces questions abstraites, ce sont ses œuvres, car c’est là la référence à laquelle peut se rapporter tout lecteur désireux de porter un jugement équitable. Or, à la suite de ces histoires d’envoûtement, on vit surgir des profondeurs de l’inconnu une série d'individualités affirmant que ces études étaient l’objet d’une exploitation qu'il fallait faire cesser, que les temps étaient venus de débarrasser le temple saint des écrivains qui l’encombraient, et, pour toute garantie scientifique, ces affamés de pureté n’offrirent que des injures et dès insinuations personnelles et l’on attend encore le premier livre original de ces inconnus d’hier qui demeurent, malgré leur soif de la réclame, les inconnus d'aujourd hui et qui seront sans doute encore les ignorés de demain.
Un jeune reporter avait commencé le feu. On comprend sans peine combien d’émules surgirent, flairant une voie nouvelle à explorer, et voilà comment un ancien courtier en voyages économiques se révéla tout à coup théologien envoûteur, tandis qu’un ancien prestidigitateur poussa la science infuse jusqu’au professorat.
C est là certes un coin bien curieux de la physionomie du Paris inconnu, et nos lecteurs nous sauront sans doute gré de faire en leur compagnie une excursion dans Le monde où Von envoûte.
Nous allons étudier successivement : 1° L’origine expérimentale de ces chroniques sur l’envoûtement commencées à la suite des travaux du colonel de Rochas ;
2“ Les applications erronées faites de ces travaux, à la mort d’un certain prêtre défroqué de Lyon, l’abbé Boullan, par des reporters avides de publicité ;
3“ Les conséquences curieuses de cette publicité et l’apparition de tout un monde de fantaisistes envoûteurs, contre-envoùteurs et professeurs d'envoûtement.
Comme garantie de la valeur des renseignements que nous fournirons, nous donnerons toujours les sources où ils sont puisés, ne nous souciant aucunement de démarquer sans citation les ouvrages spéciaux, procédé fort utilisé en ces derniers temps par les informateurs avisés, mais indigne de tout chercheur quelque peu consciencieux.
LES EXPÉRIENCES DE M. DE ROCHAS
On sait combien ce qui touche à la psychologie expérimentale intéresse tout homme s'occupant tant soit peu de philosophie à l'heure actuelle ; aussi n’est-il pas étonnant que les expérimentateurs des phénomènes de l’hypnose se recrutent autant parmi les philosophes que parmi les médecins.
Dès 1887, M. de Rochas avait publié sous le titre : Les forces non définies^ un ouvrage consacré aux recherches expérimentales touchant les points les plus obscurs de l’hypnotisme, entre autres la polarité humaine. Les conclusions de l’auteur ne s’éloignaient pas trop des théories alors en cours pour expliquer tous ces faits.
Mais en poursuivant ses études, M. de Rochas parvint à préciser certaines expériences jusque-là peu concluantes et à déterminer l^xistence d’états hypnotiques profonds , dans lesquels apparaissaient des phénomènes affirmés par les anciens magnétiseurs et niés généralement par les médecins s’occupant d’hypnotisme.
Pour bien comprendre l’importance de cette découverte, une courte digression est ici nécessaire.
L’Ecole de Paris, dont le représentant le plus éminent est le D*" Charcot, enseigne que tout individu hypnotisé passe par trois états ou phases caractéristiques.
Tout d’abord le sujet endormi est plongé dans un sommeil profond, les yeux sont clos, les membres flasques, et l'insensibilité de la peau ou des muqueuses est complète. C’est la phase de « léthargie ».
Si, dans cet état, l'on ouvre de force les yeux du sujet et qu’on permette à la lumière d’aller exciter les centres nerveux, ou si Ton produit une impression auditive violente et inattendue (coup de gong), le sujet garde les attitudes qu’on donne à ses
membres, reste les yeux ouverts et fixés, et constitue un excellent modèle pour artistes^ car il conserve toutes les poses qu'on lui fait prendre. C’est la seconde phase, la « catalepsie ».
Enfin une seconde excitation cérébrale donne naissance à un état nouveau, le sujet prend une certaine part à la vie ambiante, entend ceux qui lui parlent, peut s’occuper de ses travaux journaliers, et surtout est accessible aux « suggestions ». C’est là l’état de ceux qui se lèvent la nuit pour vaquer aux occupations journalières ou pour errer sur les toits, état dénommé « somnambulisme » et troisième et f/errz 1 ère phase de l'hypnotisme pour l’École de Paris.
Après le somnambulisme, une suggestion réveillait le sujet, si bien qu’on avait pu établir le cycle suivant : état de veille, léthargie, catalepsie, — somnambulisme, état de veille, léthargie, etc. Il n'y avait donc que trois phases principales de l'hypnotisme.
Or, en modifiant les procédés généralement employés et en revenant, quand le sujet était en « somnambulisme », aux pratiques des anciens magnétiseurs, aux passes^ ]\^. de Rochas détermina l’existence de nouveaux états h 3 ^pnotiques qu’il appela : états profonds de l’hypnose. Deux articles, parus, l'un dans le Cosmos en 1887, l’autre dans la Revue d'Hypnotisme en 1888, puis refondus et augmentés pour paraître dans VIniiiaiion en 1891 (juillet-aoùt-septembre octobre)^ enfin rassemblés
en un volume^ en 1892, donnent le détail de ces recherches.
C’est la constatation de ces états hypnotiques profonds et leur étude qui allaient conduire l’auteur à la découverte de Vextériorisation de la sensibilité^ origine de l’envoûtement conçu par les publicistes.
Nous voici parvenu au point capital de notre étude historique.
Quand un sujet est dans une des trois phases hypnotiques classiques, il ne manifeste aucune trace de sensibilité. Mais, à mesure qu’on détermine les états profonds de l’hypnose, l’insensibilité persiste bien au niveau de la peau du sujet, mais — phénomène curieux — cette insensibilité cesse à 10, 15, 20 centimètres, et si l’on pince, ou plutôt si l’on fait le geste de pincer un point quelconque du sujet à cette distance, il y a trace de douleur. Bien plus, certaines substances comme l’eau ou la cire s’imprègnent de cette sensibilité ainsi extériorisée et la conservent un certain temps, si bien qu’en approchant, à l’insu du sujet endormi, une allumette allumée de l’eau où cette sensibilité est condensée, le sujet manifeste une sensation de brûlure. Personnellement, dans une expérience de contrôle, nous avons produit des cloques en brûlant la main du sujet à 50 centimètres au moins de son corps physique. IJ extériorisation de la sensibilité en état d’hypnose
Les Etats profonds de l'Hypnose. — Paris, 1892, in-8°,chez Chamuel.
PROFONDE , voilà la base des théories modernes de l’envoûtement.
M. Joleaud-Barral, rédacteur de la Justice et observateur aussi consciencieux que critique érudit, est le premier qui dans la presse introduisit le mot d’envoûtement, que des confrères peu délicats devaient accaparer plustard sans indication d'origine. Dans le numéro de la Justice du 19 mars 1892 on trouvera un article intitulé : Dans le Monde de l’Inconnu^ Envoûtement reproduit dans l'Initiation
Quelques extraits de cette étude sont curieux à rapporter :
« Le 16 mars courant, le colonel de Rochas rendait sensible, à l'aide d'un sujet, une dissolution sursaturée. Quand son aide jeta dans cette préparation le cristal qui devait provoquer la solidification du liquide, le sujet, qui avait passé sa sensibilité à cette eau, fut pris d’une terrible crise nerveuse, s'évanouit, et on dut procéder à une énergique médication pour le ramener à la santé.
Comment ce changement d'état provoqué dans le liquide avait-il pu produire une semblable perturbation chez le sujet? Mystère!
M. de Rochas garda la solution telle quelle. Hier, 18 mars, il voulut constater si elle n'avait perdu aucune de ses merveilleuses propriétés. Rien de cette affinité étrange qu'elle possédait avec la personne qui lui avait communiqué dix jours auparavant un peu de sa propre vie. A cet effet, à l'insu du sujet, il plongea dans le liquide la lame d'un couteau.
Nous assistâmes alors à une scène inoubliable. Nous vîmes la malheureuse pousser un cri perçant, comme si on venait elle-même de la blesser, et tomber à terre en portant la main à sa poitrine et en sanglotant.
Cette expérience et d'autres analogues nous expliqueraient assez aisément les crimes à'envoûtement qui, au moyen âge, menèrent tant d'individus au bûcher. »
Ainsi voilà le mot à'envoûtement évoqué par M. Joleaud-Barral ; nous allons voir par la suite que c’est également en sa présence que les expériences au moyen de la figure de cire furent reconstituées.
« M. de Rochas voulut bien encore réaliser devant nous cette restauration d'une antique coutume.
Il fit une petite statuette en cire rouge et la rendit sensible au moyen de passes convenablement exécutées sur une jeune femme.
A partir de ce moment la vie du sujet fut en quelque sorte dédoublée et intimement liée au sort de la poupée en cire.
En quelque endroit qu'on touchât la poupée, le sujet le ressentait, et si M. de Rochas enfonçait une épingle dans la statuette, la jeune femme criait et frottait de sa main la partie d'elle-même qu'elle croyait effectivement atteinte.
Ces faits nous parurent si singuliers, si manifestement fantastiques, que nous tentâmes de les expliquer par une sorte de suggestion que l'opérateur exercerait, volontairement ou non, sur son sujet. Il n'en pouvait être ainsi cependant. Une expérience bien involontaire nous l’a prouvé.
UNE EXPÉRIENCE IMPROMPTU
L'heure du départ avait sonné, les invités de M. de Rochas et le sujet étaient dans rantichambre à causer avant de se quitter. Nous étions resté dans le salon et nous étions occupé à manier et à examiner la poupée en cire.
Tout à coup, sans volonté précise, nous appuyâmes un peu fortement sur la cire, comme pour la modeler nous-même.
Un cri retentit dans la pièce voisine. Uétait le sujet qui se plaignait vivement de ressentir une douleur violente dans la jambe gauche.
Nous avions, sans le vouloir et de loin, provoqué une sensation de douleur chez la personne « envoûtée ».
C'est donc le 16 mars 1892, en présence du rédacteur de la Justice, que la figure de cire fut fabriquée et que l’expérience de l’envoûtement fut reconstituée.
Mais dans quelles conditions :
A l’aide d’ün sujet placé en état d’hypnose PROFONDE. C’est là le point que tous les reporters, ignorants du mode opératoire, ont négligé par la suite ; c’est là la source des erreurs monstrueuses et grotesques qu’ils ne cesseront de commettre dans leurs prétendus articles documentés.
Le 27 mai 1892, M. de Rochas publiait dans le journal le Temps une étude sur VExtériorisation de
la sensibilité reproduite dans VIniiitialion de juin 1892. Mais rappelons-nous que l’expérience la plus importante fut faite le 16 mars de la même année.
Le 2 août 1892, la Justice publiait un nouvel article de M. Joleaud-Barral relatant une phase toute différente dans Texpérimentation. Voici l’extrait capital de cette étude :
« M. de Rochas a essayé de dissoudre la sensibilité d’un sujet dans une plaque photographique.
Il a mis une première de ces plaques en contact avec un sujet non endormi : la photographie du sujet obtenue ne présentait aucun rapport avec lui.
Une seconde, mise antérieurement en contact avec un sujet endormi et légèrement extériorisé, a donné une épreuve à peine sensible par relation.
Une troisième enfin, qui, avant d’être placée dans l'appareil photographique, avait été fortement chargée de la sensibilité du sujet endormi, a donné une photographie qui a présenté les caractères les plus curieux : chaque fois que l’opérateur touchait .à 1 image le sujet représenté le ressentait. Enfin il prit une épingle et en égratigna deux fois la pellicule de la plaque où la main du sujet était indiquée.
A ce moment, le sujet s’évanouit complètement en contracture. Quand il fut réveillé, on constata sur la main deux stigmates rouges sous l’épiderme correspondant aux égratignures de la pellicule photographique.
M. de Rochas venait de réaliser là, aussi complètement que possible, « l’envoûtement » des anciens.
Dans le domaine si m 3 ^stérieux de ces faits, nous voulons nous borner à n'être qu'un narrateur sincère. Il ne s'ag-it pas ici de croire ou de ne pas croire. Nous disons ce que nous avons vu, c’est tout. »
L’auteur des expériences résumait lui même tous ses travaux dans un travail publié en octobre 1892 par le Cosmos et reproduit dans VInitiation de novembre 1892 avec quelques légères modifications sous le titre de I’Envoutement. Ce travail, très remarquable, exposait le triple point de vue critique, historique et technique de la question.
Entre temps quelques chercheurs reprenaient letude expérimentale de ces faits, et le D" Luys, à l'hôpital de la Charité, faisait plusieurs expériences concernant cet ordre nouveau de phénomènes psychiques.
UN KAliBALISTE
ACCUSÉ D ENVOUTEMENT
Cette étude se continuait paisiblement depuis plusieurs mois lorsque, en janvier 1893, arriva à Lyon la mort d'un certain abbé Boullan, docteur en théologie, prêtre défroqué et sectateur d une communion de mystiques, présenté sous le nom de D' Johannès par un romancier de grand talent, M. J.-K. Huysmans, dans son volume ayant pour titre : Là-Bas.
Ici commence la seconde période de notre étude, où nous allons passer du domaine expérimental dans celui des hypothèses bizarres et des papo tages de reporters.
Mais procédons par ordre, et voyons d abord c{ui était cet abbé Boullan.
Un disciple de Vintras, adonné aux praüques les plus impures de la sorcellerie et condamné, tant par les tribunaux civils que par ses supérieurs re-
ligieux, pour des faits qui ne sauraient longtemps tromper un médecin un peu au courant de la psychiatrie.
Que sont en effet les pratiques de la sorcellerie ? Des conséquences directes d’un dérangement cérébral, soit momentané, soit permanent, et les actes répugnants qui conduisirent le docteur en théologie, alors aumônier d'un couvent de religieuses, devant les juges, relèvent bien plus du médecin que du magistrat. Cela dit pour bien montrer que nous nous trouvons en présence d'un malade et que notre intention est bien plus de chercher une excuse aux idées et aux actions de cet homme que de vouloir atteindre sa mémoire en quelque façon. Nous serons donc aussi bref que possible.
Longtemps ce disciple de Vintras se livra à ses expériences et a 1 apostolat de ses idées bizarres sur l’amour libre, sans entrer en relation avec les philosophes qui s’occupaient de ces questions.
Vers 1885 cependant, l’envie de jouer au grand pontife, d’affirmer la science profonde qu’il croyait posséder, et de montrer à tous qu’il était bien Jean- Baptiste revenu sur la terre, poussa l'abbé Boullan à prendre une part active au mouvement spiritualiste.
Mais les occultistes flairèrent bientôt un mystère caché sous l’ambiguité des doctrines du Carmel (ainsi s'appelait l’Église de Boullan), et une association de Rose-Croix tendit au prophète un piège grossier dans lequel il tomba sans y prendre garde.
L'extrait suivant montre tout d’abord au lecteur le but de ces Rose-Croix réunis en fraternités secrètes :
L'ordre kabbalistique de la Rose-Croix n'a-t-il pas inscrit en tête de son concordat la mission qu’il se reconnaît et qu'il réclame de combattre la sorcellerie partout où il la rencontre sur sa route, de la ruiner dans ses œuvres et de l’annihiler dans ses résultats?
Les frères se sont engagés d'honneur à poursuivre ,
les adeptes de la Goëtie, soi-disant mages, dont Fignoj
rance, la malice et les ridicules décrient nos mystères et dont l’attitude ambiguë, non moins que les doctrines scandaleuses, déshonorent la fraternité universelle de haute et divine magie à laquelle ils revendiquent effrontément le droit d'appartenir.
Puisqu'ils ont l'audace de se dire des nôtres, nous aurons la hardiesse d'arracher les masques de dévotieuse vertu dont ils se parent, et, les révélant à tous dans leur hideur inavouée, de les traîner au grand soleil.
Nous les avons condamnés au baptême de la lumière!
Stanislas de Guaita. — Le Temple de Satan, p. 443 et 444.
Ainsi M. Stanislas de Guaita et ses amis n’avaient qu’un but : faire la lumière sur les actes de l’abbé Boullan. En moins d’un an, le docteur, pris au piège, avait écrit une série de lettres exposant la théorie et la pratique de sa doctrine, et l’analyse seule des principales pièces du dossier tient près de 30 pages.
Nous ne voudrions pas insister outre mesure
sur ces points délicats ; mais cependant empruntons à l'ouvrage de M. de Guaita (p. 47) « une lettre du 5 décembre 4886, signée de trois jeunes filles initiées au Carmel, contresignée de leur mère (!) et apostillée d’une approbation pontificale de Baptiste. » (La lettre est adressée à un jeune homme.)
Béni fils de Dieu, aimé du ciel et de nos cœurs!... Nous avons admiré l'action céleste de la lumière en vous ; car, sans avoir eu Voccasion étudier à fond la doctrine d'Elie, vous avez su néanmoins avoir l'intelligence du plus profond des mystères.
Carmel veut dire chair élevée en Dieu et la lumière d'en Haut vous a fait connaître comment on se
CÉLESTIFIE ICI-BAS PAR l'aCTE MEME QUI A ÉTÉ ET QUI EST ENCORE LA CAUSE DE TOUTES LES DÉCHÉANCES MORALES.
(Ceci est clair.)
Aussi combien nous désirons vous voir au milieu de NOUS ! Nous avons si souvent prié au saint autel, afin qu'il nous soit accordé de voir un élu tel que le ciel le veut, et que vous allez l'être !
Le ciel a fait de grandes promesses au chef du divin Carmel, pour le jour où il aura de vrais disciples autour de lui... Notre vœu serait de vous voir à côté du Père^ comme un premier éluy pour faire la chaîne de vie .
Si VOUS VENEZ, VOUS POURREZ CONSTATER NOTRE BON VOULOIR, AFIN QUE DE LA VOIE DE LA SCIENCE IL VOUS SOIT PERMIS d'arriver A CELLE DE L EXPÉRIENCE ; car Dieu ne juge pas les êtres sur leurs lumières^ mais uniquement sur les actes de vie dont ils se montrent capables .
Celle qui vous a en cordiale affection.
Nahelaei..
Nous saluons, comme celle qui a tenu la plume, le lils du ciel, dans la bénédiction de l’élection où il entre :
IdHELAEL, An AM DA EL.
J'approuve la doctrine de cette lettre, signée des noms angéliques du Trio et par la mère :
Shepael, Jeam-Baptiste.
Tel est renseignement de celui qui se donnait comme initié à la sagesse la plus élevée que l'homme puisse atteindre.
Le 23 mai 1887, les occultistes, réunis en tribunal d'honneur, prononcèrent la condamnation du docteur Baptiste à l'unanimité des voix. Elle lui fut signifiée le lendemain.
A quoi l'abbé Boullan avait-il été condamné?
Au baptême de la Lumière^ c’est-à-dire à la mise au jour, avec pièces à l'appui, de ses doctrines et de ses œuvres.
Mais, entre la condamnatiçn (mai 1887) et l'exécution de la sentence par la publication du livre de M. de Guaita (1891)‘ quatre années s’écoulèrent que le docteur mit, on le pense bien, à profit.
Partout il allait clamant qu’on voulait l’assassiner, qu'un envoûtement était préparé contre lui et avait échoué plusieurs fois, et, soit vérité, soit duperie, le pauvre homme en arriva progressivement à se croire persécuté et à accroître d’autant les accidents cérébraux dont il était déjà atteint.
Le Serpent de la Genèse, t. ii, Temple de Satan, par Stanislas de Guaita. — Paris, Chamuel, 1891, in-8“.
C'est sur ces entrefaites que M. J.-K. Huysmans, à la recherche de documents sur la magie^ tomba entre les griffes du bon docteur qui joua les ingénues de telle façon que le romancier sy laissa prendre et dépeignit dans son roman Là-Bas le D*" Johannès (pseudonyme de Boullan) sous les traits les plus - flatteurs, tout en disant, pis que pendre, des Rose- Croix, dont l’abbé sentait la condamnation suspendue sur sa tête.
Par malheur, la bibliographie magique fournie par le Johannès à M. J.-K. Huysmans et donnée comme une crème de mystère était tout bonnement tirée du dictionnaire LarousseV
Pour toute réponse aux accusations dont la Rose-Croix était l’objet, M. de Guaita publia son ouvrage, qui réduisit définitivement au silence le grand pontife du Carmel, atteint du reste, paraît-il, d’une affection cardiaque qui nécessitait des soins rigoureux.
Dans le courant de l'année 1892, l’abbé Boullan fut encore une fois poursuivi, mais pour exercice illégal de la médecine, et cela affecta derechef sa santé, déjà bien ébranlée par le genre de prières (?) en usage dans le Carmel.
Enfin, au commencement de janvier 1893, la terreur de la mort agit à tel point sur le cerveau déjà troublé du théologien, qu’il voyait des « envoû- teurs » partout et qu’il mourut en accusant Sta-
^ Voy. luUinlion (mai 1891).
nislas de Guaita, alors alité par une forte grippe à Nancy, de le tuer par envoûtement.
A la suite de cette mort, une campagne de presse commença dans un journal du matin et suscita les lazzi d’une foule d’autres journaux. On prétendit sans rire que l’abbé était mort envoûté et l’on appuyait cette ridicule accusation sur lés expériences récentes de M. de Rochas!
Or il suffit de relire les travaux de ce chercheur pour savoir que les expériences ont porté sur des sujets en état hypnose profonde et non sur des individus n’ayant jamais subi le sommeil hypnotique, comme le fameux Johannès.
Mais, l’imagination aidant, d’autres journalistes entrèrent en lice, et on put lire de bouffonnes discussions sur un « esprit », une sorte de revenant queM. de Guaita tenait enfermé dans un placard. Au moment psychologique, le kabbaliste confiait à ce revenant des poisons subtils qui étaient portés jusqu’à Lyon et allaient occire l’abbé Boullan.
Si ces accusations n’avaient pas été formulées sérieusement dans un grand journal quotidien de Paris, nous n’aurions même pas eu le courage de les reproduire, tant elles sont profondément ridicules.
Un étudiant s’occupant de ces questions depuis six mois aurait bien pris garde à la presque impossibilité de transport de substances matérielles par un être spirituel n’ayant à sa disposition aucune espèce de force psychique dans le cas actuel. Cette
énorme faute de doctrine fit beaucoup rire ceux qui sont un peu versés dans ces études ; mais le public n’y prit garde et les polémiques continuèrent.
Nous passerons sur les duels ou les procèsverbaux qui, après maints incidents, vinrent terminer ces polémiques. Nous entrons là dans ce qui touche à la vie privée, et notre étude doit rester aussi générale que possible.
LES FANTAISISTES
Mais la semence était jetée. « L'envoûtement » avait désormais ses lettres de grande naturalisation dans la presse parisienne, et le public, amoureux du merveilleux par dessus tout, s’inquiéta des « praticiens » capables d'envoûter, qui un mari, qui une belle-mère, qui un concierge.
Nous ne voulons pas revenir encore sur l’absurdité des prétentions émises par ces « professionnels » s’efforçant d’agir sur tout le monde sans exception ; mais nous avons eu la curiosité de faire une enquête personnelle, et nous allons en donner les résultats en garantissant l'authenticité des principaux renseignements que nous fournirons.
Nous allons donc passer en revue « l'envoûteuse d'amour », « le professeur d’envoûtement », « la
magicienne qui guérit les envoûtés », « le gentleman intervieM^er » et enfin la « fanatique qui veut quand même envoûter son mari ».
L’ENVOUTEMENT D’AMOUR
Quartier des Halles, petite rue obscure, vieille maison.
On monte un escalier sombre ; on sonne au premier, devant une large porte garnie de multiples
Une vague figure entrevue à la vitre d une chambre donnant sur la cour et permettant d’apercevoir la visiteuse ; puis la porte est ouverte. C’est la.
Pas de bonne ; la magicienne fait elle-meme le service c’est plus sûr contre les indiscrétions. On entre après un petit corridor, dans une vaste piece bien éclLée. Au milieu, une grande table ou s empilent une foule de jeux de cartes de tourtes diinensions Dans les coins, deux ou trois meubles de bois doré souvenirs d’une existence somptueuse sup- Irtint des assiettes et des plals'de terre de fer Dans la cheminée un fourneau allume sur lequel mijote le dîner de tout à l’heure.
_ p’estpour les cartes, madame.
_ Non, madame, c’est plus sérieux; je voudrais savoir si l’on peut forcer un homme a epouser une femme - une de mes bonnes amies qui n ose pas
venir elle-meme.
— Parfaitement, madame, Tenvoùtement d amour. Voulez-vous partalisman, par le cierge béni, par le cœur de veau ou par la colombe ?
_Mais.je ne sais... quelle est la différence?
— Le talisman c'est cinq francs, le cierge dix francs, le cœur de veau ou la colombe vingt francs, plus le dérangement s'il faut aller à domicile.
— Les moyens de mon amie lui permettraient d'aller jusqu’à dix francs. Je choisirai donc le cierge. Mais êtes-vous sûre de la réussite ?
— Nous allons voir, madame. Coupez, tirez sept cartes de la main gauche^ en pensant à l’opération. Bien. Voici l'homme, distingué ma foi, hésitation, grand désir, obstacle de la part d'une méchante femme. Victoire. C’est trois francs, madame, et les cartes vous promettent la réussite. Car il s'agit de vous, n’est-ce pas ?
— Oui, madame, je l’avoue. Mais c’est étrange comme vous voyez bien. Homme distingué, — obstacles. C’est étonnant. —Voilà les trois francs, Madame, et merci. Quand faut-il que je revienne?
— Nous sommes aujourd’hui jeudi, revenez demain vendredi à cinq heures, mais après avoir fait ce que je vais vous dire :
Le matin vous achèterez un cierge de un franc sans marchander, telle rue — tel numéro. — Ensuite vous irez à la messe et présenterez votre cierge vers l’autel quand le curé bénira les fidèles. Avezvous un gant de la personne mâle ?
— Non, madame, mais j’ai des lettres ?
_Bien. Vous envelopperez le cierge dans les
lettres jusqu'au soir et vous me l'apporterez à l'heure convenue.
— C'est entendu. A demain et merci mille fois. Que vous êtes bonne, madame! Au revoir et merci encore.
— N'oubliez pas la petite pièce de dix francs. Il est indispensable quelle soit en or ; les écus nous gêneraient pour l’opération. Au revoir. N'oubliez pas cinq heures, demain, jour de Vénus. Prenez garde au bas de l'escalier; il y a encore deux marches.
Le lendemain, cinq heures.
— Ah ! c'est vous, madame, qui êtes venue hier. J'ai eu peur d’être en retard. Figurez-vous que j'arrive de chez la duchesse de ***, qui me protège et me consulte dans toutes ses entreprises. Elle a même prié son cocher de me conduire jusque chez moi, de peur de me voir en retard. Avezvous le cierge ?
— Voilà, madame.
— Parfait. Posons ce cierge là, sur la cheminée. Maintenant allumons-le ; mais plaçons la pièce d'or sous le cierge, pour attirer les influences du soleil ; car l'or et le soleil, c’est la même chose, madame, et je connais les 365 planètes qui dominent l'année'. Avez-vous la pièce d’or ?
— Voici, madame. ^
— Très bien. Le cierge est allumé, la cire commence à fondre. Disons les prières, je dis toujours le grand évangile de saint Jean ; mais auparavant baptisons. Quel est le nom du sexe masculin?
— Jules.
— Et du sexe féminin ?
— Hortense.
_Cierge béni... — donnez-moi la main... là,
comme cela, et pensez fortement à la personne. Cierge béni, ta cire est plus résistante que les obstacles qui séparent Jules de mon amour, et cependant ta cire va fondre à ta lumière, comme les obstacles s’écrouleront devant mon affection... Ta cire, je la baptise, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, du nom de mon bien aimé Jules. Obéis, au nom de la grande prière de saint Jean. — Maintenant, madame, pendant que la cire va fondre, nous allons dire ensemble l’évangile. Voici ma bible. Là. Voilà la page. Lisez avec moi . Au
COMMENCEMENT ÉTAIT LE VeRBE .J EAN A DONC
RENDU TÉMOIGNAGE DE LUI ET A CRIE DISANT .
(( Jules, tu es dès maintenant uni à Hortense par la vertu de la grande prière mystérieuse de saint Jean. »
Voilà; madame. C’est fini pour aujourdhui. Plantez une épingle dans le cierge... là, le plus haut possible. C’est bien. Maintenant écoutez-moi bien.
— Oui, madame, je suis tout émue et je sens que je vais réussir.
— Certainement, madame, et voici ce que vous
allez faire. Rentrée chez vous, vous allumerez le cierge tous les jours à cinq heures pendant dix minutes^ et vous direz la grande prière de saint Jean en disant bien après : Jean a crié disant :
(( Jules^ lu es dès mainlenanl uni...^ etc. » N’oubliez pas ces paroles. Vous ferez cela neuf jours de suite, en plantant chaque jour une nouvelle épingle que vous ôterez après l’opération et que vous garderez précieusement.
Le neuvième jour vous éteindrez le cierge et vous piquerez Jules au doigt avec la dernière épingle.
— Mais, madame, je n'oserai jamais.
— C’est indispensable pour l'opération. Dites à M. Jules que vous avez parié, que c’est un gage... que sais-je ? Vous êtes intelligente, vous trouverez. Quand il sera piqué et que la goutte de sang sera sortie, regardez-le fixement dans les yeux et vous serez obéie. Du reste, si vous avez besoin d’autres renseignements, vous pourrez venir. Nous consulterons les cartes, et si Jules résiste, nous le forcerons bien à vous aimer avec le cœur de veau.
— Oh, madame, ce serait terrible. Mais j"ai confiance,; je vais faire tout ce que vous m’avez dit. Merci encore, je suis bien heureuse, et je donnerai votre adresse à toutes mes amies. Mais je songe encore combien vous êtes clairvoyante : un homme distingué, des obstacles, comme c’est bien cela. Au revoir, madame. Est-ce que cette opération servirait pour un autre homme ?
_Non, madame, revenez dans ce cas, sans quoi
vous manqueriez sûrement. Chaque jour a sa planète et je les connais toutes.
— Au revoir et merci encore, madame. Vous
m’avez sauvé la vie. Au revoir.
Telle est la transformation moderne de 1 envoûtement à l’usage des petites bourgeoises sentimentales ou des jeunes ouvrières timides. Nous ne dirons pas au lecteur une chose qu’il a déjà comprise, à savoir qu’il s’agit dans cette expérience de donner de l’audace à une femme qui n en a pas, et que tout pourrait se réduire à la rigueur à l’humide regard du neuvième jour. Quant à la magicienne, c’est une personne d’une intelligence très grande, ancienne directrice d’institution, assez jolie et encore assez jeune, petite, très vive et parlant avec rapidité, entremêlant toutes ses expériences de mysticisme religieux et d’appât du gain, 1 un poussant l’autre. Mais le cœur est resté excellent et la magicienne rendra très volontiers service à plus malheureuse qu’elle. Car c’est une terrible ecole de psychologie que le cabinet d’une cartomancienne, qui remplace pour beaucoup de femmes le confessionnal délaissé.
Quelle différence cependant entre cet envoûtement enfantin par le cierge bénit et les horribles
rites de la sorcière de jadis. Lisez plutôt cette description tiree du volume déjà cité de M. Stanislas de Guaita* :
Le volt (du latin vuUus, effigie) de l'envoûtement magique est la figure modelée en cire du personnage dont on veut la perte. Plus la ressemblance est parfaite, plus le maléfice a chance de réussir. Si dans la composition du volt le sorcier peut faire entrer, d'une part quelques gouttes de saint-chrême ou des fragments d'hostie consacrée, d'autre part des rognures d ongle, une dent*, ou des cheveux de sa future victime, il pense que ce sont là autant d’atouts dans son jeu. S'il peut dérober à celle-ci quelques vieux e/fets, qu'elle ait beaucoup portés, il s'estime heureux d’}’ tailler l’étoffe dont il habillera la figurine, le plus possible à l'instar de son vivant modèle.
La tiadition piescrit d administrer à cette poupée ridicule tous les sacrements qu'a pu recevoir le destinataire du sacrilège ; Baptême, Eucharistie, Confirmation, Prêtrise et jusqu'à l'Extrême-Onction, si le cas y échoit. Puis l’exécration se pratique en lardant cet objet d'art d'épingles empoisonnées, avec une grande explosion d'injures pour exciter à la haine, ou bien en l’écorchant, à certaines heures fatidiques, au moyen d’éclats de vitre ou d’épines venimeuses, toutes dégouttantes de sang corrompu.
« Un crapaud auquel on donne le'hom de celui qu'on
' Le Temple de Satan, Paris, 1891, p. 185.
D où cette locution populaire de.menace, qui est devenue une vague formule de haine ouisimplement de rancune : QiTil prenne garde, j’ai une dent contre lui (St. de G.'
désire envoûter remplace aussi parfois le volt en cire ; mais les cérémonies imprécatoires demeurent identiques. Une autre recette veut qu’on lie le crapaud vivant avec des cheveux qu'on s’est procuré d’avance ; après avoir craché sur ce vilain paquet, on Venterre sous le seuil de son ennemi^ ou en tout autre endroit qu'il fréquente tous les jours par nécessité^.
LE PROFESSEUR D'ENVOUTEMENT
A Montmartre, tout en haut d'une longue rue montante, une grande maison moderne. Sur les indications du concierge, on gravit cinq étages et l'on arrive suant et soufflant devant la porte du « professeur ».
On trouve dans un livre imprimé en IGIO sous le titre : Le second jour des caniculaires, l’histoire d'une honnête femme qui avait été menacée par une sorcière, « Peu de jours après, cette honnête femme se sentit cruellement atteinte de grandes douleurs de ventre ; il lui sembla qu'on lui perçait le ventre de part en part, si bien qu’elle gémissait amèrement et par ses plaintes inquiétait ses voisins. Or, comme plusieurs la venaient voir pour la consoler, entre autres un potier y vint qui assura que sa voisine était ensorcelée, et fit fouiller au seuil de la porte pour voir s’il n’y avait pas quelque charme: on y trouva une image qui avait une palme de longueur, laquelle estoit transpercée des deux cotés avec une aiguille. On prend le sortilège et l’on jette le tout au feu : alors la patiente se trouve allégée de son mal. »
M. Edouard Dubus, dans le Figaro du 29 janvier 1893, dit que dans l’Amérique du Sud on enterre également le crapaud servant de volt sous le seuil de la maison de son ennemi. « Celui-ci mourra étouffé, comme si l’air se solidifiait tout à coup autour de lui et l’enserrait de même que la terre enserre la malheureuse bête. »
Au coup de sonnette, une bonne vient ouvrir et introduit le visiteur dans un cabinet de travail curieusement décoré. Sur les murs d’étranges figures kabbalistiques, des triangles et des spirales s’entrecroisent bizarrement dans de vives oppositions de couleurs, des cercles mobiles couverts d'écriture et des caractères astrologiques. Comme meubles, une table d’ébène occupant le coin de droite, contre la fenêtre ; une assez jolie bibliothèque à gauche, une autre table au milieu de la pièce, quelques chaises et deux fauteuils. En somme intérieur sérieux et indiquant plutôt des goûts artistiques.
Le « professeur » paraît. Figure mélancolique et intelligente, la voix grave, les yeux scrutateurs sous le binocle ; l’aspect général est sympathique. On cause.
Une vie de luttes opiniâtres et de travail acharné avec la malechance au bout de chaque entreprise, et l'espérance plus forte après chaque échec, tel est le résumé de l’existence qui a conduit ce travailleur de l'idée à l'étude des sciences occultes, dont il s'intitule modestement professeur. Le professorat devrait impliquer comme première condition l’existence d’une profession distincte de l’occupation, la première permettant de subvenir aux frais matériels, la seconde à la satisfaction de l’étude, qu'on sent très aimée par celui qui vous parle. C’est là du reste le seul reproche qu'un puritain pourrait adresser au professeur d’aujourd’hui,
maître en prestidigitation hier, car il faut combattre dur, à Paris, pour élever une famille. Entré avec défiance, on est bientôt pris de sympathie pour ce lutteur que les hasards de l'étude ont amené à professer « l’envoûtement », et l’on écoute avec intérêt les développements qu'il expose et qui sont extraits de quelques-uns des grimoires qu'on aperçoit dans la jolie bibliothèque de gauche.
Et l’on songe, en descendant l'escalier, que voilà encore une des curieuses productions écloses sous l'instigation du journalisme parisien.
L’ENQUÊTEUR
Petit et malingre, la lèvre supérieure couverte de rares poils bruns espacés, les dents noirâtres et rongées par quelque anthritisme précoce, un énorme ruban de couleur vineuse, indice d'un ordre invraisemblable d’exotisme, s'étalant sur un pardessus usé et rayonnant encore sur un veston de coupe archa’ique, le tout surplombant deux jambes grêles ornées d’un pantalon trop court et terminées par d'interminables pieds , tel est l’aspect charmant sous lequel se présente l’enquêteur, le psychologue profond , l’éminent gentleman, interviewer d’envoûteurs et d’en voûtés.
Il se dit reporter et théologien. En fait, ancien employé d’une agence de voyages économiques, devenu subitement journaliste et, pour l’heure.
enquêteur des horrifiques mystères de l’occultisme.
Dire la somme d'inexactitudes, de calomnies et d'invraisemblances débitées dans cette enquête serait impossible. Il faut se figurer l’état d’âme du clerc d’huissier famélique contemplant le gros banquier qui déjeune et qui a fait introduire le pauvre hère pour signer plus vite le « bon pour poursuivre » que lui envoie l'homme d'affaires.
Il faut imaginer la haine et la sourde rage qu'excite une table si bien garnie en l’esprit de ce vaincu de la vie, pour comprendre comment le reporter, reçu par des hommes ayant tous une situation scientifique bien établie, et appelé à écrire ses impressions, va condenser en quelques colonnes tout ce que son imagination lui dicte de plus perfide et de plus méchant, espérant un scandale, une poursuite, c'est-à-dire la gloire, la renommée tant de fois entrevue et tant de fois évanouie !
Mais l'article « ne porte pas ». On en rit, tant l'invraisemblance y éclate à toutes les lignes. Devant ces accusations fantastiques, on songe à la réponse de cet écrivain qu'on accusait d'avoir volé le porte-monnaie du capitaine du navire sur lequel il avait fait une traversée et qui répondit : « Non seulement j’ai volé le capitaine ; mais encore je l'ai tué, puis je l'ai mangé. »
« L'envoûtement » n'a pas rendu ce que le journaliste attendait de lui; mais il y a la question des phoques qui intéresse vivement l'opinion, et nous
sommes persuadé que notre enquêteur est tout prêt à manifester sa science en cette occasion. A bientôt donc une nouvelle série d'interviews... et revenons à notre sujet.
LA magicienne ET LE CONTRE-ENVOUTEMENT.
x4vez-vous peur de Tenvoùtement et de ses pratiques? Craignez-vous, malgré l'impossibilité du fait, c{u’un ennemi agisse sur vous à distance? Enfin votre imagination est-elle frappée par une idée fixe qui menace de détruire l’équilibre de votre intellect? N'hésitez pas, et allez voir la « Mère aux chats ».
C’est encore à Montmartre,dans une ruelle étroite et propre^ à côté du théâtre, une petite maison nouvellement remise à neuf, et au rez-de-chaussée une belle plac^ue sur la porte : M“° S... cartomancienne.
On sonne, et aussitôt des aboiements multiples, des miaulements prolongés annoncent que la maison est bien gardée. En effet, à peine la porte estelle ouverte qu’on aperçoit une bande de chiens de tous poils et de toutes tailles, une série de chats de toutes couleurs, tout cela sautant, aboyant, gambadant, tandis que la maîtresse de la maison les apaise et les maintient. Ce sont tous des orphelins blessés,estropiés ou mourant de faim, recueillis
et soignés par la magicienne ; car nous nous trouvons en présence d’un spécimen unique : une véritable adepte de la Magie des campagnes employant les secrets des simples et opérant d’après le cours de la lune ou les jours de l’annee (marche du soleil) et en plein XIX' siècle. Cela ne mérite-t-il pas une petite promenade à Montmartre?
La « Mère aux chats » est une femme assez grande, au port majestueux, au profil napoléonien, mais corrigé par un grand air de bonté ; les cheveux sont blancs et disposés en bandeaux qui encadrent cette curieuse physionomie.
Officiellement la magicienne s’occupe de cartomancie, et Dieu sait les excellents conseils que les cartes, aidées de l’intuition très étrange de la devineresse, ont donné aux désolés de tout âge qui viennent chercher l'espérance pour deux ou trois francs ! Comme on le voit, les prix sont minimes ; mais tout le gain passe en aumônes pour les pauvres ou en pâtée pour les animaux. Aussi n’offrez jamais à la « Mère aux chats » une somme quelconque pour pratiquer un envoûtement, vous seriez mis a la porte sur l’heure.
Mais ce n’est pas le cas ; vous vous croyez au contraire envoûté et vous ôtes venu chercher un soulagement à vos douleurs morales. Vous exposez votre état à la magicienne, et aussitôt son regard s’illumine : il s’agit de guérir un malade : tout est pour le mieux. Elle vous fait entrer dans „ le cabinet de consultation «, petite pièce ornee
d'un canapé à gauche, de quelques chaises un peu partout, et d’une table de noyer au milieu. Sur les murs quelques signes magiques, et le tableau des prix des « consultations de cartomancie », variant de 0 fr. 50 à 3 fr. Sur la table, des jeux de tarots de toutes dimensions.
Vous vous êtes assis sur le canapé : les yeux profonds de la magicienne se fixent sur vous ; une voix grave et pénétrante vous interroge.
— Quel mois êtes-vous né, monsieur?
— En décembre.
— Bien. Décembre. Quelle date?
— 20 décembre. Le Capricorne. Maison nocturne de Saturne. Vous êtes sujet à de profonds accès de tristesse; vous vous découragez à propos du moindre obstacle, et c'est là ce qui cause votre peine en ce moment. Méfiez-vous cependant de vos genoux ; vous êtes sujet aux maladies sèches et froides.
— C'est curieux ; c’est en effet aux genoux que je suis le plus souvent pincé.
— Certainement puisque vous êtes né sous le Capricorne. Mais vous craignez un envoûtement ?
— Oui, madame.
— Venez avec moi.
Et, se levant, la magicienne se dirige vers une seconde pièce, celle qui sert de salon d'attente aux clients. Elle tire une clef de sa poche et ouvre mystérieusement un placard rempli de bocaux et de
fioles de toutes dimensions. Ce sont les herbes, les herbes de la Saint-Jean ; car chaque année, au mois de juin, la praticienne passe plusieurs nuits aux environs de Paris, à la recherche des simples. Pendant cette époque elle demeure à la campagne, où elle prépare pendant la journée les herbes cueillies la nuit précédente. Ne vous avais-je pas dit que ce spécimen du moyen âge encore vivant à notre époque était curieux à étudier ?
— Prenez cette herbe, dit-elle en tendant au visiteur quelques brindilles sèches extraites d un des bocaux, et portez-la toujours sur vous. Vous direz de plus tous les matins et tous les soirs la prière suivante, qui est très efficace. Nul ne pourra à partir d'à présent agir contre vous.
Comme on le voit, le remède est simple, et il est rare que la suggestion, soutenue par Faction fluidique des herbes magnétisées, ne produise pas un excellent effet.
On revient de Montmartre plein d’espoir, plus confiant en soi-même et... désenvoûte.
L’ENVOUTEMENT DE HAINE
ET L.\ PHIÈUE
Dans le cahinel de constiUation d'iw jeune médecin qui passe pour expert en ces éludes.
Docteur, je viens de la part de votre confrère, le Df N, qui m'a dit que vous pourriez m indiquer
un procédé sérieux pour me débarrasser de mon mari par l’envoûtement.
— Madame, je regrette infiniment que mon confrère vous ait induite en erreur, mais je considère ces pratiques, d’après l'état actuel de mes connaissances, comme impossibles à réussir sur une personne non hypnotisée. D'autre part, c est faire un acte criminel que de tenter de pareilles choses, et la tradition nous enseigne que la première victime de telles pratiques est le malheureux qui cheiche à les utiliser.
— Mais, docteur, je suis victime d’actes odieux, je ne puis me défendre autrement que par un moyen mystérieux et inconnu de tous. Que faut-il donc faire?
— Il existe à Paris, madame, une foule d’indivddus qui vous escroqueront plus ou moins adroitement votre argent, en vous promettant de réussir de semblables infamies. Or la connaissance même élémentaire de la philosophie occulte suffit pour pouvoir vous affirmer que toutes les tentatives faites dans le sens que vous indiquez retomberont sur vous et augmenteront d’autant vos souffrances morales. Quiconque vous demandera une somme, si minime soit-elle, pour vous aider à réaliser une pratique de magie noire, est un charlatan ou un ignorant et mérite à peine un légitime mépris. C’est en agissant sur votre imagination, en vous suggérant une conduite que, seule, vous ne pourriez tenir, qu’on vous persuadera de l’efficacité de ces rites
encore peu connus. Un peu de force morale suffit à remplacer la suggestion, et vous éviterez ainsi bien des exploitations et bien des déboires.
— Mais, docteur, je vous comprends bien! Je vois que vous ne voulez pas me dire comment on peut agir. Vous le savez, j’en suis sûr.
— Vous êtes tout absorbée par une idée de vengeance qui vous conduira à des chagrins bien plus grands que ceux que vous éprouvez en ce moment. Vous vous figurez qu’il existe des moyens secrets et praticables par le premier venu pour influencer un être humain dans des conditions normales de santé. Eh bien! je vous affirme encore, madame, que j’ai la conviction sincère que si cette action est possible, c’est vous qui en serez la seule victime, et je vous engage fortement à abandonner vos idées actuelles, dans votre propre intérêt.
— Mais que me conseillez-vous de faire, en
Peut-on envoûter?. Paris, 1893. Hermetic Cloud, https://hermeticcloud.com/library/papus-peut-on-envouter/. Public-domain text reproduced in full; markup only.
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