Des erreurs et de la vérité

Louis-Claude de Saint-Martin · 1775

Édimbourg [Lyon], 1775 · Public domain

Des erreurs et de la vérité
Des erreurs et de la vérité, ou Les hommes rappellés au principe universel de la science. Par un Ph… Inc… [Louis-Claude de Saint-Martin]. Édimbourg [Lyon], 1775.

L'Ouvrage que j'offre aux hommes n'est point un recueil de conjectures , ce n'est point un système que je leur pré- fente , je crois leur faire un don plus utile. Ce n'est pas néanmoins la Science même que je viens leur apporter : je sais trop que ce n'est pas de Phomme que l'homme doit l'attendre t c'est feulement un rayon de leur propre flambeau que je ranime devant eux , afin qu'il les éclaire sur les idées fausses qu'on leur a données de la Vérité , de même que sur les armes foibles & dangereuses que des mains mal sûres ont employées pour la défendre.

J'ai été vivement affecté, je l'avoue,, en jetant les yeux sur l'état actuel de la Science ; j'ai vu combien les méprises l'ont dé- figurée , j'ai vu le voile hideux dont on Ta couverte , & pour l'intérêt de mes semblables , j'ai cru qu'il étoit de mon devoir de l'arracher.

Sans doute que pour une telle entreprise, il me faut plus que des ressources ordi-

a naires ;

naires : mais , sans m 'expliquer sur celies que j'emploie , il suffira de dire qu'elles tiennent à la nature même des hommes , qu'elle: ont toujours été connues de quelques-uns d'entr'eux depuis l'origine des choses 3 & qu'elles ne seront jamais retirées totalement de dessus la Terre, tant qu'il y aura des Etres Pensants.

C'estlà où j'ai puUc f évidence & la conviction des vérités dont la recherche occupe tout l'Univers.

Après cet aveu , si l'on m'accusoit encore d'enseigner une Doctrine inconnue 7 on ne pourroit pas au moins me soup- çonner d'en être l'inventeur , puisque si elle tient à la nature des hommes , non seulement elle ne vient pas de moi y mais même il m'eût été impossible d'en établir solidement aucune autre.

Et vraiment, si le Lecteur ne prononce pas sur l'Ouvrage , avant d'en avoir apperçu l'ensemble & la liaison ; s'il se donne !e temps de sentir le poids &: l'enchaî- nement des principes que je lui expose , il conviendra qu'ils sont la vraie clef de toutes les Allégories & des Fables Mysté- rieuses

rieuses de tous les Peuples , la fource première de toutes les espèces destitutions , le modèle même des Loix qui dirigent l'Univers & qui constituent tous les Etres ; c'est-à-dire , qu'ils servent de base à tout ce qui existe & à tout ce qui s'opère, soit dans l'homme & par la main de l'homme , soit hors de l'homme & indépendamment de sa volonté ; & que par conséquent , hors de ces Principes p il ne peut y avoir de véritable Science.

Delà il connoîtra plus facilement encore., pourquoi l'on voit parmi les hommes une variété universelle de Dogmes & de Systèmes > pourquoi l'on apperçoit cette multitude innombrable de Sectes Philosophiques ^ Politiques & Religieuses, dont chacune est aussi peu d'accord avec ellemême, qu'avec toutes les autres Sectes ; pourquoi malgré les efforts que les Chefs de ces différentes Sectes font tous les jours pour se former une Doctrine stable sur les points les plus importants , & pour concilier les opinions particulières , ils ne peuvent jamais y parvenir ; pourquoi ,. n'offrant rien de fixe à leurs Disciples ,

a il non

non seulement ils ne les persuadent pas, mais ils les exposent même à se défier de toute Science > pour n'en avoir connu que d'imaginaires ou de vicieuses ; pourquoi enfin les Instituteurs & les Observateurs montrent sans cesse à découvert qu'ils n'ont ni la règle , ni la preuve du vrai ; le Lecteur conclura ^ disje , que si les principes dont je traite , sont le seul fondement de toute vérité , c'est pour les avoir oubliés^ que toutes ces erreurs dévorent la Terre, & qu'ainsi il faut qu'on les y ait presque généralement méconnus , puisque l'ignorance & l'incertitude y sont comme universelles.

Tels sont les objets sur lesquels l'homme qui cherche à connoître, pourra trouver ici à se former des idées plus saines & plus conformes à la nature du germe qu'il porte en lui-même.

Cependant , quoique la Lumière soit faite pour tous les yeux , il est encore plus certain que tous les yeux ne sont pas faits pour la voir dans son éclat. C'est pour cela que le petit nombre des hommes dépositaires des vérités que j'annonce, est voué

à la prudence & à la discrétion par les engagements les plus formels.

Aussi me suis-je promis d'user de beaucoup de réserve dans cet écrit , & de m'y envelopper souvent d'un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront pas toujours percer, d autant que j'y parle quelquefois de toute autre chose que de ce dont je parois traiter.

Par la même raison y quoique je réunisse sous le même point de vue un nombre considérable de sujets différents , à peine ai-je montré l'esquisse du vaste tableau que je pouvois offrir ; néanmoins j'en dis assez pour donner à penser au plus grand nombre > sans en excepter ceux qui en fait de Science , jouissent de la plus haute célébrité.

Mais n'ayant pour but que le bien de l'homme en général , & sur-tout ne voulant point faire naître la discorde parmi les individus , je n'attaque directement, ni aucun des Dogmes reçus , ni aucune des Institutions Politiques établies ; & même dans mes remarques sur les Sciences & sur les différents Systèmes, je me suis interdit

tout

tout ce qui pourroit avoir le moindre rapport avec des objets trop particuliers.

De plus , j'ai cru ne devoir employer aucune citation, parce que premièrement, je fréquente peu les Bibliothèques, & que les Livres que je consulte ne s y trouvent pas ; en second lieu , parce que des vé- rités qui ne reposeroient que sur des té- moignages , ne seroient plus des vérités.

Il est à propos , je pense , d'exposer ici Tordre & le plan de cet Ouvrage. On y verra d'abord quelques observations sur le bien & le mal , pourquoi les Systèmes modernes ont confondu l'un & l'autre > & ont été forcés par-là d'en nier les différences. Un coup d'œii jeté rapidement sur Thomme , éclaircira pleinement cette difficulté, & apprendra pourquoi il se trouve encore dans la plus profonde ignorance y non seulement sur ce qui l'environne, mais encore sur sa véritable nature. Les distinctions qui se trouvent entre ses facultés, se confirmeront par celles que nous ferons remarquer même entre les facultés des Etres inférieurs ; par-là nous démontrerons l'universalité d'une double loi dans tout ce

qui est scumîs au temps. La nécessité d'une troisième loi temporelle , sera encore bien plus clairement prouvée en faisant voir que la double loi est absolument dans sa dépendance.

Les méprises qui ont été faites sur tous ces objets , dévoileront clairement la cause de l'obscurité , de la variété & de l'incertitude qui se montrent dans tous les ouvrages des hommes „ de même que dans toutes les Institutions tant civiles que sacrées , auxquelles ils sont enchaînés 5 ce qui apprendra quelle doit être la vraie source de la Puissance Souveraine parmi eux , & celle de tous les droits qui constituent leurs différents établissements. Nous ferons les mêmes applications sur les principes reçus dans les hautes Sciences , & principalement dans les Mathématiques , où l'origine &: la véritable cause des erreurs paroîtront avec évidence.

Enfin , nous rappellerons à l'homme celui de ses attributs naturels3 qui le distingue le mieux des autres Etres , & qui est îe plus propre à le rapprocher de toutes les connoissances qui conviennent à sa

nature. Tous ces objets sont renfermés dans sept divisions , lesquelles quoique reposant toutes sur la même base , offrent cependant chacune un sujet différent.

Si quelques-uns avoient peine à admettre les principes que je viens rappeller aux hommes , comme leur embarras ne viendroit que de ce qu'ils auroient suivi leur propre sens & non celui de l'Ouvrage , ils ne doivent pas attendre de moi d'autres explications , d'autant que pour eux., elles ne seroient pas plus claires que l'Ouvrage

On s'appercevra facilement , en lisant ces réflexions , que je me suis peu attaché à la forme , & que j'ai négligé les avantages de la diction ; mais si le Lecteur est de bonne foi , il conviendra que je m'en suis encore trop occupé , car mon sujet n'en avoir pas besoin.

DES ERREURS

E T

de la Vérité >

o u

Les Hommes rappelles au Principe universel de la Science.

ïE s T un spectacle bien affligeant , lorsqu*on veut contempler l'homme , de le voir à la fois tourmenté du désir de connoître , n apperce^ vaut les raisons de rien, & cependant ayant l'audace & la témérité de vouloir en donner à tout. Au lieu de considérer les ténèbres qui l'entourent , & de commencer par en sonder la profondeur ; il s'avance , non seulement comme s'il étoit sûr de les dissiper , mais encore comme s'il n'y avoit point d'obstacles entre la Science & lui : bientôt même s'efforçant de créer une Vé- rité , il ose la mettre à la place de celle qu'il devroit respecter en silence, & sur laquelle il n'a presque aujourd'hui d'autre droit, que de la désirer & de l'attendre.

A Et

1 De la Cause des Erreurs.

Et en effet, s'il est absolument séparé de la Lumière, comment pourra-t-il seul allumer le flambeau qui doit lui fervir de guide ? Comment pourra-t-il, par ses propres facultés, produire une Science qui levé tous ses doutes ? Ces lueurs & ces apparences de réalité qu'il croit découvrir dans les prestiges de son imagination, ne s'évanouissent-elles pas au plus simple examen ? & après avoir enfanté des fantômes sans vie 6c sans consistance , ne se voit-il pas forcé de les remplacer par de nouvelles illusions, qui bientôt après ont le même sort , & le laissent plongé dans les plus affreuses incertitudes ?

Heureux , néanmoins , si sa foiblesse étoic l'unique cause de ses méprises ! sa situation en seroit beaucoup moins déplorable , car ne pouvant * par sa nature , trouver de repos que dans la vérité, plus les épreuves seroient douloureuses, plus elles serviroient à le ramener au seul but qui soit fait pour lui.

Mais ses erreurs prennent encore leur source dans sa volonté déréglée ; on voit que loin d'employer à son avantage le peu de forces qui lui restent, il les dirige presque toujours contre la Loi de son Etre : on voit , dis-je , que loin d'être retenu par cette obscurité qui l'environne, c'est de sa propre main qu'ils se met le bandeau sur les yeux. Alors, n'entrevoyant plus la moindre clarté, le désespoir ou la frayeur l'entraînent ,

De la Cause des Erreurs. j

& îl se jette lui - même dans des sentiers dangereux qui l'éloignent à jamais de sa véritable route.

Ceft donc par ce mélange de fbiblesses & d'imprudences que se perpétue l'ignorance de l'homme ; telle est la fource de ses inconsé- quences continuelles; en sorte que, consumant ses jours dans des efforts inutiles & vains , on doit peu s'étonner que ses travaux ne produisent aucuns fruits , ou ne laissent après eux que de l'amertume.

Toutefois lorsque je rappelle ici les écarts & la marche inconsidérée de mes semblables , je suis bien éloigné de vouloir les avilir à leurs propres yeux ; le plus ardent de mes vœux , au €ontraire, seroit qu'ils ne perdissent jamais de vue la grandeur dont ils sont susceptibles. Puisseje au moins y contribuer en essayant de faire évanouir devant eux les difficultés qui les arrê- tent, en excitant leur courage, & en leur montrant la voie qui mené au but de leurs désirs î

Au premier coup d'œil que l'homme voudra jeter sur lui-même , il n'aura pas de peine à sentir, & à avouer qu'il doit y avoir pour lui une Science ou une Loi évidente, puisqu'il yen a une pour tous les Etres , quoiqu'elle ne soit pas universellement dans tous les Etres , & puisque même , au milieu de nos foiblesses , de notre

4 De la VcritL

ignorance & de nos méprises , nous ne nous

occupons qu'à chercher la paix & la lumière.

Alors, quoique les efforts que l'homme faic journellement pour atteindre au but de ses recherches, aient si rarement des succès, on ne doit pas croire pour cela que ce but soit imaginaire , mais seulement que l'homme se trompe4 sur la route qui y conduit, & qu'il est, par conséquent, dans la plus grande des privations, puisqu'il ne connaît pas même le chemin par lequel il doit marcher.

On peut donc convenir dès à présent que le malheur actuel de l'homme n'est pas d'ignorer qu'il y a une vérité , mais de se méprendre sur la nature de cette vérité ; car ceux-mêmes qui ont prétendu la nier & la détruire , n'ont jamais cru pouvoir y réussir sans avoir une autre vérité à lui substituer. Et en effet , ils ont revêtu leurs opinions chimériques, de la force, de l'immutabilité, de l'universalité, en un mot, de toutes

A

les propriétés d'un Etre réel & existant par soi ; tant ils sentoient qu'une Vérité ne sauroir être telle sans exister essentiellement , sans être invariable & absolument indépendante, comme ne tenant que d'elle-même la source de fon existence; puisque, si elle l'avoit reçue d'un autre Principe, celui-ci pourroit la replonger dans le néant ou l'inaction dont il l'auroit tirée. Ainsi , ceux qui ont combattu la vérité , ont

prouvé

prouvé par leurs propres systèmes qu'ils avoient l'idée indestructible d'une Vérité. Répétons-le donc , ce qui tourmente ici-bas la plupart des hommes , c'est moins de savoir s'il y a une Vé- rité, que de savoir quelle est cette Vérité.

Mais ce qui trouble ce sentiment dans l'homme , & obscurcit si souvent en lui les rayons les plus vifs de cette lumière , c'e.st le mélange continuel de bien & de mal , de clartés & de ténèbres, d'harmonie & de désordres qu'il apperçoit dans l'Univers & dans lui-même. Ce contraste universel l'inquiète , & répand dans ses idées une confusion qu'il a peine à démêler. Affligé, autant que surpris, d'un si étrange assemblage , s'il veut l'expliquer, il s'abandonne aux opinions les plus funestes , en sorte que cessant bientôt de sentir cène même Vérité, il perd toute la confiance qu'il avoit en elle. Le plus grand service qu'on pût lui rendre dans la pénible situation où il se trouve, seroit donc de lui persuader qu'il peut connoître la source & l'origine de ce désordre qui l'étonné^ & fur - tout de l'empêcher d'en rien conclure contre cette Vérité qu*il avoue, qu'il aime, ôc dont il ne peut se passer.

Il eft certain qu'en considérant les révolutions & les contrariétés qu'éprouvent tous les Etres de la Nature , les hommes ont dû avouer qu'elle étoit sujette aux influences du bien & du mal, ce

6 Du bon & du mauvais Principe. qui les amenoit nécessairement à reconnoître l'existence de deux Principes opposés. Rien , en effet, de plus sage que cette observation, & rien de plus juste que la conséquence qu'ils en ont tirée. Pourquoi n'ont - ils pas été aussi heureux lorsqu'ils ont tenté d'expliquer la nature de ces deux Principes ? Pourquoi ontils donné à leur science une base trop étroite qui les force de détruire eux-mêmes à tout instant , les systèmes qu'ils y veulent appuyer ?

C*eft qu'après avoir négligé les vrais moyens qu'ils avoient de s'instruire , ils ont été assez inconsidérés pour prononcer d'eux-mêmes sur cet objet sacré, comme si, loin du séjour de la lumière , l'homme pouvoit être assuré de ses jugements. Aussi, après avoir admis les deux Principes > ils n'ont pas su en reconnoître la différence.

Tantôt ils leur ont accordé une égalité de force & d'ancienneté qui les rendoit rivaux l'un de l'autre , en les plaçant au même rang de puissance & de grandeur.

Tantôt , à la vérité , ils ont annoncé le mal comme étant inférieur au bien en tout genre ; mais ils se sont contredits eux-mêmes lorsqu'ils ont voulu s'étendre sur la nature de ce mal &sur Son origine. Tantôt ils n'ont pas craint de placer le mal & le bien dans un seul & même Principe , croyant honorer ce Principe en lui attribuant

Du bon & du mauvais Principe. 7

une puissance exclusive qui le rend auteur de toutes choses sans exception, c'eft-à-dire, que par-la ce Principe se trouve à la fois père & tyran, détruisant à mesure qu'il élevé , méchant, injuste à force de grandeur , & devant par consé- quent se punir lui-même pour le maintien de sa propre justice.

A la fin , las de flotter dans ces incertitudes , sans pouvoir trouver une idée solide , quelquesuns ont pris le parti de nier l'un & l'autre Principe ; ils se sont efforcés de croire que tout marchoit sans ordre & sans loi , & ne pouvant expliquer ce que c'étoit que le bien & le mal , ils ont dit qu'il n'y avoit ni bien ni mal.

Quand, sur cette assertion, on leur a demandé quelle étoit donc l'origine de tous ces préceptes universellement répandus sur la terre , de cette voix intérieure & uniforme qui force , pour ainft dire , tous les peuples à les adopter , & qui même, au milieu de ses égarements, fait sentir à i'hoinme qu'il a une destination bien supérieure aux objets dont il s'occupe ; alors ces observateurs continuant à s'aveugler , ont traité d'habitudes , les sentiments les plus naturels ; ils ont attribué à l'organisation & à des loix méchaniques , la*, pensée & toutes les facultés de Fhomme; de-lails ont prétendu, qu'en raison de sa foiblesse , les grands événements physiques avoient dans tous. les temps produit en lui la crainte & l'effroi;

8 Fausse Doctrine sur les deux Principes,

qu'éprouvant sans cesse sur son débile individu la supériorité des éléments & des Etres dont il est entouré , il avoit imaginé qu'une certaine puissance indéfinissable gouvernoit & bouleversoit , à son gré, la Nature ; d'où il s'étoit fait une suite de principes chimériques de subordination & d'ordre, de punitions & de récompenses r que l'éducation & l'exemple avoient perpétués , mais avec des différences considérables, relatives aux circonstances & aux climats.

Prenant ensuite pour preuve la variété continuelle des usages & des coutumes arbitraires des peuples , la mauvaise foi & la rivalité des Instituteurs , ainsi que le combat des opinions humaines, fruit du doute 6c de l'ignorance, il leur a été facile de démontrer que l'homme ne trouvoit, en effet , autour de lui, qu'incertitudes & contradictions , d'où ils se sont crus autorisés à affirmer de nouveau qu'il n'y a rien de vrai , ce qui est dire que rien n'existe essentiellement ; puisque, selon ce qui a déjà été exposé, l'existence & la vérité ne sont qu'une même chose.

Voilà cependant les moyens que ces Maîtres imprudents ont employés pour annoncer leur doctrine & pour la justifier; voilà les sources empoisonnées d'où sont découlés sur la terre, tous les fléaux qui affligent l'homme, & qui le tourmentent plus encore que ses misères naturelles.

Combien nous auroient - ils donc épargné

d'erreurs

Fausse Doctrine sur les deux Principes. 9

d'erreurs & de souffrances, si, loin de chercher la vérité dans les apparences de la nature maté- rielle , ils se fussent déterminés à descendre en eux-mêmes ; qu'ils eussent voulu expliquer les choses par l'homme , & non l'homme par les choses , & qu'armés de courage & de patience , ils eussent pourfuivi, dans le calme de leur imagination , la découverte de cette lumière que nous desirons tous avec tant d'ardeur. Peut-être n'eût-il pas été en leur pouvoir de la fixer du premier coup d'œil ; mais frappés de l'éclat qui l'environne , & employant toutes leurs facultés à la contempler, ils n'eussent pas songé à prononcer d'avance sur sa nature , ni à vouloir la faire connoître à leurs semblables , avant d'avoir pris ses rayons pour guides.

Lorsque l'homme, après avoir résisté courageusement, parvient à surmonter tout ce qui répugne à son être , il se trouve en paix avec lui-même, & dès-lors il Test avec toute la nature. Mais si, par négligence , ou lassé de combattre, il laisse entrer en lui la plus légère étincelle d'un feu étranger à sa propre essence , il souffre & languit jusqu'à ce qu'il en soit entièrement dé- livré.

C'est ainsi que l'homme a reconnu d'une manière encore plus intime,qu il y avoit deux Principes différents , & comme il trouve avec l'un le bonheur & la paix» & que l'autre est toujours

accompagné

i o De la différence des deux Principes. accompagné de fatigues & de tourments, il les a distingués sous les noms de Principe bon, & de Principe mauvais.

Dès-lors , s'il eût voulu faire la même observation sur tous les Etres de l'univers, il lui auroit été facile de fixer ses idées sur la nature du bien & du mal , & de découvrir par ce moyen quel est leur véritable origine. Disons donc que le bien esc, pour chaque être , l'accomplissement de sa propre loi , & le mal , ce qui s'y oppose. Disons que chacun des Etres , n'ayant qu'une seule loi, comme tenant tous à une Loi première qui est une, le bien,ou l'accomplissement de cette loi, doit être unique aussi, c'eft-à-dire, être seul & exclusivement vrai , quoiqu'il embrasse l'infinité des Etres.

Au contraire , le mal ne peut avoir aucune convenance avec cette loi des Etres, puisqu'il la combat; dès-lors il ne peut glus être compris dans l'unité , puisqu'il tend à la dégrader, en voulant former une autre unité. En un mot , il est faux , puisqu'il ne peut pas exister feul; que malgré lui la Loi des Etres existe en même temps que lui , & qu'il ne peut jamais la détruire , lors même qu'il en gêne ou qu'il en dérange l'ac^ complissement.

J'ai dit, qu'en s'approchant du bon Principe, l'homme étoit, en effet, comblé de délices, & par conséquent , au dessus de tous les maux ;

De la différence des deux Principes. 1 1

c'est qu'alors il est entier à fa jouissance, qu'il ne peut avoir ni le sentiment, ni l'idée d'aucun autre Etre ; & qu ainsi , rien de ce qui vient du mauvais Principe ne peut se mêler à sa joie , ce qui prouve que l'homme est là dans son élément, & que sa loi d'unité s'accomplit.

Mais s'il cherche un autre appui que celui de cette loi qui lui eft propre , sa joie est d'abord inquiète & timide; il ne jouit qu'en se reprochant sa jouissance , & se partageant un moment entre le mal qui l'entraîne & le bien qu'il a quitté , il éprouve sensiblement l'effet de deux loix opposées , & il apprend par le mal-être qui en résulte, qu'il n'y a point alors d'unité pour lui, parce qu'il s'efl: écarté de sa loi. Bientôt , il est vrai , cette jouissance incertaine se fortifie , & même le domine entièrement ; mais loin d'en être plus une & plus vraie, elle produit dans les facultés de l'homme un désordre d'autant plus dé- plorable , que l'action du mal étant stérile & bornée , les transports de celui qui s'y livre, ne font que l'amener plus promptement à un vuide & à un abattement inévitable.

Voici donc la différence infinie qui se trouve entre les deux Principes ; le bien tient de luimême toute sa puissance & toute sa valeur ; le mal n'est rien, quand le bien règne. Le bien fait disparoître , par sa présence , jusqu'à l'idée & aux moindres traces du mal ; le mal, dans ses

1 1 De la différence des deux Principes. plus grands succès , eft toujours combattu & importuné par la présence du bien. Le mal n'a par lui-même aucune force, ni aucuns pouvoirs; le bien en a d'universels qui sont indépendants, & qui s'étendent jusques fur le mal même.

Ainsi , il est évident qu'on ne peut admettre aucune égalité de puissance,ni d'ancienneté entre ces deux Principes; car un Etre ne peut en égaler un aurre en puissance, qu'il ne l'égale aussi en ancienneté , puisque ce seroit toujours une maroue de foiblesse & d'infériorité dans l'un des deux Etres de n'avoir pu exister aussi-tot que l'autre. Or, si antérieurement , & dans tous les temps, le bien avoit coexisté avec le mal, ils n'auroient jamais pu acquérir aucune supériorité ,. puisque, dans cette supposition, le mauvais Principe étant indépendant du bon, & ayant par conséquent le même pouvoir , ou ils n'aùroient eu aucune action l'un sur l'autre , ou ils se seroient mutuellement balancés & conrenus : ainsi , de cette égalité de puissance, il seroit résulté une inaction & une stérilité absolue dans ces deux Etres , parce que leurs forces réciproques se trouvant sans cesse égales & opposées , il leur eût été impossible à l'un & à l'autre de rien produire.

On ne dira pas que pour faire cesser cette inaction , un Principe supérieur à tous les deux aura augmenté les forces du bon Principe , comme

étant

De la différence des deux Principes. î 3 étant plus analogue à sa nature ; car alors ce Principe supérieur seroit lui-même le Principe bon dont nous parlons. On fera donc forcé , par une -évidence frappante , de reconnoître dans le Principe bon, une supériorité sans mesure ., une unité , une indivisibilité , avec lesquelles il a existé nécessairement avant tout ; ce qui suffit pour démontrer pleinement que le mal ne peut être venu qu'après le bien.

Fixer ainsi l'infériorité du mauvais principe, & faire voir son opposition au Principe bon, c'est prouver qu'il n'y a jamais eu , & qu'il n'y aura jamais entre eux la moindr-e alliance , ni la moindre affinité ; car pourroit-il entrer dans la pensée , que le mal eût jamais été compris dans l'essence & dans les facultés du bien , auquel il est si diamétralement opposé ?

Mais cette conclusion nous conduit nécessairement à une autre, tout aussi importante , qui est d.e nous faire sentir que ce bien , quelque puissant qu'il soit, ne peut coopérer en rien à la naissance & aux eîïecs du mal ; puisqu'il faudroit , ou qu'avant l'origine du mal , il y eût eu dans le Principe bon quelque germe , ou faculté mauvaise ; & avancer cette opinion, ce seroit renouveller la confusion que les jugements & les imprudences des hommes ont répandu sur ces matières ; ou il faudroit que depuis la naissance du mal, le bien eût pu avoir avec lui quelque commerce

14 Le Mal, résultat de la Liberté.

merce & quelque rapport, ce qui esc impossible & contradictoire. Quelle est donc l'inconsé- quence de ceux qui, craignant de borner les facultés du bon Principe , s'obstinent à enseigner une doctrine , si contraire à sa nature f que de lui attribuer généralement tout ce qui existe , même le mal & le désordre.

11 n'en faut pas davantage pour faire sentir la distance incommensurable qui se trouve entre les deux Principes , & pour connoître celui auquel nous devons donner notre confiance. Puisque les idées que je viens d'exposei\ne font que rappeller les hommes à des sentiments naturels , & à une science qui doit se trouver au fond de leur cœur ; c'est , en même temps , faire naître en eux l'espérance de découvrir de nouvelles lumières sur l'objet qui nous occupe ; car l'homme étant le miroir de la vérité ; il en doit voir réflé- chir , dans lui-même , tous les rayons ; & en effet, si nous n'avions rien de plus à attendre que ce que nous promettent les systèmes des hommes , je n'aurois pas pris la plume pour les combattre.

Mais reconnoître l'existence de ce mauvais Principe , considérer les effets de son pouvoir dans l'Univers & dans l'homme, ainsi que les fausses conséquences que les observateurs en ont tirées , ce n'est pas dévoiler son origine. Le mal existe , nous voyons tout autour

Origine du Mal. I f

de nous ses traces hideuses, quels que soient les efforts qu'on a faits pour nier sa difformité. Or, si ce mal ne vient point du bon Principe, comment donc a-t-il pu naître f

Certes, c'est bien là pour l'homme la question la plus importance & celle sur laquelle je desirerois de convaincre tous mes Lecteurs. Mais je ne me suis point abusé sur le succès , & toutes certaines que soient les vérités que je vais annoncer, je ne serai point surpris de les voir rejetées ou mal entendues par le plus grand nombre.

Quand l'homme, s'étant élevé vers le bien, contracte l'habitude de s'y tenir invariable- •ment attaché, il n'a pas même l'idée du mal; c'est une vérité que nous avons établie, & que nul Etre intelligent ne pourra raisonnablement contester. S'il avoit constamment le courage & la volonté de ne pas descendre de cette élévation pour laquelle il est né , le mal ne seroit donc jamais rien pour lui; & en effet, il n'en ressent les dangereuses influences , qu'à proportion qu'il s éloigne du bon Principe 5 en sorte qu'on doit conclure de cette punition, qu'il fait alors une action libre ; car s'il est impossible qu'un .Etre non libre s'écarte par lui - même de la Loi qui lui est imposée, il est aussi impossible qu'il se rende coupable & qu'il soit puni ; ce que nous ferons concevoir dans la suite en parlant des souffrances des bêtes.

Enfin f

i6 Origine du Mal.

Enfin, la puissance & toutes les vertus , formant l'essence du bon Principe , il est évident que la sagesse & la justice en sont la règle & la loi , & dès-lors c'est reconnoître que si l'homme souffre, il doit avoir eu le pouvoir de ne pas souffrir.

Oui , si le Principe bon est essentiellement juste & puissant, nos peines sont une preuve évidente de nos torts, & par conséquent de notre liberté ; lors donc que nous voyons l'homme soumis à l'action du mal , nous pouvons assurer que c'est librement qu'il s'y est exposé, & qu'il ne tenoit qu'à lui de s'en défendre & de s'en tenir éloigné; ainsi ne cherchons pas d'autre cause à ses malheurs que celle de s'être écarté volontairement du bon Principe , avec lequel il auroit sans cesse goûté la paix & le bonheur.

Appliquons le même raisonnement au mauvais Principe ; s'il s'oppose évidemment à l'accomplissement de la loi d'unité des Etres , soit dans le sensible, soit dans l'intellectuel , il faut qu'il soit lui-même dans une situation désordonnée. S'il n'entraîne après lui que l'amertume & la confusion , il en est sans doute à la fois , & l'objet & l'instrument ; ce qui nous fait dire qu'il doit être livré sans relâche, au tourment & à l'horreur qu'il répand autour de lui.

Or, il ne souffre que parce qu'il est éloigné du bon Principe ; car ce n'est que dès l'instant qu'ils en sont séparés , que les Etres

sonc

Le Mal, résultât de la Liberté. 1 7 sont malheureux.Les souffrances du mauvais Pf in* cipè ne peuvent donc être qu'une punition, parce que la justice , étant universelle, doit agir sur lui, comme elle agit fur l'homme ; mais, s'il subit une punition , c'est donc librement qu'il s'est écarté de la Loi qui devoit perpétuer son bonheur ; c'est donc volontairement qu'il s'est fendu mauvais. C'est ce qui nous engage à dire , que si l'Auteur du mal eût fait un usage légitime de sa liberté , il ne se seroit jamais séparé fiu bon Principe , & le mal seroit encore à naître ; par la même raison , si aujourd'hui il pouvoit employer sa volonté à son avantage , & la diriger vers le bon Principe , il cesseroit d'être mauvais , & le mai n'existeroit plus.

Ce ne sera jamais que par l'enchaînement simple & naturel de toutes ces observations , que l'homme pourra parvenir à fixer ses idées sur l'origine du mal ; car, si c'efien laissant dé-

générer sa volonté , que l'Etre intelligent & libre acquiert la connoissance & le sentiment du mal , on doit être assuré que le mal n'a pas d'autre principe , ni d'autre existence que la volonté même de cet Etre libre ; que c'est par cette volonté seule , que le Principe , devenu mauvais , a donné originairement la naissance au mal , & qu'il y persévère encore aujourd'hui : en yi mot, que c'est par cette même volonté que l'homme a acquis & acquiert tous les jours cette Science fu-

B neste

neste du mal , par laquelle il s'enfonce dans les ténèbres , tandis qu'il n'étoit né que pour le bien & pour la lumière.

Si on a agité en vain tant de questions fur la Liberté , & qu'on les ait si souvent terminées par décider vaguement que l'homme n'en est pas susceptible, c'est qu'on n'a pas observé la dé- pendance & les rapports de cette faculté de l'homme avec sa volonté, & qu'on n'a pas su voir que cette volonté étoit le seul agent qui pût conserver ou détruire la liberté ; c'est-à-dire, qu'on cherche dans la liberté une faculté stable , invariable, qui fe manifefle en nous universellement sans cesse, & de la même manière, qui ne puisse ni diminuer ni croître , & que nous retrouvions toujours à nos ordres, quel que soit l'usage que nous en ayions fait. Mais comment concevoir une faculté qui tienne à l'homme, & qui foit cependant indépendante de sa volonté, tandis que cette volonté constitue fon essence fondamentale ? Et ne conviendra-t-on pas qu'il faut nécessairement , ou que la liberté n'appartienne pas à l'homme , ou qu'il puisse influer sur elle, par l'usage bon ou mauvais qu'il en fait, en réglant plus ou moins bien sa volonté ?

Et en effet, lorsque les Observateurs veulent étudier la liberté , ils nous font bien voir qu'elle doit appartenir à l'homme , puisque c'est toujours dans l'homme, qu'ils sont obligés d'en

suivre

suivre les traces & les caractères : mais s'ils continuent à la considérer , sans avoir égard à sa volonté , n'est-ce pas exactement comme s'ils vouloient lui trouver une faculté qui fût en lui , mais qui lui fût étrangère ; qui fût à lui , mais sur laquelle il n'eût aucune influence , ni aucun pouvoir ? Est-il rien de plus absurde & de plus contradictoire ? Est-il étonnant qu'on ne trouve rien en observant de cette manière , & sera-ce jamais d'après des recherches aussi peu solides, qu'on pourra prononcer sur notre propre nature ?

Si la jouissance de la Liberté ne dépendoit en rien de l'usage de la volonté ; si l'homme ne pouvoit jamais l'altérer par ses foiblesses & ses habitudes déréglées , je conviens qu'alors tous les actes en seroient fixes & uniformes , & qu'ainsi il n'y auroit point, comme il n'y auroic jamais eu , de liberté pour lui.

Mais si cette faculté ne peut être telle que les observateurs la conçoivent & voudroient l'exiger, si sa force peut varier à tout instant, si elle peut devenir nulle par l'inaction, de même que par un exercice soutenu & par une pratique trop constante des mêmes actes , alors on ne peut nier qu'elle ne soit à nous & dans nous , & que nous n'ayions , par conséquent , le pouvoir de la fortifier ou de l'aflfoiblir ; & cela , par les seuls droits de notre Etre & par le privilège de notre volonté , c'est-à-dire , selon l'emploi bon ou

B z mauvais

mauvais que nous faisons volontairement des loix qui nous sont imposées par notre nature.

Une autre erreur qui a fait proscrire la liberté par ces observateurs, c'est qu'ils auroient voulu se la prouver par l'action même qui en provient ; en forte qu'il faudroit, pour les satisfaire, qu'un acte pût à la fois, être & n'être pas , ce qui étant évidemment impossible, ils en ont conclu que tout ce qui arrive a dû néceffairement arriver, & par conséquent, qu'il n'y avoit point de liberté. Mais ils auroient dû remarquer que l'acte, 5c la volonté qui l'a conçu , ne peuvent qu'être conformes & non pas opposés ; qu'une puissance qui a produit son acte ne peut en arrê- ter l'effet ; qu'enfin , la liberté, prise même dans l'acception vulgaire , ne consiste pas à pouvoir faire le pour & le contre à la fois, mais à pouvoir faire l'un & l'autre alternativement : or , quand ce ne seroit que dans ce sens , l'homme prouveroit assez ce qu'on appelle communément sa liberté , puisqu'il fait visiblement le pour & le contre dans ses différentes actions successives, &

A

qu'il est le seul Etre de la nature qui puisse ne pas marcher toujours par la même route.

Mais ce seroit s'égarer étrangement que de ne pas concevoir une autre idée de la liberté ; car cette contradiction dans les actions d'un Etre , prouve, il est vrai, qu'il y a du dérangement & de la confusion dans ses facultés , mais

De la Liberté & de la Volonté, z i

ne prouve point du tout qu'il soit libre , puisqu'il reste toujours à savoir , s'il se livre librement ou non , tant au mal qu'au bien ; & c'est en partie pour avoir mal défini la liberté , que ce point est encore couvert des plus épaisses ténèbres pour le commun des hommes.

Je dirai donc que la véritable faculté d'un Être libre , eft de pouvoir par lui-même, se maintenir dans la loi qui lui eft prescrite, & de conserver sa force & son indépendance, en résistant volontairement aux obstacles & aux objets qui tendent à l'empêcher d'agir conformément à cette Loi ; ce qui entraîne nécessairement la faculté d'y succomber , car il ne faut pour cela que cesser de vouloir s'y opposer. Alors on doit juger si , dans l'obscurité où nous sommes , nous pouvons nous flatter de toujours parvenir au but avec la même facilité; si nous ne sentons pas, au contraire, que la moindre de nos négligences augmente infiniment cette tâche , en épaisissant le voile qui nous couvre : ensuite portant la vue pour un moment sur l'homme en général, nous découvrirons que si l'homme peut dégrader & afFoiblir sa liberté à tous les instants , de même l'espèce humaine est moins libre actuellement qu'elle ne l'étoit dans ses premiers jours , & à plus forte raison qu'elle ne l'étoit avant de naître.

Ce n'est donc plus dans l'état actuel de

B £ l'homme

Il De la Liberté & de la Volonté. l'homme, ni dans ses actes journaliers, que nous devons prendre des lumières pour décider de sa vraie liberté , puisque rien n'est plus rare que d'en voir aujourd'hui des effets purs & entièrement indépendants des causes qui lui sont étrangères ; mais ce seroit être plus qu'insensé d'en conclure qu'elle ne fut jamais au nombre de nos droits. Les chaînes d'un esclave prouvent, je le sais, qu'il ne peut plus agir selon toute l'étendue de ses forces naturelles , mais non pas qu'il ne l'a jamais pu ; au contraire, elles annoncent qu'il le pourroit encore , s'il n'eût pas mérité d'être dans la servitude ; car , s'il ne lui étoit pas possible de jamais recouvrer l'usage de ses forces , sa chaîne ne seroit pour lui , ni une punition , ni une honte.

En même temps , de ce que l'homme est si difficilement , si obscurément & si rarement libre aujourd'hui, on ne seroit pas plus raisonnable d'en inférer que ses actions soient indiffé- rentes, & qu'il ne soit pas obligé de remplir la mesure de bien qui lui est imposée même dans cet état de servitude ; car la privation de sa liberté consiste en effet à ne pouvoir, par fes propres forces, obtenir la jouissance entière des avantages renfermés dans le bien pour lequel il a été fait , mais non à pouvoir s'approcher du mal sans se rendre encore plus coupable ;

puisque Ton verra que son corps matériel ne lui a été prêté que pour faire continuellement la comparaison du faux avec le vrai, & que jamais l'insensibilité ou le conduit chaque jour sa né- gligence sur ce point, ne pourra détruire son essence; ainsi , il suffit qu'il se soit éloigné une fois de la lumière à laquelle il devoit s'attacher, pour rendre la suite de ses écarts inexcusable, & pour qu'il n'ait aucun droit de murmurer de ses souffrances.

Mais, faut-il le dire, si les observateurs ont tant balbutié sur la liberté de l'homme, c'est qu'ils n'ont pas encore pris la première notion de ce qu'est sa volonté : rien ne le prouve mieux que leurs recherches continuelles pour savoir comment elle agit: ne pouvant soupçonner que son principe dût être en elle-même , ils l'ont cherché dans des causes étrangères , & voyant , en effet , qu'elle étoit ici-bas si souvent entraînée par des motifs apparents ou réels , ils ont conclu qu'elle n'agissoit point par elle-même , & qu'elle a voit toujours besoin d'une raison pour se dé- terminer. Mais si cela étoit , pourrions-nous dire avoir une volonté , puisque , loin d'être à nous , elle seroit toujours subordonnée aux différentes causes qui agissent sans cesse sur elle ? N'est-ce pas alors tourner dans le même cercle, & renouveller la même erreur que nous avons dissipée relativement à la liberté ? En un

24 De la Liberté & Je la Volonté. mot, dire qu'il n'y a point de volonté sans motifs, c'est dire que la liberté n'est plus une faculté qui dépende de nous , & que nous n'avons jamais été maîtres de la conserver. Or , raisonner ainsi , c'est ignorer ce que c'est que la volonté qi.i annonce précisément un Être agissant par lui-même > & sans le secours d'aucun autre Etre.

Par conséquent , cette multitude d'objets & de motifs étrangers qui nous séduisent & nous déterminent si souvent aujourd'hui, ne prouve pas que nous ne puissions vouloir sans eux , & que nous ne soyons pas susceptibles de liberté, mais seulement qu'ils peuvent prendre empire sur notre volonté , & l'entraîner quand nous ne nous y opposons pas. Car , avec de la bonne foi , on conviendra que ces causes extérieures nous gênent & nous tyrannisent ; or, comment pourrions-nous le sentir & l'appercevoir , si nous n'étions pas essentiellement faits pour agir par nous-mêmes, & non par l'attrait de ces illusions?

Quant à la manière dont la volonté peut se déterminer indépendamment des motifs & des objets qui nous sont étrangers, autant cette v.nté paroîtra certaine à quiconque voudra oublier tout ce qui l'entoure, & regarder en soi, autanr l'explication en est-elle un abyme impénétrable pour l'homme & pour quelque Ei re que ce soit , puisqu'il faudroit pour la donner, corporiser l'incorporel; ce seroit de toutes

De la Liberté & de la Volonté. % J les recherches la plus nuisible à l'homme, & la plus propre à le plonger dans l'ignorance & dans l'abrutissement, parce qu'elle porte à faux, & qu'elle use en vain toutes les facultés qui sont en lui. Aussi, le peu de succès qu'ont eu les observateurs sur cette matière, n'a servi qu'à jeter dans le découragement ceux qui ont eu l'imprudence de les suivre, & qui ont voulu chercher auprès d'eux des lumières que leur fausse marche avoit éloignées. Le Sage s'occupe à chercher la cause des choses qui en ont une , mais il est trop prudent & trop éclairé pour en chercher à celles qui n'en ont point , & la volonté naturelle à l'homme est de ce nombre, car elle est cause elle-même.

Par cettç raison, dès qu'il lui reste toujours une volonté , & qu'elle ne peut se corrompre que par le mauvais usage qu'il en fait , je continuerai à le regarder comme libre, quoiqu'étant presque toujours asservi.

Ce n'est point pour l'homme aveugle , frivole & sans désir ,<■ que j'expose de pareilles idées ; comme il n a que ses yeux pour guides , il juge les choses sur ce qu'elles sont, & non sur ce qu'elles ont été ; ce seroit donc inutilement que je lui présenterons des vérités de cette nature, puisqu'en les comparant avec ses idées té- nébreuses, & avec les jugements de ses sens , il n'y trouverait que des contradictions choquantes,

qui lui feroient nier également ce qu'il auroit déjà conçu , & ce qu'on lui feroit concevoir de nouveau , pour se livrer ensuite au désordre de ses affections , & suivre la loi morte & obscure de l'animal sans intelligence.

Mais l'homme , qui se sera assez estimé pour chercher à se connoître , qui aura veillé sur ses habitudes, & qui ayant déjà donné ses soins à écarter le voile épais qui l'enveloppe , pourroit tirer quelques fruits de ces réflexions ; celuilà , dis-je , peut ouvrir ce livre , je le lui confie de bon cœur , dans la vue de fortifier l'amour qu'il a déjà pour le bien.

Cependant quels que soient ceux entre les mains de qui cet écrit pourra tomber, je les exhorte à ne pas chercher l'origine du mal ailleurs que dans cette source que j'ai indiquée , c'est-à-dire , dans la dépravation de la volonté de l'Etre ou du Principe devenu mauvais. Je ne craindrai point d'affirmer qu'en vain ils feroient des efforts pour trouver au mal une autre cause ; car , s'il avoit une base plus fixe & plus solide , il seroit éternel & invincible , comme le bien; si cet Etre dégradé pouvoit produire autre chose que des actes de volonté , s'il pouvoit former des Etres réels & existants, il auroit la même puissance que le Principe bon; c'est donc le néant de ses œuvres qui nous fait sentir sa foiblesse , & qui interdit absolument toute

comparaison

Ancien Etat du mauvais Principe. 1 7 comparaison entre lui & le bon Principe dont il s'eft séparé.

Ce seroit être encore bien plus insensé , de chercher l'origine du bien ailleurs que dans le bien même; car après tout ce qu'on vient de voir , si des Êtres dégradés , comme le mauvais Principe & l'homme , ont encore le droit d'être la propre cause de leurs actions , comment pourroit-on refuser cette propriété au bien , qui , comme tel , est la source infinie de toutes les propriétés , le germe même & l'agent essentiel de tout ce qui est parfait ? Il faudroit donc n'avoir pas le sens juste , pour aller chercher la cause & l'origine du bien hors de lui , si elles ne sont & ne peuvent être que dans lui.

J'en ai dit assez pour faire concevoir l'origine du mal ; cependant l'exposé que j'en ai fait, m'oblige, premièrement, à donner quelques notions sur la nature & l'état du mauvais Principe avant sa corruption ; secondement , à prévenir une difficulté qui pourroit arrêter ceux-mêmes qui passent pour .les plus instruits sur ces objets ; savoir , pourquoi l'Auteur du mal ne fait aucun acte de liberté , pour se réconcilier avec le bon Principe ; mais je ne m'arrêterai qu'un instant sur ces deux objets , pour ne pas interrompre ma marche , & pour ne pas trop m'écarter des bornes qui me sont prescrites.

En annonçant que le Principe du mal s'étoit

rendu

2$ Ancien Etat du mauvais Principe. rendu mauvais par le seul acte de sa volonté , j'ai donné à entendre qu'il étoit bon avant d'enfanter cet acte. Or étoit-il alors égal à ce Principe supérieur que nous avons reconnu précédemment ? Non , sans doute ; il étoit bon , sans être son égal ; il lui étoit inférieur , sans être mauvais; il étoit provenu de ce même Principe supérieur , & dès-lors il ne pouvoit l'égaler ni en force , ni en puissance ; mais il

A

étoit bon , parce que l'Etre qui l'avoic produit, étoit la bonté & l'excellence même; enfin, il lui étoit encore inférieur > parce que ne tenant pas sa loi de lui-même , il avoit la faculté de faire ou de ne pas faire ce qui lui étoit imposé par son origine ; & par-là , il étoit exposé à s'écarter de cette loi & à devenir mauvais , tandis que le Principe supérieur, portant en lui-même sa propre loi , est dans la nécessité de rester dans le bien qui le constitue ,.sans pouvoir jamais tendre à une autre fin.

Quant au second objet , j'ai donné à connoître que si l'Auteur du mal usoit de sa liberté pour se rapprocher du bon principe , il cesseroit d'être mauvais & de souffrir , & que dès -lors il n'y auroit plus de mal; mais on voit tous les jours par ses œuvres qu'il est comme enchaîné à sa volonté criminelle, en sorte qu'il n'en produit pas un seul acte qui n'ait pour but de perpétuer la confusion 5c le désordre.

Etat actuel du mauvais Principe. 29 C'est sur ce point que les fatalistes ont cru triompher , prétendant que le mal porte en soi la raison & la nécessité de son existence ; ils jettent ainsi les hommes dans le découragement & le désespoir , puisque , si le mal est nécessaire, il est impossible , à jamais, d'éviter ses coups , & de conserver aucune espérance de cette paix & de cette lumière qui fait l'objet de tous nos désirs & de toutes nos recherches ; mais gardonsnous d'adopter ces erreurs , & détruisons les conséquences dangereuses qui en sont les suites, en exposant la véritable cause de la durée du mal.

En descendant en nous-mêmes , il nous sera aisé de sentir que c'est une des premières loix de la Justice universelle, qu'il y ait toujours un rapport exact entre la nature de la peine & celle du crime, ce qui ne se peut qu'en assujettissant le prévaricateur à des actes impuissants, semblables à ceux qu'il a criminellement produits , & par conséquent opposés à la loi dont il s'est écarté. Voilà pourquoi i'Auceur du mal,s'écant corrompu par le coupable usage de sa liberté , persévère dans sa volonté mauvaise , de la même manière qu'il l'a conçue , c'est - à - dire , qu'il ne cesse de s'opposer aux actes & à la volonté du Principe bon , & que , dans ces vains efforts , il éprouve une continuité des mêmes souffrances , afin que,, selon les loix de la justice , ce soit dans l'exercice

3 O Incompatibilité du bien & du mal. même de son crime qu'il rencontre sa punition.

Mais ajoutons encore quelques réflexions sur un sujet aussi important.

Si le bon Principe est l'unité essentielle , s'il est la bonté,la pureté &la perfection même,il ne peut souffrir en lui ni division, ni contradiction, ni souillure; il est donc évident que l'Auteur du mal dût en être entièrement séparé & rejeté par le seul acte d'opposition de sa volonté à la volonté du bon Principe ; en sorte que dès-lors il ne pût lui rester qu'une puissance & une volonté mauvaise , sans communication ni participation du bien. Ennemi volontaire du bon Principe , & de la règle unique , éternelle & invariable, quel bien , quelle loi pouvoit-il y avoir en lui hors de cette règle , puisqu'il est impossible qu'un seul & même Etre soit à la fois bon & mauvais, qu'il produise en même temps l'ordre & le désordre , le pur & l'impur ? Il est donc aisé de se convaincre, que sa séparation entière d'avec le bon Principe , l'ayant nécessairement éloigné de tout bien , il ne fut plus en état de connoître & de produire rien de bon , & que désormais il ne put sortir de sa volonté que des actes sans règle & sans ordre , & une opposition absolue au bien & à la vérité.

C'est ainsi qu'abymé dans ses propres ténèbres , il n'est susceptible d'aucune lumière & d'aucun retour au bon Principe; car, pour

qu'il

Des deux Etats de V Homme. 31 qu'il pût diriger ses désirs vers cette vraie lumière , il faudroit auparavant que la connoissance lui en fût rendue , il faudroit qu'il pût concevoir une bonne pensée ; & comment trouveroit - elle accès en lui , si sa volonté & toutes ses facultés sont tout-à-fait impures & corrompues ? En un mot , dès qu'il n'a par luimême aucune correspondance avec le bien , Se qu'il n'est en son pouvoir, ni de le connoîcre, ni de le sentir , la faculté & la liberté d'y revenir sont toujours sans effet pour lui, c'est ce qui rend si horrible la privation à laquelle il se trouve condamné.

La loi de la Justice s'exécute également sur l'homme , quoique par des moyens différents ; ainsi , elle nous fournira de même, des lumières qui nous guideront dans les recherches que nous aurons à faire sur lui.

Il n'y a personne de bonne foi > & dont la raison ne soit pas obscurcie ou prévenue, qui ne convienne que la vie corporelle de l'homme est une privation & une souffrance presque continuelles. Ainsi , d'après les idées que nous avons prises de la Justice , ce ne sera pas sans raison que nous regarderons la durée de cette vie corporelle comme un temps de châtiment & d'expiation ; mais nous ne pouvons la regarder comme telle , sans penser aussi - tôt qu'il doit y avoir eu pour l'homme un état antérieur & préfé- rable

32 Des deux Etats de V Homme. rable à celui où il se trouve à présent , & nous pouvons dire, qu'autant son état actuel est borné, pénible , & semé de dégoûts, autant l'autre doit avoir été illimité & rempli de délices. Chacune de ses souffrances est un indice du bonheur qui lui manque ; chacune de ses privations prouve qu'il étoit fait pour la jouissance ; chacun de ses assujettissements lui annonce une ancienne autorité ; en un mot , sentir aujourd'hui qu'il n'a rien , c'est une preuve secrète qu'autrefois il avoit tout.

Par le sentiment douloureux de l'affreuse situation où nous le voyons aujourd'hui , nous pouvons donc nous former l'idée de l'état heureux où il a été précédemment. Il n'est pas à présent le maître de ses pensées, & c'est un tourment pour lui que d'avoir à attendre celles qu'il désire, & à repousser celles qu'il craint ; de-là nous sentons qu'il étoit fait pour disposer de ces mêmes pensées , & qu'il pouvoir les produire à son gré , d'où il est aisé de présumer les avantages inappréciables , attachés à un pareil pouvoir. Il n'obtient actuellement quelque paix & quelque tranquillité que par des efforts infinis & des sacrifices pénibles , de - là nous concluons qu'il étoit fait pour jouir perpétuellement & sans travail , d'un état calme & heureux , & que le séjour de la paix a été sa véritable demeure. Ayant la faculté de tout voir & de tout connoître,

Des deux Etats de l'Homme. 3 j

U rampe néanmoins dans les ténèbres > mais c'est en frémissant de son ignorance & de son aveuglement ; n'est-ce pas une preuve certaine que la lumière est son élément ? Enfin, son corps est sujet à la destruction > & cette mort , dont il est le seul Être qui ait l'idée dans la nature, esc le pas le plus terrible de sa carrière corporelle , l'acte le plus humiliant pour lui , & celui qu'il a le plus en horreur ; pourquoi cette loi , si sé- vère & si affreuse pour l'homme , ne nous feroitelle pas concevoir que son corps en avoit reçu une infiniment plus glorieuse , & devoit jouir de tous les droits de l'immortalité ?

Or d'où pouvoit provenir cet état sublime qui rendoit l'homme si grand & si heureux , si ce n'est de la connoissance intime & de la pré- sence continuelle du bon Principe , puisque c'est en lui seul que se trouve la source de toute puissance & de toute félicité ? Et pourquoi cet homme languit-il à présent dans l'ignorance , dans la foiblesse & dans la misère , si ce n'est parce qu'il est séparé de ce même Principe , qui est la seule lumière & l'unique appui de tous les Etres ?

C'est ici qu'en rappellant ce que j'ai dit plus haut de la justice du premier Principe , & de la liberté des Etres provenus de lui , nous sentirons parfaitement que si par une suite de son crime , le Principe du mal subit encore les

G pâtiments

34 Des deux Eutts de V Homme.

pâtiments attachés à sa volonté rebelle, de même les souffrances actuelles de l'homme ne sont que des suites naturelles d'un premier égarement ; de même aussi cet égarement n'a pu provenir que de la liberté de l'homme , qui ayant conçu une pensée contre la Loi suprême, y aura adhéré par sa volonté.

D'après la connoissance des rapports , qui se trouvent enrre le crime & les souffrances du mauvais Principe , je pourrois , en suivant leur analogie, faire présumer quelle est la nature du crime de l'homme originel , par la nature de sa peine. Je pourrois même, par ce moyen, appaiser les murmures qui ne cessent de s'élever, sur ce que nous sommes condamnés à participer à son châtiment, quoique nous n'ayions point participé à son crime. Mais ces vérités seroient méprisées par la multitude , & goûtées d'un si petit nombre , que je croirois faire une faute en les exposant au grand jour. Je me contenterai donc de mettre les lecteurs sur la voie , par un tableau figuratif de l'état de l'homme dans sa gloire , & des peines auxquelles il s'est exposé , depuis qu'il en est dépouillé.

Il n'y a point d'origine qui surpasse la sienne ; car il est plus ancien qu'aucun Etre de Nature, il existoit avant la naissance du moindre des germes , & cependant il n'est venu au monde qu'après eux. Mais ce qui l'élevoit bien au dessus

Etat primitif de F Homme. 3 y de tous ces Etres , c'est qu'ils éroient soumis à naître d'un père & d'une mère, au lieu que l'homme n'avoit point de mère. D'ailleurs, leur fonction étoit tout à-fait inférieure à la sienne ; celle de l'homme étoit de toujours combattre pour faire cesser le désordre & ramener tout à Y Unité; celle de ces Etres étoit d'obéir à l'homme. Mais comme les combats que l'homme avoit à faire, pouvoient être très-dangereux pour lui , il étoit revêtu d'une armure impénétrable , dont il varioit l'usage à son gré , & dont il devoir même former des copies égales <3c absolument conformes à leur modèle.

En outre , il étoit muni d'une lance composée de quatre métaux si bien amalgamés, que depuis l'existence du monde , on n'a jamais pu les séparer. Cette lance avoit la propriété de brûler comme le feu même; de plus elle étoit si aiguë que rien pour elle n'étoit impénétrable, & si active qu'elle frappoit toujours en deux endroits à la fois. Tous ces avantages joints à une infinité d'autres dons que l'homme avoit reçus en même temps, le rendoient vraiment fort & redoutable.

Le Pays ou cet homme devoit combattre étoit couvert d'une forêt formée de sept arbres , qui avoient chacun seiçe racines 5c quatre cents quatrevingt-dix branches. Leurs fruits se renouvejlant sans cesse, fournissoient à l'homme la plus excei-

C z lente

3 6 Dégradation de V Homme. lente nourriture , & czs arbres eux-mêmes lui servoient de retranchement , & rendoienc son Poste comme inaccessible.

C'est dans ce lieu de délices, le séjour du bonheur de l'homme, & le trône de sa gloire, qu'il auroit été à jamais heureux & invincible ; parce qu'ayant reçu ordre d'en occuper le centre, il pouvoit de-là observer sans peine tout ce qui se passoit autour de lui , & avoit ainsi l'avantage d'appercevoir toutes les ruses & toutes les marches de ses adversaires , sans jamais en être apperçu; aussi, pendant tout le temps qu'il garda ce poste , il conserva sa supériorité naturelle, il jouit d'une paix & goûta une félicité qui ne peuvent s'exprimer aux hommes d'à présent ; mais dès qu'il s'en fut éloigné , il cessa d'en être le maître , & un autre Agent fut envoyé pour prendre sa place ; alors l'homme après avoir été honteusement dépouillé de tous ses droits, fut précipité dans la région des pères & des mères , où il reste depuis ce temps , dans la peine & l'affliction de se voir mêlé & confondu avec tous les autres Etres de la Nature.

Il n'est pas possible de concevoir un état plus triste & plus déplorable que celui de ce malheureux homme au moment de sa chute; car non seulement il perdit aussitôt cette lance formidable à laquelle nul obstacle ne résistoit ,

Peine de l'Homme. 37

mais l'armure même dont il avoit été revêtu , disparut pour lui, & elle fut remplacée, pour un temps, par une autre armure qui, n'étant point impénétrable comme la première , devint pour lui une source de dangers continuels, en sorte qu'ayant toujours le même combat à soutenir , il fut infiniment plus exposé.

Cependant, en le punissant ainsi , son père ne voulut pas lui ôte^tout espoir & l'abandonner entièrement à la rage de ses ennemis; touché de son' repentir 6c de sa honte , il lui promit qu'il pourroit, par ses efforts, recouvrer son premier état ; mais que ce ne seroit qu'après avoir obtenu d'être remis en possession de cette lance qu'il avoit perdue, & qui avoit été confiés à l'agent par lequel l'homme étoit remplacé, dans le centre même qu'il venoit d'abandonner.

C'est donc à la recherche de cette arme incomparable , que les hommes ont dû s'occuper depuis, & qu'ils doivent s'occuper tous les jours, puisque c'est par elîe seule qu'ils peuvent rentrer dans leurs droits , 5c obtenir toutes les faveurs qui leur furent. destinées.

Il ne faut pas non plus êcre étonné des ressources qui restèrent à l'homme après son crime ; c'étoit la main d'un père qui le punissoit, & c'é~ toit aussi la tendresse d'un père qui veilloit sur lui , lors même que sa Justice l'éloignoit de sa présence» Car le lieu dont T homme est sorti >

C j esx

38 Voie dt sa réhabilitation

est disposé avec tant de sagesse, qu'en retournant sur ses pas , par les mêmes routes qui l'ont égaré , cet homme doit être sûr de regagner le point central de la forêt dans lequel seul il peut jouir de quelque force 6c de quelque repos.

En effet , il s'est égaré en allant de quatre à neuf, & jamais il ne pourra se retrouver qu'en allant de neuf h. quatre. Au reste, il auroit tort de se plaindre de cet assujettissement; telle est la Loi imposée à tous les Etres qui habitent la région des pères & des mères ; & puisque l'homme y est descendu volontairement , il faut bien qu'il en ressente toute la peine. Cette Loi est terrible, je le sais, mais elle n'est rien comparée à la Loi du nombre cinquante-six , Loi effrayante, épouvantable pour ceux qui s'y exposent, car ils ne pourront arriver à soixantequatre , qu'après l'avoir subie dans toute sa rigueur.

Telle est l'histoire allégorique de ce qu'étoit l'homme dans son origine, & de ce qu'il est devenu en s'écartant de sa première Loi ; j'ai tâché par ce tableau, de le conduire jusqu'à la source de tons ses maux, & de lui indiquer , mystérieusement il est vrai , les moyens d'y remédier. Je dois ajouter que, quoique son crime & celui du mauvais Principe soient également le fruit de leur volonté mauvaise, il faut remarquer

néanmoins

Secours accordés à l'Homme. 3 9 néanmoins que l'un & l'autre de ces crimes sonc de nature très-différente , & que par conséquent, ils ne peuvent être assujettis à une égale punition, m avoir les mêmes suites; parce que d'ailleurs la Justice évalue jusqu'à la différence des lieux où leurs crimes se sont commis. L'homme & le Principe du mal ont donc continuellement leur faute devant les yeux, mais tous deux n'ont pas les mêmes secours , ni les mêmes consolations.

J'ai donné à entendre précédemment que le Principe du mal ne peut par lui-même que persévérer dans sa volonté rébelle , jusqu'à ce que la communication avec le bien lui soit rendue. Mais l'homme, malgré sa condamnation, peut appaiser la Justice même, se réconcilier avec la vérité, & en goûter de temps en temps les douceurs y comme si en quelque sorte, il n'en étoit pas séparé.

Il est vrai de dire néanmoins que le crime de l'un &de l'autre, ne se punit que par la privation, & qu'il n'y a de différence, que dans la mesure de ce châtiment. Il est bien plus certain encore que cette privation est la peine la plus terrible, & la seule qui puisse réellement subjuguer l'homme. Car , on a eu grand tort de prétendre nous mener à la Sagesse , par le tableau effrayant des peines corporelles dans une vie à venir ; ce tableau n'e^c rien, quand on ne les sent pas. Or, ces aveugles Maîtres ne pouvant nous faire connoître

40 Travaux de l'Homme.

qu'en idée les tourments qu'ils imaginent, doivent nécessairement faire peu d'effet sur nous.

Si au moins ils eussent pris soin de peindre à l'homme les remords qu il doit éprouver, quand il est méchant , il leur eût été plus facile de le toucher, parce qu'il nous est possible d'avoir ici-bas le sentiment de cette douleur. Mais combien nous eussentils rendus plus heureux, & nous eussent-ils donné une idée plus digne de notre Principe , s'ils eussent été assez sublimes pour dire aux hommes , que ce Principe étant amour , ne punit les hommes que par l'amour , mais en même temps que n'étant qu'amour, lorsqu'il leur ôte l'amour, il ne leur laisse plus rien.

C'est par-là qu'ils auroient éclairé & soutenu les hommes, en leur faisant sentir que rien ne devroit plus les effrayer que de cesser d avoir l'amour de ce Principe , puisque dès-lors ils sont dans le néant ; & certes ce néant que l'homme peut éprouver à tout instant, si on le lui peignoit dans toute son horreur, seroit pour lui, une idée plus efficace & plus salutaire que celle de ces éternelles tortures , auxquelles malgré la Doctrine de ces Ministres de sang , l'homme voie toujours une fin, & jamais de commencement.

Les secours accordés à l'homme pour sa réhabilitation , quelque précieux qu'Us soient, tiennent ceoendant à des conditions très-rigoureuses. Ec vraiment plus les droits qu'il a perdu sont

glorieux.

Travaux de l'Homme. 41

glorieux, plus il doit avoir à souffrir pour les recouvrer ; enfin étant assujetti par son crime à la loi du temps, il ne peut éviter d'en subir les pénibles effets , parce que s'étant opposé luimême tous les obstacles que le temps renferme, la loi veut qu'il ne puisse rien obtenir qu'à mesure qu'il les éprouve , & qu'il les surmonte.

C'est au moment de sa naissance corporelle p qu'on voit commencer les peines qui l'attendent. C'est alors qu'il montre toutes les marques delà plus honteuse réprobation ; il naît comme un vil insecte dans la corruption & dans la fange ; il naît au milieu des souffrances & des cris de sa mère, comme si c'étoit pour elle un opprobre de lui donner le jour ; or quelle leçon n'est-ce pas pour lui, de voir que de toutes les mères, la femme est celle dont l'enfantement est le plus pénible & le plus dangereux ! Mais à peine commence-t-il lui-même à respirer, qu'il est couvert de larmes & tourmenté par les maux les plus aigus. Les premiers pas qu'il fait dans la vie , annoncent donc qu'il n'y vient que pour souffrir, & qu'il est vraiment le fils du crime & de la douleur.

Si l'homme , au contraire , n'eût point été coupable , sa naissance auroit été le premier sentiment du bonheur & de la paix. En voyant la lumière , il en auroit célébré la splendeur par de vifs transports , & par des tributs de louanges envers le Principe de sa félicité. Sans trouble

4i Travaux de l "Homme.

sur la légitimité de son origine, sans inquiétude sur la stabilité de son sorc , il en eût goûté touses les délices, parce qu'il en auroit connu sensiblement les avantages. O homme, verse des larmes ameres sur l'énormité de ton crime , qui a si horriblement changé ta condition ; frémis sur le funeste arrêt qui condamne ta posrérité à naître dans les tourments 5c dans l'humiliation, tandis qu'elle ne devoit connoître que la gloire, & un bonheur inaltérable.

Dès les premières années de son cours élémentaire, la situation de l'homme devient beaucoup plus effrayante , parce qu'il n'a encore souffert que dans son corps, au lieu qu'il va souffrir dans sa pensée. De même que son enveloppe corporelle a été jusques là en butte à la fougue des éléments, avant d'avoir acquis la moindre des forces nécessaires pour se défendre; de même sa pensée va être poursuivie dans un âge où n'ayant pas encore exercé sa volonté, l'erreur peut le séduire plus aisément, porter par mille sentiers ses attaques jusqu'au germe, & corrompre l'arbre dans sa racine.

11 est certain que l'homme commence alors une carrière si pénible & si périlleuse, que si les secours ne suivoient pour lui la même progression, il succomberoit infailliblement ; mais la même main qui lui a donné l'être , ne néglige rien pour sa conservation ; à mesure qu'il avance en âge , que les obstacles se multiplient

Double effet du Corps de V Homme. 4$ & s'opposent à l'exercice de ses facultés , à mesure aussi son enveloppe corporelle acquiert de la consistance ; c'est-à-dire , que sa nouvelle armure se fortifie <Sc devient plus puissante contre les attaques de ses ennemis , jusqu'à ce qu'enfin le temple intellectuel de l'homme étant élevé, cette envelope devenue inutile, se détruise, laissant l'édifice à découvert & hors de toute atteinte.

11 est donc évident que ce corps matériel que nous portons, est l'organe de toutes nos soufTran* ces; c'est donc lui qui formant des bornes épaisses à notre vue & à-toutes nos facultés , nous tient en privation & en pâtiment ; je ne dois donc plus dissimuler que la jonction de l'homme à cette enveloppe grossière , est la peine même à laquelle son crime l'a assujetti temporelîement, puisque nous voyons lés horribles effets qu'il en ressent depuisle moment où il en est revêtu, jusqu'à celui eu il en est dépouillé; & que c'est par-là que commencent & se perpétuent les épreuves, sans lesquelles il ne peut rétablir les rapports qu'il a voit autrefois avec la Lumière,

Mais malgré les ténèbres que ce corps matériel répand autour de nous , nous sommes obligés d'avouer aussi qu'il nous sert de rempart & de sauve - garde contre les dangers qui nous environnent, & que sans cette enveloppe , nous serions infiniment plus exposés.

Ce sont là, n'en doutons point, les idées que

44 Origine du Matérialisme. les Sages en ont eu dans tous les temps. Leur première occupation a été de se préserver sans cesse des illusions que ce corps leur présentoit. lis l'ont méprisé, parce qu'il est méprisable par sa nature ; ils l'ont redouté par les funestes suites des attaques auxquelles il les exposoit, & ils ont tous parfaitement connu qu'il étoit pour eux la voie dé l'erreur & du mensonge.

Mais l'expérience leur a appris aussi que c'est le canal par où arrivent, dans l'homme, les connoissances & les lumières de la Vérité ; ils ont senti, que puisqu'il nous sert d'enveloppe, & que nous n'avons pas même la pensée à nous, il faut bien que nos idées venant toutes du dehors , s'introduisent nécessairement par cette enveloppe , & que nos sens corporels en soient les premiers organes.

Or , c'est à ce sujet que l'homme par la promptitude & la légèreté de ses jugements , a commencé à se livrer à des erreurs funestes qui ont produit dans son imagination les idées les plus monstrueuses; c'est de - là , disje, que les Matérialistes ont tiré cet humiliant système des sensations qui rivale l'homme au dessous de la bête, puisque celle-ci, ne recevant jamais à la fois qu'une seule sorte d'impulsion, n'est pas susceptible de s'égarer, au lieu que l'homme étant placé au milieu des contradictoires, pourroit, selon cette opinion , se livrer en paix indifféremment

Système des Sensations. 45

à toutes les impressions dont il seroit affecté.

Mais d'après les lumières de justice que nous avons déjà reconnues en lui , il ne se peut que nous adoptions ces opinions avilissantes. Nous avons démontré que l'homme , chargé de sa conduite , est comptable de toutes ses actions ; je me garderai bien à présent de lui laisser enlever un privilège aussi sublime , <3c qui l'élevé si tore au dessus de toutes les Créatures.

Rien ne m'empêchera donc d'assurer à mes semblables , que cette erreur est la ruse la plus adroite & la plus dangereuse qui ait pu être employée pour les arrêter dans leur marche , & pour les égarer. Ce seroit pour un voyageur une incertitude des plus désespérantes , de rencontrer deux routes opposées , sans connoître le lieu où l'une & l'autre aboutiraient. Cependant , en observant le chemin qu'il auroit déjà fait , se rappellant le point d'où il seroit parti , & celui auquel il tend , il feroit peut-être assez de combinaisons pour se déterminer & pour choisir juste ; mais si quelqu'un se présentoit à lui , & lui disoit qu'il est très-inutile de prendre tant de peines pour démêler la véritable route , que celles qui s'offrent à ses yeux mènent également au but , & qu'il peut suivre indiffé- remment l'une ou l'autre ; alors , la situation du voyageur deviendroit bien plus fâcheuse & plus embarrassante que lorsqu'il étoit réduit à pren-

4 6 Système des Sensations.

dre conseil de lui-même ; car enfin il lui seroit impossible de se nier l'opposition qu'il verroit entre ces deux routes ; & le premier sentiment qui devroit alors naître en lui , seroit de se défier des conseils qu'on lui donne , & de se persuader qu'on veut lui tendre un piège.

Voilà cependant quelle est la position actuelle de l'homme, relativement aux obscurités que les Auteurs du système des sensations ont répandu sur sa carrière. Lui annoncer qu'il n'a d'autres loix que celles de ses sens , & qu'il ne peut avoir d'aurre guide, c'est lui dire qu'en vain chercheroir-il a faire un choix parmi les choses qu'ils lui présentent, puisque ces sens eux-mêmes sont sujets à varier dans leur action , & qu'ainsi l'homme ne pouvant pas en diriger les mobiles > essayeroit inutilement d'en diriger le cours <5c les effets.

Mais , ainsi que le voyageur , l'homme ne peut se refuser à sa propre conviction ; il voit bien que les sens amènent tout en lui , mais en même temps, il est forcé d'avouer que parmi les choses qu'ils lui amènent , il y en a qu'il sent être bonnes , comme il y en a qu'il sent être mauvaises.

Quelle devroit donc être sa défiance contre ceux qui le voudroient détourner de faire un choix , en lui insinuant que toutes ces choses sont indifférentes ou de même nature ? Ne de-

vroit-il

Dangers de ce Système. 47

Vf oit-il pas en ressentir la plus vive indignation» & se mettre en garde contre des maîtres aussi dangereux ?

C'est cependant là , je le répète > la plus commune tentative qui se soit faite contre la pensée de l'homme ; c'est en même temps la plus séduisante, & celle dont le Principe du mal tireroic le plus d'avantage; parce que s'il pouvoit nourrir l'homme dans la persuasion qu'il n'y a point de choix à faire parmi les choses qui l'environnent., il viendroit facilement à bout de faire passer jusqu'à lui , l'horrible incertitude & le désordre dans lequel il se trouve lui - même plongé par la privation où il est de toute Loi.

Mais si la Justice veille toujours sur l'homme , il faut qu'il aie en lui les moyens de démêler les stratagèmes de son ennemi , & de déconcerter , quand il le voudra , toutes ses entreprises ; sans quoi il ne pourroîc être puni de s'y laisser surprendre : ces moyens doivent être fondés sur 5a propre nature, qui ne peut pas plus changer que la nature même du Principe dont il esc provenu; ainsi sa propre essence étant incompatible avec le mensonge , lui fait connoître tôt ou tard qu'on l'abuse , & le ramené naturellement à la Vérité.

J'emploierai donc ces mêmes moyens qui me sont communs avec tous les hommes , pour leur montrer le danger & l'absurdité de cette opinien

ennemie

48 Faculté innée dans l'Homme. ennemie de leur bonheur , & qui n'est propre qu'à les abymer dans le crime & dans le désespoir. J'ai suffisamment prouvé par nos souffrances, que nous érions libres ; ainsi je m'adresserai aux Matérialistes , & je leur demanderai comment ils ont pu s'aveugler assez pour ne voir dans l'homme qu'une machine ? Je voudrois au moins qu'ils eussent eu la bonne foi d5y voir une machine active , & ayant en elle - même son Principe d'action , car si elle étoit purement passive , elle recevroit tout & ne rendrpit rien, /.lors, dès qu'elle manifeste quelque activité, il faut quelle ait au moins en elle le pouvoir de faire cette manifestation , & je ne crois pas que personne prétende que ce pouvoir-là nous vienne par les sensations. Je crois en même temps que sans ce pouvoir inné dans l'homme , il lui seroit impossible d'acquérir ni de conserver la science d'aucune chose , ce qui s'observe sans

A

aucun doute sur les Etres privés de discernement. Il est donc clair que l'homme porte en lui la semence de la lumière & des vérités dont il offre si souvent les témoignages. Et faudroit-il quelque chose de plus pour renverser ces principes téméraires par lesquels on a prétendu le dégrader f

Je sais qu'à la première réflexion , on pourra m'opposer que non seulement les bêtes , mais même tous les Etres corporels , rendent

aussi

De l'ancienne enveloppé de V Homme. 49

aussi une action extérieure , d'où il faudra

A

conclure que tous ces Etres ont aussi quelque chose en eux, & ne sont pas de simples machines. Alors , me demandera - t - on , quelle est la différence de leur Principe d'action d'avec celui qui est dans l'homme ? Cette différence sera facilement apperçue de ceux qui voudront l'observer avec attention , & mes Lecteurs la reconnoîtront avec moi , en fixant un moment leur vue sur la cause de cette méprise»

Il y a des Etres qui ne sont qu'intelligents, il y en a qui ne sont que sensibles ; l'homme est à la fois l'un & l'autre. Voila le mot de l'énigme. Ces différentes classes d'Etres ont chacune un Principe d'action différent , l'homme seul les réunit tous les deux ; & quiconque voudra ne les pas confondre , sera sûr de trouver la solution de toutes les difficultés.

Par son origine , l'homme jouissoit de tous les droits d'un Etre intelligent, quoique cependant il eût une enveloppe ; car , dans la région temporelle , il n'y a pas un seul être qui puisse s'en passer. Et ici , l'ayant déjà fait assez entrevoir , j'avouerai bien que l'armure impénétrable dont j'ai parlé précédemment , n'étoit autre chose que cette première enveloppe de l'homme. Mais pourquoi étoit-elle impénétrable ? C'est qu'étant une & simple , à cause de la supé- riorité de sa nature , elle ne pouvoit nullement

D se

5 o De la nouvelle enveloppe de l'Homme!

se décomposer , & que la loi des assemblages élémentaires n'avoit absolument aucune prise sur elle.

Depuis sa chute , l'homme s'est trouvé revêtu d'une enveloppe corruptible , parce qu'étant composée , elle est sujette aux différentes actions du sensible , qui n'opèrent que successivement, & qui par conséquent se détruisent les unes & les autres. Mais , par cet assujettissement au sensible , il n'a point perdu sa qualité d'Etre intelligent ; en sorte qu'il est à la fois grand & petit , mortel & immortel , toujours libre dans l'intellectuel , mais lié dans le corporel par des loix indépendantes de sa volonté ; en un mot, étant un assemblage de deux Natures , diamétralement opposées , il en démontre alternativement les effets > d'une manière si distincte, qu'il est impossible de s'y tromper. Car , si l'homme actuel n'avoit que des sens , ainsi que les systèmes humains le voudroient établir , on verroit toujours le même caractère dans toutes ses actions , & ce seroit celui de ses sens ; c'est- à-dire , qu'à l'égal de la bête,, toutes les fois qu'il seroit excité par ses besoins corporels , il tendroit avec effort , à les satisfaire , sans jamais résister à aucunes de leurs impulsions , si ce n'est pour céder à une impulsion plus forte, mais qui dès lors doit se considérer comme agissant seule , 5c qui naissant toujours du sensible,

agic

Deux Etres dans l 'Homme. 5 r agit dans les sens, & tient toujours aux sens.

Pourquoi donc l'homme peut - il s'écarter de la Loi des sens ? Pourquoi peut-il se refuser à ce qu'ils lui demandent ? Pourquoi , pressé par la fairn,est-il néanmoins le maître de refuser les mets les plus exquis qu'on lui présente , de se laisser tourmenter , dévorer , anéantir même par le besoin , & cela à la vue de ce qui seroit îe plus propre à le calmer ? Pourquoi , disje, y a-t-il dans l'homme une volonté qu'il peut mettre en opposition av£C ses sens , s'il n'y a pas en lui plus d'un Etre ? Et deux actions si contraires, quoique se montrant ensemble , peuvent-elles tenir à la même source ?

En vain on m'objecteroit , à présent , que quand sa volonté agit ainsi , c'est qu'elle est dé- terminée par quelque motif; j'ai assez fait entendre , en parlant de la liberté , que la volonté de l'homme étant cause elle-même , devôit avoir îe privilège de se déterminer seule & sans motif > autrement elle iie devroit pas porter le nom de volonté. Mais en supposant que dans le cas dont il s'agit, sa volonté se déterminât en effet par un motif, l'existence des deux Natures de l'homme n'en seroit pas moins évidente ; car il faudroit toujours chercher ce motif ailleurs que dans l'action de sqs sens , puisque sa volonté la contrarie; puisque, lors même que son corps cherche toujours à exister & à vivre , il peut vouloir

D z le

ç 2 Le Sensible seul dans la Bête. le laisser souffrir , s'épuiser & s'éteindre. Cette double action de l'homme est donc une preuve convaincante qu'il y a en lui plus d'un Principe.

Au contraire , les Etres qui ne sont que sensibles , ne peuvent jamais donner des marques que de ce qu'ils sont. Il faut , il est vrai , qu'ils aient le pouvoir de rendre & de manifester ce que les sensations opèrent sur eux ; sans cela , tout ce qui leur seroit communiqué , seroit comme nul , & ne produiroit aucun effet. Mais je ne crains point d'errer, en assurant que les plus belles affections des bêtes , leurs actions les mieux ordonnées , ne s élèvent jamais au dessus

A

du sensible ; elles ont, comme tous les Etres de la Nature , un individu à conserver, & elles re- çoivent avec la vie , tous les pouvoirs nécessaires à cet objet, en raison des dangers auxquels elles doivent être exposé.es , selon leur espèce , pendant le cours de leur durée , soit dans les moyens de se procurer la nourriture , soit dans les circonstances qui accompagnent leur reproduction, & dans tous les autres événements qui se multiplient & varient suivant les différentes classes de ces Etres, ainsi que pour chaque individu. Mais je demande si jamais on a apperçu dans les bêtes quelqu'action qui n'eût pour unique but leur bien-être corporel , & si elles ont jamais rien manifesté qui fût le véritable indice de l'intelligence.

De VEtre actif dans la Bête. 53 Ce qui trompe la plus grande partie des hommes à cet égard , c'est de voir que parmi les bêtes , il y en a plusieurs qui sont susceptibles d'être formées à des actes qui ne leur sont point naturels ; elles apprennent , elles se ressouviennent , elles agissent même souvent en conséquence de ce qu'elles ont appris, & de ce que leur mémoire leur rappelle. Cette observation pourroit en effet nous arrêter, sans les principes que nous avons établis.

J'ai dit que àbs que les bêtes manifestaient quelque chose au dehors , il falloit nécessairement qu'elles eussent un Principe intérieur Se actif y sans lequel elles n'existeroient pas ; mais ce Principe , je l'ai annoncé comme n'ayant que le sensible pour guide , & la conservation du corporel pour objet. C'est par ces deux moyens que l'homme parvient à dresser la bête; il la frappe , ou il lui donne à manger , & parlà il dirige , à sa volonté , le Principe actif de l'animal , qui ne tendant qu'au maintien de son Etre , se porte avec effort à des actes qu'il n'auroit jamais pratiqué , sll eût été laissé à sa propre Loi. L'homme , par la crainte , ou par l'attrait de la nourriture, le presse &c l'oblige à étendre & à augmenter son action ; il est donc évident que ce Principe , étant actif Se sensible , esc susceptible de recevoir des impressions ; s'il peut recevoir des impressions , il peut

D 3 aussi

54 Des habitudes dans la Bête.

aussi les conserver , car il suffit pour cela , que la même impression se prolonge & continue son action. Alors , recevoir des impressions & les conserver , c'est prouver, en effet, que ranimai est susceptible d'habitude.

Nous pouvons donc, sans danger , reconnoî- tre que le Principe actif des bêtes est capable d'acquérir l'habitude de différents actes par l'industrie de l'homme ; car soit dans les actes que la bête produit naturellement , soit dans ceux auxquels elle est dressée , on ne voit aucune marche , ni aucune combinaison dans lesquelles le sensible ne soit pour tout & le mobile de tout ; alors donc , quelques merveilles que la bête étale à mes yeux , je la trouverai certainement très-admirable , mais mon admira-

A

tion n'ira pas jusqu'à reconnoitre en elle un Etre intelligent , pendant que je n'y vois qu'un Être sensible; car enfin le sensible n'est pas intelligent. Pour mieux sentir la* différence de l'Animal avec l'Etre intelligent , faut-il considérer les classes qui sont au dessous de ce même Animal , tels que le végétal & le minéral ? Dès que ces classes inférieures opèrent des actes extérieurs , comme la croissance , la fructification , la géné- ration & autres, nous ne pourrons douter qu'elles n'aient, aussi bien que l'Animal , un Principe actif , inné en elles , & d'où émanent toutes ces différentes actions.

Néanmoins y

De l'Intellectuel & du Sensible. 5 5 Néanmoins, quoique nous appercevions en elles une Loi vive , qui. tend avec force à son accomplissement , nous ne leur avons jamais vu produire les moindres signes de douleur , de plaisir , de crainte, ni de désir, toutes affections qui sont propres à l'Animal; de-lànous pouvons dire, que de même qu'entre l'Animal & les Etres inférieurs , il y a une différence considé- rable dans les Principes , quoiqu'ils aient les uns & les autres la faculté végétative , de même Thommeade commun avec 1' Animal un Principe actif, susceptible d'affections corporelles & sensibles , mais il en est essentiellement distingué par son Principe intellectuel , qui anéantit toute comparaison entre lui & la bête.

C'est donc uniquement pour avoir été séduit par cet enchaînement univerfel , dans lequel un Etre tient toujours à celui qui le fuit, & à celui qui le précède, qu'on a confondu les différents anneaux qui composent l'homme actuel , & qu'on ne Ta pas cru différent de ce Principe inférieur & sensible , auquel il n'est attaché que pour un temps.

Quelle confiance pouvonsnous avoir" alors aux systèmes que l'imagination de l'homme a enfantés sur ces matières, quand nous les voyons poser sur une base aussi évidemment fausse ? Et quelle plus forte preuve pouvons-nous désirer, que celle du sentiment & de l'expérience ?

5 6 Manière de distinguer les trois Règnes.

A cette occasion , je vais entrer dans quelques détails sur la distinction & l'enchaînement des trois règnes de la nature, pour tâcher de nous confirmer dans les principes que nous venons d'établir sur la différence des Etres , malgré leur affinité. Je préviens néanmoins que ces discussions devroient être étrangères à l'homme , & que c'est un malheur pour lui , d'avoir besoin de ces preuves pour se connoître , & pour croire à sa propre nature ; car elle porte en elle-même des témoignages bien plus évidents que ceux qu'il peut trouver dans sqs observations sur les objets sensibles & matériels.

Les sciences humaines ne fournissent aucune règle sûre pour classer régulièrement les trois Règnes ; on n'y pourra jamais parvenir qu'en suivant un ordre conforme à la Nature ; en ce cas , il faut premièrement mettre au rang des Animaux les Etres corporels qui portent en eux toute l'étendue du Principe de leur fructification , qui par conséquent n'en ayant qu'un , n'ont pas besoin d'être adhérents à la terre P pour le faire agir , mais prennent leur corporation par la chaleur de la femelle de leur espèce , soit qu'ils l'acquièrent dans le sein de cette même femelle , ou par le feu extérieur qu'elle leur communique , comme il arrive pour la fructification des ovipares , soit qu'ils l'acquièrent

Manière de distinguer les trois Règnes. 57

quierent par la chaleur du soleil , ou par celle de tout autre feu.

Secondement , il faut placer au rang des Vé- gétaux tout Etre qui , ayant son matras dans la terre, fructifie ainsi par l'action de deux agents , & manifeste une production , soit au dehors , soit au dedans de cette même terre.

Enfin , on doit regarder comme Minéraux tous les Etres , qui ont également leur matras dans la terre , & y prennent leur croissance & leur végétation, mais qui , provenant de l'action de trois agents , ne peuvent donner aucun signe de reproduction , parce qu'ils ne sont que passifs , & que les trois actions qui les constituent, ne leur appartiennent pas en propre.

Ces règles , une fois établies , pour savoir si un Etre est Végétal ou Animal , il faut voir s'il tire sa substance des sucs de la terre , ou s'il se nourrit de ses productions. S'il est attaché à la terre , de manière qu'il meure , lorsqu'il en est détaché , il n'est que Végétal. S'il n'est point lié à cette même terre , quoiqu'il se nourrisse de ses productions , il est Animal , quel qu'ait été le moyen de sa corporisation.

La différence , je le sais , est infiniment plus difficile à faire entre le Végétal & le Minéral , qu'entre le Végétal & l'Animal , parce qu'entre les Plantes & les Minéraux, il y a une si grande affinité , & ils ont tant de facultés qui leur sont

communes .

5 8 Progression Quaternaire universelle, communes , qu'il n'est pas toujours aisé de les démêler.

Cette difficulté vient de ce que la différence des genres de tous les Etres corporels eft toujours en proportion géométrique Quaternaire. Or dans l'ordre vrai des chofes , plus le degré des puissances est élevé , plus la puissance est affoiblie, parce qu'alors elle est plus éloignée de la puissance première , d'où toutes les puissances subséquentes sont émanées. Ainsi , les premiers termes de la progression , étant plus voisins du terme radical , ont des propriétés plus actives , d'où résultent par conséquent des effets plus sensibles % & par-là plus faciles à distinguer : & cette force , dans les facultés , diminuant , à mesure que les termes de la progression se multiplient , il est clair que les ré- sultats des derniers termes doivent n'avoir que des nuances en quelque sorte imperceptibles.

Voilà pourquoi le Minéral est plus difficile à distinguer du Végétal, que le Végétal de l'Animal ; car e'efl: dans le Minéral que se trouve le dernier terme de la progression des choses créées.

Il faut appliquer le même principe à tous les Etres qui femblent intermédiaires entre les différents règnes , & qui paroissent les lier , parce que la progression du nombre est continue , sans borne 6c sans aucune séparation ;

Progression Quaternaire universelle. 59

mais , pour connoître parfaitement la puissance d'un terme quelconque de la progression dont il s'agit , il faudroit au moins connoître une des racines , & c'est une des choses que l'homme perdit , lorfqu'il fut privé de son premier état ; en effet , il ne connoît aujourd'hui la racine d'aucun nombre , puisqu'il ne connoît pas la première de toutes les racines , ce que l'on verra par la suite.

Il faut également appliquer le principe de la progression Quaternaire , aux Etres qui sont au dessus de la Matière 7 parce qu'il s'y fait appercevoir avec la même exactitude , & d'une manière encore plus marquée , en ce qu'ils sont moins éloignés du premier terme de cette Progression ; mais peu de gens me comprendroient dans l'application que j'en pourrais faire à cette Classe , aussi mon dessein & mon devoir m'empêchent d'en parler ouvertement.

Si l'homme avoit une Chymie , par laquelle il pût, sans décomposer les corps, connoître leurs vrais Principes , il verrait que le feu efl le propre de l'Animal , l'eau le propre du Vé- gétal, & la terre le propre du Minéral; alors il aurait des signes encore plus certains pour reconnoître la véritable nature à^s Etres , & ne serait plus embarrassé ,■ pour discerner leur Rang & leur Classe.

60 Union des trois Eléments.

Je ne m'arrêie pas à lui faire observer que ces trois Eléments , qui doivent servir de signes pour démêler les différents Règnes , ne peuvent pas exister chacun séparément & indépendamment des deux autres ; je présume que cette notion est assez commune pouf ne devoir pas rappeller ici que dans l'Animal , quoique le feu y domine , l'eau & la terre y doivent exister nécessairement, & ainsi des deux autres Règnes, où le Principe dominant est de toute nécessité accompagné des deux autres Principes. Il n'y a pas , jusqu'au mercure même , sur qui cette observation ne s'applique avec la même justesse, quoique certains Alchymistes ne lui trouvent point de feu ; mais ils devroient faire attention que le mercure minéral n'a encore reçu que la seconde opération, 6c qu'ainsi, quoiqu'il ait en lui , comme tout Etre corporel , un feu élémentaire, cependant ce feu n'est pas sensible , jusqu'à ce qu'un feu supérieur vienne l'agiter , & c'est-là la troisième opération que je démontrerai nécessaire pour compléter toute corporisation ; voilà pourquoi le mercure, quoiqu'avec un feu élémentaire , est cependant le corps de la nature le plus froid.

C'est , je le répète , uniquement pour dé- fendre la nature de l'homme , que je me suis laissé entraîner à tous ces détails. J'ai

voulu

Supériorité de t Homme. 61 voulu montrer à ceux qui l'avilissent , en le confondant avec les bêtes , qu'ils tombent , à son sujet , dans une méprise qui n'est pas pardonnable , même sur les Erres purement élémentaires , puisque d'un Règne à l'autre , nous trouvons des différences infinies , quoique tous ces Règnes aient des parités & dessimilitudes fondamentales.

Nous voyons que dans toutes les Classes , l'inférieure n'a rien de ce qui se manifeste d'une manière particulière dans la supérieure. Ainsi, dès que dans les Erres corporels , au dessous de l'homme , nous n'avons apperçu aucune des marques de l'intelligence, nous ne pouvons lui refuser qu'il ne soit ici-bas le seul favorisé de cet avantage sublime , quoique , par sa forme élémentaire , il se trouve assujetti au sensible , & à toutes les affections maté- rielles de la bête.

Ceux donc qui ont essayé de dépouiller l'homme de ses plus beaux droits , en se fondant sur son assujettissement & sa liaison à l'Etre corporel qui l'enveloppe , n'ont pré- senté, pour preuve, qu'une vérité que nous Teconnoissons comme eux , puisque nous savons tous qu'il ne reçoit aucune lumière que par les sens. Mais , pour n'avoir pas porté plus loin leur observation, ils sont restés dans les ténèbres , & y ont entraîné la multitude.

Dans la malheureufe condition de l'homme actuel, aucune idée ne peut en effet se faire sentir en lui, qu'elle ne soit entrée par les sens ; en sorte qu'il faut convenir encore , que ne pouvant pas toujours disposer des objets & des Etres qui actionnent ses sens , il ne peut , par cette raison , être responsable des idées qui naissent en lui ; de façon que reconnoissant , comme nous l'avons fait , un Principe bon & un Principe mauvais , & par conséquent un Principe de pensées bonnes & un Principe de pensées mauvaises, on ne doit pas être surpris que l'homme se trouve exposé aux unes & aux autres , sans pouvoir se dispenser de les sentir.

C'est là ce qui a fait croire aux Observateurs que nos pensées & toutes nos facultés intellectuelles n'avoient point d'autre origine que nos sens. Mais , premièrement , ayant confondu en un seul les deux Etres qui composent l'homme d'aujourd'hui , n'ayant pas apperçu en lui ces deux actions opposées , qui en manifestent si clairement les différents Principes , ils ne reconnoissent en lui qu'une seule sorte de sens , & font vaguement dériver tout, de sa faculté de sentir. Cependant , après tout ce que nous avons dit , il n'y auroit qu'à ouvrir les yeux, pour convenir que l'homme actuel ayant en lui deux Etres différents à gouverner ,

Des Sens de V Homme. 63

verner , & que ne pouvant en effet connoî- tre les besoins de l'un & de l'autre que par la sensibilité , il falloit bien que cette faculté fût double , puisqu'il étoit double lui-même ; aussi quel sera l'homme assez aveugle , pour ne pas trouver en lui une faculté sensible relative à l'intellectuel , & une faculté sensible relative au corporel ? Et ne faut -il pas convenir que cette distinction, prise dans la Nature même , auroit éclairci toutes les mé- prises ? Je dois dire néanmoins, que dans cet ouvrage , j'emploierai le plus souvent ces mots de sens & de sensible , dans l'acception corporelle , & que lorsque je parlerai du sensible intellectuel , ce sera de manière qu'on ne puisse pas confondre l'un avec l'autre.

Secondement , sous quelque point de vue que les Observateurs eussent considéré la faculté sensible de l'homme , s'ils avoient mieux pesé leur système, ils auroient vu que nos sens sont bien, à la vérité, l'organe de nos pensées, mais qu'ils n'en sont pas l'origine ; ce qui fait sans doute une trop grande différence pour qu'on soit excusable de ne ravoir pas apperçue.

Oui, telle est notre peine, qu'aucune pensée ne puisse nous parvenir immédiatement , & sans le secours de nos sens qui en sont les organes nécessaires dans notre état actuel; mais si nous avons reconnu dans l'homme un

6à\. Droits de V Homme sur sa Pensée* Principe actif & intelligent qui le distingue si parfaitement des autres Etres , ce Principe doit avoir en lui-même ses propres facultés ; or la seule , dont l'usage nous soit resté dans notre pénible situation , c'est cette volonté innée en nous , dont l'homme a joui pendant sa gloire & dont il jouit encore après sa chute. Comme c'est par elle qu'il s'est égaré , c'est par la force de cette volonté seule qu'il peut espérer d'être rétabli dans ses premiers droits ; c'est elle qui le préserve absolument des précipices où l'on veut le plonger , & de croire à ce néant auquel on voudroic réduire sa nature : c'est par elle , en un mot, que n'étant pas le maître d'empêcher que le bien & le mal se communiquent jusqu'à lui , il est cependant responsable de l'usage qu'il fait de cette volonté , par rapport à l'un & à l'autre. Il ne peut faire qu'on ne lui offre , mais il peut choisir , & choisir bien ; & je n'en donnerai pas, pour le moment, d'autres preuves, sinon qu'il souffre, 6c qu'il est puni quand il choisit mal.

Le Lecteur intelligent , pour qui j'écris , ne peut pas ignorer que la peine & les souffrances , dont je veux parler , sont d'une nature bien différente des maux passagers , corporels ou conventionnels, les seuls qui soient connus de la multitude.

Droits Je V Homme sur sa Pensée. 6ç

Toutes les attaques , que Ton a portées contre la dignité de l'homme , ne sont donc plus d'aucune valeur pour nous , ou bien il faudroit renverser les premiers & les plus fermes fondements de la Justice que nous avons posés précédemment, ainsi que les notions invariables que nous savons être communes à tous les hommes , & qu'aucun Etre intelligent & raisonnable ne pourra jamais révoquer en doute.

Je ne m'arrête point à examiner si dans la conduite ordinaire de l'homme , sa volonté attend toujours une raison décisive pour se dé- terminer , ou si elle est dirigée par l'attrait seul du sentiment ; je la crois susceptible de l'un & de l'autre mobile j & je dirai que pour la régularité de sa marche, l'homme ne doit exclure ni l'un ni l'autre de ces deux moyens, car autant la réflexion sans le sentiment le rendroit froid & immobile , autant le sentiment sans la réflexion seroit sujet a 1 égarer.

Mais, je le répète , ces questions sont étrangères à mon sujet , & je les crois abusives & infructueuses ; ainsi je laisse à la Métaphysique de l'Ecole à chercher comment la volonté se détermine & comment elle agit ; il suffit à l'homme de reconnoître que c'est toujours librement, & que cette liberté est un malheur de plus pour lui & la raison de toutes ses

E souffrances,

66 Grandeur de V Homme.

souffrances , quand il abandonne les Loix qui doivent la diriger. Revenons à notre sujet.

Quoique nous ayons reconnu que tous les Etres avoient nécessairement quelque chose en eux, sans quoi ils n'auroient ni vie, ni existence , ni action , nous n'admettrons pas pour cela qu'ils aient tous la même chose. Quoique cette Loi d'un Principe inné soit unique & universelle , nous nous garderons bien de dire que ces Principes soient égaux & agissent uniformément dans tous les Etres , puisqu'au contraire nos observations nous font connoître une différence essentielle entre eux ; & sur-tout entre les Principes innés dans les trois Règnes matériels & le Principe sacré dont l'homme est le seul favorisé parmi tous les Etres qui composent cet Univers.

Car cette supériorité du Principe actif & intelligent de l'homme ne doit plus nous étonner , si nous nous rappelions la propriété de cette progression Quaternaire qui fixe le rang & les facultés des Etres , & qui ennoblit leur essence, en raison de ce qu'ils sont plus voisins du premier terme de la progression. L'homme est la seconde Puissance de ce premier terme générateur universel ; le Principe actif de la matière n'est que le troisième ; en fautil davantage pour reconnoître que l'on ne peut absolument admettre entr'eux aucune égalité.

Méprises sur l'Homme. 67

Là Source des systèmes injurieux à l'homme vient donc de ce que leurs Auteurs n'ont paâ distingué la nature de nos affections. D'un côté, ils ont attribué à notre Etre intellectuel, lê§ mouvements de l'Etre sensible, & de loutre ils ont confondu les actes de l'intelligence avec des impulsions matérielles , bornées dans leurs principes comme dans leurs effets. Il n'è^t pas éronnaftt qu'ayant ainsi défiguré l'homme 3 ils lui trouvent des ressemblances avec la bêtè, & qu'ils ne lui trouvent que cela ; il n'est pas étonnant , dis-je , que par ce moyen , étouffant dans lui toute notion , toute réflexion , loin de Téclairer sur le bien & le mal , ils le tiennent sans cesse dans le doute & dans l'ignorance sur sa propre nature, puisqu'ils effacent à ses yeux tes seules différences qui pourroient l'en instruire.

Mais , après avoir enseigné , comme nous l'avons fait, que l'homme étoit à la fois intelligent & sensible, nous devons observer que ces deux facultés différentes doivent nécessairement s'annoncer en lui par des signes & des moyens différents, & que les affections qui leur sont particulières, n'étant nullement les mêmes , ne peuvent en aucune manière se présenter sous la même face.

Le principal objet de l'homme devroit donc être d'observer continuellement la différence

E z injBnie

6 S Moyens d'éviter ces Méprises.

infinie qui se trouve enrre ces deux facultés & entre les affections qui leur sont propres; & comme elles sont unies dans presque toutes ses actions , rien ne doit lui paroitre plus important que de distinguer avec précision ce qui appartient à Tune ou à l'autre.

En effet, pendant le court intervalle de la vie corporelle de l'homme , la faculté intellectuelle se trouvant jointe à la faculté sensible, ne peut absolument rien recevoir que par le canal de cette faculté sensible ; & à son tour, la faculté inférieure & sensible doit toujours être dirigée par la justesse & la ré- gularité de la faculté intelligente. On voit par conséquent que dans une union aussi intime , si l'homme cesse de veiller un instant, il ne démêlera plus ses deux natures, & dèslors il ne saura où trouver les témoignages de l'ordre & du vrai.

De plus, chacune de ces facultés étant susceptible de recevoir en son particulier des impressions bonnes & des impressions mauvaises, l'homme est exposé, à chaque instant, à confondre non seulement le sensible avec l'intellectuel, mais encore ce qui peut être avantageux ou nuisible à l'un ou à l'autre.

J'examinerai les suites & les effets de ce danger arraché à la situation actuelle de l'homme; je dévoilerai les méprises où sa né- gligence

Universalité de ces Méprises. 6$

gîigence à discerner ses différentes facultés Ta entraîné , tant sur le Principe des choses, que sur les ouvrages de la Nature, & sur ceux qui sont sortis de ses propres mains & de son imagination; Sciences divines, intellectuelles & physiques , Devoirs civils & naturels de l'homme , Arts, Législations , Etablissements & Institutions quelconques , tout rentre dans l'objet dont je m'occupe. Je ne crains point même de dire que je regarde cet examen comme une obligation pour moi, parce que, si l'ignorance & l'obscurité où nous sommes sur ces points importants , ne sont pas de l'essence de l'homme , mais l'effet naturel de ses premiers écarts & de tous ceux qui en sont provenus, il est de son devoir de chercher à retourner vers la lumière qu'il a abandonnée , & si ces connois-sances etoient son appanage avant sa chute , elles ne se sont point absolument perdues pour lui, puisqu'elles découlent sans cesse de cette source iné- puisable où il a pris naissance: en un mot, si malgré l'état d'obscurité où il languit , l'homme peut toujours espérer d'appercevoir la Vérité, & s'il ne lui faut pour cela que des efforts & du courage , ce seroit la mé- priser, que de ne pas faire tout ce qui est en nous pour nous rapprocher d'elle.

L'usage continuel que je fais dans cet Ou-

E 2 vrage.

jo Des Qualités Occultes.

vrage , des mots facultés , aaions , Causes , Principes , Agents y propriétés , Vertus, réveillera Sans doute le mépris & ie dédain de mon siècle pour les qualités occultes. Cependant il seroic in:usre de donner ce nom à cette doctrine , uniquement parce qu'elle n'offre rien aux sens. Ce qui est occulte pour les yeux du co ps , c'est ce qu'ils ne voient point;. ce qui est occulte pour l'intelligence, c'est ce qu'elle ne conçoit point; or, dans ce sens, je demande s'il esc quelque chose de plus occulte pour les yeux & pour l'intelligence , que les notions généralement reçues sur tous les objets que je viens d'annoncer? Elles expliquent la Matière par la Matière, elles expliquent l'homme par les sens^ elles expliquent l'Auteur des choses par la Nature élémentaire.

Ainsi les yeux du corps ne voyant que des assemblages cherchent en vain les Principes élémentaires qu'on leur annonce, & ne pouvant jamais Ls appercevoir , il est clair qu'on les a trompés.

L'homme voit dans ses sens le jeu de ses organes , mais il n'y reconnoît point son intelligence.

Fnfin la Nature visible présente aux yeux l'ouvrage d'un grand Artiste, mais n'offrant point à l'intelligence la raison des choses , elle laisse ignorer la Justice du Maître, la tendresse

Des Qualités Occultes* 71

dresse du Père & tous les conseils du Souverain ; de façon qu'on ne peut nier que ces explications ne soient absolument nulles & sans vérité , puisqu'elles ont toujours besoin d'être remplacées par de nouvelles explications. Alors, si je ne m'attache qu'à éloigner de tous ces objets les enveloppes qui ies obscurcissent , si je ne porte la pensée des hotatiiçs que sur le vrai Principe en chaque chose, ma marche est donc moins obscure que celle des Observateurs ; & en effet , s'ils ont vraiment de la répugnance pour les qualités occultes , ils devroient commencer par changer de route; car très-certainement il n'en est pas de plus occulte & de plus ténébreuse que celle dans laquelle ils voudroient nous entraîner.

72 Source universelle des Erreurs.

1 Out ce que j'ai dit de l'homme , considère dans son origine & dans sa première splendeur, de sa volonté impure qui l'en a fait décheoir, & de l'affligeante situation où il s'est plongé, se trouve confirmé par les observations que nous allons faire sur sa conduite & sur les opinions qu'il enfante journellement.

On peut faire les mêmes Observations sur la pureté originelle , la dégradation & les tourments actuels du Principe qui s'est rendu mauvais ; la marche de tous ces écarts est uniforme ; ; les premières erreurs , celles qui les ont suivies & celles qui suivront ont eu & auront perpétuellement les mêmes causes ; en un mot , c'est toujours à la volonté mauvaise, qu'il faut attribuer les faux pas de l'homme & de tout autre Etre revêtu du privilège de la Liberté; car , je l'ai déjà dit , pour démontrer que le principe d'une action quelconque est légitime, il en faut considérer les suites; si l'Etre esc malheureux, à coup sûr, il est coupable, parce qu'il ne peut être malheureux, s'il n'est libre.

On auroit pu , sans doute , m'arrêter à cette proposition , en m'opposant les souffrances

Des Souffrances de la Bête. 73

frances de la bête , mais l'objection ne m'a point échappé ; & comme je puis ici la résoudre sans interrompre mon su 'et , j'y vais travailler avant d'entrer en matière.

Je sais qu'en qualité d'Etre sensible, la bête souffre , & qu'ainsi l'on peut en quelque sorte la regarder comme malheureuse ; mais je prie d'observer si le titre de malheureux n'appartiendroit pas avec plus de raison aux Etres, qui connoissant qu'ils devroient être heureux par leur nature , éprouvent intérieurement le désespoir de ne l'être pas. Dans ce sens, il ne pourroit convenir à la bête , qui est à sa place ici-bas, & qui n'est pas faite pour un autre bien-être que celui de ses sens ; lors donc que ce bien-être est dérangé, elle souffre, sans doute , comme Etre sensible , mais elle ne voit rien au delà de ses souffrances ; elle les supporte , elle travaille même à les faire cesser , seulement par l'action de sa faculté sensible , & sans avoir pu juger qu'il y ait pour elle un autre état ; c'est-à-dire , qu'elle n'a point ce qui fait le malheur de l'homme, ce remords & cette nécessité de s'attribuer comme lui , ses souffrances. Eh ! comment le pourroit-elle? Elle n'agit point , on la fait agir. Cependant il reste toujours à savoir pourquoi elle souffre , & pourquoi elle est privée $1 souvent de ce bien-être sensible qui !a ren-

droit

74 Des Souffrances de la Bête. droit heureuse à sa manière. Je pourrois ren- .dre raison de cette difficulté , s'il m'étoit permis de m'étendre sur la liaison des choses , & de faire voir jusqu'où le mal a gagné par les écarts de l'homme ; mais c'est un point que je ne ferai jamais qu'indiquer , & pour le présent, il suffira de dire que la Terre ^n'est plus vierge , ce qui l'expose elle & ses fruits, à tous les maux: qu'entraîne la perte de la Virginité.

Nous pouvons donc dire avec raison qu'il ne peut y avoir d'Etre vraiment malheureux que l'Etre libre, à quoi j'ajouterai que si c'est librement que l'homme s'est plongé dans les peines & dans les douleurs, cette même Liberté lui impose l'obligation continuelle de travailler à réparer son crime ; car plus il se négligera sur ce point, plus il se rendra coupable , & par conséquent plus il se rendra malheureux. Reprenons notre sujet.

Pour nous guider dans l'important examen que nous nous sommes proposé , & qui entre essentiellement aujourd'hui dans la tâche de l'homme , remarquons que la cause principale de toutes nos erreurs dans les Sciences, est de n'avoir pas observé une Loi de deux actions distinctes qui se montre universellement dans

A

tous les litres de la Création y & jette souvent l'homme dans l'incertitude.

De la douhle Action. 75

Nous ne devons cependant pas être étonnés de voir que chaque Etre ici-bas, soit assujetti à cette double action , puisque nous avons reconnu précédemment deux Natures trèsdisrinces ou deux Principes opposés dont le pouvoir s'est manifesté dès le commencement des choses , & se fait sentir continuellement dans !a Création entière.

Or , de ces deux Principes, il ne peut y en avoir qu'un qui soit réel & vraiment nécessaire, attendu qu'après Un , nous ne connoissons plus rien. Ainsi , le second Principe , quoique nécessitant l'action du premier dans la création , ne peut certainement avoir ni poids , ni nombre, ni mesure , puisque ces Loix appartiennent à l'Essence même du premier Principe. L'un stable, permanent, possède la vie en hii-même* & par lui-même ; l'autre irrégulier & sans loix , n'a que des effets apparents & illusoires pour l'intelligence qui voudroit s'y laisser tromper.

Ainsi , comme nous le laissons entrevoir , si c'est une raison double qui a fait donner la naissance & la vie temporelle a l'Univers, il est indispensable que les corps particuliers suivent la même Loi, & ne puissent, ni se reproduire, ni subsister sans le secours d'une double action.

Toutefois , la raison double qui dirige les corps & toute la matière , n'est pas la même que cette raison double qui provient de l'opposition

y 6 De la double Action.

des deux Principes ; celle-ci est purement intellectuelle , & ne prend sa source que dans la volonté contraire de ces deux Etres. Car, lorsque l'un ou l'autre agit sur le sensible & sur le corporel , c'est toujours dans des vues intellectuelles, c'est-à-dire, pour détruire l'action intellectuelle qui lui est opposée. Il n'en est pas de même de la double action qui assujettit la Nature ; elle n est attachée qu'aux Etres corporels , pour servir tant à leur réproduction qu'à leur entretien ; elle est pure en ce qu'elle est dirigée par une troisième action qui la rend régulière ; en un mot , c'est le moyen nécessaire établi par la source de toutes les puissances pour la construction de tous ses ouvrages matériels.

Cependant, quoique dans cette raison double attachée à tout ce qui est corporel ■ il n'y ait rien d'impur, & que ni l'un ni l'autre terme n'en soit mauvais , il y en a un néanmoins qui est fixe & impérissable, l'autre n'est que passager & momentané , & par là même n'est pas réel pour l'intelligence , quoique ses effets le soient pour les yeux du corps.

Ce sera donc nous avancer beaucoup que de parvenir à distinguer la nature & les résultats de ces deux différents termes , ou de ces deux différentes Loix qui soutiennent la création corporelle ; parce que si nous apprenons à reconnoî- tre leur action dans toutes les choses temporelles ,

Des Recherches sur la Nature. 77 ce sera un moyen de plus de la démêler dans nous-mêmes. En effet, on ne conçoit pas combien les méprises qui se font journellement sur notre Etre, tiennent de près à celles qui se font sur les Êtres corporels & sur la Matière, & celui qui auroit l'intelligence pour juger les corps , auroit bientôt celle qui lui est nécessaire pour juger l'homme,

La première erreur qui se soit introduite en ce genre , est d'avoir fait de la Nature matérielle, une classe & une étude à part. Quoique les hommes aient vu que cette branche étoit vivante & active, ils Font regardée comme étant séparée du tronc; & à force de s'arrêter à ce dangereux examen , le tronc leur a paru à son tour si éloigné de la branche, qu'ils n'ont plus senti le besoin qu'il existât , ou du moins s'ils en ont reconnu l'existence , ils n'ont vu en lui qu'un Etre isolé dont la voix se perd dans l'éloignement , & qu'il est même inutile d'entendre pour concevoir & accomplir le cours & les Loix de cette Nature matérielle.

Si nous nous bornions comme eux à considé- rer cette Nature en elle-même 6c comme agissant sans la médiation d'un Principe extérieur , nous pourrions bien, il est vrai> appercevoir ses Loix sensibles & apparentes, mais nous ne pourrions pas dire que notre notion fut complette , puisqu'il nous resteroit toujours à connoître son

jS Des Rech:rckes sur la Nature. Principe réel qui n'est visible qu'à l'intelligence, par lequel tout ce qui existe est nécessairement gouverné, & dont les Loix sensibles & apparentes ne sont que les résultats.

D'un autre côté, si pendant notre séjour parmi les Êtres de cette Nature matérielle, nous voulions les éloigner entièrement de nos recherches , pour nous efforcer d'atteindre à celle du Principe invisible , nous aurions à craindre de nous tenir trop élevés au dessus du sentier que nous de/ons suivre, & par là de ne point parvenir au but de nos désirs , & de n'obtenir qu'une partie des lumières qui nous sontdestinees.

Nous devons sentir les inconvénients de ces deux excès ; ils sont tels , qu'en nous livrant à l'un ou à l'autre , nous pouvons être assurés de n'avoir aucune réussite', & si nous négligeons l'une des deux Loix pour rechercher l'autre, nous ne pourrons avoir de toutes les deux qu'une fausse idée, parce que leur liaison actuelle est indispensable, quoique n'ayant pas toujours été manifestée ; enfin, vouloir aujourd'hui s'élever au Principe premier, supérieur & invisible, sans s'appuyer sur h Matière , c'est l'offenser & le tenter ; & vouloir connoitre la Matière en excluant ce Principe premier 5c les Vertus qu'il emploie pour la soutenir, c'est la plus absurde des impiétés.

Ce n'est pas que les hommes fce Soient destinés

De la Matière & de son .Principe* 79 à avoir un jour une parfaite connoissance du Principe premier sans être obligés d'y joindre l'étude de la Matière, de même que depuis leur chute il y a eu un temps où. ils étoient entièrement assujettis à cette Loi de Matiere,sans qu'ils pussent songer à l'existence du Principe premier. Mais pendant ce passage intermédiaire qui nous est accordé, étant placés entre les deux extrêmes , nous ne devons perdre de vue ni l'un ni l'autre , si nous ne voulons pas nous égarer.

La seconde erreur , c'est que depuis que l'homme est enchaîné dans la Région sensible, il a cherché , à la vérité , le Principe de la Matière , parce qu'il ne peut douter qu'elle en aie un ; mais comme dans cette recherche il a confondu les deux Loix, il a voulu que le Principe de la Matière fut aussi palpable que la Matière elle-même. ïl a voulu soumettre l'un & l'autre à la mesure de ses yeux corporels.

Or , une mesure corporelle ne peut s'appliquer que sur l'Etendue : l'Etendue n'est qu'un assemblage , & par conséquent un Etre composé; & si l'homme s'ohstinoit à croire que le Principe de l'Etendue ou de la Matière, est îa même chose que la Matière, il faudrait donc que ce Principe fût étendu & composé comme elle ; alors il est vrai que les yeux de son corps en pourroient calculer les dimensions , toutefois selon les bornes de ses facultés, & sans en être plus avancé. Car

8o De la Matière & de son Principe,

pour mesurer juste , il faudroit qu'il eût une base à ses mesures , & il n'en a point. Mais certes , nous sommes bien éloignés d'avoir une pareille idée du Principe de la Matière, d'après celle que nous avons d'un Principe en général.

Tous ceux qui ont voulu expliquer ce que c'est qu'un Principe , n'ont pu s'empêcher de dire qu'il doit être indivisible, incommensurable & absolument différent de ce que la Matière présente à nos yeux. Les Mathématiciens mêmes & les Géomètres , quoique n'agissant que par leurs sens , & n'ayant que l'étendue pour objet, viennent à l'appui de cette définition ; car tout matériel qu'est ce point mathématique dont ils font la base de leur travail , ils sont obligés de le revêtir de toutes les propriétés de l'Etre immatériel ; sans cela , leur science n'auroit pas encore de commencement.

Ainsi , un Etre indivisible & incommensurable, tel que nous sentons que doit se concevoir tout Principe , qu'est-il autre chose pour nous qu'un Être simple ? Et , certes , nous ne pouvons douter que les apparences matérielles ne soient au contraire divisibles & soumises à la mesure sensible ; par conséquent, la Matièren'est donc point un Etre simple ; par conséquent , elle ne peut donc être son Principe à elle-même ; il seroit donc absurde de vouloir confondre la Matière avec le Principe de la Matière.

De la Divisibilité de ta Matière. 8 1

Je dois, à ce sujet > faire remarquer les obscurités où Cette fausse manière de considérer les corps a entraîné la multitude. Le Vulgaire a cru qu'en mutilant, divisant & subdivisant la Matière, il mutiioit, divisoit & subdivisoit en effet le Principe & l'essence de la Matière; & croyant que les bornes seules de ses organes corporels l'empêchoient d'aller aussi loin que sa pensée dans cette opération , il a imaginé que cette division étoit essentiellement possible au de-là de ce qu'il pouvoir opérer lui-même , & il a cru que la Matière étoit divisible à l'infini ; de-là , il Ta regardée comme indestructible , & par consé- quent, comme éternelle.

C'est absolument pour avoir confondu la Matière avec le Principe de la Matière , que ces erreurs ont été presque universellement adoptées. En effet , diviser les formes de la Matière , ce n'est pas diviser son essence , ou, pour mieux dire, désunir les parties diverses dont tous les corps sont composés , ce n'est pas diviser , ce n'est pas décomposer la Matière, parce que chacune des parties matérielles provenant de cette division, demeure intacte dans son apparence de Matière , par conséquent dans son essence , & dans le nombre des Principes qui constituent toute la Matière.

Par quel étrange aveuglement l'homme a-t-il donc pu croire qu'en diversifiant lès dimensions

F des

8 1 De la Divisibilité de la Matière.

des corps , il divisoic réellement la Matière ? IN'cst-il pas aisé de voir que toutes les opérations de rhomme en ce genre se bornent à transposer , à désunir ce qui étoit joint; & pour que sa main pût décomposer la Matière, ne faudroit-il pas que ce fût lui qui l'eût composée ?

Je ne vois donc ici que la foiblesse & les bornes des facultés de l'homme , qui est arrêté par la force invincible des Principes de la Matière; car nous savons qu'il peut varier à son gré les figures & les formes corporelles , parce que ces formes ne sont qu'un assemblage de particules différentes, & n'ont par cette raison aucune des propriétés de l'Unité; mais enfin, il n'y a pas une seule de ces particules qu'il puisse anéantir^ parce que si le Principe qui les soutient n'est point composé , il ne peut être sujet à aucune division dans son essence ; & dans ce sens , non seulement la Matière n'est pas divisible à l'infini , selon l'idée commune , mais il n'est pas même possible que la main de l'homme commence ou opère sur elle la première & la moindre des divisions ; nouvelle preuve pour démontrer que ce Principe corporel est un & simple , & par conséquent qu'il n'est point Matière.

Ce que j'ai dit de la méthode des Mathématiciens, a dû faire sentir la différence qu'il y a de leur marche à celle de la Nature. La Science

Mathématique

Bornes des Mathématiques* 8$ Mathématique n'offrant entre leurs mains qu'une copie trompeuse de la vraie Science, n'a pour base & pour résultats que des relations, sur lesquelles ayant une fois fixé leurs suppositions, les conséquences se trouvent justes & convenables à l'objet qu'ils se proposent; en un mot, les Mathématiciens ne peuvent pas s'égarer , parce qu'ils ne sortent pas de leur enceinte, & qu'ils ne font que tourner sur un pivot; alors tous leurs pas les ramènent au point d'où ils sont partis. En effet, quelqu'élevé que soit leur édifice , on voit qu'il est égal dans toutes ses parties, & qu'il n'y a pas la moindre distinction entre les matériaux qui servent de fondement, & ceux dont ils bâtissent les plus hauts étages ; aussi que nous apprennent-ils ?

La Nature , au contraire, ayant pour Principe un Etre vrai & infini, produit des faits qui lui ressemblent , & quoique ces faits soient l'enveloppe dont elle se couvre à nos yeux, quoiqu'ils soient passagers , ils sont si multipliés , si variés, si actifs, que nous voyons assez clairement que la source en doit être inépuisable- Mais on verra dans la suite de cet Ouvrage, de plus amples observations sur la Science Mathématique , & sur l'emploi qu'on auroit dû en faire pour parvenir à la connoissance de la Nature & de ce qui est au dessus.

Nous joindrons ici une autre vérité qui ap-

F % puyera

8 4 Des Productions & Je leurs Principes. puyera toutes celles que nous avons établies pou? prouver combien la Matière est inférieure au Principe qui lui sert de base & qui la produit.

Je prie d'abord les Observateurs d'examiner, s'il n'est pas certain universellement , & dans tout ordre de génération quelconque , que la production ne peut jamais être égale à son Principe générateur. Cette vérité se réalise continuellement dans l'ordre des générations maté- rielles, quoiqu,'ensuite venant à croître, les fruits & les productions de cette classe , égalent & même surpassent en force & en grandeur l'individu qui les a engendrés ; parce que la classe de ces individus étant soumise à la Loi du temps , l'ancien individu dépérit en même temps que son fruit s'avance vers le terme de sa croissance Se de sa perfection.

Mais dans le moment de la génération , ce fruit est nécessairement inférieur à l'individu d'où il est provenu , puisque c'est de lui qu'il tient sa vie & son action.

Dans quelque classe que nous fassions nos recherches , je ne crains point d'assurer que nous trouverons l'application de cette vérité ; d'où nous pouvons dire hardiment , que c'est avec raison que nous l'avons annoncée comme universelle; dès-lors il faudra convenir aussi qu'elle est applicable à la Matière , relatirement à son Principe , parce que si nous

pouvons

Des Productions & de leurs Principes. 8 5 pouvons voir naître la Matière , nous ne pouvons nier qu'elle n'ait été engendrée ; & si elle a été engendrée , elle est ainsi que tout les Etres, inférieure à son Principe générateur.

C'est être déjà bien avancé que d'avoir reconnu la supériorité du Principe de la Matière sur la Matière , & de sentir qu'ils ne peuvent être tous deux de la même nature ; par-là nous nous trouvons à couvert des jugements hasardés qu'on a osé prononcer sur cet objet, & qui par le crédit des Maîtres qui en ont été les organes , sont devenus comme autant de Loix pour la plupart des hommes : par-là on est dispensé de croire comme eux , que la Matière est éternelle & impérissable. En distinguant la forme du Principe, nous saurons que l'une peut varier sans cesse, pendant que l'autre reste toujours le même, & on n'aura plus de peine à reconnoître la fin & le dépérissement delà Matière dans la succession des faits & des Etres que la Nature expose à nos yeux , tandis que le Principe de cette Matière n'étant point Matière, demeure inaltérable & indestructible.

Cette succession de faits , & ce renouvellement continuel aes Etres corporels, a entraîné les Observateurs de la Nature dans d'autres opinions aussi fausses que les précédentes , & qui les exposent aux mêmes inconséquences, Ils ont vu les corps s'altérer> sç décomposer & dispa-

86 De la 'Reproduction des Formes. roître de devant eux ; mais en même temps, ils ont vu que ces corps étoientsans cesse remplacés par d'autres corps ; alors ils ont cru que ceux-ci étoient formés des débris des anciens corps , & qu'étant dissous , les différentes parties dont ils étoient composés , dévoient entrer à leur tour , dans la composition des nouvelles formes ; de - là ils ont conclu que les formes éprouvoient bien une mutation continuelle , mais que leur Matière fondamentale demeuroit toujours la même.

Ensuite, ignorant la véritable cause de l'existence & de l'action de cette Matière , ils n'ont pas vu pourquoi elle n auroit pas toujours été en mouvement, & pourquoi elle n'y seroic pas toujours, ce qui leur a fait décider de nouveau qu'elle étoit éternelle.

Mais si , élevant les yeux d'un degré , ils eussent reconnu les vrais Principes des corps , & qu'ils leur eussent atrribué la stabilité qu'ils ont cru voir dans leur prétendue Matière fondamentale, nous n'aurions pas à leur reprocher cette nouvelle méprise ; nous voyons comme eux les ré- volutions & les mutations des formes ; nous reconnoissons aussi que les Principes des corps sont indestructibles & impérissables; mais ayant montré, comme nous l'avons fait , que ces Principes n'étoient point Matière, dire qu'ils sont impé- rissables , ce n'est pas dire que la Matière ne périt point. C'est

Immutabilité de leurs Principes. 87 C'est ainsi qu'en distinguant les corps d'avec leurs Principes , les Observateurs auroient évité l'erreur dangereuse qu'ils s'efforcent en vain de pallier, & qu'ils se seroient bien gardés d'attribuer l'éternité & l'immortalité à l'Etre matériel qui frappe leurs sens. Je suis d'accord avec eux sur la marche journalière de la Nature ; je vois naître & périr toutes les formes , & je les vois remplacées par d'autres formes ; mais je me garderai bien d'en conclure , comme eux, que cette révolution n'ait point eu de commencement, & qu'elle ne doive point avoir de fin , puisqu'elle ne s'opère en effet , & ne se manifeste que sur les corps qui sont passagers, & non sur leurs Principes qui n'en reçoivent jamais la moindre atteinte. Lorsqu'on aura bien conçu l'existence & la stabilité de ces Principes , indépendamment & séparément des corps, il faudra bien convenir qu'ils ont pu exister avant ces corps , & qu'ils pourront encore exister après eux.

Je ne joindrai pas à ce raisonnement des preuves sur lesquelles on refuseroit de me croire, mais elles sont de nature qu'il n'est pas plus en mon pouvoir d'en douter que si j'eusse été pré- sent à la formation des choses.

D'ailleurs la Loi numérique des Etres est un témoignage irrévocable; Un existe & se conçoit indépendamment des autres nombres ;& aprçs les avoir vivifiés pendant le cours de la Décade ,

F4 il

88 Des Emanations de V Unité.

il les laisse derrière lui & revient à son Unité.

Les Principes des corps étant uns , peuvent donc se concevoir seuls & séparés de toute forme de matière , au lieu que les moindies particules de cette matière ne peuvent subsister, ni se concevoir sans être soutenues & animées par leur Principe ; de même que nous concevons TUnité numérique, comme pouvant subsister à part des autres nombres , quoique aucun des nombres subséquents à l'Unité ne puisse trouver accès dans notre entendement , si ce n'est comme l'é- manation & le produit de cette unité.

En un mot, si nous voulons appliquer ici la maxime fondamentale quia été établie ci-devant, sur l'inégalité qui existe nécessairement entre l'Etre générateur & sa production, nous verrons, que si les Principes de la Matière sont indestructibles & éternels, il est impossible que la Matière jouisse des mêmes privilèges.

Cependant cette assertion d'une inégalité né- cessaire entre l'Etre générateur & sa production, auroit pu laisser quelque inquiétude sur la nature de l'homme, qui ayant pris naissance dans une source indestructible, devroit comme infé- rieur à son Principe , n'avoir pas le même avantage , '& être par conséquent susceptible de destruction. Mais une simple réflexion dissipera ce doute.

Quoique la Matière & l'homme aient également

Des Etres Secondaires. 89

ment leur Principe générateur, il s'en faut de beaucoup qu'ils aient le même. Le Principe gé- nérateur de l'homme es. l'Unité; cette Unité possédant tour en soi , communique aussi à ses productions une existence totale & indépendante ; en sorte qu'elle peut bien, comme chef & principe , étendre ou resserrer leurs facultés ; mais elle ne peut pas leur donner la mort, parce que ses ouvrages étant réels, ce qui est, ne peut pas ne pas être.

Il n'en est pas ainsi de la Matière qui , étant le produit d'un Principe secondaire, inférieur & subordonné à un autre Principe, est toujours dans la dépendance de l'un & de l'autre ; de manière que le concours de leur action mutuelle est absolument nécessaire pour la continuation de son existence; car :1 est constant, que lorsque l'une des deux vient à cesser , les corps s'é- teignent & disparoissent.

Or , la naissance & la fin de ces différentes actions se manifeste assez clairement dans la Nature corporelle , pour nous démontrer que la Matière ne peut pas être durable. D'ailleurs , reconnoissant, comme nous le devons faire, que l'action de l'Unité , ou du Principe premier, est perpétuelle Se indivisible , nous ne pourrions sans la plus grossière erreur , attribuer la même perpétuité d'action aux Principes secondaires qui enfantent la Matière* C'est pourquoi l'Auteur

90 De la Génération des Corps. teur des choses ne peut pis faire que le Monde soit éternel comme lui ; car ce ne seroit pas rendre le Monde éternel que de lui faire succé- der d'autres Mondes , comme ce sera toujours en sa puissance, puisque chacun de ces Mondes ne pouvant être que l'œuvre d'un Principe secondaire , seroit dès - lors nécessairement périssable.

Examinons actuellement un autre système relatif à notre sujet. On a enseigné , qu'après la dissolution des Etres corporels , les dé- bris de ces corps étoient employés à faire partie de la substance des autres corps. Assurément , les Observateurs de la Nature se sont trompés dans cette doctrine, ainsi que dans les conséquences qu'ils en ont tirées. Car, dire que les corps se forment les uns des autres , & ne sont que divers assemblages successifs des mêmes matériaux, c'est une erreur aussi grande que de prétendre que la Matière est éternelle. Ils se seroient bien gardés d'avancer de pareilles opinions , s'ils avoient pris plus de précautions pour marcher sûrement dans la connoissance de la Nature.

Les Principes universels de la Matière sont des Etres simples ; chacun d'eux est un , ainsi qu'il résulte de nos observations, & de l'idée que nous avons donnée d'un Principe en géné- ral : les Principes innés de la moindre particule

De la Génération des Corps. cjr cule de matière doivent donc avoir la même propriété ; chacun d'eux sera donc un & simple , comme les Principes universels de cette même Matière : il ne peut y avoir de diffé- rence entre ces deux sortes de Principes , que dans la durée & dans la force de leur action, qui est plus longue & plus étendue dans les Principes universels que dans les Principes particuliers. Or l'action propre d'un Principe simple est nécessairement simple & unique elle-même , & ne peut avoir , par conséquent , qu'un seul buta remplir Telle a en elle tout ce qu'il lui faut pour l'entier accomplissement de sa Loi ; enfin , elle n'est susceptible ni de mélange , ni de division.

Celle du Principe universel matériel a donc les mêmes facultés , & quoique les résultats qui en proviennent, se multiplient, s'étendent & se subdivisent à l'infini , il est certain que ce Principe universel n'a qu'un seul œuvre à faire , & qu'un seul acte à opérer. Lorsque son œuvre sera rempli , son action doit cesser , & être retirée par celui qui lui avoit ordonné de la produire ; mais pendant toute la durée du temps , il est assujetti à faire le même acte & à manifester les mêmes effets.

Il en est ainsi des Principes innés des différents corps particuliers ; ils sont soumis à la même Loi d'unité d'action , & lorsque la

durée

9* De la Génération des Corps'. durée en est accomplie , elle leur esc également retirée.

Alors , si chacun de ces Principes n'a qu'une seule action , & qu'à la fin de cette action , ils doivent tous rentrer dans leur source primitive , nous ne pouvons avec raison attendre d'eux de nouvelles formes , & nous devons conclure que les corps que nous voyons naître successivement, tirent leur origine & leur substance d'autres Principes , que de ceux dont nous avons vu l'action suspendue dans la dissolution des corps qu'ils a voient produits. Nous sommes donc obligés de chercher ailleurs la source d'où doivent naître ces nouveaux corps.

Mais où pourrons-nous mieux la trouver que dans la force & l'activité de cette double Loi , qui constitue la Nature universelle corporelle , & qui se montre en même temps sous mille faces différentes dans la production & les progrès des corps particuliers ?

Nous savons , en effet , que cette terre que nous habitons , ne pourroit exister 5c se conserver , si elle n'avoit en elle un Principe vé- gétatif qui lui est propre ; mais qu'il faut nécessairement qu'une cause extérieure, qui n'est autre chose que le Feu Céleste ou Planétaire , réagisse sur ce Principe pour que son action se manifeste.

Il en est de même des corps particuliers ;

chacun

De la Génération des Corps. 93 chacun de ces corps provient d'une semence , dans laquelle réside un Germe ou Principe inné , dépositaire de toutes ses propriétés & de tous les effets qu'il doit produire. Mais ce Germe resteroit toujours dans l'inaction , & ne pourroit manifester aucune de ses facultés , s'il n'étoit aussi réactionné par une cause extérieure ignée , dont la chaleur le met à portée d'agir sur tous les Etres corporels qui l'environnent ± lesquels , à leur tour , pénétrant son enveloppe , l'aiguillonnent > réchauffent , 5c le disposent à soutenir l'action de la cause extérieure, pour la manifestation de ses propres fruits & de ses propres Vertus.

Et en effet y la cause extérieure igfiée , opé- rant la réaction , auroit bientôt surmonté l'action des Principes individuels , & détruit leurs propriétés , si ie secours des Etres alimentaires ne venoit renouveiler leur force , & les mettre en état de résister à la chaleur dévorante de cette cause extérieure. C'est pour cela que si l'on expose à la chaleur, des Germes privés d'aliments, ils se consument dans leur berceau , sans avoir produit la moindre partie de leur action ; c'est pour cela aussi que des Germes , qui ont été à portée de commencer le cours de leur croissance , seroient encore plutôt consumés & détruits , s'ils venoient à manquer des aliments qui leur sont nécessaires pour se dé- fendre

94 &e la Génération des Corps* fendre de l'activité continuelle de la réaction ignée , parce qu'alors cette réaction , ayant déjà pénétré jusqu'au germe , y peut d'autant mieux déployer sa force destructive.

On voit par-là que les aliments , dont nous parlons , sont eux-mêmes un second moyen de réaction , que la Nature emploie pour l'entretien & la conservation de ses ouvrages; mais on le verra encore mieux dans la suite.

Telle est donc cette double Loi universelle , qui préside à la naissance & aux progrès des Etres corporels. Le concours de ces deux actions leur est absolument nécessaire , pour qu'ils puissent vivre sensiblement à nos yeux ; savoir p la première action innée en eux , ou l'action intérieure , & l'action seconde ou extérieure , qui vient agiter & réactionner la première , & jamais parmi les choses matérielles, un corps ne s'est formé que par ce moyen.

Appliquons à la constitution de l'Univers ce que nous avons dit de la Terre ; nous pouvons le regarder comme un assemblage d'une multitude infinie de Germes & de Semences, qui toutes ont en elles le Principe inné de leurs Loix & Propriétés , selon leur classe & selon leur espèce , mais qui attendent, pour engendrer & se reproduire au dehors , que quelque cause extérieure vienne les aider & les disposer à la génération. Ce seroit même là, où l'on trouveroit l'explication

d'un

De la Génération des Corps. <>ç d'un Phénomène qui étonne la multitude , savoir , pourquoi on trouve des vers dans des fruits sans piquure , & des animaux vivants dans le cœur des pierres ; c'est , parce que les uns & les autres placés par la Nature , ou parvenus par filtration dans ces sortes de matras , y ont trouvé , ou y ont reçu , par la même voie de filtration , des sucs propres à opérer sur eux la Loi nécessaire de réaction. Mais ne nous éloignons pas de notre sujet.

Voyons donc à présent quelle part les corps & les débris des corps peuvent avoir à la formation & à l'accroissement des autres corps; ils peuvent augmenter les forces des Etres corporels , & les soutenir contre la réaction continuelle du Principe extérieur igné ; ils peuvent même contribuer , par leur propre réaction , à la manifestation des facultés des Germes , & en faire opérer les propriétés. Mais ce serait aller contre les Loix de la Nature , & méconnoître l'essence d'un Principe en général , que de croire qu'ils pourroient s'immiscer dans la substance de ces Germes. Ils peuvent , je le répète, en être le soutien & l'aiguillon , mais jamais ils ne feront portion de leur essence. Les observations suivantes en seront la preuve.

Nous avons établi précédemment que les Principes des corps ne sont point Matière , mais des Etres simples ; qu'en cette qualité , ils doivent

avoir

9 6 De la Destruction des Corps. avoir en eux tout ce qui est nécessaire à leur existence , & qu'ils n'ont rien à emprunter des autres Etres. Ils n'en emprunteroient pas même le secours de ce<te réaction extérieure , dont nous venons de parler , si par l'infériorité de leur nature , ils n'étoient assujettis à la double Loi qui régit tous les Etres élémentaires. Car il y a une Nature , où cette double Loi n'est pas connue , & où les Etres reçoivent la naissance sans le secours d'Etres secondaires, & par les seules vertus de leur Principe générateur; c'est celle par où l'homme a passé autrefois. Mais , afin que notre marche soit plus sûre > ne comptons pour rien la théorie, jusqu'à ce que l'expérience vienne la justifier; & d'abord observons ce qui se passe dans la destruction des corps.

Cette destruction ne peut avoir lieu que par la cessation de l'action du Principe inné , producteur de ces corps , puisque cette action est leur véritable base & leur premier appui ; or ce Principe ne peut cesser d'agir, que lorsque la Loi qui l'asservissott à l'action , est suspendue , parce qu'alors étant délivré de ses chaînes , il se sépare de ses productions & rentre dans sa source originelle. Car tant que cette Loi opéreroit, jamais l'enveloppe ne pourroit cesser d'être sous sa forme naturelle & individuelle ; & si cette forme est sujette à se décomposer, ce

De la Destruction des Corps. 97

ne peut être que parce que la Loi de la réaction étant retirée , le Principe inné dans cette forme , & qui la fait exister , en liant ensemble les trois éléments dont elle est composée , se sépare de ces éléments , & les abandonne à leurs propres Loix ; alors , ces Loix étant opposées les unes aux autres , les éléments qui s'y trouvent livrés , se combattent , se divisent , & se détruisent enfin tout-à- fait à nos yeux.

C'est ainsi qu'insensiblement les corps meurent t disparoissent, & s'anéantissent. Je ne vois donc plus dans un cadavre qu'une maîiere sans .vie j privée du Principe inné qui en avoit produit & qui en soutenoit l'existence ; je ne vois dans ces débris, que des parties qui sont encore soutenues par la présence des acrions secondaires que le Principe inné avoit émanées dans cey corps pendant la durée de sa propre action ; car ces émanations secondaires sont répandues dans les moindres particules corporelles, mais elles se séparent elles-mêmes successivement de leurs enveloppes particulières , après que leur Principe producteur a abandonné le corps entier , dont leur réunion formoit l'assemblage.

Qu'est-ce donc, qu'un corps privé de la vie pourra dans le cours de sa dissolution , communiquer aux nouveaux corps , dont il seconde la croissance ôcla formation ? Sera-ce le Principe

5? 8 De la Destruction des Corps. dominant? Mais il n'existe plus dans le cadavre , puisque ce n'est que par la retraite de ce Principe , que le corps est devenu cadavre. D'ailleurs chaque Germe, ayant son propre Principe inné & dépositaire de toutes ses facultés , il n'a pas besoin de la réunion d'un autre Principe. En un mot , deux Etres simples ne pouvant jamais se réunir, ni confondre leur action ; leur assemblage , bien loin de concourir à la vie des nouveaux corps , ne feroit qu'en occasionner le désordre & la destruction , puisqu'il n'est pas possible de placer deux centres dans une circonférence, sans la dénaturer.

Dira-t-on que les parties matérielles du corps qui se dissout , se réunissent & passent dans l'essence des Germes ? Mais nous venons de voir , que chaque Germe est animé par un Principe , qui renferme en lui tout ce qui est nécessaire à son existence. D'ailleurs , ne voyonsnous pas toutes les parties du cadavre se dissoudre successivement , & ne pas laisser après elles la moindre trace? Ne savons - nous pas que cette dissolution particulière ne s'opère, que parla séparation des émanations secondaires, qui étoient demeurées dans le cadavre , & que nous pouvons regarder chacune comme le centre de la partie qu'elle occupoit ; mais alors nous ne pourrons nous dispenser de reconnoître que les corps , que les parties des corps , que tout l'Uni-

vers

De la Digestion* 99

Vers n'est qu'un assemblage de Centres, puisque nous voyons par gradation les corps se dis-»- siper entièrement. Or, si tout est centre, & si tous les centres disparoissent dans la dissolution , que restera-t-il d'un corps dissous , qui puisse faire partie de l'existence & de la vie des nouveaux corps ?

C'est donc une erreur, de croire que les Principes, soit généraux, soit particuliers, des Etres corporels qui se dissolvent , aillent , après s'être séparés de leur enveloppe > animer de nouvelles formes , & que recommençant une nouvelle carrière , ils puissent vivre successivement plusieurs fois. Si tout est simple, si tout est un dans la Nature & dans l'essence des Etres , il en doit être de même de leur action , & chacun d'eux doit avoir sa tâche particulière , simple & unique comme lui , autrement il y auroit foiblesse dans l'Auteur des choses, & confusion dans ses ouvrages

Mais , prenant la digestion animale pour exemple, on m'objectera sans douté , que dans îa dissolution des aliments qui se fait par cette digestion, la plus grande quantité en passe dans le sang , dans la limphe , & dans les autres fluides de l'individu , & que delà , se portant dans toutes les parties du corps, l'anim.il en reçoit l'entretien 5c la subsistance ; alors on me demandera comment il se pourroit , que ces aliments

ioo De la Digestion.

ne fissent que fortifier Faction & la vie de l'animal qui les reçoit , sans, lui communiquer la moindre partie d'eux-mêmes , & sans que le feu inné en eux ne pénétrât le Principe & l'Essence de cet individu , pour s'y unir & en accroître l'existence.

Je réponds à cela , que très -certainement le seul emploi des aliments est de soutenir la vie 6c l'action de l'individu qui les a dévorés ; il ne peut les recevoir comme des nouveaux Principes pour lui , ni comme une augmentation de son Etre , xnais comme les agents d'une réaction qui lui est nécessaire pour déployer ses forces & conserver son action temporelle ; & quoiqu'aucun Etre corporel ne puisse se passer de cette réac-, tion,il n'y en a point dans qui elle n'ait sa mesure ; car il est constant , que si le Principe contenu dans l'aliment pouvoit s'unir au Principe du corps qui s'en nourrit , il n'y auroit plus de mesure dans la Loi d'action , par laquelle ce dernier auroit été constitué.

Nous le savons par expérience & par les ravages que causent dans l'animal les crudités & les viandes mal cuites & mal saignées ; nous savons , dis -je, combien une réaction trop vive est contraire à la vie corporelle ; & nous ne pouvons nier que les Animaux qui sont destinés par leur nature, à dévorer d'autres Animaux, ne soient plus féroces &,

De la Rèintêctration des Corps, iot plus cruels , qu'ils n'aient, dis-je , un caractère plus avide & plus destructeur , que les Animaux qui ne se nourrissent que de Végé- taux. Cest que les premiers éprouvent une réaction excessive , en recevant avec les chairs dont ils vivent , une grande quantité de Principes animaux secondaires , & qu'ils emploient tous les efforts de l'action innée en eux , pour opérer , avant le temps , la dissolution des enveloppes de ces Principes; mais ceux-ci ne se trouvant point alors dans leur menstrue naturelle , emploient aussi toute leur force pour rompre ces chaînes étrangères , & retourner à leur source primitive.

Pendant ce combat, l'individu éprouve une effervescence qui l'agite & l'entraîne à des actes désordonnés , & il ne peut être rendu à un état / plus tranquille , qu'après que l'enveloppe de ces Principes secondaires est dissoute 5c qu'ils ont rejoint leur Principe générateur.

C'est à ce sujet , que nous devons blâmer , en passant , l'usage de la plupart des Nations, qui ont cru hoi^orer les Morts , soit en conservant leurs cadavres, soit en les consumant parle feu. L'une & l'autre de ces pratiques est également insensée & contraire à la Nature. Car la vraie menstrue des corps, c'est la terre, & la main des hommes n'ayant pu produire ces corps , elle ne devoit pas tenter , ni d'en déterminer , ni d'en

ici De la Femme.

prolonger la durée , laissant à chacun de leurs Principes, le soin de suspendre son action , suivant sa Loi , & de se réunir dans son temps à Sa source.

Je ne puis me dispenser non plus de m'arrêter un moment sur cette Proposition , que la vraie menstrm des corps cest la terre. C'est dans elle, en effet, que doit se décomposer principalement le corps de l'homme ; mais le corps de l'homme prend sa forme dans le corps de la femme ; lorsqu'il se décompose, il ne fait donc que rendre à la terre, ce qu'il a reçu du corps de la femme. La terre est donc le vrai Principe du corps de la femme, puisque les choses retournent toujours k leur source, &ces deux Etres étant si analogues l'un à l'autre, on ne peut nier que le corps de la femme n'ait une origine terrestre ; nous rappellant enfuite qu'elle a été la première origine corporelle de l'homme , nous verrions sensiblement pour quelle raison la femme lui est universellement inférieure.

Mais on s'est étrangement égaré, lorsqu'on a cru pouvoir porter cette différence au delà de la forme ou des facultés corporelles. La femme , quant au Principe intellectuel , a la même source & la même origine que l'homme ; car cet homme n'étant condamné qu'à la peine & non à la mort , il falloit près de lui un Etre de sa nature , & malheureux comme lui , qui par

De la yépctation. io?

ses infirmités & sa privation , le rappellât à la sagesse , en retraçant continuellement à ses yeux les suites ameres de ses égarements : d'ailleurs Thomme n'est point le père de l'Etre intellectuel de ses productions , comme l'ont, enseigné des doctrines fausses oc d'autant plus funestes , qu'elles se sont appuyées sur des comparaisons prises dans la Matière , telles que les intarissables émanat'ons du feu élé- mentaire ; mais dans tout ceci est un Mystère que je ne croirai jamais assez enseveli. Reprenons la chaîne de nos observations.

Il y a un fait que les Naturalistes ne manqueront pas de m'opposer, c'est celui des liqueur^ colorées qu'ils font passer dans quelques plantes , parvenant ainsi à varier la couleur des, fleurs, & même à changer absolument celle qui leur appartenoit par la Nature. Ma réponse sera simple , & tiendra à tout ce que j'ai dit sur la. digestion..

Toute plante a son Principe inné comme les autres corps ; les sucs , qui lui tiennent lieu d'aliments , ne peuvent rien ajouter à ce Principe; mais ils lui servent de défense contre la réaction de la cause extérieure ignée qui sans eux surmonterait & consumeroit bientôt, par sa chaleur^ les forces 6c l'action des Principes individuels. Alors on doit sentir , par le nombre infini des. différentes substances qui peuvent servir d'ali-

104 De la Végétation,

ments aux Etres corporels , à quelle variété de réaction ils sont exposés. Il est vrai qu'il n'y en a qu'une seule qui soit réellement propre à chaque espèce : mais la Nature des choses périssables , comme les corps , & les révolutions continuelles auxquelles ils sont soumis , les exposent à en recevoir d'étrangères , qui affaiblissent , qui contraignent leurs facuhés , & même qui les détruisent tout-à-fait, quoique le Principe de l'Etre soit indestructible.

Ces réactions sont opérées, comme on le sait, par des Etres secondaires , qui sont aussi dé- positaires d'un Principe qui leur est propre. Ce Principe ne peut opérer de réaction , soie par lui-même , soit par les Principes particuliers émanés de lui, qu'ils ne soient tous revê- tus de leur enveloppe corporelle , puisque tous les Etres simples ne sont ici-bas qu'à cette condition. Il est donc certain que l'enveloppe de ces Principes secondaires passe , ainsi qu'eux , dans la masse corporelle des Plantes & des Animaux, pour leur servir d'aliment, & pour les aider à résister à l'action de la cause extérieure ignée. Il est certain qu'ils y portent aussi leur couleur & toutes leurs propriétés. Mais , quoiqu'ils passent dans ces différents individus , nous ne pourrons jamais admettre qu'ils s'y confondent, & qu'ils fassent partie de leur substance.

Des Aliments. IOÇ

Pour que ces enveloppes alimentaires parvinssent à s'unir avec la substance de l'individu qui s'en empare , il faudroit que leurs Principes pussent réciproquement se confondre. Mais nous avons vu que ces Principes, étant des Etres simples , la réunion en est impossible , & puisque les enveloppes n'ont de propriétés que par leur Principe, la réunion des enveloppes est donc impossible aussi. Les aliments sont donc toujours des substances étrangères , quoique nécessaires à l'Etre qui les reçoit, car on sait qu'ils ne lui sont profitables , qu'autant qu'il en opère la dissolution.

Je pense qu'on n'aura pas de peine à convenir qu'il ne peut y avoir aucune espèce de mé- lange , avant que cette dissolution soit commencée : or si la dissolution ne peut s'opérer % sans avoir été précédée de la retraite des Principes innés , si elle n'est en elle-même que division & destruction , comment se feroit-il que l'individu qui opère cette destruction, pût être confondu avec l'enveloppe même qu'il détruit ? En effet , si les aliments & les Principes qu'ils renferment , pouvoient se confondre avec la substance & les Principes des Etres qu'ils réactionnent, ils pourroient également leur être substitués, & en prendre la place ; alors il seroit facile de dénaturer entièrement les individus & les espèces ; il se pourroit qu'ayant changé une

106 Des Aliments.

fois la classe & la nature d'un Ecre , on en fît autant sur toutes les classes qui existent , d'où provienJroit une confusion générale , qui empêcheroit que nous fussions jamais sûrs du rang & de la place que les Etres doivent occuper dans l'ordre des choses.

Aussi la Loi , par laquelle la Nature a constitué ses productions , se refuse-t-elle absolument à ces tentatives chimériques ; elle adonné à chacun des Etres corporels un Principe inné particulier , qui peut étendre , & qui étend souvent son action au-delà de la mesure ordinaire , par le secours des réactions forcées , & d'un matras plus favorable, mais qui ne peut jamais perdre , ni changer son essence. Ce Principe , étant le producteur <3c le père de son enveloppe, ne peut s'en séparer , que l'enveloppe n'entre aussi - tôt en dissolution , & ne se détruise insensiblement ; & il est de toute impossibilité , qu'un autre Principe ou un autre Père, vienne habiter cette enveloppe , & lui servir de soutien , car dans la Nature corporelle , il n'y a point d'adultè- res , ni de Fils adoptifs , attendu qu'il n'y a rien de libre.

Chaque Etre simple ou Principe a donc son existence à part , & par conséquent , une action & des facultés individuelles , qui sont aussi incommunicables que son existence.

Qu'on ne m'objecte point } que dans le mé- lange

lange des liqueurs & des corps susceptibles de se lier , on apperçoic des effets uns & simples , donc aucun de ces corps n'étoit capable en particulier; car je ne^craindrai point d'assurer, que dans ces amalgames, l'action & la réaction des divers Principes les uns sur les autres ne produisent des résultats uns & simples qu'en apparence , & à cause de la foiblesse de nos organes , & que ces résultats sont , en effet , combinés 5c produits par l'action propre & particulière à chacun des Principes rassemblés.

Si c'est un mélange de divers corps , qui ne soient susceptibles ni d'action , ni de réaction Sensible les uns sur les autres , mais ayant chacun à eux leur propriété particulière de couleur, saveur , ou autre; il résulte de leur assemblage une troisième propriété , qui n'est réellement qu'un produit apparent des deux premières , lesquelles se trouvent mêlées & combinées , mais point du tout unies & confondues. Car on ne me niera pas que dans ce fait, les Principes & leurs enveloppes restent parfaitement distincts & sé- parés , & qu'il n'y a que la foiblesse de nos sens qui puisse nous empêcher d'appercevoir séparé- ment les actions propres & particulières à chacun de ces corps. On ne voit donc autre chose ici qu'une multitude de corps de même espèce , entassés ou rassemblés avec une multitude de corps d'espèce différente , mais conservant toujours

io8 Du Mélange des Corps.

jours leur existence, leurs facultés, «Se leur

action propre & individuelle.

Si c'est un corps solide jeté dans un fluide qui lui soit analogue , le fluide en surmonte la force oc les propriétés, il en détache les parties, il les divise, il détruit leur solidité apparente & sensible , il le dissout & paroît s'en emparer. Par le moyen de cette dissolution , le fluide nous présente, en effet, des résultats, qu'il étoit impossible de découvrir séparément dans l'une ou l'autre des substances qui ont formé l'assemblage. Mais pourra-t-on en conclure qu'il s'y fasse aucun mélange des Principes , & n'es:- il pas certain qu'il n'y a là qu'une simple extension de l'action du Principe dominant sûr celle du Principe inférieur ; extension qui diminue & cesse même , lorsque le Principe supérieur en force a actionné une quantité suffisante des corps qu'on a exposés à son action , & y a consumé tout le pouvoir qui étoit 'en lui ?

Si c'est un corps solide qui s'empare d'un fluide, & qui l'absorbe; ou deux fluides , qui par leur mélange , produisent des corps solides ou des amalgames indissolubles en apparence ; enfin, si ce sont des corps , qui d'abord ne pré- sentoient en particulier ni force, ni propriétés, mais qui , par leur assemblage , produisent des effets surprenants , des flammes ardentes , des feux , des bruits , des couleurs vives & brillantes ;

Du Mélange des Corps. 109 tes; pourroit-on jamais démontrer qu'il y aie dans aucun de ces faits , réunion , confusion ou communication d'un Principe avec un autre Principe ? Puisque , si la force du Principe dominant n'a fait que suspendre l'action du Principe le plus foible, sans en détruire l'enveloppe, alors il se peut que l'Art parvienne encore à les séparer , & à les remettre l'un & l'autre en leur premier état; ce qui est une preuve invincible de la Vérité que je viens d'établir.

Si , toujours sans détruire les enveloppes , le Principe supérieur en forces n'a fait que diviser des assemblages , & si rendant les parties constituantes de ces masses à leur liberté & à leur ténuité naturelle , il les a seulement repoussées parl'évaporation, alors les Principes individuels de même nature , qui étoient auparavant rassemblés, se trouvent , il est vrai, dispersés ça & là , sur la terre Se dans les airs , mais sans avoir rien communiqué , ni perdu de leurs facultés , de leur substance , ou de leur action.

Mais , si au contraire le Principe dominant a par sa force & sa puissance décomposé l'enveloppe même du Principe inférieur ; s'il l'a dissoute & détruite , alors l'action du Principe inférieur est anéantie , & bien loin qu'en terminant ainsi sa carrière , ce Principe ait pu s'unir, ou communiquer son action au Principe dominant , c'est que dans ce fait , l'action même du

1 1 o Des Semences Trcrmineuse$. Principe dominant se trouve bornée à sa première activité , si elle n'a été altérée , ou épuisée, sans retour, par sa propre victoire.

Enfin, la confusion & la continuité d'action du même Principe dans différentes formes successives, ne se trouve pas davantage dans la naissance des vers & autres insectes quiparoissenc à la putréfaction des cadavres; le Principe de l'existence de ces animalcules est égalemenr dans leur propre semence : car nos corps , comme tous ceux de la Création , sont l'assemblage d'une multitude infinie de germes destructeurs , & de semences vermineuses qui n'attendent , pour se produire & pour engendrer , qu'une réaction & des circonstances convenables.

Tant que nos corps subsistent dans la plénitude de leur vie & de leur action, le Principe dominant qui les dirige tenant toute l'enveloppe dans l'équilibre , en empêche la dissolution , & contient Faction de ces germes destructeurs- Mais , quand ce Principe dominant vient à abandonner cette enveloppe, alors les Principes secondaires n'ayant plus de lien, se séparent naturellement & laissent le champ ouvert à tous ces animalcules ; ils aident même à leur naissance & à leur accroissement, par une réaction & une chaleur propre à leur faire percer leur enveloppe séminale.

Alors , les débris du cadavre servent de pâ- ture

Ifniiè faction dans les Principes, i r i ture à ces insectes , & passent en eux comme les aliments passent par la digestion dans tous les corps vivants ; dans les uns & dans les autres , même dissolution , même emploi des Principes innés ; mais , ni dans les uns, ni dans les autres, le Principe du corps dissous ne passe dans le corps vivant pour ranimer; car, je l'ai assez établi, chaque Etre a la vie en soi , & n'a besoin que d'une cause extérieure , pour mettre en action <3c soutenir son propre principe.

Il est donc évident que , dans les actes les plus cachés des Etres corporels , tels que la formation , la naissance , l'accroissement & la dissolution , les Principes ne se mélangent & ne se confondent jamais avec les Principes»

Les aliments ne sont donc que des moyens de réaction propres à garantir les corps vivants de l'excès de l'action ignée qui dévore & dissout successivement ces Etres alimentaires , comme elle dissoudroit sans eux le corps vivant lui* même. Ainsi ils ne sont pas, comme le croient les Observateurs & la multitude après eux , des matériaux dont l'Etre qui se forme doive être composé, puisque cet Etre a tout en lui avec la vie, que les Etres alimentaires étant dissous n'ont plus rien ; & que ce qui pourroit leur rester se perd continuellement à mesure que leS' Principes particuliers se séparent de leur enveloppe, & vont se réunir à leur source originelle.

Ainsi,

1 1 2 Faux Système sur la Matière.

Ainsi, cette mutation apparente des formes: ne doit plus nous séduire , jusqu'à nous faire croire que les mêmes Principes recommencent une nouvelle vie; mais nous resterons persuadés que les nouvelles formes que nous voyons sans cesse naître & se reproduire sous nos yeux, ne sont que les effets , les résultats & les fruits de nouveaux Principes qui n'avoient point encore agi ; & nous aurons sûrement de l'Auteur des choses, l'idée qui lui convient, lorsque nous dirons que tout étant simple, tout étant neuf dans ses ouvrages , tout doit y paroître pour la première fois.

C'est par de telles vérités que nous démontrons de nouveau, combien l'opinion de l'éternité de la Matière est contraire aux loixde la Nature. Car, non seulement ce ne sont pas les mêmes Principes innés qui demeurent continuellement chargés de la reproduction successive des corps; mais il est certain qu'un Principe quelconque ne peut avoir qu'une seule action, & par consé- quent, qu'un seul cours. Or, il est assez visible que le cours des Etres particuliers qui composent la Matière est borné, puisqu'il n'y a pas un instant où nous n'en appercevions la fin , & que le temps n'est sensible que par leur continuelle destruction.

Mais il ne faut plus être étonnés des erreurs qui ont régné jusqu'à présent sur cet objet, & si

Faux Système sur la Matière. 1 1 3

nous adoptions les opinions dont elles sont les suites , il n'y auroit point de termes à nos égarements. Les Observateurs, ayant à peine fait un pas pour distinguer la Matière d'avec le Principe qui soutient & engendre cette Matière , donnent à l'une ce qui n'appartient qu'à l'autre. Ils regardent leur Matière. première , comme étant toujours & essentiellement la même , recevant seulement & Sans cesse une multitude de formes différentes; ainsi , la confondant avec son Principe agent, intérieur, inné, ils nous disent que n'y ayant qu'une seule Essence dans la Matière , il ne peut y avoir qu'une seule action universelle dans cette. Matière; & que, par conséquent, la Matière est permanente & indestructible.

Je les prie d'approfondir ce que j*aL*dit au commencement de cet Ouvrage , sur l'origine & la nature du bien & du mal. J'ai fait voir qu'il répugne à tout homme de Sens, d'admettre que des propriétés différentes aient la même source. Appliquons donc ceci aux différentes propriétés que la Matière manifeste à nos yeux, & voyons s'il est vrai qu'il n'y ait qu'une seule essence matérielle.

Je demande si l'action du feu est semblable à celle de l'eau; si l'eau agit comme la terre , & si nous ne voyons pas dans ces éléments des propriétés non seulement différentes, mais même

1 1 4 Diversité des Essences Matérielles.

tout-à-fait opposées; cependant ces éléments, quoiqu'étant plusieurs, sont vraiment la base & le fondement de toutes les enveloppes matérielles. Il nous est donc impossible d'adopter avec les Observateurs , qu'il n'y ait qu'une seule essence dans les corps , lorsque nous voyons leurs propriétés se montrer si différemment ; loin donc, ainn qu'ils le prétendent, que la même Matière sait continuellement employée dans la successive révolution des formes, il n'en est seulement pas deux, dans lesquelles on puisse raisonnablement l'admettre.

Je ne cesserai donc de répéter que l'essence des corps n'est point unique, comme ils le croient ; que toutes les formes sont le résultat de leurs Principes innés, qui ne peuvent manifester leur action que sous la Loi générale de trois éléments , essentiellement différents par leur nature ; qu'un résultat de cette espèce ne peut être considéré comme un Principe , attendu que n'étant point un , il est exposé à varier , & il dépend de l'action plus ou moins forte de l'un ou l'autre de ces éléments ; qu'ainsi la Matière ne peut être stable & permanente , ni passer successivement d'un corps à l'autre , mais que ces corps proviennent tous de l'acnon d'un Principe nouveau & par conséquent différent.

En un mot , cette différence de tous les Principes innés est assez sensible, si l'on observe que

Diversité des Essences Matérielles, i i f toutes les classes & tous les Règnes delà Nature corporelle sont marqués par des caractères frappants & distinctifs : si Ton observe , dis - je> l'opposition qui règne entre la plupart des classes & des espèces ; c'est là ce qui fera convenir que ces Principes innés & agents des divers corps , sont nécessairement différents. Car, pour que le Principe agent , intérieur & inné des corps fût le seul, ou le même, dans toute la Nature, il faudroit qu'il agir par-tout, & qu'il reparût continuellement & d'une manière uniforme dans les divers corps.

Mais , après avoir reconnu cette différence individuelle des Principes, rappelions - nous avec quelle précision & quelle exactitude chacun d'eux opère l'action particulière qui lui est imposée, & nous compléterons par-là l'idée que nous avons déjà donnée de ces Principes des Etres corporels , en disant qu'ils ne peuvent point être un assemblage , comme les essences de la matière , mais qu'ils sont des Etres simples , dépositaires de leur Loi & de toutes leurs facultés ; des Etres dépositaires d'une seule action , comme tout Etre simple; c'est-à-dire, des Etres indestructibles , mais dont l'action sensible doit finir , & finit à tout instant , parce qu'ils ne sont préposés que pour agir dans le temps, & pour composer le temps.

Hz Je

1 1 6 Du Système des Développements.

Je n'ai plus qu'une légère remarque à faire aux Observateurs de la Nature sur un mot qu'ils emploient , en traitant des corps. Ils en annoncent la naissance & l'accroissement sous le nom de développement. Nous ne pouvons leur passer cette expression ; parce que, s'il étoit vrai que les corps ne lissent que se développer , il faudroit qu'ils fussent entiers dans leurs germes ou dans leurs Principes. Or, si ces corps étoient essentiellement 5c réellement contenus-dans les Principes, ils en feroient disparoître leur qualité primitive d'Erré simple; alors ils ne seroient plus indivisibles , ni par consé- quent revêtus de l'immortalité , ou il faudroit pour la conserver aux Principes , la conserver aussi aux Etres corporels qui y seroient renfermés ; ce seroit accorder ce que nous avons nié jusqu'à présent, & contredire grossièrement ce que nous avons établi.

Si les Observateurs ne veulent pas s'exposer aux conséquences les plus absurdes , il faut donc qu'ils s'accoutument à ne point regarder la croissance des Etres corporels comme un dé- veloppement , mais comme l'œuvre & l'opération du Principe inné , producteur des essences matérielles qui les dispose & les conforme selon la Loi particulière qu'il porte avec lui. Je sais que ceux à qui je m'adresse, sont bien loin de soupçonner une pareille doctrine, 6c qu'ils seront

Du Système des Développements. 1 1 *f ront peu disposés à l'admettre ; car rien n'est plus oppose à leurs pensées & à la manière dont ils ont envisagé la Nature jusqu'à présent; cependant je leur présente ces Vérités avec confiance , & dans la conviction où je suis qu'ils n'en peuvent mettre aucune autre à la place.

Je ne sais pas même comment , en admettant la croissance de l'Etre corporel par le dé- veloppement , ils ont pu s'arrêter un moment k l'idée que j'ai combattue plus haut, sur le passage & la réunion des parties différentes d'un corps dans un autre corps ; car , si le germe ne fait que se développer , il faut donc qu'il aie en lui toutes ses parties ; or , s'il a toutes ses parties , pourquoi auroit-il besoin des parties d'un autre corps pour se former ?

Mais, qu'on ne craie pas pouvoir tourner l'argument contre moi , 6c dire que si je nie que toutes les parties dont la formation est nécessaire à la corporisation complette d'un Etre matériel , soient contenues dans son germe , c'est convenir qu'il doit recevoir du dehors les maté- riaux de son accroissement 5 ce qui seroit sans doute très-contraire aux Vérités que j'ai tâché d'exposer sur la Nature. Cette Nature est vivante par-tout , elle a en elle le mobile de tous ses faits , sans avoir besoin que les germes renferment en eux l'assemblage abrégé de toutes les parties qui doivent un jour leur servir d'enve-

1 1 8 Du Système des Développements* loppe. Il ne leur faut que la faculté de les produire , & ils l'ont. Dès-lors , s'ils ont cette faculté , tous les autres expédients qu'on a inventés pour expliquer la croissance & la formation des Etres corporels , deviennent superflus ; car les Observateurs n'y avoient eu recours qu'après avoir méconnu dans la Matière, le Principe inné de sa vie & de son action , & qu'après avoir ainsi imaginé qu'elle étoit essentiellement morte & stérile. Un mot de plus achèvera de proscrire entièrement cette idée de développement des Etres corporels ; c'est que s'il avoit lieu , il n'y auroit point de monstres , puisque tout auroit été créé régulier ; & que s'il n'y avoit qu'un dé- veloppement , l'Auteur des choses n'auroit plus rien à faire. Or nous sommes loin de croire qu'il puisse, ni lui , ni tout ce qu'il a produit , demeurer dans l'inaction.

Je bornerai là mes observations sur la manière défectueuse dont les hommes ont considéré l'essence de la nature corporelle ; j'ose croire que s'ils veulent méditer ce que je leur ai annoncé , ils avoueront que c'est pour n'avoir pas distingué la Matière d'avec son Principe, qu'ils se sont si souvent égarés ; & d'après ce que je viens de dire sur la formation des Etres , la mutation continuelle des formes , la distinction des essences d'avec leur Principe inné , les propriétés & la , simplicité de ce Principe , tant dans le particulier

Récapitulation. 1 1 $

lier que dans l'universel , & sur l'unité de son action qui n'est ordonnée que pour un temps , ils conviendront que les Principes des différents Etres corporels ne se confondent point , ni ne se communiquent point , par la raison qu'ils sont indivisibles; qu'étant indivisibles, ils ne peuvent jamais se dissoudre; qu'ils sont distincts entr'eux , tant par la nature particulière de leur action , que par le terme de sa durée ; ce qui s'annonce par la destruction des éléments qui composent la Matière ; qu'il résulte de-là une inlînité de combinaisons corporelles successives, d'où les Observateurs ont trop légèrement conclu que les corps se succédant sans cesse, la matière qui leur sert de base est impérissable. Car , loin de la regarder comme éternelle, ils doivent convenir avec nous, qu'il n'y a pas un seul instant où elle ne se détruise , puisque dans elle une action fait toujours place à l'autre. Ils ne se flatteront plus alors , comme les Àlchymistes , d'une revivi/fication continuelle qui les mette eux & tous les corps à l'abri de la dissolution ; car, si l'existence àes corps n'a qu'une durée limitée , ce terme une fois arrivé, il seroît impossible de retarder leur destruction , sans y joindre un nouveau Principe , à celui qui est prêt à s'en séparer ; or nous avons vu que ceci ne pouvoit arriver dans l'ordre même naturel des choses ; les hommes croiroient-ils donc leurspouvoirs

i 20 Enchaînement des Erreurs. supérieurs à la Nature & aux Loix qui constituent les Etres ?

Ainsi , ayant appris à distinguer la Matière d'avec le Principe qui l'engendre, & ayant reconnu les différentes actions qui se manifestent dans cette Matière , ils ne croiront plus à toutes ces identités chimériques qui leur ont fait insensiblement tout confondre , même le bien 5c le mal. Portons actuellement notre vue sur des objets plus élevés.

S*Il éroit possible qu'une Erreur ne fût pas toujours la source d'une infinité d'autres Erreurs , je serois peu sensible à celles que je viens de combattre , concernant le Principe & les Loix de la Matière ; car la connoissance de ces objets n'c tant pas d'une grande importance , de pareilles méprises ne peuvent pas être bien dangereuses par elles-mêmes. Mais, dans l'état des choses, ces Erreurs se tiennenr entr'elles comme les Vé- rités ; & de même que nos preuves contre les faux raisonnements des hommes se sont mutuellement servies d'appui , de même leurs opinions sur les corps , & les fragiles conséquences qu'ils

Enchaînement des Erreurs. 121

en ont tirées, ont en effet pour eux , les suites les plus funestes , parce qu'elles sont essentiellement liées avec des choses d'un ordre supérieur.

Après avoir confondu dans les corps particuliers, la Matière avec le Principe de la Matière, les hommes , égarés au premier pas , n'ont plus été en état , ni de découvrir la véritable essence de cette Matière , ni de discerner le Principe qui la soutient & qui lui donne l'action & la vie ; ayant ainsi assimilé les deux natures qui constituent toute la région élémentaire , ils n'ont pas eu l'idée de chercher s'il y en avoit une différente & supérieure.

En effet , nous avons vu qu'ils se sont exposés à cette vicieuse alternative , ou de donner au Principe les bornes & les sujétions de la Matière, ou de donner à la Matière les droits & les propriétés du Principe. Dès-lors le Principe des corps & les parties grossières qui les constituent, n'étant pour eux qu'une seule & unique chose; ils sont facilement parvenus , en raisonnant de la même manière , à confondre aussi ces corps & leur Principe , avec des Etres d'une Nature indépendante de la Matière.

Aiusi , d'échelons en échelons , ils ont bientôt établi une égalité universelle entre tous les Etres , en sorte qu'il faudrait admettre avec eux, ou que la Matière est elle-même la cause de tout ce qui s'opère , ou que la cause qui fait

opérer

m Enchaînement des Erreurs. opérer la Matière n'est pas plus intelligente que les Principes que nous avons reconnu dans cetre Matière ; ce qui revient absolument au même. Car , donner à la Matière , comme ils le font , des propriétés aussi étendues , c'est annoncer qu'elle a tout en elle ; or , si elle a tout en elle , quelle nécessité y a-t-il qu'un Etre intelligent veille sur elle & la dirige , puisqu'elle peut se diriger elle-même ? Alors, que seroit-ce donc que cet Etre intelligent, si les hommes lui refusent la connoissance & l'action sur cette Ma- Ntiere ? Et lui ôter ce pouvoir, ne seroit-ce pas lui ôter l'intelligence, puisqu'il y auroit quelque chose au dessous de lui , qui lui seroit inconnu , & qu'il ne pourroit concevoir.

Voilà le cercle étroit dans lequel des hommes imprudents voudroient renfermer nos connoissances & nos lumières.

Je sais que la plupart d'entr'eux ont apperçu les suites dangereuses de leurs principes , & que s'ils s'y laissent entraîner , c'est moins par conviction & par goût, que par défaut de précautions, mais ils n'en sont pas moins blâmables de s'être exposés à ces inconséquences. L'homme est à tout moment susceptible de s'égarer, surtout quand il veut seul porter la vue sur des objets dont son exil obscurcit en lui la connoissance. Néanmoins , malgré sa privation y il y a des Erreurs qu'il est coupable de ne pas

éviter.

Enchaînement des Erreurs. nj

éviter. Celles dont il s'agit sont de ce nombre , & avec un peu de bonne foi & les principes que nous avons établis , il est impossible que les Auteurs de pareils systèmes leur trouvent encore quelque vraisemblance.

Je pourrois m'en tenir à ce que j'ai déjà dit sur la différence des Etres sensibles & des Etres intelligents , & aux preuves que j'ai données que les plus rares facultés d'un Etre corporel, ne peuvent pas l'élever au-delà du sensible , ainsi que je l'ai fait remarquer dans les Animaux , qui tiennent le premier rang parmi les trois Règnes de la Nature ; confrontant ensuite les mouvements & la marche des Animaux , avec les facultés d'un autre ordre que nous avons découvertes si évidemment dans l'homme , nous ne pourrions plus douter dé- sormais que cet homme ne soit un Etre intelligent ; nous ne pourrions nier également qu'il n'y ait d'autres Etres doués de cette faculté d'intelligence , puisque nous avons vu que dans l'état ou l'homme Se trouve à présent, il n'a rien à lui , & qu'il est obligé d'attendre tout du dehors, jusqu'à la moindre de ses pensées.

De plus > nous rappellant que parmi les pensées qui lui sont communiquées , il ne peut se dispenser d'avouer qu'il n'y en ait qui répugnent à sa nature, & d'autres qui y sont analogues , en sorte qu'il ne sauroit raisonnablement

124 Droits des Etres intelligents. les atribuer à un seul & même Principe , nous aurions déjà suffisamment prouve l'existence de deux Principes extérieurs à l'homme, & par conséquent, extérieurs à la Matière, puisqu'elle est infiniment au dessous de lui.

Alors , je le répète , on ne pourrçit refuser l'intelligence à ces deux Principes opposés, puis- " que dans l'état de réprobation que nous subissons , ils sont les seuls par qui nous puissions sentir notre intelligence. Or , s'ils sont intelligents , il faut qu'ils connoissent & conçoivent tout ce qui est au dessous d'eux ; car sans cela ils ne jouiroient pas de la moindre des facultés de l'intelligence ; s'ils connoissent & conçoivent ce qui estau dessous d'eux, il ne se peut que, comme Etres actifs y ils ne s'en occupent , soit pour dé- truire , si c'est le Principe mauvais ; soit pour conserver , si c'est l'Etre bon.

Par-là nous pourrions démontrer aisément que la Matière ne va pas toute seule. Mais c'est dans elle-même qu'il en faut chercher les preuves, pour dissuader ceux qui lui ont attribué une activité essentielle à sa Nature.

Nous avons établi les Principes de la Matière, tant généraux que particuliers , comme renfermant en eux la vie & les facultés corporelles qui en doivent provenir. Nous avons ajouté que , malgré cette propriété indestructible & innée dans ces Principes , ils ne pourroienr jamais rien

produire ,

Du Principe du Mouvement. 125

produire > s'ils n'étoient réactionnés & réchauffés par les Principes ignés extérieurs, destinés à mettre en action leurs facultés , & cela en vertu de cette double Loi qui assujettit tout Etre corporel , & qui préside à toutes les actions & à toutes les générations de la Matière.

Cest déjà sans doute une marque de foiblesse & d'assujettissement dans le Principe de l'Etre corporel , d'avoir la vie en soi > & de ne pouvoir de soi-même la mettre en action. Cependant nous ne pouvons douter que ce Principe de vie inné dans le germe de tout Etre corporel , ne soit au dessus des Principes ignés extérieurs > qui n'emploient sur lui qu'une simple réaction secondaire , sans pouvoir lui rien communiquer d'essentiel à son existence. Alors , si ces Principes ignés sont inférieurs au Principe de vie qu'ils viennent réactionner, ils peuvent encore moins que lui , se mettre d'eux-mêmes en action.

Ce seroit en vain qu'on parcourroit le cercle de la révolution des Etres corporels, pour y trouver le premier Principe de cette action ; 5c si l'on finissoit par dire que ces Etres se réactionnant mutuellement , n'ont pas besoin d'une autre cause pour produire ce qui est en eux > on seroit obligé d'admettre , que d'abord le premier mouvement auroit été communiqué à ce cercle dans lequel ils sont renfermés ; car les Principes les plus actifs parmi les Principes corporels , ne

pouvant

ii£ Du Principe du Mouvement. pouvant rien , sans la réaction d'un autre Principe , comment ceux qui leur sont inférieurs pourroient-ils se passer de cette réaction ? On voit par-là, qu'à quelque point du cercle qu'on fasse commencer la première action , il est de toute nécessité que cette action commence.

Je demande donc aux Observateurs de bonne foi , s'ils conçoivent à présent que ce commencement d'action puisse se trouver dans la Matière , & appartenir à sa Nature ; & si au contraire , elle ne leur démontre pas physiquement sa dépendance originelle par cette Loi irrévocable , qui soumet le Principe de sa réproduction journalière , au concours & à l'action d'un autre

Ils doivent d'autant moins douter de cette Vérité i que les moyens qu'ils emploient pour la détruire , sont , au contraire , ce qui sert le mieux à l'étayer. Qu'on mette , disent-ils , telles & telles matières ensemble , &ony appercevra bientôt de la fermentation, de la putréfaction & une production : mais si ces matières pouvoient seules se rapprocher les unes des autres , seroit-il nécessaire de les mettre ensemble ? Alors, si ces manipulations particulières ne peuvent avoir lieu, sans le secours d'une main étrangère, l'universel ne sera-t-il pas dans le même cas , puisque sa nature n'étant pas différente de celle de toutes les parties de la Matière, il n'a rien de

Mobile de la Nature. i 27

plus quelles , & ne peur se conduire par une autre Loi ?

Ainsi , je crois pouvoir annoncer la nécessité d'une Cause intelligente & active par elle-mê- me , qui ait communiqué la première action à la Matière , comme elle la lui communique continuellement dans les actes successifs de sa reproduction & de sa croissance, & dans tous les effets qu'elle manifeste à nos yeux. Non seulement on ne peut concevoir que cette Matière ne tienne pas son origine d'une Cause qui soit hors d'elle, mais on voit que même aujourd'hui , il faut nécessairement qu'il y ait une cause qui dirige sans cesse toutes les actions de cette Matière , & qu'il n'y a pas un seul instant où elle pût vivre & se soutenir , si elle étoit abandonnée à elle-même , & privée de ses Principes de réaction,

Enfin , s'il a fallu une Cause pour donner la première action à la Matière , s'il faut encore & toujours le concours de cette Cause pour entretenir la Matière , il n'est plus possible de se former l'idée de cette Matière , sans avoir à la fois celle de sa Cause, qui seule la fait être ce qu'elle est , & sans laquelle elle ne peut pas avoir un moment d'existence : & de même que je ne puis concevoir la forme d'un corps, sans le Principe inné qui l'a produite , de même je ne puis concevoir l'activité des Corps

1 1 8 Mobile de la Nature.

& de la Matière sans une cause physique , mais

immatérielle , active & intelligente à la fois ,

supérieure aux Principes corporels, & qui leur

donne ce mouvement & cette action que je vois

en eux, mais que je sais ne pas leur appartenir

essentiellement.

Ceci peut suffire pour expliquer tous les Phé- nomènes réguliers de la Nature , où reconnois- Sant pour chef & pour guide, une Cause supé- rieure , à qui nous ne pouvons refuser l'intelligence , nous regarderons Tordre & l'exactitude qui régnent dans l'Univers, comme un effet & une suite naturelle de l'intelligence de cette même Cause.

Alors , rien ne nous étonnera plus dans cette Nature , toutes ses opérations & même la destruction des Etres , nous paroîtront simples & conformes k sa Loi , parce que la mort n'est point un néant, mais une action, & que le temps qui compose cette Nature , n'est qu'un assemblage & une succession d'actions , tantôt créatrices <3c tantôt destructrices. En un mot * nous devons nous attendre à trouver par-touc dans l'Univers , le caractère & les témoignages de la Sagesse qui l'a construit & qui le soutient. . Mais , autant cette Vérité se fait sentir à la pensée de l'homme , autant il est frappé des désastres & de la confusion qu'il apperçoit si souvent dans la Nature ; à qui donc attribuer

Des Désordres de la Nature. 129 ce contraste ? Sera-ce à cette Cause active & in* telligente , qui est le véricable Principe de la perfection des choses corporelles ? Il n'est pas possible de s'arrêter un instant à cette idée; & il répugne absolument de penser que cette Cause puissante agisse à la fois pour elle-même & contr'elle-même.

Que ce spectacle difforme ne lui enlevé donc aucun de nos hommages , & n'affjiblisse point notre vénération pour elle. Après ce qu'on a vu sur la double Loi intellectuelle, c'est-à-dire, sur l'opposition des deux Principes , nous devons savoir à qui on peut attribuer les maux & les désordres de la Nature , quoique ce ne soie pas encore ici le lieu de parler des motifs qui les font opérer.

Mais la puérile défiance de ces Vérités est un des obstacles qui a le plus retardé les progrès de nos connoissances <5c de la lumière ; c'est la principale cause des Erreurs , où les idées des hommes les ont entraînés sur ces objets , & de l'incertitude de tous les raisonnements qu'ils ont fait pour expliquer la Nature des choses.

S'ils se fussent mieux appliqués à considérer les deux divers Principes qu'ils étoient forcés de reconnoître , ils auroient apperçu la différence & l'opposition de leurs facultés & de leurs actions , ils auroient vu que le Mal est absolument étranger au Principe du bien ; agissant par

I son

130 Cause distincte de la Matière. son propre pouvoir sur les productions temporelles de ce Principe, avec lesquelles il est emprisonné , mais n'ayant aucune action réelle sur le bien même , qui plane au dessus de tous les Etres , soutient ceux qui par leur n uure , ne peuvent se soutenir eux-mêmes , & laisse agir & se défendre ceux à qui il a accordé le privilège de la Liberté. Ils auroient vu , disje, que quoique la Sagesse ait disposé les choses , de manière que le mal soit souvent l'occasion du bien , cela n'empêche pas que dans le moment où cernai agit, il ne soit mal, & que dès-lors on ne puisse en aucune façon attribuer son action au Principe du Bien.

Ce seroitdonc lace qui pourroit aider encore à nous convaincre de la fragilité des systèmes des hommes , & nous confirmer dans les principes où nous sommes , que ce n'est qu'en distinguant la véritable nature & les véritables Propriétés des différents Etres , qu'on peut parvenir à s'en former une idée juste ; mais il esc temps de retourner à notre sujet.

Si les observations que nous venons de faire - sur les Loix qui dirigent la formation des corps, nous ont fait découvrir la nécessité d'une Cause supérieure & intelligente ; si nous avons vu que les deux agents inférieurs, savoir, le Principe premier , inné dans les germes , & le Principe secondaire , opérant la réaction , ne sont pas

suffisants

Cause distincte de la Matière. î 3 î Suffisants par eux-mêmes, pour produire la moin* dre corponsation ; c'est la Nature même & la Raison qui nous enseignent ces vérités, & il n'est plus permis d'en douter.

Je dois néanmoins fortifier cette doctrine par une observation simple , qui lui donnera beaucoup plus de poids & d'autorité ; je ferai donc remarquer que la cause active , supérieure > universelle , temporelle , intelligente , ayant en cette qualité la connoissance & la direction des Etres inférieurs , a sur eux une influence qui s'augmentera sans doute infiniment à nos yeux , si nous observons que c'est par son action que tous les Etres corporels ont pris originairement leur forme > & que c'est aussi par cette action qu'ils s'entretiennent & se reproduisent , comme ils s'entretiendront & se reproduiront par elle pendant toute la durée du temps.

Les facultés d'un Etre si puissant doivent siU rement s'étendre à toutes les œuvres qu'il dirige , il doit être tel qu'il puisse veiller à tout , présider à tout , c'est-à-dire , embrasser toutes les parties de son ouvrage.

Nous devons donc présumer qu'il a lui-même dirigé la production de la substance qui sert de fondement aux corps , comme il a dirigé ensuite la corporation de cette même substance ; .& que son pouvoir & son intelligence s'étendent k

1 2 l'essence

i 3 1 Des Causes temporelles. l'essence des corps , ainsi qu'aux actions qui les ont formés. Simple dans sa Nature & dans son action , comme tous les Etres simples , ses facultés doivent se montrer partout sous le même caractère , & quoiqu'il y ait une distinction entre la production des germes de la Matière & la corporisation des formes qui en sont provenues , il ne se peut cependant que la Loi qui a dirigé l'une & l'autre, soit différente, autrement il y auroit diversité d'action ; ce qui répugne absolument à tout ce que nous avons observé.

Car nous avons indiqué précédemment, que les essences ou les éléments dont les corps sont universellement composés , étoient au nombre de trois , c'est par le nombre de trois que s'est manifestée la Loi qui a dirigé la production des éléments ; il faut donc que ce soit aussi par le nombre de trois que se manifeste la Loi qui a dirigé & qui dirige la corporisation de ces mêmes éléments. C'est la nécessité de l'action simple dans un Etre simple, qui commence à nous faire sentir cette analogie; mais, quand l'uniformité de cette Loi se trouve confirmée par le plus sévère examen, & par le fait même, alors elle devient pour nous une réalité.

Ce seroit, en effet, profaner l'idée qu'on doit avoir de la Cause intelligente , que de ne pas reconnoître son action évidente sur des Etres qui

Des Causes temporelles. 13} 11e peuvent pas s'en passer un instant. Car, confondre cette Cause intelligente avec les causes inférieures de tous les actes & de tous les produits corporels , c'est la même chose que de l'exclure ; alors , c'est donc véritablement remettre la Matière à la seule direction de ces causes ou de ces actions inférieures.

Or nous avons vu que ces causes &. ces actions inférieures étoient réduites au nombre de dcux> savoir celle innée dans tous les germes , & celle provenant de l'agent second , qui est employé nécessairement dans tout acte de réproduction corporelle. Alors , qu'on examine de nouveau si j'ai eu tort de dire qu'il seroit impossible d'obtenir aucune production par ces deux causes remises à elles-mêmes.

Si elles sont égales , elles seront dans l'inaction ; s'il y en a une supérieure à i'autre , la supérieure surmontera l'inférieure , & la rendra nulle ; alors il n'y en au roi t qu'une qui pourroit agir.

Mais nous savons avec toute l'évidence possible, qu'une seule cause ne peut suffire pour la formation d'aucun Etre corporel , & qu'outre l'Action ou le Principe inné dans tous les germes, il faut nécessairement, & sans qu'on puisse jamais s'en passer , une action secondaire qui en fasse opérer la production ; de même qu'il faut que cette cause secondaire les actionne pendant

1 5 toute

134 Des Causes temporelles.

toute leur durée. Nous savons , dis - je , que sans le concours de ces deux causes ou de ces deux actions, il est impossible qu'aucun Etre corporel reçoive la naissance & la ccrpcrisation , & qu'jl conserve la vie : cependant nous voyons clairement , que si ces deux causes étoient remises à leur propre action , rien ne se feroit, puisque Tune surmontant l'autre , derneureroit seule.

N'est-ce pas alors le fait même qui m'apprend la nécessité de cette troisième cause , dont la présence & l'intelligence servent à diriger ces deux causes inférieures, à maintenir entr'elles l'équilibre & le concours mutuel, sur lesquels la Loi de la Nature corporelle est établie.

Il me suffira donc de rappeller ce que j'ai dit ci-dessus. J'ai établi qu'il y avoit une Loi par laquelle tous les Principes des corps étoient soumis à la réaction d'autres Corps ou Principes secondaires ; n'étoit-ce pas déjà mettre les Observateurs à portée de reconnoître les deux agents distincts , employés à la corporisation de tout Etre de forme ? J'ai montré ensuite , que sans une cause supérieure & intelligente, ces deux agents inférieurs ne pourroient pas produire la moindre des corporations , puisqu'il leur faut une action première , & que nous n'avons pu la trouver en eux.

La nécessité d'un agent supérieur dans le

temporel

Du Ternaire universel. i 3 5

temnorcl est donc ainsi démontrée ; & tout nous enseignant qu'il y a une cause physique , immatérielle & intelligente , qui préside à tous les . Faits que nous présente la Matière , ia réunion de toutes ces preuves doit opérer en nous la plus ferme conviction. Revenons au nombre ternaire par lequel cette cause a manifesté sa Loi dans les Eléments.

Je sais qu'on ne s'accordera pas d'abord avec moi sur ce que j'ai enseigné que les Eléments n'étoient qu'au nombre de trois , tandis qu'on en reconnoit quatre universellement. On aura été surpris de m'entendre parler de la Terre, de Y Eau ôcdu Feu, sans que j'aie rien dit de Y Air, Je dois donc expliquer pourquoi il ne faut admettre , en effet , que trois Eléments > & pourquoi l'air n'en est point un.

La Nature indique qu'il n'y a que trois dimensions dans les corps ; qu'il n'y a que trois divisions possibles dans tout Etre étendu ; qu'il n'y a que trois figures dans la Géométrie ; qu'il n'y a que trois facultés innées dans que!- qu'Etre que ce soit; qu'il n'y a que trois. Mondes temporels ; qu'il n'y a que trois degrés d'expiation pour i'homme , ou trois Grades dans la vraie F. M. ; en un mot , que sous quelque face qu'on envisage les choses créées , il est impossible d'y trouver rien au dessus de trois.

Or } cette Loi > se montrant universellement

I 4 avec

1^6 Du Ternaire universel. avec tant d'exactitude , pourquoi ne seroitelle pas la même d^ns le nombre des Eléments qui sonr le fondement des corps? Et pourquoi se seroit-elle fait connoître dans les résultats de ces Eléments , si eux-mêmes n'y avoient pas été assujettis ? Il faut donc le dire , c'est la fragilité des corps qui indique celle de leur base , & qui s'oppose à ce qu'on leur donne quatre Elé- ments pour essence ; car , s'ils étoient formés de quatre Éléments , ils seroient indestructibles, & le monde seroit éternel; au lieu que n'étant formés que de trois, ils n'ont point d'existence permanente, parce qu'ils n'ont point en eux l'Unité ; ce qui sera très-clair pour ceux qui connoissenc les véritables Loix des nombres.

Ainsi , ayant démontré précédemment l'état d'imperfection & de caducité de la Matière , c'est une nécessité de trouver cette même caducité dans les substances qui la composent , & une preuve que son nombre ne peut pas être parfait, puisqu'elle ne Test pas elle-même.

Je ne puis me dispenser de m'arrêter un moment , & de prévenir ici les alarmes que mes expressions pourroient répandre dans plusieurs esprits. J'annonce le nombre trois comme fragile & périssable : alors , que deviendra donc ce Ternaire si universellement révéré , qu'il y a eu des Nations qui n'ont jamais compté audelà de ce nombre ?

Du Ternaire universel. 137

Je déclare que personne ne respecte plus que moi ce Ternaire sacré ; je sais que sans lui, rien ne seroit de ce que l'homme voit & de ce qu'il connoîr ; je proteste que je crois qu'il a existé éternellement & qu'il existera à jamais , & il n'y a aucune de mes pensées qui ne me le prouve ; c'est même là où je prendrai ma ré- ponse à l'objection présente , & j'ose dire à mes semblables que, malgré toute la vénération qu'ils portent à ce Ternaire, l'idée qu'ils en ont, est encore au dessous de celle qu'ils en devroienc avoir ; je les engage à être très-réservés dans leurs jugements sur cet objet. Enfin , il est trèsvrai qu'il y a trois en un , mais il ne peut y avoir un en trois , sans que celui qui seroit tel ne fût sujet à la mort. Ainsi mon Principe ne détruit rien , & j e puis sans danger reconnoître la dé- fectuosité de la Matière , fondée sur la défectuosité de son nombre.

J'engage encore plus ceux qui me liront à faire une distinction absolue entre le Ternaire sacré , & le Ternaire des actions employées aux choses sensibles & temporelles ; il est certain que le Ternaire employé dans les choses sensibles n'a pris naissance , n'existe , & n'est soutenu que par le Ternaire supérieur ; mais , comme leurs facultés & leurs actions sont évidemment distinctes, il ne seroit pas possible de concevoir comment ce Ternaire est indivisible

& au dessus du temps , lorsqu'on en voudroit juger par celui qui est dans le temps ; & comme celui-ci est le seul qu'il nous soit permis de connoître ici-bas , je ne dis presque rien de l'autre dans cec ouvrage.

Voilà pourquoi il scroic contraire à mon intention qu'on inférât quelque chose de mon exposé , & qu'on en fit la moindre application sur le plus sublime objet de mes hommages , à moins que ce ne fût pour constater d'autant plus la supériorité & l'indivisibilité de ce Ternaire sacré. Revenons aux Eléments.

J'ai enseigné que FAir n'étoit pas au nombre des Eléments , parce qu'on ne peut , en effet , regarder comme Elément particulier, ce fluide grossier que nous respirons , qui enfle ou resserre les corps , selon qu'il est plus eu moins chargé d'eau ou de feu.

11 y a sans doute dans ce fluide un Principe que nous devons appeller , Air. Mais il est incomparablement plus actif & plus puissant , que les Eléments grossiers & terrestres dont les corps sont composés ; ce qui se confirme par mille expériences. Cet Air est une production du lHeu , non de ce Feu matériel que nous connoissons ? mais du Feu qui a produit le Feu & toutes les choses sensibles. L'Air , en un mot , est absolument nécessaire pour l'entretien & la vie de tous les corps élémentaires > il ne subsistera

pas plus long - temps qu'eux ; mais n'étant point Matière , comme eux , on ne peut le regarder comme Elément, & par conséquent, il esc vrai de dire qu'il ne peut entrer dans la composition de ces mêmes corps.

Quelle sera donc sa destination dans la Nature ? Nous ne craindrons pas de dire qu'il n'est préposé que pour communiquer aux Etres corporels les forces & les vertus de ce Feu qui les a produits. Il est le char de la vie des Eléments , & ce n'est que par son secours qu'ils peuvent recevoir le soutien de leur existence ; car sans lui toutes les circonférences rentreroient dans le centre d'où elles sont sorties.

Mais en même temps qu'il coopère le plus à l'entretien des corps , il faut remarquer qu'il est aussi l'agent principal de leur destruction > & cette Loi universelle de la Nature ne doit plus nous étonner , puisque la double action qui constitue l'Univers corporel , nous apprend qu'une de ces actions ne peut jamais y dominer qu'au détriment de l'autre.

C'est pour cela que lorsque les Etres corporels ne jouissent pas de toutes leurs vertus particulières , il est très-nécessaire de les préserver de l'Air , si Ton veut les conserver. C'est pour cela que Ton couvre très-soigneusement toutes les blessures & toutes les plaies /parmi

lesquelles

lesquelles il s'en trouve quelquefois, auxquelles il ne faut d'autres remèdes que de les garantir de l'action de l'Air ; c'est pour cela aussi que les Animaux de toute espèce se mettent à couvert pendant le sommeil , parce qu'alors l'Air agiroit plus fortement sur eux , que pendant la veille , où ils ont toutes leurs forces pour résister à ses attaques , & n'en retirer que les avantages nécessaires à leur conservation.

Si , outre ces propriétés de l'Air , on veut voir encore mieux sa supériorité sur les Eléments, il suffira d'observer que , lorsque l'on parvient, autant qu'il est possible, à le séparer des corps , il conserve toujours sa force & son élasticité, quelques violentes & quelques longues que soient les opérations qu'on peut faire sur lui ; dès-lors on doit le reconnoître comme inaltérable ; ce qui ne convient à aucun des autres Eléments , qui tombent tous en dissolution , lorsqu'ils sont sé- parés les uns des autres ; c'est donc , par toutes ces raisons réunies , que nous devons le placer au dessus des Eléments y & ne pas le confondre avec eux.

Cependant Ton pourroit ici me faire une objection ; quoique je ne place point l'Air au nombre des Eléments, je l'attache néanmoins à l'entretien des corps, & je ne lui donne pas plus de durée qu'à eu;: ;cela fait donc nécessairement un Principe de plus dans h constitution^ des

Êtres

Êtres corporels ; ils ne seront donc plus Ternaires, comme je l'ai annoncé. Examinant ensuite l'analogie que j'ai établie entre la Loi de la constitution des corps & le nombre des agents qui en font opérer la corporisation , on pourroit en conclure que je suis forcé d'augmenter aussi le nombre de ces agents.

Sans doute. Il existe une Cause au dessus des trois causes temporelles dont j'ai parlé , puisque c'est elle qui les dirige, & qui leur communique leur action. Mais cette Cause qui domine sur les trois autres , ne se fait connoître qu'en les manifestant à nos yeux. Elle se renferme dans un sanctuaire impénétrable à tous les Etres assujettis au temporel, & sa demeure , ainsi que ses actions , étant absolument hors du sensible , nous ne pouvons la compter avec les trois causes employées aux actions de la corporisation de la Matière & à toute autre action temporelle.

C'est cette même raison qui nous empêcheroit encore d'admettre l'Air au nombre des Eléments, quoique les Eléments & les Corps qu'ils engendrent ne puissent vivre un instant sans lui ; car , quoique son action soit nécessaire pour l'entretien des Corps , cependant il n'est pas soumis à la vue corporelle , comme le sont les Corps & les Eléments. Enfin , dans la décomposition des Corps , nous trouvons visiblement l'Eau , la Terre & le Feu , & quoique nous sachions indubitablement

14 * Division du Corps Humain. dubirabiement que l'Air y existe , nous ne Yy pouvons jamais voir , parce que son action es: d'un autre ordre & d'une autre classe.

Ainsi on trouve toujours une parfaite analogie entre les trois actions nécessaires à l'Existence des Corps & h nombre des trois Elé- ments constitutifs ; puisque l'Air est dans l'ordre des Eléments , ce que la Cause première ,& dominante est dans l'ordre des actions temporelles qui opèrent la corporisarien ; 6c de même que cette Cause n'est point confondue avec les trois actions dont il s'agit, quoiqu'elle les dirige ; de même l'Air n'est point confondu avec les trois Eléments , quoiqu'il les vivifie. Nous sommes donc bien fondés à admettre la nécessité de ces trois actions , comme nous ne pouvons nous dispenser de reconnoître les trois Eléments.

Je vais à ce sujet entrer dans quelques détails sur les rapports universels de ces trois Eléments avec les Corps & les facultés des Corps ; ce qui nous mettra sur la voie de faire des découvertes d'un autre genre , & de nous confirmer dans la certitude de tous les principes que j'expose.

La distinction généralement reçue parmi les Anatomistes , est celle qui divise le Corps humain en trois parties, savoir , la Tête , la Poitrine & le bas Ventre. Sans doute, que c'est la Nature même qui les a dirigés dans cette division , & que par un instinct secret, ils justifient

eux-

Division du Corps Humain. 143 •eux-mêmes ce que j'ai à dire sur le nombre, ainsi que sur les différentes actions des trois différents Principes élémentaires.

Premièrement , nous trouvons que c'est dans le bas Ventre que sont contenus & travailles les Principes séminaux , qui doivent servir à la reproduction corporelle de l'homme. Or, comme on sait que l'action du mercure est la base de toute forme matérielle quelconque, il est aisé de voir que le Ventre inférieur ou le bas Ventre , nous offre vraiment l'image de l'action de l'Elé- ment mercuriel.

Secondement , la Poitrine renferme le cœuf ou le foyer du sang, c'est-à-dire, le Principe de la vie ou de l'action des Corps. Mais on sait aussi, que le feu ou le soufre est le Principe de toute végétation & de toute production corporelle ; le rapport de la Poitrine ou du second Ventre , à l'Elément sulfureux , se trouve donc par-là assez clairement indiqué.

Quant à la troisième division , ou la Tête ; elle contient la source & la substance primitive des nerfs , qui dans les Corps animaux sont les organes de la sensibilité ;mais il^st connu que la propriété dtr set est également de rendre tout sensible ; il est donc clair qu'il y a une parfaite analogie entre leurs facultés , & qu'ainsi la Tête a un rapport incontestable avec le troisième Elément* ou le sel ; ce qui

convient

144 division du Corps Humain. convient parfaitement avec ce que les Physiologistes nous enseignent sur le siège & la source du fluide nerveux.

Cependant quelque justes que soient ces divisions , & quelque certains qu'en soient les rapports avec les trois Eléments , il faudroit avoir la vue bien bornée pour n'y appercevoir -que cela. Car, outre cette faculté, attachée à la Tête, de porter en elle le Principe & l'agent de la sensibilité, ne pourroit-on pas voir qu'elle est douée de tous les organes par lesquels l'Animal peut distinguer les obje:s qui lui sont salutaires ou nuisibles , & qu'ainsi elle est chargée spécialement de veiller à la conservation de l'individu ? Ne pourroit-on pas voir que dans la Poitrine , outre le foyer du sang , on y trouve encore le ré- cipient de l'eau , ou ces viscères spongieux qui ramassent l'humidité aérienne , & la communiquent au feu ou au sang pour en tempérer la chaleur ?

Alors , sans avoir besoin de recourir à la Tête pour découvrir nos trois Eléments , on les appercevroit clairement tous trois dans les deux Ventres inférieurs ; pour la Tête , quoiqu'élé- mentaire elle-même , cependant , tant par les organes dont elle est douée , que par le rang qu'elle occupe , elle se trouveroit dominer sur eux , occuper le centre du triangle , & le maintenir en équilibre ;•& par-là , on éviteroit cette

erreur

Division du Corps humain. 14 j

erreur générale , par laquelle on confond le supérieur avec l'inférieur, & l'actif avec le passif, puisque la distinction en est écrite clairement jusques sur la Matière. Mais ces objets sont trop élevés, pour être entièrement exposés aux yeux de la multitude»

Voilà ce que l'Anatomie n'a pas envisagé f parc^ qu'étant isolée par l'homme , comme toutes les autres Sciences , ceux qui la professent ont cru pouvoir considérer séparément les Gorps & les parties des Corps, & ils se sont persuadés que les divisions qu'ils imaginoient n'avoient aucun rapport avec des Principes d'un ordre supérieur.

Cependant c'étoit dans la division que je viens de montrer , qu'ils eussent 'trouvé une image sensible du Quaternaire, c'est-à-dire ^ de ce nombre sans lequel on ne peut rien connoître , puisque , selon qu'on le verra dans la suite , il est l'emblème universel de la perfection* Mais je n'en dirai pas davantage pour le présent sur ce nombre , pour ne pas trop rn'écarter de mon sujet, je me contenterai de l'avoir fait entrevoir , & je vais exposer d'autres Vé- rités relatives à l'arrangement des différents Principes élémentaires dans le Gorps de l'homme, ainsi que dans tous les autres Corps. Lorsque les Observateurs ont désiré avec tant d'ardeur de connoitre l'origine des choses ,

\ ^6 U Homme, miroir de la Science. il étoit inutile qu'ils allassent chercher au dehors & loin d'eux / il falloit jeter les yeux sur eux - mêmes , les Loix de leur propre Corps leur eussent indiqué celles qui ont donné la naissance a tout ce qui l'a reçue ; ils auroient vu que l'action opposée , qui se passe dans la Poitrine entre le soufre & le sel , ou le feu & l'eau , soutient la vie du Corps , & que si l'un ou l'autre de ces agents vient à manquer, le Corps cesse de vivre.

Appliquant ensuite cette observation à tour ce qui existe corporellement , ils auroient reconnu que ces deux Principes font de même par leur opposition & leur combat , la vie & la ré- volution corporelle de toute la Nature ; il n'en faut pas davantage pour s'instruire ; l'homme a dans lui tous les moyens , ainsi que toutes les preuves de la Science , & il n'auroit besoin que de s'examiner lui-même , pour savoir comment les choses ont pris leur origine.

Mais on remarquera qu'il est absolument né- cessaire que deux agents , aussi ennemis l'un de l'autre, aient un Médiateur qui serve de barrière à leur action , & qui les empêche réciproquement de se surmonter, puisque dès-lors tout finiroit ; ce Médiateur, c'est le Principe rnercuriel , la base de toute corporisation \ & avec lequel les deux autres Principes concourent au mê- me but, c'est lui qui, étant répandu par-tout avec

eux.

Harmonie des Eléments. 147 eux , les oblige par-tout à agir selon l'ordre prescrit , c'est-à dire , à opérer & à entretenir les formes.

C'est-la cette harmonie par laquelle les Corps des Animaux éprouvent, sans souffrir , l'action de Feau par les poulinons > & l'action du feu par le sang , parce que la Loi , dont le mercure esc dépositaire , préside à toutes ces actions , & en mesure l'étendue.

Par cette même harmonie la Terre reçoit l'action des fluides par sa surface , & l'action du feu par son centre , & cela , sans en éprouver de dérangements , puisque c'est la même Loi qui ia dirige.

Je n'ai pas besoin de répéter , que dans ces deux exemples, la vraie propriété du fluide est de modérer l'ardeur du feu , qui sans cela sortiroic de ses limites , comme il paroît dans toutes les effervescences du sang des Animaux , & dans toutes les éruptions du feu terrestre. Car on sent que si ces différents feux n'étoient tempérés par un fluide , qui pénètre jusqu'au centre même p ils ne connoîtroient point de bornes à leur action , & embraseroient successivement tous les Corps & la Terre entière

C'est pour cela que l'Animal respire, & que la terre est sujette au flux & reflux de sa partie Aquatique ; parce que par la respiration , l'Animal reçoit un fluide qui humecte

K z sou

148 Méprises des Observateurs» son sang, indépendamment de celui qu'il reçoit àes aliments & des boissons ; & que par le flux & reflux , la terre reçoit dans toutes ses parties l'humide & le sel nécessaire pour arroser son soufre , ou son Principe de Végétation.

Je ne parle point de la manière dont les plantes & les minéraux reçoivent leur humide ; dès qu'ils sont attachés à la terre, il est naturel qu'ils se nourrissent des aliments, & de la digestion de leur mère ; car même pour les arroser , où prendroit-on de l'eau qui ne fût pas à elle ?

Laissons nos lecteurs faire ici des comparaisons avec tout ce qu'ils ont vu sur la cause active & intelligente; laissons - les observer, que si . tout part de la même main , il est à présumer que la loi intellectuelle & la loi corporelle ont la même marche , chacune dans leur classe & dans l'action qui leur est propre. Laissons-les découvrir enfin que si par-tout il y a du Volatil , par-tout il faut du Fixe pour le contenir. Pour nous , continuons à montrer pourquoi de si belles analogies sont presque toujours oubliées par les Observateurs.

C'est que loin d'avoir discerné des Agents & des Loix de deux classes différentes , ils n'ont pas même discerné, comme nous l'avons vu , les Agents & les Loix différentes dans la même classe 3 c'est qu'en séparant tout , &

examinant

Des Loix de la Nature* 149 examinant chaque objet à part , ils les ont vu seuls & isolés , & n'ont pas été assez sages & assez intelligents , pour soupçonner les rapports qu'ils avoient avec d'autres objets.

Si , par exemple , ils sont encore à la recherche d'une explication satisfaisante sur le flux & reflux dont je viens de parler , c'est uniquement parce qu'ils sont toujours dans cette funeste habitude de diviser les sciences, & de considérer chaque Etre séparément.

Car s'ils n'avoient pas destitué la Matière de son Principe , en la confondant avec lui ; s'ils n'avoient pas éloigné de ce même Principe une Loi supérieure, active & intelligente , temporelle & physique , qui doit en régler toute la marche , ils auroient vu qu'aucun Etre corporel ne pouvant s'en passer , la Terre y étoit assujettie comme tousles corps; ils auroient vu que c'étoit sur cette Terre que s'opéroit en nature cette double loi indispensable pour l'existence de tout Etre corporisé matériellement.

Mais de ces deux loix , nous avons vu l'une résider essentiellement dans le Principe corporel de tout Etre de forme, soit -géné- ral , soit particulier , & la seconde provenir du dehors ; il faut doiîc que cette seconde loi soit extérieure à la Terre , ainsi qu'à tous les autres corps , quoiqu'elle soit absolument né-

cessaire à son existence , comme elle Test a

la leur.

Nous reconnoîtrons donc ici , comme dans le double mouvement du cœur de l'homme animal , la présence de deux Agents liés violemment l'un à l'autre, dirigés par une cause physique supérieure , & manifestant chacun à leur tour leur action sensible aux yeux corporels. On sait que cette manifestation a lieu dans les quadratures de la Lune , temps auquel l'action ignée Solaire , se fait sentir sur la partie saline universelle.

Quoique nous ne puissions connoître ces deux Agents que par leur action sensible, comme nous ne connoissons les Principes des corps , que par leur production corporelle ou leur enveloppe , nous serions inexcusables de douter de leur pouvoir , puisque leurs effQts le démontrent d'une manière aussi irrévocable.

Ainsi ce phénomène du flux & reflux n'est qu'un effet en grand de cette double loi , a laquelle tout ce qui est corps de matière est nécessairement assujetti.

J'ajouterai que puisque nous voyons tant de régularité dans la marche & dans tous les actes de la Nature , & que nous sentons en même temps que les Etres corporels qui la composent > ne sont pas susceptibles d'intelligence , il faut qu'il y ait pour eux dans

Routes de la Science. 151

ïe temporel , une main puissante & éclairée qui les dirige, main active placée au dessus d'eux par un Principe Vrai comme elle , par conséquent indestructible , vivant par soi , & que la loi qui émane de l'un & de l'autre , soit la règle & la mesure de toutes les loix qui s'opèrent dans la Nature corporelle.

Je sais que toutes évidentes que soient ces vérités, dès qu'elles sont hors des sens, elles trouveront difficilement accès auprès des Observateurs de mon temps , parce que s'étant ensevelis dans le sensible , ils ont perdu le tact de ce qui ne Test pas.

Néanmoins , comme la route qu'ils prennent, les éclaire sans doute beaucoup moins que celle que je leur indique , je ne cesserai de les engager à chercher plutôt la raison des choses sensibles dans le Principe , que de chercher le Principe dans les choses sensibles ; car s'ils cherchent un Principe Vrai & réel , comment le trouver dans l'apparence? S'ils cherchent un Principe immatériel , comment le trouver dans un corps ? S'ils cherchent un Principe indestructible , comment le trouver dans un assemblage? En un mot, s'ils cherchent un Principe vivant par soi , comment le trouver dans un Etre qui n'a qu'une vie dépendante, laquelle doit cesser aussi-tôt que son acte passager sera rempli?

iji Du Mercure.

Mais je n'aurois qu'une seule chose à dire à ceux qui poursuivroient encore une recherche aussi chimérique : s'ils veulent absolument que leurs sens comprennent, qu'ils commencent donc par trouver des sens qui parlent , car c'est le seul moyen de leur faire avoir de l'intelligence.

Cette preuve deviendra dans la suite un principe fondamental , & c'est elle qui fera concevoir aux hommes le véritable moyen de parvenir aux connoissances qui doivent être le seul objet de leurs désirs ; mais en attendant , ne négligeons pas de jeter les yeux sur les différentes parties de la Nature, qui pourront le mieux persuader aux Observateurs , la certitude des différentes loix que nous leur exposons ; c'est là oïi ils se convaincront euxmêmes de la Vérité des Causes qui sont au dessus de leurs sens , puisqu'ils en verront la marche écrite d'une manière si palpable dans les choses sensibles.

Le Mercure , ainsi que je l'ai dit plus haut, sert universellement de médiateur au feu & à l'eau , qui comme ennemis irréconciliables, ne pourraient jamais agir de concert sans un Principe intermédiaire, parce que ce Principe intermédiaire participant de la nature de l'un & de l'autre , les rapproche en même temps qu'il les sépare , & fait ainsi tourner

toutesi

Du Mercure. 155

toutes leurs propriétés à l'avantage des Etres corporels.

Aussi dans la Nature , il y a , comme dans les corps particuliers , un Mercure aérien qui sépare le feu provenant de la partie terrestre , d'avec le fluide qui doit se répandre sur la Terre, parce qu'avant que ce fluide y parvienne, le Mercure aérien le purifie, & le dispose à ne communiquer à la Terre que des propriétés salutaires , ce qui produit la qualité bienfaisante de la rosée' , & sa supériorité sur le serein & sur le brouillard , qui ne sont que des fluides mal épurés.

C'est donc en raison de cette propriété universelle, que le Mercure tient dans tous les corps , le milieu entre les deux Principes opposés , le feu & l'eau , faj6ant en cela dans la formation & la composition des corps , ce que la Cause active & intelligente fait dans tout ce qui existe , lors qu'elle maintient l'équilibre entre les deux loix d'action & de réaction qui constituent tout l'Univers.

Tant que le Mercure occupe cette place , le bien-être de l'individu est assuré , parce que cet élément tempère la communication du feu avec l'eau; quand au contraire ces deux derniers Principes peuvent surmonter ou rompre leur barrière , & qu'ils se joignent , c'est alors qu'ils se combattent avec toute la

force

154 &u Tonnerre.

force qui est dans leur nature , & qu'ils produisent les plus grands désordres , ôc les plus grands dérangements dans l'individu dont ils formoient l'assemblage ; parce que dans le choc de ces deux agents , il faut toujours que l'un des deux surmonte l'autre , & détruise par-là l'équilibre.

Le Tonnerre est pour nous l'image la plus parfaite de cette Vérité. On sait qu'il se forme des exhalaisons salines & sulfureuses de là Terre , lesquelles étant tirées de leur séjour naturel par l'action du Soleil , de même que poussées au dehors par le feu terrestre , s'élèvent dans les airs , où le Mercure aérien s'en empare & les enveloppe à peu près comme le charbon amalgame & enveloppe le soufre & le salpêtre dans, la poudre artificielle.

Ici, ce Mercure aérien ne se place point entre les deux Principes qui forment l'exhalaison , parce qu'il seroit trop actif pour y sé- journer , & qu'étant d'une classe supérieure à la leur, ils ne peuvent pas ensemble constituer un corps. Mais il les enveloppe & les renferme par sa tendance naturelle à la forme sphérique & circulaire , & par la propriété inhérente en lui , de tout lier, de tout embrasser.

En même temps , ila une autre faculté très-remarquable, c'est celle de se diviser d'une manière incompréhensible , de façon qu'il n'y

Du Tonnerre. ijç

a pas jusqu'au plus petit globule de ces exhalaisons sulfureuses & salines , qui n'en rencontre une quantité suffisante pour lui servir d'enveloppe, & c'est l'amas de tous ces globules qui forme les nuages, ou le matras des foudres.

Or , dans cette formation , nous ne pouvons nous dispenser de reconnoître nos deux agents très parfaitement distincts , savoir , le sel & le soufre , & en outre l'image de l'agent supé- rieur, ou ce Mercure aérien qui lie les deux autres. Nous voyons donc déjà clairement la nécessité de toutes ces différentes substances, pour coopérer à un assemblage quelconque , & c'est la Matière seule qui nous la fait connoître.

Mais il ne suffit pas de trouver là les vrais signes de tous les Principes qui ont été établis sur les loix universelles des Etres , il faut les trouver encore dans les différentes actions, & dans la diversité des résultats qui proviennent des mêlantes de ces substances élémen-

taircs.

Ne considérons pour le moment les nuages où se forme la foudre, que comme l'union de deux sortes de vapeurs, les unes terrestres, les autres aériennes; or, très - certainement si aucun autre agent ne les échauffait , & ne les faisoit fermenter , jamais nous n'y verrions d'explosion. Il est donc de toute nécessité d'admettre encore une chaleur exté- rieure

156 Du Tonnerre.

lieure qui se communique aux deux substances renfermées dans l'enveloppe mercurielle , & qui divise avec éclat tous les globules salins & sulfureux, renfermés dans ces nuages ; cette chaleur extérieure est un témoignage sensible de tous les Principes que nous avons poses précédemment , & dont nos lecteurs feront aisément ici l'application.

Mais pour la leur rendre encore plus facile , il ne sera pas inutile d'examiner les différentes propriérés du sel & du soufre dans l'explosion de la foudre , parce que nous pourrons par-là donner quelques idées sur les deux Loix principales de la Nature , d'autant que le sel & Je soufre sont les organes & les instruments de ces deux Loix.

La chaleur extérieure agit , ainsi qu'on l'a vu , sur la masse des matières qui composent la foudre ; elle en dissout l'enveloppe mercurielle , qui par sa nature est susceptible d'une division considérable ; alors elle communique jusqu'aux deux substances intérieures, & enflamme la partie sulfureuse, qui pousse & écarte avec force la partie saline, dont la jonction avec elle étoit contraire à sa véritable loi, & formoit une maladie dans la Nature.

Dans cette explosion , le Mercure se trouve si prodigieusement divisé , que tout ce qu'il contenoit rentre en liberté; quant à lui , après

avoir

Du Tonnerre. IÇ7

avoir reçu cette entière dissolution , il tombe avec le fluide sur la surface terrestre , & c'est pour cela que l'eau de pluie a plus de propriétés que les autres eaux , parce qu'elle est plus chargée de Mercure , & que ce Mercure est infiniment plus pur que le Mercure terrestre.

Toute la révolution s'opère donc sur les deux autres substances , c'est-à-dire , sur celles qui dans la Nature corporelle sont les signes des deux Loix & des deux Principes incorporels. Aussi c'est sur les différents mélanges de ces deux substances que sont appuyés tous les effets que nous voyons produire au tonnerre.

On sait en effet , que le feu étant le Principe de toute action élémentaire , ramasse les vapeurs terrestres & célestes, dont se forme la foudre ; c'est lui aussi qui les fait fermenter , & qui ensuite en opère la dissolution; c'est donc au feu que l'on doit attribuer l'origine , ainsi que l'explosion de la foudre.

Quant au bruit qui provient de l'explosion de la foudre , on ne peut l'attribuer qu'au choc de la partie saline sur les colonnes d'air, parce que le feu par lui-même ne peut rendre aucun bruit, ce que l'on voit aisément , quand il agit en Liberté ; & , quoique le feu soit le Principe de toute action élémentaire , cependant aucune de ces actions ne seroit sensi-

158 Du Tonnerre.

ble dans la Nature sans le sel ; couleur , saveur , odeur, son, magnétisme, électricité, lumière, tout se montre & paroît par lui ; c'est pour cela que nous ne pouvons douter qu'il ne soit aussi l'instrument du bruit du tonnerre , d'autant que plus la foudre est chargée de parties salines, plus ses coups & ses éclats sont violents.

Nous ne pouvons douter aussi que le sel n'influe sur la couleur des éclairs , qui est beaucoup plus blanche quand il y domine , que lorsque c'est le soufre qui l'emporte.

Enfin, il est si vrai que le sel est l'instrument de tous les effets sensibles , que la foudre esc beaucoup plus dangereuse quand elle abonde en sels , parce que son explosion étant plus violente à proportion, opère des chocs plus rudes & des ravages plus effrayants.

D'ailleurs , cette explosion par l'abondance du sel, se fait presque toujours dans la partie infé- rieure du nuage, comme étant la plus grossière, la moins exposée à la chaleur , & par consé- quent , la plus susceptible d'être congelée; ce qui produit les grêles.

Au contraire , lorsque la foudre abonde en soufre , son bruit n'est pas aigu , ni brusque; ses éclairs sont de couleur rouge , & son explosion parvient rarement à communiquer jusqu'à nous ses effets, parce qu'elle se fait alors communé- ment par en haut, vu la faiblesse du nuage dans

Du Tonnerre. i j 9

cette partie, & la propriété naturelle au feu, qui est de monter.

Voilà pourquoi il est reçu que le tonnerre tombe à tous les coups , quoique cependant nous n'en ayions pas toujours la preuve oculaire. Voilà pourquoi aussi la connoissance des matiè- res dont la foudre est chargée, doit apprendre sur quelles parties de la Terre elle peut tomber, parce qu'elle tend toujours vers les matières qui lui sont analogues ; sans que cependant on puisse déterminer pour cela ; quel est le point fixe où elle tombera , parce qu'il faudroit connoître entièrement sa direction , & que dans le choc & l'opposition de toutes ces matières différentes, la direction change à tous les instants.

C'est donc là où nous voyons clairement l'effet de la double action de la Nature. Cependant tous ces différents chocs , si confus en apparence, nous offrent, lorsqu'ils sont observés de près , ainsi que toutes les autres actions corporelles , la Loi fixe d'une cause qui les dirige , & c'est dans cette tendance des matières de la foudre , vers les matières analogues , que cette cause nous manifeste principalement sa puissance & sa propriété.

En effet , si la direction delà foudre étoitvers une partie de la surface terrestre, d'où elle pût perdre sa communication avec les colonnes aériennes chargées des mêmes matières , elle

finiroit

i£o Du Tonnerre.

finiroit & s'éteindroit à l'endroit de sa chute , lorsque toute sa matière seroit consumée. C'est pour cette raison que la foudre ne se relevé jamais , quand elle tombe dans des eaux profondes , parce qu'alors la libre communication avec l'Air lui est interdite , & qu'elle ne trouve point là de matières qui lui conviennent.

Mais , quand sa direction la conduit à des colonnes d'air , chargées de matières qui lui sont analogues, elle les enfile & les suit, en augmentant plus ou moins ses forces, selon qu'elle trouve plus ou moins à se nourrir. Ainsi elle peut , au moyen de toutes ces colonnes dont est composé l'Atmosphère, parcourir très-promptement. différentes routes , & même les plus opposées les unes aux autres ; ainsi elle doit se détourner , quand elle trouve des matières qui lui sont contraires , ou un lieu dont l'Air n'auroit point d'issue , parce que cet Air étant impénétrable , lui oppose une résistance invincible ; en un mot, elle ne doit s'arrêter que quand elle ne rencontre plus de ces matières dont elle puisse s'alimenter ; & lorsqu'elle semble être au moment de cesser son cours , si elle en rencontre de nouvelles , elle reprend des forces , & produit de nouveaux effets.

Voilà ce qui rend sa marche si irréguliere en apparence, & généralement si incompréhensible ; cependant , dans cetce irrégularité même ,

Du Tonnerre. \6i

on ne peut nier qu'il n'existe une Loi, puisque tous les Principes qu'on a vus ci-devan% nous renseignent , & que tous les résultats nous le prouvent ; il n'y a donc pas un seul moment où cette Nature soit livrée à elle-même , & où elle puisse faire un pas, sans la cause préposée pour la gouverner.

Je n'ai plus qu'un mot à dire sur le sujet que je viens de traiter. L'on a cru communément que celui qui verroit l'éclair n'auroit rien à craindre de la foudre. Voyons jusqu'à quel point il faut ajouter foi à cette idée.

S'il n'y avoirqu'une seule colonne dans l'Air & qu'une seule explosion de la foudre , il est sûr que celui qui auroit vu l'éclair n'auroit rien à craindre du coup qui accompagne cet éclair , parce que le Temps céleste est si prompt qu'il ne peut êtreapperçu sur la Terre.

Mais , comme les colonnes aériennes , chargées de matières analogues à la foudre , sont en grand nombre , l'on peut avoir évité l'explosion de la première , & n'être pas à couvert de l'explosion de la seconde , ni de toutes celles qui successivement seront enflammées après l'éclair apperçu , puisque la foudre peut prolonger son cours , autant qu'elle rencontrera de ces colonnes propres à l'alimenter.

Alors, un homme qui auroit eu le temps de voir l'éclair , auroit tort de se croire en sûreté

JL pour

161 Préservatif contre le Tonnerre. pour cela , jusqu à ce que la chaîne de toutes les explosions qui doivent se faire dans le coup actuel , soit parcourue.

Cependant il n'est pas moins vrai que cette opinion a un fondement réel , & qu'il y a une face sous laquelle on ne peut pas la contester. Car, de même qu'il n'y a point d'éclair sans explosion , de même , & à plus forte raison, n'y at-il point d'explosion sans éclair ; or, dès que l'intervalle entre l'un & l'autre, est presque nul, qu'un homme soit frappé à la première explosion ou à la dernière , il est constant qu'il ne pourra jamais avoir vu l'éclair de celle des explosions dont le coup le frappe.

Ce sont-là ces observations naturelles , qui routes frivoles qu'elles soient en elles-mêmes , m'ont paru cependant les plus propres à peindre aux yeux de l'homme, l'universalité du Principe auquel il doit s'attacher , s'il veut connoître ; j'ajouterai seulement qu'après tout ce que j'ai exposé au Lecteur , il lui sera aisé de sentir quel est le moyen de se préserver du tonnerre. Ce seroit de rompre les colonnes d'air dans tous les senSv, c'est-à-dire , celles qui sont horizontales, comme celles qui sont perpendiculaires , 6c de chasser aux extrémités, la direction delà foudre , parce qu'alors , en se tenant au centre , on ne peut pas craindre qu'elle en approche.

Je n'en dirai pas la raison, ce seroit m'é-

carter

Rapport des Eléments à l'Homme. 165 carter de mon devoir ; je la laisserai donc dé- couvrir à mes Lecteurs; mais je les prierai de réfléchir sur ce qu'ils viennent de lire des différentes propriétés & actions des Eléments , ainsi que des Loix qui les dirigent, lors mê- me de la plus grande confusion apparente ; ils en concluront sans doute , que quoiqu'ils ne puissent appercevoir les causes & les agents dépositaires de ces Loix , il leur est impossible d'en nier l'Existence. Poursuivons notre carrière, & prouvons par l'homme même la réalité des Causes supérieures , ou distinctes du sensible.

Les détails qui ont précédés , sur l'analogie des trois Eléments avec les trois différentes parties du corps de l'homme , sont susceptibles par rapport à lui-même, d'explications d'un ordre bien plus digne de lui , & qui doivent l'intéresser davantage en ce qu'elles sont directement relatives à son Etre , & qu'elles lui montreront la différence de ses facultés sensibles & de ses facultés intellectuelles , ou si l'on veut , de ses facultés passives & de ses facultés actives.

Les ténèbres où les hommes sont généralement sur ces objets , n'ont pas peu contribué à toutes les Erreurs que nous leur avons vu faire sur leur propre nature , & c'est pour n'avoir pas apperçu les disparités les plus frap-

164 Erreurs principales.

pantes , qu'ils n'ont pas encore les premières notions de leur Etre.

Car la vraie raison pour laquelle ils se sont crus semblables aux bêtes , c'est , n'en doutons point, qu'ils n'ont pas discerné leurs diverses facultés. Ainsi , ayant confondu les facultés de la Matière , avec celles de l'intelligence , ils n'ont reconnu dans l'homme qu'un seul Etre , & dès-lors , qu'un seul Principe & que la même Essence dans tout ce qui existe ; de façon que pour eux l'homme , les bêtes , les pierres, toute la Nature ne présente que les mêmes Etres , distincts seulement par leur organisation & par leurs formés.

Je ne répéterai pas ici ce qui a été die au commencement de cet Ouvrage , sur la différence des actions innées dans les Etres % de même que sur la différence de toute Matière & de son Principe , d'où l'on a pu con~ noître très-clairement , quelle a été l'Erreur de ceux qui ont confondu toutes ces choses. Mais je commencerai par prier mes Lecteurs d'observer avec des yeux attentifs , ce qui ' se passe dans les bêtes, auxquelles convient, aussi bien qu'à l'homme animal , la division de la forme en trois parties distinctes , & de voir si chacune de ces trois divisions ne pourroit pas nous indiquer réellement des facultés différentes , quoiqu'appartenantes au

Du Poids, du Nombre & de la Mesure. 1 6ç même Etre , & quoiqu'ayant toutes le matériel pour objet & pour fin.

Qui ne sait, en effet, que tout est constitué par poids , par nombre & par mesure ? or le poids n'est pas le nombre , le nombre n'est pas la mesure , 6c la mesure n'est ni l'un ni l'autre , &, qu'il me soit permis de le dire, le nombre est ce qui enfante l'action , la mesure est ce qui la règle , & le poids est ce qui l'opère. Mais ces trois mots , quoiqu'applicables universellement, ne doivent pas sans doute 3 signifier la même chose, dans l'Animal & dans l'Homme intellectuel ; néanmoins il faut que si les trois parties des corps animaux sont constituées par ces trois Principes, nous en trouvions sur elles l'application.

Aussi , c'est par le moyen des organes de la tête , que l'Animal met en jeu le Principe de ses actions ; ce qui fait qu'on doit appliquer le nombre à cette partie.

Le cœur , ou le sang, éprouve une sensation plus ou moins forte , en raison de la force plus ou moins grande , & de la constitution de l'individu ; or , c'est l'étendue de cette sensation qui détermine l'étendue de l'action dans le sensible ; c'est donc pour cela que la mesure peut convenir à la seconde division du corps animal.

Enfin, les intestins opèrent cette même ac-

L.J lion,

1 6^ Du Poids , du Nombre & de la Mesure. tion , qui dans l'Animal , selon la Loi paisible de la Nature, doit se borner à la digestion des aliments dans l'estomac, & à la fermentation des semences reproductives dans les reins. C'est pour cette raison que le poids doit se rapporter à cette troisième parcie , qui avec les deux autres , constituent essentiellement tout Animal.

Puisqu'il est certain que nous ne pouvons nous dispenser de sentir la nature différente de ces trois sortes d'actions, nous devons re~ connoître nécessairement une différence essentielle entre les facultés qui les manifestent. Cependant nous ne pouvons nier que ces diffé- rentes facultés ne résident dans le même Etre; nous sommes donc obligés d'avouer , que quoique cet Etre ne forme qu'un seul individu , il est évident néanmoins , que dans lui tout n'est pas égal , que la faculté qui végète n'est pas celle qui le rend sensible; que celle qui le rend sensible, n'est pas celle qui lui fait opé- rer & exécuter ses actions en raison de sa sensibilité , & que chacun de ces actes porte avec lui un caractère particulier.

Appliquons à l'homme la même observation, & nous pourrons alors le préserver de la confusion horrible dans laquelle on prétend l'entraîner. Car , si l'on apperçoit que dans lui le poids 9 le nombre & la mesure représentent des

facultés

Différentes actions dans C Animal. 167

facultés non seulement différentes entr'elles , mais même encore infiniment supérieures à celles que ces trois Loix npus ont démontré dans la Matière, nous pourrons en conclure lé- gitimement que l'Etre qui sera doué de ces facultés , sera très-différent de l'Etre corporel, & alors on ne seroit plus excusable de confondre l'un avec l'autre.

On conviendra sûrement sans peine, que quant aux fonctions corporelles, les trois distinctions que nous avons faites se peuvent appliquer au corps de l'homme, comme à tout autre Animal , parce qu'il est Animal en cette partie. Il peut , comme les Animaux , manifester par le secours des organes de la tête, ses facultés & ses fonctions Animales. Il éprouve , comme eux, ses sensations dans le cœur, & comme eux il éprouve dans le ventre infé- rieur, les effets auxquels les Loix corporelles assujettissent tous les Animaux pour leur soutien & pour leur réproduction.

Ainsi, dans ce sens, le poids, le nombre & la mesure lui appartiennent aussi essentiellement & de la même manière, qu'à tout autre Animal.

Mais il n'est plus possible de douter que ces trois signes n'aient dans l'homme des effets dont toutes les propriétés de la Matière n'offrent pas la moindre trace,

1 68 Différentes actions dans VlntelkctueL

Car, premièrement, quoique nous soyions convenus que toutes les pe cées de l'hcmme actuel ne lui venoient que du dehors, on ne peut nier cependant que Tac e intérieur & le sentiment de cette pensée, ne se passent au dedans & indépendamment des sens corporels- Or c'est donc dans ces actes intérieurs que nous trouverons parfaitement l'expression de ces trois signes , le poids , le nombre & la mesure, , d'où, proviennent ensuite tous les actes sensibles auxquels l'homme se détermine en conséquence de sa Liberté.

Le premier de ces signes est le nombre, que nous appliquons à la pensée, comme le Principe & le sujet sans lequel aucun des actes subséquents n'auroit lieu.

Après cecte pensée , nous trouvons dans l'homme une volonté bonne ou mauvaife , & qui fait seule la règle de sa conduite & de sa conformité à la justice ; aussi rien ne nous paroît mieux convenir à cette volonté que le second si^ne , ou la mesure.

Ln troisième lieu , de cette pensée & de cette volonté , il résulte un acte qui leur est conforme , & c'est à cet acte pris comme ré- su'tat, que Ton doit appliquer le troisième si.^ne ou le poids ; cet acte néanmoins fe passe dans l'intérieur , comme la pensée & la volonté ; il est vrai qu'il enfante à son tour un

acte

Des deux Natures de l'Homme. 1 69 acte sensible, qui doit faire répéter aux yeux du corps , l'ordre & la marche de tout ce qui ■s'est passé dans l'intelligence ; mais comme la liaison de cet acte intérieur à cet acte sensible qui en provient, est le vrai mystère de l'homme , je ne pourrois m'y arrêter plus longtemps sans indiscrétion & sans danger s & si j'en parle dans la suit?, lorsque je traiterai des langues, ce ne pourra jamais être qu'avec réserve.

Ce'a n'empêche pas qu'on ne reconnoisse avec moi dans l'homme intérieur ou intellectuel , le poids , le nombre & la mesure , images des loix par lesquelles tout est constitué, & alors quoique nous ayions aussi reconnu ces trois signes dans la Bête, nous nous garderons bien de faire aucune comparaison enrr'elle & l'Homme, puisque dans la Bête, ils n'opèrent uniquement & ne peuvent opé- rer que sur les sens, au lieu que dans THomme , ils opèrent sur ses sens & sur son intelligence , mais d'une manière particulière à chacune de ces facultés , & relativement au rang qu'elles occupent Tune par rapport à l'autre.

Si Ton persistoit à nier ces deux facultés dans l'Homme , je ne demanderois à ceux qui les contestent , que de jeter les yeux sur eux-mêmes , ils y verroient que les différentes parties de leurs corps où elles se manifestent ,

sont

170 Des deux Natures universelles. sont un indice frappant de la différence de ces facultés.

Quand l'Homme veut considérer quelque objet de raisonnement , qu'il se propose la solution de quelque difficulté , n'est-ce pas dans la tête que se fait tout le travail ?

Quand au contraire , il éprouve des sentiments de quelque nature qu'ils soient , & quel qu'en soit l'objet , ou intellectuel , ou sensible, n'est-ce pas dans le cœur que se fait connoître tout le mouvement , toute l'agitation , toutes les sensations de joie , de plaisir , de peine , de crainte, d'amour, & toutes les affections dont nous sommes susceptibles ?

Ne sentons - nous pas aussi , combien les actes qui se passent dans chacune de ces parties, sont opposés , & que s'ils n'étoient rapprochés par un lien supérieur , ils seroient par eux-mêmes irréconciliables ?

C'est donc là cette différence manifeste qui doit de nouveau convaincre l'homme qu'il y a en lui plus d'une nature.

Or si l'homme , malgré son état de réprobation, trouve encore en lui une nature supé- rieure à sa nature sensible & corporelle , pourquoi n'en voudroit-il pas admettre une semblable dans le sensible universel , mais également distincte & supérieure à l'Univers, quoique préposée pa rticuliérement pour le gouverner.

Siège de V Ame corporelle. 171

C'est aussi là où nous apprendrons ce que nous devons penser d'une question qui inquiète communément les hommes ; savoir, dans quelle partie du corps le Principe actif, ou l'ame , est placé , & quel est le lieu qui lui est fixé pour être le siège de toutes ses opérations.

Dans les Etres corporels <Sc sensibles , le Principe actif est dans le sang, qui, comme feu, est la source de la vie corporelle ; alors d'après ce qui a été dit , en parlant des différentes facultés des Etres , nous ne pouvons nier que son siège principal ne soie dans le cœur , d'où il étend son action dans toutes les parties du corps.

Qu'on ne soit plus arrêté par la difficulté de ceux qui ont dit que si l'ame corporelle éioit dans le sang, elle se diviseroit , & s'é- chapperoit en partie, lorsque l'animal perdroic du sang ; car elle affoiblit seulement par-là son action, en ce qu'elle perd les moyens de l'exercer ; mais elle n'en souffre en elle même aucune altération, puisqu'étant simple, elle est nécessairement indivisible.

Ce que nous appelions , la mort des corps, n'est donc autre chose que la fin totale de cette action qui se trouve privée de ses véhicules secondaires , comme dans les épuisements ; ou trop contrainte , comme dans les maladies d'humeurs ; ou enfin trop libre, & par-là étant interceptée

17* Siège de V Ame intellectuelle. ceptée ou interrompue , comme dans les blessures qui attaquent les parties indispensablement nécessaires à la vie du corps.

Quoique j'annonce que la vie, ou l'ame corporelle, réside dans le sang, néanmoins je dois en passant , faire remarquer que le sang est insensible ; observation qui pourra faire connoitre aux hommes la différence qu'il y a entre les facultés de la Matière , & les facultés du Principe de la Matière , & qui les empêchera de confondre deux Etres aussi distincts.

L'homme étant semblable aux animaux par fa vie corporelle & sensible , tout ce que l'on vient de voir sur le Principe actif animal , peut lui convenir quant à cette partie seulement. Mais quant à son Principe intellectuel, comme il n'étoit point fait pour habiter la Matière , c'est une des plus grandes méprises que les hommes aient faites , que de lui chercher son berceau dans la Matière , & de vouloir lui assigner une demeure fixe , & un lien pris parmi des assemblages corporels, comme si une portion de matière impure & périssable pouvoit servir de barrière à un Etre de cette nature.

Il est bien plus évident qu'en qualité d'Être immatériel , ce n'est qu'avec un Etre immatériel qu'il peut avoir de la liaison & de l'affinité , & l'on conçoit qu'avec tout autre Etre la communication seroit impraticable.

Aussi

Liaison de V Intellectuel au Sensible. 173 Aussi c'est sur le Principe immatériel corporel de l'homme , & non sur aucune portion de sa matière, que repose son Principe intellectuel : c'est là qu'il est lié pour un temps par la main supérieure qui l'y a condamné ; mais par sa nature, il domine sur le Principe corporel , comme le Principe corporel domine sur le corps, & nous n'en devons plus douter, en ce que c'est dans la partie supérieure , ou dans la tête , que nous avons montré cidevant qu'il manifestoit toutes ses facultés; en un mot , il se sert de ce Principe pour l'exé- cution sensible de ces mêmes facultés ; ^c tel est le moyen de discerner clairement le siège & l'emploi des deux différents Principes de

Cependant , quoique par sa Nature & par sa place , le Principe corporel soit inférieur , c'est par sa liaison avec lui que l'homme éprouve dans son Etre intelleecuel tant de souffrances, tant d'inquiétudes , tant de privations , & cette terrible obscurité qui lui fait enfanter tant d'Erreurs. C'est par cette liaison qu'il est forcé de subir l'action des sens de ce Principe corporel , dont l'entremise lui est aujourd'hui absolument nécessaire , pour obtenir la jouissance des véritables affections qui sont faites pour lui. Mais, comme cette voie est variable & incertaine, 6c qu'elle ne rend pas toujours la

lumière

174 Des Difformités & des Maladies \ lumière dans toute sa clarté, l'homme n'en retire pas les avantages & les satisfactions donc sa nature le rendroit susceptible.

Delà vient que les dérangements , soit naturels , soit accidentels , que le Principe sensible & corporel peut éprouver , sont très-nuisibles au Principe intellectuel , en ce qu'ils affoiblisscnt à la fois, <5c l'instrument de ses actions , & l'organe de ses affections.

Ces faits ont paru si favorables aux Matérialistes, qu'ils ont cru pouvoir les donner comme un appui solide à leur système , c'est- à-dire., qu'ayant fondé les facultés intellectuelles de l'homme sur sa constitution corporelle, ils les ont fait dépendre absolument du bon ou du mauvais état, où son corps pouvoit être selon le cours variable de la Nature.

Mais après tout ce qu'on a vu sur la Liberté de l'homme , & sur la différence des

A

deux Etres qui le composent , ces objections n'ont plus aucune valeur; l'homme n'est point tenu à la jouissance entière de toutes les facultés qui pourroient appartenir à sa nature intellectuelle, puisque , parleur origine même, tous les hommes n'en reçoivent pas la mê- me mesure, & puisque mille événements indépendants de leur volonté, peuvent déranger à tout instant, leur constitution corporelle > mais il est coupable lorsqu'il laisse dépérir par sa

faute

Des Difformités & des Maladies. 17c faute les facultés qui lui sont accordées. Tous ne sont pas nés pour avoir le même Domaine , mais tous répondent de l'emploi de celui qui leur est échu.

Ainsi , quelque dérangement , quelque ir~ régularité qu'un homme éprouve dans sa constitution corporelle & dans ses facultés intellectuelles , ne le croyons pas pour cela à Fabri de la Justice , parce que, quelque petit que soit le nombre ôc la valeur des facultés qui lui restent, il en devra toujours compte,. & il n'y a que l'homme dans la folie , de qui la vraie Justice ne puisse rien exiger, parce qu'alors cette Justice le tient elle-même sous son fléau.

Ne croyons pas non plus avec nos adversaires que ces dérangements & ces irrégularités corporelles, n'aient d'autre Principe que la Loi aveugle par laquelle ils prétendent expliquer la Nature. Nous montrerons par la suite combien la conduite de l'homme, dans sa vie corporelle , s'étend jusques sur sa posté- rité ; nous montrerons en outre dans son lieu, quelles sont les immenses facultés du Principe ou de cette cause temporelle, attachée de toute nécessité à la direction de l'Univers,

Ainsi, en réfléchissant sur la nature de cette cause temporelle universelle , qui non seulement préside essentiellement aux corps , mais qui devroit même aussi être toujours la boussole

17 <> Des Difformités & des Maladies. sole des actions des hommes , il sera facile de voir si rien dans cette région corporelle peut arriver qui n'ait un motif & un but.

Nous croirons bien plutôt que toutes ces difformités, tous ces accidents auxquels nous sommes exposés, tant dans notre Etre corporel, que dans notre Etre intellectuel ,' ont incontestablement un principe ; mais que nous ne le connoissons pas toujours , p.»rce qu'on le cherche dans la Loi morte de la Matière, au lieu de le chercher dans les Loix de la Justice , dans l'abus de notre volonté , ou dans les égarements de nos Ancêtres.

Je laisse l'homme aveugle & léger , murmurer sur cette Justice, qui étend la punition des égarements des pères sur leur postérité. Je ne lui apporterai point pour preuve cette Loi physique , par laquelle une source impure communique son impureté à ses productions , parce que cette Loi si connue , esc faus;e & abusive, lorsqu'on l'applique à ce qui n'est pas corps. Il verroit encore moins que si cette Justice peut affliger les Enfants par les Pères , elle peut aussi blanchir & laver les Pères par les Enfants ; ce qui devroit suffire pour suspendre tous nos Jugements sur elle , tant que nous ne serons pas admis à son Conseil.

taire , est une des récompenses de la Sagesse

Effets de V Amputation. \*jy même ; comment le donneroit-elle donc à ceux qui croient pouvoir se passer de sa lumière ^ & qui se persuadent n'avoir pas besoin d'autre guide que leurs propres sens, & les notions grossières de la multitude ?

La question que je viens de traiter sur le lieu que l'ame occupe dans le corps , me mené naturellement à une autre toute aussi intéressante sur le Principe corporel, & qui occupe également les Observateurs ; c'est de savoir pourquoi lorsqu'un homme est privé , par accident , de l'un de ses membres , il éprouve pendant quelque temps des sensations qui lui semblent être dans le membre dont il ne jouk

Si Tarne ou le Principe Corporel étoit divisible, comme il faudroit l'inférer des opinions des Matérialistes , il est certain qu'après l'am^ putation d'un membre, jamais un homme ne pourroit souffrir dans cette partie, parce que les portions du Principe corporel , qui auroient été séparées en même temps que le membre amputé , ne conservant plus de liaison avec leur source , s'éteindroient d'elles-mêmes , & ne pourroient plus donner aucun témoignage de sensibilité»

C'est encore moins dans ce membre amputé que nous devons chercher le Principe de cette sensibilité , puisqu'au contraire , dès

M l'instant

î 78 Effets de F jdmputation* l'instant de sa séparation, il n'est plus rien pour le corps dont il est séparé.

C'est donc uniquement dans le Principe corporel lui - même , que nous pourrons trouver la cause du fait dont il s'agit, & nous rappellant toutes les Vérités que nous avons établies , nous dirons que dans l'assemblage de l'homme actuel , de même que son Principe corporel sert d'instrument & d'organe aux facultés de son Etre intellectuel, de même son corps sert d'organe & d'instrument aux facultés de son Principe corporel.

Nous avons vu que si ce Principe corporel éprouvoit des dérangements dans les organes principaux du corps, qui sont fondamentalement nécessaires à l'exercice des facultés intellectuelles , il pouvoit arriver que le Principe intellectuel en souffrît ; mais on ne croira pas , je l'espère , que cette souffrance puisse aller jusqu'à altérer l'Essence de ce Principe intellectuel , ni à le diviser d'aucune manière ; on sait que par sa nature d'Etre simple il demeure toujours le même ; tout ce qu'on lui voit éprouver alors , c'est un dérangement dans ses facultés , & cela , parce que l'organe qui devoit lui servir à les exercer & à lui faire parvenir la réaction intellectuelle extérieure dont il ne peut se passer , n'étant point dans son état de perfection , l'action de

Effets de U Amputation. 179 ces facultés intellectuelles devient nulle , ou reflue sur l'Etre intellectuel lui - même.

Dans le premier cas , c'est - à - dire , lorsque l'action des facultés devient nulle , l'Etre intellectuel ne démontre que la privaâon; ce qui est le commencement de l'imbécillité & de la démence , mais il n'y a point de peine alors , aussi est-il reconnu que la folie ne fait point souffrir.

Dans le second cas , c'est - à - dire , lorsque cette action reflue sur le Principe , il montre de la confusion , du désordre , & un mal - être qui est une véritable souffrance intellectuelle , parce que ce Principe , qui ne tend qu'à exercer son action , se trouve borné & resserré dans l'emploi de ses facultés.

Il en est absolument de même pour la souffrance corporelle dans le cas de la privation d'un membre. Le corps doit servir d'organe au Principe corporel qui l'anime ; si ce corps reçoit quelque mutilation considérable , il esc certain que l'organe étant tronqué , le Principe corporel ne peut plus faire exécuter ses facultés dans toute leur étendue , parce que l'action de la faculté qui avoit besoin du membre amputé pour avoir son effet , ne trouvant plus d'agent qui corresponde avec elle, devient nulle, ou reflue sur elle-mê- me ; c'est alors qu'elle occasionne une con-

180 Effets de Y Amputation. fusion & des douleurs très - sensibles dans le Principe corporel d'où elle est émanée , d'autant que l'amputation d'un membre donne entrée à des actions extérieures & destructives y qui repoussent avec encore plus de promptitude l'action du Principe corporel , & la font retourner vers son centre.

Malgré cette souffrance , nous ne devons donc point admettre de démembrement dans le Principe corporel, ni dans aucune sorte de Principes , & nous reconnoîtrons simplement que tout Etre corporel ayant besoin d'organes pour faire exécuter son action , doit souffrir quand ces organes sont dérangés , parce qu'alors ils ne peuvent pas rendre l'effet qui leur est propre.

Il n'est pas tout - à - fait inutile de remarquer que ceci ne peut avoir lieu que sur les quatre membres extérieurs , ou sur les quatre correspondances du corps ; car des trois parties principales qui composent le buste , aucune ne peut être supprimée sans que le corps ne périsse.

Reprenons en peu de mots les divers objets que je viens de traiter. J'ai fait voir par les différentes propriétés des Eléments , plusieurs actions différentes dans la composition des corps ; j'ai fait voir qu'outre les deux actions opposées & innées dans ces corps, il y avoit une Loi

supérieure

Des trots Actions temporelles. 1 8 r Supérieure par laquelle elles étoient régies , même dans leurs plus grands chocs & dans leur plus grande confusion ; j'ai fait voir ensuite que cette Loi supérieure se trouvoit même aujourd'hui dans l'homme, en qui elle étoit distincte du sensible, quoiqu'étant attachée au sensible; nous ne pouvons donc plus nier qu'il n'y ait trois actions nécessairement employées à la conduite des choses temporelles, en similitude des trois Eléments dont les corps sont composés.

De ces trois actions ordonnées par la première Cause, pour diriger la formation des Etres corporels , l'une est cette Cause temporelle , intelligente & active qui détermine l'action du Principe inné dans les germes , par le moyen d'une action secondaire, ou d'une réaction sans laquelle nous avons reconnu qu'il ne se feroit aucune réproduction; & sans doute, tout ce que Ton a vu, a fait sentir assez clairement Inexistence & la nécessité de cette Cause intelligente , dont l'action supérieure doit diriger les deux actions inférieures.

Comment se fait-il donc que les hommes l'aient méconnu , & qu'ils aient cru pouvoir marcher sans elle dans la connoissance de la Nature ? On en voit maintenant la raison. C'est qu'ils ont dénaturé les nombres qui constituent ces actions, comme ils ont dénaturé ceux qui constituent les Eléments ; car d'un

182 Source de l'Ignorance!

côté, dans ce qui est trois, ils n'ont reconnu que deux : de l'autre, ils ont cru voir quatre, dans ce qui n'est que trois ; c'est - à - dire , qu'en considérant les deux actions passives des corps , ils ont perdu de vue la Cause active & intelligente, en sorte qu'ils ont assimilé & confondu l'action & les facultés de cette cause avec celles des deux actions inférieures, comme ils ont assimilé la faculté passive des trois Eléments à la faculté active de l'air, qui est un des plus forts Principes de leur réaction. Dès lors ces nombres érant ainsi défigurés , les Observateurs n'ont plus apperçu le rapport qui se trouvoit entre le ternaire des Eléments & le ternaire des actions qui opèrent la corporisation universelle & particulière.

Ce rapport leur ayant échappé, & étant ainsi devenu nul pour eux, ils n'ont plus senti la né- cessité & la supériorité de cette action de la cause intelligente sur les deux actions inférieures qui servent de base à toute production corporelle ; ils ont pris les unes pour les autres , toutes ces causes & ces actions différentes , ou plutôt ils n'en ont fait qu'une.

Et comment auroient-ils pu se préserver de cette erreur , puisqu'ils avoient commencé par confondre la Matière avec le Principe de la Matière, & que donnant à cette Matière toutes les propriétés de son Principe , il ne leur en a pas

coûté

Nécessité d'une troisième Cause. 183 coûté davantage de lui attribuer aussi toutes les propriétés & les actions des Causes supérieures qui sont indispensablernent nécessaires à son existence.

Mais on doit voir à présent, que méconnoitre la puissance & la nécessité d'une troisième cause, c'est se priver du seul appui qui reste aux hommes pour expliquer la marche delà Nature ; c'est lui donner d'autres Loix que celles qu'elle a reçues; c'est lui attribuer ce qui n'est pas en elle; en un mot, c'est admettre, ce qui non seulement n'est pas vraisemblable , mais ce qui est hors de toute possibilité.

Aussi , qui ignore ce que les hommes ont mis en place de cette Cause indispensable ? qui ne sait les puériles raisonnements qu'ils ont employés pour expliquer sans elle les Loix de la Matière , & pour asseoir le système de PUnivers ? Aveugles sur l'origine des choses , sur l'objet de la Création, sur sa durée, sur son action , toutes les explications qu'ils en ont données , sont le langage du doute & de l'incertitude , & toute leur doctrine est moins une Science qu'une question continuelle.

Lorsque, par la seule force de leur raison, ils ont pu faire eux-mêmes ces observations , & appercevoir le besoin indispensable d'un Principe qui serve de guide à la Nature ; ou ils ont cherché ce Principe dans l'Être premier lui-même,<Sc n'ont

pas craint de le ravaler à nos yeux , en ne sé- parant point son action de celles des choses sensibles ; ou ils s'en sont tenus à un sentiment lé- ger sur la nécessité d'un agent intermédiaire entre cet Etre premier <3c la Matière, & ne se donnant pas le temps de considérer quelle pouvoit être cette cause intermédiaire , ils l'ont dé- signée confusément sous le nom de cause aveugle , fatalité , hasard & autres expressions, qui étant destituées de vie & d'action , ne pourvoient jamais qu'augmenter les ténèbres ou l'homme est plongé aujourd'hui.

Ils n'ont pas vu qu'ils étoient eux-mêmes la source de toutes ces obscurités; que ce hasard enfin étoit engendré par la seule volonté de l'homme, & n'avoit lieu que dans son ignorance ; car il ne peut nier que les loix qui constituent tous les Etres , devroient avoir des effets invariables & une influence universelle ; mais quand il en dérange l'accomplissement dans les classes soumises à son pouvoir, ou quand il s'aveugle lui-même , il ne voit plus ces loix indestructibles , & dès lors il conclut qu'elles n'existent pas.

Cependant , ce ne sera jamais dans les actes & dans les oeuvres de la Caufe première qu'il pourroit admettre le hasard , puisque cette cause étant la source unique & intarissable çle toutes les loix 6c de toutes les perfections ,

il faut que Tordre qui règne autour d'elle soit invariable comme sa propre essence.

Ce ne seroit pas plus dans les œuvres de la Cause temporelle intelligente , que ce hasard pourroit se concevoir , parce qu'étant chargée spécialement de l'œuvre temporel de la Cause première , il est impossible que cet œuvre ne tende sans cesse à son but, & ne surmonte tous les obstacles.

Ce ne peut donc être que dans les faits particuliers de la Nature corporelle , ainsi que dans les actes de la volonté de l'homme que nous pouvons cesser de voir de la régularité , & des résultats toujours infaillibles & toujours prévus. Mais si l'homme n'oublioit jamais combien ces faits particuliers & sa volonté sont intimement liés , s'il avoit toujours pré- sent à la pensée qu'il a été établi pour régner sur lui-même & sur la région sensible , il conviendrait qu'en remplissant sa destination , non seulement il pourroit découvrir ces loix universelles qui gouvernent les régions supé- rieures , & qu'il a si souvent méconnues ; mais même il sentiroit que le pouvoir de ces loix à jamais impérissables , s'étendroit jusques sur son Etre , ainsi que sur les faits particuliers de sa région ténébreuse, c'est-à-dire, qu'il n'y auroit plus de hasard pour lui , ni pour aucun des faits de la Nature

Alors 0

iS6 Du Hasard.

Alors , quand il appercevroit du dérangement dans les actes particuliers de cette Nature , ou quand il ignoreroit les causes qui les font opérer, & les règles qui les dirigent, il ne pourroit plus attribuer ce désordre & cette ignorance, qu'à sa négligence & à l'usage faux de sa volonté qui n'aura pas employé tous ses droits, ou qui en aura fait valoir de criminels.

Mais pour acquérir l'intelligence de ces vérités , il faut avoir plus de confiance que n'en ont les observateurs dans la grandeur de l'homme & dans la puissance de sa volonté , il faut croire que s'il est au dessus des Etres qui l'environnent , ses vices, comme ses vertus doivent avoir un rapport & une influence nécessaire sur tout son Empire.

Convenons donc que l'ignorance & la volonté déréglée de l'homme , sont les seules causes de ces doutes où nous le voyons flotter tous les jours. C'est ainsi qu'ayant laissé effacer en lui l'idée d'un ordre & d'une loi qui embrasse tout , il leur a substitué la première chimère que lui a présenté son imagination ; car dans son aveuglement même il cherche toujours un mobile à la Nature ; c'est ainsi qu'il renouvelle sans cesse cette coupable erreur, par laquelle, après avoir volontairement semé l'incertitude & le hasard autour de lui ,

il est assez injuste & assez malheureux que de les imputer à son Principe.

Ceux même qui n'ont pas nié que les choses corporelles ont eu un commencement, ne leur ont pas donné d'autre cause que le hasard; ne sachant pas qu'il y eût une raison première à leur existence , ou ne présumant pas même qu'une cause hors d'elles , eût pu s'en occuper assez pour la faire opérer : & cependant , convaincus que cette existence avoit commencé, ils ont renfermé tout à la fois dans les seules propriétés des corps, la vertu active & innée en eux qui les anime , & la Loi supérieure qui leur a ordonné de naître.

Ils ont suivi le même ordre dans l'explication qu'ils ont donnée de la Loi qui soutient l'existence de ces mêmes Etres corporels ; 6c cela devoit être ainsi. Après en avoir établi l'origine sur une base imaginaire & fausse , il falloit bien que le reste de l'œuvre y fût conforme ; ainsi selon eux, les corps vivent par eux-mêmes, comme c'est par eux-mêmes qu'ils sont nés.

Quant à ceux qui prétendent que la Matière

A

& les Etres corporels ont toujours existé, leur erreur est infiniment plus grossière & plus outrageante pour la Vérité. Ces deux Doctrines ont également méconnu la Loi & la raison première des choses , mais l'une a seulement enseigné

qu'on

qu'on pouvoir se passer d'une cause active 5c intelligente pour expliquer leur origine, l'autre a avili cette Cause , en lui égalant le Principe actif des Etres corporels , & en ne la croyant pas supérieure, ni plus ancienne que la Matière.

Les Observateurs ne s'en sont pas tenus là ; car après avoir posé des Principes aussi obscurs sur la marche & la nature des choses, après s'être renfermés dans un cercle aussi étroit, ils se sont vus comme forcés d'y ramener tous les phénomènes & tous les événements que nous voyons arriver dans l'Univers. C'est , selon eux, un Etre sans intelligence & sans but , qui a tout fait , & qui fait tout continuellement ; & comme il n'y a que deux causes qui soient les instruments de ce qui s'opère , dès qu'ils ont trouvé ces deux causes dans les Etres corporels, ils se sont crus dispensés d'en chercher une supérieure.

Il est heureux que la Nature ne se soumette point à la pensée des hommes ; toute aveugle qu'il la supposent, elle les laisse raisonner , & elle agit. C'est même à la fois un bonheur innapréciable pour eux, & le plus beau caractère de la grandeur de l'Etre physique & temporel qui les gouverne , que la marche de cette Nature soit aussi ferme & aussi intrépide; car étant impénétrable aux systèmes des hommes , & leur en démontrant la foiblesse par sa constance à suivre sa Loi, elle les forcera peut-être un

jour

De la troisième Cause. 189

jour d'avouer leurs erreurs , de quitter les sentiers obscurs ou ils se traînent , & de chercher la Vérité dans une source plus lumineuse.

Mais pour prévenir l'inquiétude de mes semblables, qui pourroient croire que cette Cause active & intelligente dont je leur parle, est un Etre chimérique & imaginaire , je leur dirai qu'il y a des hommes qui l'ont connue physiquement, & que tous la connoîtroient de même , s'ils mettaient leur confiance en elle , & qu'ils prissent plus de soin d'épurer & de fortifier leur volonté* Je dois avertir cependant que je ne prends pas ce mot Physique , dans l'acception vulgaire qui n'attribue de réalité & d'existence qu'aux objets palpables aux sens matériels. Les moindres réflexions sur tout ce qui est contenu dans cet Ouvrage , suffiront pour faire voir combien on est éloigné de savoir le sens du mot Physique, quand on l'applique aux apparences matérielles- Avant de passer à un autre sujet, je m'arrê- terai un moment pour applanir une difficulté qui pourroit naître , quoique je l'aie déjà résolue en quelque sorte. J'ai annoncé , dans le commencement de cet Ouvrage, l'existence de deux Principes opposés qui se combattent l'un & l'autre , & quoique j'aie assez démontré l'infé- riorité du mauvais Principe à l'égard du Principe bon , il se pourroit que d'après les observations qu'on vient de voir sur la nature corporelle ,

i $o Remarque sur les deux Principes. on crût ces deux Principes nécessaires à l'existence l'un de l'autre , comme on a vu que les deux causes inférieures renfermées dans les Etres corporels, écoient absolument nécessaires pour leur faire opérer une production.

Pour éviter cette méprise, il suffira de se rappeller que j'ai annoncé que tout produit , tout œuvre, tout résultat dans la Nature corporelle, ainsi que dans toute autre classe , étoit toujours inférieur à son Principe générateur. Cette infé- riorité assujettit la nature corporelle à ne pouvoir se reproduire , sans l'action de ces deux causes que nous avons reconnues en elle , & qui annoncent sa foiblesse & sa dépendance. Or, si cette création temporelle tire son origine du Principe supérieur & bon , comme nous n'en pouvons pas douter, ce Principe doit montrer sa supériorité en tout , & l'un de ses attributs principaux , c'est d'avoir absolument tout en lui, excepté le mal, & de n'avoir besoin que de lui-même & de ses propres facultés pour opérer toutes ses productions. Quel sera donc alors l'état du mauvais Principe , si ce n'est de servir à manifester la grandeur & la puissance du Principe bon , que tous les efforts de ce Principe mauvais ne pourront jamais ébranler. Ainsi il n'est plus possible de dire que le mauvais Principe ait été & soit universellement né- cessaire à l'existence 5c à la manifestation des

facultés

Enchaînement des Vérités* 191 facultés du bon Principe ; quoique comme in* fluant sur l'existence du temps, ce mauvais Principe soit nécessaire pour occasionner la naissance de toutes les manifestations temporelles ; car comme il y a des manifestations qui ne sont point dans le temps , & que le Principe mauvais ne peut sortir du temporel , il est bien clair que le Principe bon agit sans lui ; ce que l'on verra plus en détail dans la suite»

Que les hommes apprennent donc ici à distinguer de nouveautés Loix & les facultés du Principe unique , universellement bon , & vivant par lui-même, d'avec celles de l'Etre inférieur matériel qui ne tient rien de soi , & qui ne peut vivre que par des secours extérieurs.

Je crois avoir fait entrevoir suffisamment à mes semblables , le peu de fondement des opinions humaines sur tous les points dont je me suis occupé jufqu'à présent. Après les avoir mis sur la voie pour leur apprendre à distinguer les corps d'avec le Principe inné dans ces corps ; après avoir fixé leurs yeux sur la simplicité , l'unité & l'immatérialité de ce Principe indivisible , incommunicable , qui ne souffre aucun mélange , & qui demeure toujours le même , quoique la forme qu'il produit & dont il s'enveloppe soit soumise à une continuelle variation, ils pourront reconnoître avec évidence que la Matière étant dans une dépendance incontestable ,

I5?i Enchaînement des Vérités. testable, & cependant agissant par des loiX régulières , les deux causes inférieures qui opèrent sa reproduction & tous les actes de son existence, ne peuvent absolument se passer de l'action d'une Cause supérieure & intelligente , qui les commande pour les faire agir , & qui les dirige pour les faire agir avec succès.

Par conséquent ils avoueront que les deux causes inférieures doivent être soumises aux loix de la Cause supérieure & intelligente f pour que les temps & l'uniformité soient observés dans tous leurs actes ; pour que les résultats de toutes leurs différentes actions ne soient pas nuls , informes , 6c incertains , & pour que nous puissions nous rendre raison de Tordre qui y règne universellement.

Ils n'auront pas de peine à convenir ensuite que cette Cause supérieure n'étant assujettie à aucune des loix de la Matière , quoiqu'elle soit préposée pour la conduire , en doit être entièrement distincte ; que le moyen de parvenir à la connoissance de l'une & de l'autre , est de les prendre chacune dans sa classe ; d'en étudier les facultés particulières ; de les rapprocher dans le même tableau , mais pour en démêler les différences & non pour les confondre ; de faire cette distinction sur tous les autres Etres de la Nature , & sur ses

moindres

Enchaînement des Ventes. 193 moindres parties , où les yeux du corps & de l'intelligence nous apprennent qu'il y a toujours deux Etres ensemble , & que c'est la violence qui les a réunis ; mais cependant de ne jamais perdre de vue que ce lien ne les unit l'un à l'autre que pour un temps ; & de ne pas regarder cette union. comme ayant toujours existé, & comme devant exister à jamais , puisqu'au contraire nous la voyons cesser tous les jours. ,J

Ce sont toutes ces observations qui fendront l'homme prudent & sage, & qui l'empêcheront de s'abandonner en insensé dans des sentiers inconnus , d'où il ne peut se tirer qu'en rétrogradant , ou en se livrant au dé- sespoir, lorsqu'il sent qu'il est trop avancé & que le temps lui manque. Cest-là ce qui lui fera éviter l'écu^il où la plupart des hommes sont entraînés , lorsqu'étant seuls & dans les ténèbres , ils osent prononcer sur leur propre nature & sur celle de la Vérité. Nous verrons dans ce qui va suivre, les fréquentes chûtes , qui en ont été, & qui en*sont tous les jours les suites. Nous verrons que la plupart de leurs souffrances ont pris là leur source, de mê- me que c'est pour être déchus de leur premier état de splendeur , qu'ils sont exposés aujourd'hui à s'enfoncer de plus en plus dans l'opprobre & dans la misère.

i^4 Tableau allégorique.

OUelques hommes élevés dans l'ignorance & dans la paresse , étant parvenus à l'âge mûr , entreprirent de parcourir un grand Royaume ; mais comme ils n'étoient conduits que par une vaine curiosité , ils firent peu d'efforts pour connoître les vrais moyens par lesquels ce pays étoit gouverné. Ils n'avoient ni assez de courage , ni assez de crédit pour s'introduire chez les Grands de TEtat , qui auroient pu leur découvrir les ressorts cachés du Gouvernement ; ainsi ils se contentèrent d'errer de villes en villes, <3c d'y promener leurs regards incertains dans les places & les lieux publics, où voyant le peuple tumultueusement assemblé , & comme abandonné à lui-même , ils ne prirent aucune idée de Tordre & de la sagesse des loix qui veilloient secrètement à la sûreté & au bonheur des habitants : ils crurent que tous les citoyens également oisifs, y vivoient dans une entière indépendance.

En effet, ce qu'ils avoient apperçu , ne pré- sentoit ni règle, ni loi, à leur esprit peu éclairé; en sorte que ne consultant que leurs yeux ,

Tableau allégorique. i$f

ils furent bien éloignés de connoître que deâ hommes supérieurs par leur rang & par leurs pouvoirs y gouvernoient cette multitude qui s'agitoit confusément devant eux ; ils se persuadèrent que n'y ayant point de Loix dans le pays qu'ils parcouroient , il n'y avoit point de chef; ou que s'il y en avoit un , il étoic sans autorité & sans action.

Flattés de cette indépendance , & ne pré- voyant aucune suite dangereuse à leurs actions , ils les regardèrent bientôt comme arbitraires <8c indifférentes , & crurent pouvoir s'abandonner à leurs caprices ; mais ils ne tardè- rent pas à être les victimes de leur Erreur & de leurs Jugements inconsidérés ; car les vigilants Administrateurs de l'Etat, instruits de leurs désordres , les privèrent de la Liberté , & les resserrèrent si étroitement qu'ils languirent dans la plus profonde obscurité, san$ savoir si jamais la lumière leur seroit rendue.

Voilà exactement quelle a été la conduite & le sort de ceux qui ont osé par eux-mêmes juger de l'Homme & de la Nature ; toujours occupés d'études inutiles & frivoles , leur vue s'est rétrecie par l'habitude , & ne pouvant parcourir toute l'étendue de la carrière , ils se sont arrêtés aux apparences des objets; en sorte que bornant là leurs regards , ils ont ignoré , ou nié tout ce qu'ils n'ont pu appercevoir. Ils n'ont vu

19 6 Imprudences des Observateurs. dans les corps que leurs enveloppes, & ils les orr transformées en Principes. Ils n'ont vu dans les Loix de ces corps que deux actions , ou deux causes inférieures , & ils se sont hâtés de rejeter la Cause supérieure active & intelligente , dont ils avoient confondu les opérations avec celles des deux autres causes.

Ensuite, se croyant bien assurés de leurs conséquences , ils ont fait du tout un Etre maté- riel hypothétique, sur lequel ils ont eu l'imprudence de mesurer tous les Etres de la Nature qu'ils avoient entièrement défigurée ; & c'est d'après ce modèle , ainsi mutilé , qu'ils ont osé dessiner l'Homme.

Et vraiment , on ne peut plus douter qu'ils n'aient fait à son égard , les mêmes méprises qu'ils avoient faites auparavant sur toute la Nature. Non seulement ils n'ont pas mieux: distingué dans son corps, que dans hs autres Etres corporels , le Principe d'avec l'apparence ou l'enveloppe, & n'en ont pas mieux connu , ni suivi la marche & les Loix ; mais , après avoir pris le change sur ce point, ils ont encore confondu cette enveloppe corporelle de l'homme avec s>n Etre intellectuel & pensant, comme ils avoient confondu le Principe inné dans tous les corps , avec la cause active & intelligente qui les dirige.

Ainsi, n'ayant pas démêlé d'abord la C*use

supérieure ^

Danger des Erreurs sur l'Homme. 197

supérieure, d'avec les ficulcés innées cLns l'Etre corporel ; *yant ensuite c^nfo/idu les facultés des deux différents Etres qui composent Th. mime d'aujourl'lui , il leur a été impossible d'y reconnoître l'action de cette même Cause active & intelligente , qui en même temps qu'elle communique tous les pouvoirs à la Nature, djnne à l'homme pir son intelligence, toutes les n .tions da bien qu'il a perdu. C'est pourtant avec cet e ignorance, que non seulement ils ont é é assez téméraires pour prononcer sur l'Essence & la Nature de l'homme, mais encore, qu'ils ont voulu expliquer tous les contrastes qu'il présence, & établir la base de ses œuvres.

Quand l'homme ne s'est trompé que sur la Nature élémentaire, nous avons vu que ses Erreurs n'avoient que des légères suites ; car ses opinions ne pouvant influer sur la marche des Etres , leurs Loix invariables s'exécutent sans cesse avec la même précision , quoique l'homme en ait dénaturé & méconnu le Principe. Mais il n'en sera jamais ainsi de ses méprises sur lui-même , & elles lui seront toujours inévitablement funestes , parce qu'étant dépositaire de sa propre Loi , il ne peut se méprendre sur elle , ni l'oublier , qu'il n'agisse directement contre lui-même , & qu'il ne se fasse un préjudicç manifeste; en un mot, s'il

N j est

15)8 Danger des Erreurs sur V Homme.

est vrai qu'il soit heureux , lorsqu'il reconnoît & suit les Loix de son Principe , ses maux & ses souffrances sont une preuve évideryfe de ses Erreurs & des faux pas qui en ont été les suites.

Voyons donc ce qui résultera de cet Etre ainsi défiguré , & s'il pourra se soutenir , étant privé de son principal appui ?

Il nous sera facile de présumer les consé- quences de cet examen , si nous nous rappel- Ions ce que nous avons dit de l'état où seroit la Nature , laissée à l'action passive des deux Etres inférieurs , qui sont nécessaires dans toute reproduction corporelle. Ces deux Etres , on le sait, n'étant que passifs , ne peuvent jamais rien produire par eux-mêmes , si la cause active & intelligente ne leur donne l'ordre & le pouvoir d'opérer ce qu'ils ont en eux

Or , s'il étoit possible de supposer dans ces agents inférieurs une volonté , en leur laissant toujours la même impuissance , il est évident que s'ils prétendoient mettre cette volonté en action, sans le concours de la Cause active dont ils dépendent nécessairement , leurs œuvres seroient informes , & n'annonceroient qu'une confusion choquante.

Maintenant, ce que nous ne pourrions pas dire de ces agents inférieurs , qui sont dé- pourvus de volonté, appliquons - le à l'homme

Danger des Erreurs sur V Homme. 1 99

qui en a une à lui, & apprenons à mieux dé- couvrir encore les malheureux effets des erreurs que nous nous sommes proposés de combattre.

L'homme est à présent composé de deux Etres, l'un sensible, l'autre intelligent. Nous avons laissé entendre que dans son origine il n'étoit pas sujet à cet assemblage , & que jouissant des prérogatives de l'Etre simple , , il avoit tout en lui , & n'avoit besoin de rien pour se soutenir, puisque tout étoit renfermé dans les dons précieux qu'il tenoit de son

Nous avons fait voir ensuite quelles étoient les conditions sévères & irrévocables auxquelles la Justice avoit attaché la réhabilitation de l'homme criminel par le faux usage de sa volonté ; nous avons vu , dis - je , quels sont les écueils affreux & sans nombre, dont il est sans cesse menacé , en habitant la région sensible qui est si contraire à sa véritable nature. En même temps nous avons reconnu que le corps qu'il porte à présent , étant de la même classe que les choses sensibles , forme en effet autour de lui un voile ténébreux , qui cache à sa vue la vraie lumière , & qui est tout à la fois la source continuelle de ses illusions & l'instrument de ses nouveaux crimes.

Dans son origine , l'homme avoit donc pour Loi de régner sur la région sensible , comme

N4 il

200 Danger des Erreurs sur l'Homme. il le doit encore aujourd'hui ; mais , comme il étoit alors doué d'une force incomparable , & qu'il n'a voit aucune entrave , tous les obstacles disparoissoient devant lui.

Aujourd'hui , il n'a plus à beaucoup près les mêmes forces , ni la même Liberté , & cependant il est infiniment plus près du danger , de façon que dans le combat qu'il a maintenant à soutenir , on ne peut exprimer le désavantage auquel il est exposé.

Oui , telle est l'affreuse situation de l'homme actuel. Lorsque l'Arrêt foudroyant eut été prononcé contre lui , il ne lui resta de tous les dons qu'il avoit reçus , qu'une ombre de Liberté , c'est-à-dire , une volonté presque toujours sans force & sans empire. Tout autre pouvoir lui fut ôté , & sa réunion avec un Etre sensible le réduisit à n'être plus qu'un assemblage de deux causes inférieures, en similitude de celles qui régissent tous les corps.

Je dis en similitude & non en égalité , parce que l'objet des deux natures de l'homme est plus noble , & leurs propriétés bien différentes ; mais, quant à l'acte & à l'exercice de leurs facultés , elles subissent l'une & l'autre absolument la même Loi , & les deux causes inférieures qui composent l'homme d'aujourd'hui , n'ont pas , pour ainsi dire , plus de force par elles-mêmes , que les deux causes inférieures corporelles.

Danger des Erreurs sur P Homme, loi

L'homme , il est vrai-, en qualité d'Etre intellectuel , a toujours sur les Etres corporels l'avantage de sentir un besoin qui leur est inconnu ; mais il ne peut pas mieux qu'eux s'en procurer seul le soulagement : il ne peut pas mieux par lui-même vivifier ses facultés intellectuelles , qu'ils n'ont pu animer leur Etre ; c'est-à-dire , qu'il ne peut pas mieux qu'eux se passer de la cause active & intelligente , sans laquelle rien de ce qui est dans le temps ne peut agir efficacement.

Quels fruits l'homme pourroit-il donc produire aujourd'hui , si dans l'impuissance que nous lui connoissons , il croyoit n'avoir d'autre Loi que sa propre volonté , & s'il entreprenoit de marcher sans être guidé par cette Cause active & intelligente dont il dépend malgré lui , & de laquelle il doit tout attendre , ainsi que les Etres corporels parmi lesquels il est si tristement confondu ?

Il est certain qu'alors ses propres œuvres n'auroient aucune valeur , ni aucune force , puisqu'elles seroient destituées du seul appui qui puisse les soutenir ; & les deux causes inférieures dont il se trouve actuellement composé , se combattant sans cesse en lui , ne feroient que l'agiter , & l'abymer dans la plus fâcheuse incertitudç.

Semblable aux deux lignes d'un angle quelconque y

201 Danger des Erreurs sur î Homme*.

conque , qui peuvent bien se mouvoir chacune en sens contraire , s'écarter , se rapprocher, se confondre , & se placer l'une sur l'autre , mais qui ne peuvent jamais produire aucune espèce de figure , si Ton n'y joint une troisième ligne ; car cette troisième ligne est le moyen nécessaire qui fixe l'instabilité des deux premières, qui détermine leur position, qui les distingue sensiblement l'une de l'autre , qui constitue enfin une figure , & sans contredit la plus féconde de toutes les figures.

Voilà cependant quelles sont journellement les fausses tentatives de l'homme , c'est de travailler à une œuvre impossible , c'est-à- dire, de vouloir fonner une ligure avec deux lignes , en se concentrant dans l'action des deux causes inférieures qui composent aujourd'hui sa nature , & en s'efiforçant continuellement d'exclure cette Cause supérieure , active & intelligente , dont il ne peut absolument se passer. Ainsi , malgré l'évidence du besoin qu'il en a, il va se jetaiK loin d'elle , d'illusions en illusions , sans pouvoir jamais trouver le point qui doit le fixer , parce qu'il n'y a point d'oeuvre parfaite sans le concours de ce troisième Principe ; & si l'on en veut savoir la raison , c'est que dès l'instant qu'on est à trois , on est à quatre.

Réfléchissant alors sur l'incertitude affreuse

Des diverses Institutions. 203

oïi il se trouve , il esc étonné du désordre qui accompagne tous ses pas, & bientôt il nie l'Existence de ce Principe d'ordre & de paix qu'il a méconnu par négligence ou par mauvaise foi.

Mais quelquefois aussi, entraîné par la force de la Vérité , il murmure contre ce même Principe qu'il avoit d'abord rejeté , & parlà nous démontre lui-même la certitude de tout ce que nous avons dit sur les variations & les inconséquences de tout Etre, dont les facultés ne sont pas réunies & fixées par leur lien naturel.

Loin de croire que toutes les méprises de l'homme portent la moindre atteinte à cetre Cause dont il s'éloigne , nous devons être actuellement assez instruits sur sa nature, pour savoir qu'il souffre seul de ses égarements ; puisqu'en qualité d'Etre libre , il est le seul qui puisse être coupable ; nous devons savoir que lorsque cette Cause inaltérable dans ses facultés , comme dans son Essence , étend ses rayons jusqu'à l'homme, ils le purifient & n'en sont point souillés.

Nous allons donc poursuivre notre marche , & éclaircir les difficultés qui arrêtent les Observateurs , quand ils veulent seuls & sans guide , jeter les yeux sur toutes les institutions

204 Source des fausses Observations» tions de la Terre , soit celles que les homme; ont établies eux-mêmes, soit celles à qui ils attribuent une origine plus relevée. C'est bien là où ces hommes aveugles , ne sacha. t pas démêler ce qu'il y a d'arbitraire, & ce qu'il y a de réel , ont fait de l'un & de l'autre un monstrueux assemblage , capable d'obscurcir les notions les plus lumineuses. C'est aussi * n'en doutons point, un des objets les plus intéressants pour l'homme , & dans lequel il lui importe essentiellement de ne point faire de méprises, puisque c'est là où il doit apprendre à régler les facultés qui le composent.

Examinons pourquoi, par les observations que les hommes ont faites sur les différentes pratiques, usages, coutumes, loix , religions , cultes, qui ont dans tous les temps varié chez les diffé- rentes Nations , ils ont été induits à penser qu'il n'y avoit rien de vrai, & que tout étant arbitraire & convention» el parmi les hommes, ce seroit une illusion -d'admettre des devoirs à remplir, & quelque ordre naturel & essentiel qui dût leur servir de flambeau.

S'il étoit vrai que tout fût conventionnel, comme ils le prérendent , ils auroient raison d'en tirer cette conséquence, parce qu'alors , n'y ayant pour eux aucune distinction entre le bien & le mal, tous leurs pas deviendroient indiffé- rents , & personne ne seroit fondé à les rappel-

Source des fausses Observations. 20 J 1er à des règles de conduite. Mai; si la méprise vient de ce que les Observateurs n'ont pas dé- mêlé dans rhomme les deux: facultés qui le constituent; s'ils ont confondu dans lui l'intellectuel & le sensible , & qu'ils aient appliqué au premier toutes les variations & les disparues auxquelles le second se trouve assujetti ; s'ils ont mis le complément à ces erreurs , en confondant même la Cause active & intelligente avec les facultés particulières de l'homme , pourrions-nous donner quelque croyance à une doctrine aussi peu approfondie, & aussi fausse ?

Telle est cependant la marche qu'ils ont suivie; c'est-à-dire, qu'ils n'ont presque jamais porté leur vue au delà du sensible; or, cette faculté sensible étant bornée , & privée du pouvoir né- cessaire pour se diriger elle même, ne présentera jamais que des preuves réitérées de variété, de dépendance & d'incertitude ; c'est donc par elle uniquement, & par elle remise à sa propre Loi, que doivent s'introduire toutes les différences que nous pouvons remarquer ici-bas.

En effet, toutes les branches de Tordre civil & politique qui réunit les différents Peuples, ont-elles d'autre bat que la Matière? La partie morale même de tous leurs établissements s'eleve-t-elle au delà de cet ordre humain & visible ? 11 n'y a pas jusqu'à leurs institutions Ls plus vertueuses qu'ils n'aient réduites d'eux-

ijiêmes

to6 De r Institution Religieuse. mêmes à des règles sensibles, & à des Loix exté- rieures , parce que dans toutes ces choses , les Instituteurs ayant marché seuls & sans guide, c'est l'unique terme où ils aient pu porter leurs pas.

La faculté intellectuelle de l'homme n'est donc absolument pour lien dans de pareils faits, & moins encore dans les observations dont ils ont été si souvent l'objet. Ainsi nous devons bien nous garder d'adoprer les jugements qui en sont provenus, avant d'avoir examiné jusqu'où s'éten-* dent leurs conséquences , & s'ils sont applicables à tout. Car sans cela, il nous seroit impossible de les admettre , puisqu'une Vérité doit être universelle.

Commençons par observer l'Institution la plus respectée & la plus universellement répandue chez tous les Peuples, celle qu'ils regardent avec raison comme ne devant pas être l'ouvrage de leurs mains. Il est bien clair , par le zèle avec lequel toute la terre s'occupe kde cet objet sacré , que tous les hommes en ont en eux l'image <3c l'idée. Nous appercevons chez toutes les Nations une uniformité entière sur le Principe fondamental de la Religion ; toutes reconnoissent un Etre supérieur , toutes reconnoissent qu'il faut le prier , toutes le prient ; toutes sentent la nécessité d'une forme à leur prière , toutes lui en ont donné une ; & jamais la volonté

Des fausses Religions. 207

de rhomme n'a pu anéantir cette vérité, ni en mettre d'autres à la place.

Cependant les soins que les différents Peuples se donnent pour honorer le premier Etre , nous présentent, comme toutes les autres institutions, des différences & des changements successifs & arbitraires, dans la pratique comme dans la théorie; ensorte que parmi toutes les Religions, on n'en connoît pas deux qui l'honorent de la même manière. Or , je le demande , cette différence pourroit-elle avoir lieu , si les hommes avoient pris le même guide , & qu'ils n'eussent pas perdu de vue la seule lumière qui pouvoit les éclairer, & les concilier ? Et cette lumière estelle autre chose que cette Cause active & supé- rieure qui devroit tenir l'équilibre entre leur facultés sensibles & intellectuelles , & sans laquelle il leur est impossible de faire un seul pas avec justesse?

C'est donc elle qui doit nourrir dans l'homme l'idée primitive d'un Etre unique & universel , ainsi que la connoissance des Loix auxquelles cet Etre assujettit la conduite des hommes envers lui , lorsqu'il leur permet de l'approcher. C'est donc en s'éloignant de cette lumière, que l'homme demeure livré à ses propres facultés , & alors ces facultés même s'affoiblissent , & s'effacent presque entièrement en lui ; l'obscurité les recouvre d'un voile si épais, que sans

zo8 Des fausses Religions.

le secours d'une main bienfaisante , il ne pouf-

roit jamais s'en délivrer.

Et cependant, quoique l'homme soit alors abandonné à lui-même , il est toujours obligé de voyager. C'est ce qui fait, qu'au milieu de cette terrible ignorance , étant toujours tourmenté de l'idée & du besoin de cet Etre , dont il sent qu'il est séparé , il tourne vers lui des yeux incertains, & l'honore selon sa pensée ; & quoiqu'il ne sache plus si l'hommage qu'il offre, est vraiment celui que cet Etre exige , il préfère d'en rendre un tel qu'il le conçoit , à la secrète inquiétude & au regret de n'en point rendre du tout.

Tel est , en partie , le Principe qui a formé les fausses Religions, & qui a défiguré celle que toute la Terre auroit dû suivre ; alors pourronsnous être surpris de voir si peu d'uniformité dans les usages pieux de l'homme & dans son culte ; de lui voir produire toutes ces contradictions , toutes ces pratiques opposées , tous ces rites qui se combattent , & qui en effet , ne pré- sentent rien de vrai à la pensée. N'est-ce pas là où l'imagination de l'homme n'ayant plus de frein, tout est l'ouvrage de son caprice & de son aveugle volonté ? N'est-ce pas là, par conséquent , où tout doit paroître indifférent à la raison , puisqu'elle ne voit plus de rapports entre le Culte , & l'Etre auquel les Instituteurs &z leurs partisans veulent l'appliquer >

Des fausses Religions. £09

Mais je demande si la plupart de ces diffé- rences , & même de ces contrariétés palpables, tombent sur autre chose que sur ce qui est soumis aux yeux corporels de l'homme , c'est-à-dire , sur le sensible. Alors , que pourroit-on en conclure contre le Principe , dont elles ne s'occupent même pas ? Ce Principe ne seroit-il pas tout aussi inaltérable & aussi intact, quand la pensée ténébreuse de l'homme introduiroit des variétés jusques dans la théorie & dans les dogmes ; puisque , tant que l'homme n'est pas éclairé de son seul flambeau , & soutenu de son seul appui, il ne peut pas avoir plus de certitude de la pureté de sa doctrine , que de la justesse de ses actions ; & enfin , de quelque nature que soient ses erreurs , pourront-elles jamais rien contre la Vérité?

Si l'erreur poursuit les Observateurs & les rend aveugles , c'est donc toujours faute de distinguer l'homme ainsi démembré, & qui n'emploie qu'une partie de lui-même , d'avec l'homme qui se sert de toutes sqs facultés ; c'est faute de distinguer la source défigurée d'où l'homme tire ses productions informes , d'avec celle ou il auroit dû puiser , qu'on nous l'annonce comme incapable de rien connoître de fixe & d'assuré»

Voyons néanmoins jusqu'où le pouvoir particulier de l'homme peut s'étendre , lorsqu'il est

O remis

z i o Ventes indépendantes de l'Homme. remis à lui-même ; ne lui accordons que les droits qui lui appartiennent , & examinons s'il n'y a rien au-delà de ce qu'il fait 6c dç ce qu'il connoît.

Premièrement , nous gavons vu , que malgré tous leurs raisonnements sur la Nature , les hommes étoient obligés de se soumettre à ses Loix ; nous avons assez fait connoître que les Loix de cette Nature étoient fixes & invariables, quoique par une suite des deux actions qui sont dans l'Univers , leur accomplissement fût souvent dérangé.

Voilà donc déjà une vérité sur laquelle tout l'arbitraire de l'homme n'a pas la moindre prise. Il n'est plus temps de m'objecter ces sensations, ces impressions de toute espèce , que font les différents corps sur nos sens , & qui varient dans chaque individu, d'où la multitude s'est crue fondée à nier qu'il y eût quelque règle dans la Créature. Nous avons prévenu l'objection en annonçant que la Nature ne pouvoit agir que par relation.

Nous pourrions encore fortifier ce principe, en disant que cette Loi de relation n'est pas plus soumise à l'arbitraire de l'homme que la Nature elle-même , & que nous ne sommes pas les maîtres d'en changer en rien les effets ; car les détourner & les prévenir, ce n'est point du tout les changer , c'est au contraire confirmer d'autant plus leur stabilité.

mérites indépendantes de F Homme, z 1 1

Nous savons donc déjà avec évidence , qu'il est dans la Nature corporelle, une Puissance supérieure à l'homme, & qui l'assujettit à ses Loix; nous ne pouvons plus douter de son existence , quoique les soins que l'homme a pris pour connoître & expliquer cette Puissance, lui aient si rarement fait obtenir des lumières & des succès satisfaisants.

Secondement , rappelions - nous comment nous avons démontré la foiblesse & l'infirmité de la Nature , relativement aux Principes d'où elle a tiré son origine, & d'où elle tire journellement sa subsistance & sa réaction, nous verrons alors que si l'homme est soumis à cette Nature , à plus forte raison le sera-t il aux Principes supérieurs qui la dirigent & qui la soutiennent; & quoiqu'il ait aussi peu conçu leur puissance que celle de la Nature, sa propre raison l'empêcheroit d'en nier l'existence, quand son sentiment ne viendrait pas à l'appui.

Que produira donc tout ce qu'il pourra faire , imaginer, dire , instituer contre les Loix de ces Principes supérieurs ? loin qu'ils en soient le plus légèrement altérés , ils ne font que montrer davantage leur force & leur puissance , en laissant l'homme qui s'en éloigne , livré à ses propres doutes & aux incertitudes de son imagination, & en l'assujettissant à ramper tant qu'il voudra les méconnokre.

Qz II

2 j i Vérités indépendantes de FHommel

Il ne faut rien de plus que ces observations pour prouver l'insuffisance de l'homme qui ne prend que le sensible pour règle & pour guide ; car, si l'impuissance que nous remarquons dans la Nature corporelle , nous empêche absolument de lui attribuer les faits qu'elle opère : si l'homme par sa propre raison peut parvenir à sentir la nécessité indispensable du concours d'une Cause active , sans laquelle les Etres corporels n'auroient aucune action visible, il n'a donc besoin que de lui-même pour avouer l'existence de cette Cause active & intelligente, & pour parvenir delà à la Cause première & unique, qui a produit hors d'elle toutes les causes temporelles destinées à l'accomplissement de ses œuvres , <3c à l'exécution de ses volontés.

J'ai annoncé cette Cause active & intelligente comme ayant une action universelle , tant sur la Nature corporelle que sur la Nature pensante. C'est, en effet, la première des causes temporelles , & celle sans laquelle aucun des Etres existants dans le temps, ne peut subsister; elle agit sur eux par la Loi même de son essence, & par les droits que lui en donne sa destination dans l'Univers. Aussi, soit que les Etres qui habitent cet Univers la conçoivent ou non > il n'en est pas un seul qui n'en reçoive des secours , & puisqu'elle est active & intelligente P il faut que les Etres pensants participent

Ventes indépendantes de l'Homme. 1 1 3

cipent à ses faveurs , comme les Etres qui ne le sont pas.

Voilà donc pourquoi j'ai dit que tous les Peuples de la terre avoient reconnu nécessairement un Etre supérieur. Ils n'ont pas fait toutes les distinctions que je viens d'établir entre les différentes causes ; ils n'ont pas distingué cette Cause active &inteliigente,de la Cause première qui est absolument séparée du sensible & du temps ; souvent même ils l'ont confondue avec les causes inférieures de la Création, auxquelles ils ont quelquefois adressé leurs hommages ; aussi n'ont-ils pas reçu de leur culte les secours qu'ils auroient pu en attendre , si leur marche eût été plus éclairée. Mais ce sujet nous meneroit beaucoup trop loin.

Bornons-nous donc à faire observer que l'action de cette Cause active & intelligente, ayant été universelle, l'homme a dû , par le sentiment & par la réflexion , parvenir à en reconnoître la nécessité; & de quelque manière qu'il Tait envisagée, il n'a pu se tromper que sur la véritable nature de "cette Cause , mais jamais sur son existence.

L'homme s'étant fait cet aveu, n'a pu se dispenser de poursuivre sa marche ; son sentiment & ses propres réflexions l'ont dirigé dans le second pas , comme ils l'avoient fait dans le premier 1 quoique se conduisant encore

2i4 Vérités indépendantes de l'Homme. par lui-même dans ce nouveau sentier, il n'ait pas pu y trouver plus de certitude, ni des lumières plus évidentes.

Mais enfin, quelles qu'aient été ses découvertes, après avoir reconnu une Cause supérieure dans la Nature, après avoir même reconnu qu'elle étoit supérieure à sa pensée, il n'a pu s'empêcher d'avouer qu'il devoit y avoir des Loix par lesquelles elle agissoit sur ce qui lui étoit soumis, & que si les Etres qui dévoient tout attendre d'elle ne remplissoient pas ces Loix, ils ne pouvoient espérer aucune lumière , aucune vie , aucun soutien.

Il étoit entraîné à ces conséquences , par ses observations sur la marche de la Nature corporelle même , à laquelle il est attaché ; il voyoit, par exemple , que s'il en transgressoit les Loix , pour les temps & les procédés de la culture , la terre ne lui rendoit que des productions imparfaites & mal saines ; il voyoit que s'il n'observoit l'ordre des Saisons , & une précision exacte dans toutes ses combinaisons, les résultats en étoient sans fruit & sans succès. C'est là ce qui Tinstruisoit sensiblement que cette Nature corporelle étoit dirigée par des Loix, & que ces Loix tenoient essentiellement à la Cause active & intelligente , dont tous les hommes sentent la nécessité.

Faisant ensuite la même réflexion par rapport

De ta diversité des Religions. 1 1 j

à son Etre pensant , il a bien senti que ne pouvant rien sans la Cause première, il étoit de son intérêt, de mettre tous ses soins à se la rendre favorable ; il a conçu que puisque cette Cause pouvoit veiller mr lui & s'intéresser à son propre bien , elle devoit avoir établi des moyens pour le préserver du mal ; que par conséquent, les actes qui écoient avantageux aux hommes , dévoient plaire à cette Cause, & que ceux qui pouvoient leur nuire , n'étoicnt point conformes à sa Loi, qui est de rendre heureux tous les Etres, qu'ainsi ils ne pouvoient mieux faire que d'agir toujours selon son désir & sa volonté.

Mais l'homme ne pouvant seul approfondir si le culte qu'il irnaginoit , a voit un rapport certain, tant avec lui-même , qu'avec l'Etre premier qu'il vouloit honorer, chacun acloptoit à son gré les moyens qu'il croyoit les plus propres à se le rendre favorable, & tous les Peuples , qui ne st sont conduits que par eux-mêmes danslarechcr che de cette institution , ont établi celle que leur imagination , ou quelque circonstance particulière avoient fiit naître dans leur pensée.

Voilà la raison pour laquelle toutes les Nations de la terre ont été divisées , soit dans les cérémonies de leur culte, soir dans l'idée & l'image qu'elles se sont formée de celui qui doit être l'objet de ce culte. Voilà aussi pourquoi, malgré leur division sur les formalités de ce

O 4 même

1 1 6 Du Zèle sans Lumière. même culte , elles sont toutes d'accord sur la nécessité d'en rendre un; & cela, parce que toutes ont connu l'existence d'un Etre supérieur , & que toutes ont senti le besoin & le désir de l'avoir pour appui.

Si les hommes ainsi livrés à eux-mêmes , avoient pu apporter autant de vertu & de bonne foi que de zèle, dans ces établissements , chacun d'eux eût suivi en paix le culte qu'il auroit adopté, sans déprimer ceux où il auroit apperçu des différences. Mais comme le zèle sans lumière ne mené que plus promptement à l'erreur , ils ont donné exclusivement la préférence à leur ouvrage ; le même principe qui les avoit fait marcher seuls pour s'établir un culte , les a conduits à regarder ce culte comme le seul véritable; ils ont cru en remplir encore mieux les devoirs , en n'en laissant subsister aucun autre; ils se sont fait un mérite auprès de leur idole , de se combattre & de se persécuter mutuellement, parce que dans leurs vues ténébreuses, ils avoient joint leur propre cause à la sienne , & il n'y a presque pas eu de Nation qui n'ait cru honorer l'Etre supérieur , en proscrivant les cultes différents de celui qu'elle avoit choisi.

C'est là, comme on le sait, une des principales causes des guerres , soit générales , soit particulières , & des désordres que l'on voit tous les jours troubler les diverses classes qui

composent

Du Zèle sans Lumière. 217 composent les Corps politiques, & même renverser les Empires les mieux affermis , quoiqu'il y ait en eux une infinité d'autres causes de division assez connues & trop futiles pour que je m'occupe d'en faire, ni rénumération , ni l'examen dans cet Ouvrage.

Or, toutes ces erreurs & tous ces crimes que les hommes ont fait au nom de leur Religion, viennent-ils d'une autre source que de ce qu'ils se sont mis à la place de la main éclairée qui devoit les conduire , & qu'ils ont cru être guidés par un Principe vrai , pendant qu'ils ne l'étoient que par eux-mêmes.

Il faut donc conclure d'abord de ce qui vient de précéder, que tous les hommes, par l'unique secoufs de leurs réflexions, & par la voix de leur sentiment intérieur , n'ont pu s'empêcher de reconnoître l'existence d'un Etre supé- rieur quelconque , de même que la nécessité d'un culte envers lui; c'est une idée que l'homme ne peut effacer entièrement en lui-même, quoiqu'elle s'obscurcisse si souvent dans le plus grand nombre.

Et certes, nous devons en être peu surpris , puisqu'il y en a qui ont laissé s'éteindre en eux l'idée même de leur Etre, & en qui les facultés intérieures se sont tellement affoiblies , qu'ils se Sont crus mortels & périssables.

Mais il faut conclure également que si cette

idée

il S Du Mobile de V Homme. idée de l'existence d'un Etre supérieur & de la nécesské d'un culte, est dans l'essence de l'homme , c'est aussi le dernier terme où il puisse parvenir tout seul ici-bas: ce sont là les uniques fruits qui puissent provenir de sa faculté sen~ sible, & de sa faculté intellectuelle livrées à leurs propres efforts. Ce sentiment est un germe fondamental dans l'homme ; mais si aucune puissance ne vient réactionner ce germe , il lie peut rien manifester de solide , & à coup sûr ses productions n'auront aucune consistance, de même que les germes des Etres corporels demeureroient sans action & sans production, si une Cause active & intelligente n'en dirigeoit la réaction & généralement tous les actes qui les concernent.

Nous nous persuaderons bien plus encore de la vérité de cène pensée, quand nous ré- fléchirons sur la nature & les propriétés de la Cause intelligente & active ; elle est distincte de la Cause première, elle en est le premier agent , elle ne donne point' les germes aux Etres corporels , mais elle les anime ; elle ne donne point les facultés intellectuelles <5c sensibles à l'homme , mais elle les dirige & les éclaire. En un mot, étant la première, <5v la souveraine de toutes les Causes temporelles , elle est chargée seule de les conduire , 5c il n'y en a pas une qui puisse se passer de

Du Mobile de l9 Homme. 219 Son secours , & qui ne lui soit assujettie.

Si c'est donc par elle exclusivement que les choses se manifestent , rien sans elle ne pourra devenir sensible ; or, ne pouvant icibas connaître que par le sensible , comment y réussirons - nous , si cette même Cause active & intelligente n'agit pas elle-même avec nous , & n'opère pas ce qu'elle seule peut opérer dans l'Univers ?

Nous voyons donc alors quelle est la né- cessité absolue que les deux facultés de l'homme soient toujours guidées & soutenues par cette Cause temporelle, universelle ; elle ne donnera point à l'homme l'idée de l'Etre premier dont elle est la première Cause agissante , mais elle fera connoître à l'homme les facultés de cet Etre premier , en les manifestant par des productions sensibles ; elle ne donnera pas non plus à l'homme l'idée d'un culte envers cet - Etre premier 3 mais elle éclaircira ses idées sur CQt objet , & en lui rendant sensibles les facultés de cet Etre premier , elle lui rendra également sensibles les moyens sûrs de l'honorer.

C'est là que je vois cesser tous les doutes de l'homme , & toutes les variations qui en sont les suites : cette Cause active & intelligente étant préposée pour actionner & diriger tout , ne peut manquer de concilier tout , lorsque son pouvoir sera employé ; & le

seul

220 De P Unité dans le Culte. seul & unique moyen que l'homme ait de ne se pas tromper, c'est de ne l'exclure d'aucun de ses actes , d'aucune de ses institutions , d'aucun de ses établissements , comme elle n'est exclue d'aucun des actes réguliers de la Nature. Alors l'homme sera sûr de connoître les vrais rapports de ce qu'il cherche ; il n'y aura plus de disparité entre les Religions des Peuples , puisqu'ils auront tous la même lumière; il n'y aura plus entr'eux de difficultés sur les dogmes , ni sur le culte , puisqu'ils connoîtront la raison première des choses ; en un mot , tout sera d'accord , parce que chacun marchera selon la véritable Loi.

Nous ne pouvons donc plus douter que la raison de toutes ces différences que les nations nous offrent dans leurs dogmes & dans leur culte , ne vienne de ce que dans leurs institutions , elles ne se sont pas appuyées de cette Cause active & intelligente qui seule devoit les conduire, & qui pouvoit seule les réunir ; nous ne pouvons plus douter , dis -je, que sa Lumière ne soit le seul point de ralliement ; que hors d'elle il n'y ait d'autre espoir que l'erreur & la souffrance , & que ce ne soit à elle à qui convienne essentiellement & par nature , cette vérité invincible que hors le centre il n'y a rien de fixe.

On ne me soupçonnera pas, je l'espère,

d'après

De F Unité dans le Culte. 2ZI d'après cet exposé , de vouloir établir l'égalité & l'indifférence entre les divers cultes qui sont en usage parmi les Peuples de la terre , & bien moins encore de vouloir enseigner l'inutilité d'un culte. Au contraire , j'annonce qu'il n'y a pas un Peuple qui n'en ait senti la né- cessité , j'annonce encore que ce culte doic exister aussi long - temps qu'il y aura des hommes sur la terre ; mais que tant qu'ils ne seront pas soutenus par un appui qui leur soit commun , il est inévitable qu'ils soient divisés, & par conséquent , il sera impossible qu'ils atteignent le but qu'ils se proposent. Ainsi , non seulement je maintiens la né- cessité d'un culte , mais je fais voir encore plus clairement la nécessité d'un seul culte , puisque c'est un seul Chef, ou une seule Cause qui doit le diriger.

On ne doit pas non plus me demander actuellement, quel est celui de tous les cultes éta- .blis, qui est le véritable culte; le principe que je viens de poser doit servir de réponse à toutes les questions sur cet objet. Le culte qui sera dirigé par cette Cause active & intelligente, sera nécessairement juste & bon : le culte où elle ne présidera pas , sera certainement nul ou mauvais : voilà la règle. C'est à ceux qui , parmi les différentes nations , son t chargés d'instruire les hommes & de les conduire

2 21 Incertitude de V Homme. duire dans la carrière , à confronter leurs statuts & leur marche avec la Loi que nous leur présentons; notre but n'est pas de juger les cultes établis , mais d'en mettre les Chefs <Sc les Ministres en état de se juger eux-mêmes.

Je dois m'attendre à une objection toute naturelle , relativement à cette Cause active & intelligente que j'ai fait connoître comme Chef principal & unique de tout ce qui doit s'opérer généralement dans l'Univers. Les hommes peuvent bien convenir de la nécessité de l'action de cette Cause sur les Etres corporels; ils ne peuvent pas même douter qu'elle n'aie lieu , par la régularité & l'uniformité des ré- sultats qui en proviennent : mais , me dirat-on, quand même ils en viendroient à convenir aussi de la nécessité de l'action de cette Cause , pour diriger toute la conduite des hommes , quels moyens auroient - ils pour savoir quand elle y préside ou non ? Car leurs dogmes & leurs établissements en ce genre, n'ayant pas la moindre uniformité , il leur faut absolument une autre Loi que celle de l'opinion , pour s'assurer qu'ils sont dans le vrai chemin.

C'est ici que l'homme montre sa foiblesse & son impuissance , & c'est en même temps par-là qu'il donne d'autant plus de force à ce que nous avons dit; car, si l'homme pouvoit

Règle de V Homme. 225

par lui - même choisir 6c fixer son culte , le pouvoir de la Cause active & intelligente , que je reconnois comme indispensable , deviendroit alors superflu pour cet objet.

Si cependant cette Cause active & intelligente ne pouvoit jamais être connue sensiblement par l'homme, il ne pourroit jamais être sûr d'avoir trouvé la meilleure route , & de posséder le véritable culte, puisque c'est cette Cause qui doit tout opérer , 6c tout manifester ; il faut donc que l'homme puisse avoir la certitude dont nous parlons , 6c* que ce ne soit pas l'homme qui la lui donne ; il faut que cette Cause elle-même offre clairement à l'intelligence ôc aux yeux de l'homme, les témoignages de son approbation ; il faut enfin , si l'homme peut être trompé par les hommes , qu'il ait des moyens de ne se pas tromper lui-même, 6c qu'il ait sous la main des ressources d'où il puisse attendre des secours évidents.

Les Principes que j'ai si souvent établis, nous prouvent assez la certitude de ce que j'avance. N'avons-nous pas déjà reconnu plusieurs fois que l'homme étoit libre ? Comme tel , n'est - il pas responsable des effets bons ou mauvais qui doivent résulter de son choix parmi les pensées bonnes ou mauvaises qui lui parviennent? En seroit - il responsable, s'il

n'avoit

2 24 Règle de V Homme.

n'avoit en lui la faculté de les démêler sans erreur ? Nous voyons donc que de tous les actes qu'il enfante , il n'en est aucun qu'il ne soit tenu essentiellement de confronter avec sa règle , & que , tant qu'il n'en verra pas la conformité avec cette régie , il ne sera absolument sûr de rien.

Or , quelle peut être cette règle , sinon l'aveu & l'adhésion de la Cause active & intelligente, qui étant préposée pour diriger tous les Etres soumis au temps , doit visiblement mettre l'équilibre entre les différentes facultés de l'homme, comme elle le met parmi les différentes actions des Etres corporels , ou de la Matière.

Car , si elle est préposée pour diriger les facultés de l'homme , à plus forte raison doitelle en diriger les actions ? Et , parmi ces actions , certes , la moins indifférente est celle par laquelle il doit observer fidellcment les Loix qui peuvent lui concilier le Principe premier , & le rapprocher de cet Etre auquel il sent universellement qu'il doit des hommages. Et- , si la Cause active & intelligente est le soutien infaillible qui doitétayer l'homme dans tous ses pas , si elle est la lumière sûre qui doit diriger tous les actes de son Etre pensant , il est de toute nécessité que ce guide universel vienne présider à l'institution du culte de l'homme , comme à toutes ses autres actions , & qu'il y préside d'une manière qui

mette

Règle de l'Homme. itj

mette sa voix & son témoignage à l'abri de toute incertitude.

La question n'est pas encore résolue, je le sais ; & dire quelle est la nécessité que la Cause active & intelligente fixe elle-même les Loix de nos hommages envers le premier Principe , ce n'est pas prouver qu'elle le fasse. Mais , après avoir annoncé d'où l'homme devoit tirer cette preuve, on ne peut plus attendre d'autres indications de ma part. Je ne citerai pas même ma propre & personnelle expérience , quelque confiance que j'y doive apporter. Il y a eu un temps où je n'aurois ajouté aucune foi à des vérités que je pourrois certifier aujourd'hui. Je serois donc injuste & inconséquent de vouloir commander à la persuasion de mes Lecteurs ; non p je ne crains pas de le répéter , je désire sincèrement qu'aucun d'eux ne me croie sur ma parole , parce que, comme homme, je n'ai point de droits à la confiance de mes semblables ; mais je serois au comble de ma joie, si chacun d'eux pouvoit prendre une assez grande idée de luimême & delà Cause qui veille sur lui, pour espérer que par sa persévérance & ses efforts , il lui seroit possible de s'assurer de la vérité.

Je sais que par des vues sages & hors de la portée du vulgaire /les Chefs & les Ministres de presque toutes les Religions en ont annoncé les dogmes avec prudence, & sur-tout avec une

2i6 Des Dogmes Mystérieux. réserve qu'on ne peut assez louer; pénétrés sans douce de la sublimité de leurs fonctions, ils ont senti combien la multitude devoit en rester éloignée , & c'est sûrement pour cela , qu'étant dépositaires de la clef de la Science, ils ont mieux aimé amener les Peuples à avoir pour elle une vénération ténébreuse , que d'en exposer les secrets à la profanation.

S'il est vrai que ce soient là leurs motifs , je ne peux les blâmer. L'ombre & le silence sont les asyles que la vérité préfère; & ceux qui la possèdent, ne peuvent prendre trop de précautions pour la conserver dans sa pureté ; mais ne puisje leur représenter qu'ils auroient dû craindre aussi de l'empêcher de se répandre , qu'ils sont préposés peur la faire fructifier , pour veiller à sa défense, & non pour l'ensevelir ; enfin, que la renfermer avec trop de soin , c'est peut-être lui faire manquer son but, qui est de s'étendre & de triompher ?

Je croifois donc qu'ils auroient agi très-sagement > s'ils avoient approfondi davantage ce mot Mystère , dont ils ont fait un rempart à leurs Religions. Ils pouvoient bien étendre des voiles sur les points importants , en annoncer le développement comme le prix du travail & d£ la constance , & éprouver par-là leurs prosélytes , en exerçant à la fois leur intelligence & leur zèle ; mais ils ne dévoient pas rendre ces dé- couvertes

Des Dogmes Mystérieux. nj couvertes si impraticables que l'Univers en fût découragé ; ils ne dévoient pas rendre inutiles les plus belles facultés de l'Etre pensant, qui ayant pris naissance dans le séjour de la lumière , écoit déjà assez malheureux de ne plus habiter auprès d'elle , sans qu'on lui ôtât encore l'espérance de l'appercevoir ici-bas ; en un mot , j'aurois à leur place, annoncé un Mystère comme une vérité voilée , & non comme une vérité impénétrable , & j'ai le bonheur d'avoir la preuve que cette définition auroit mieux valu. Rien ne m'empêchera donc de persévérer dans les principes que je m'efforce de rappeller aux hommes , & d'assurer à mes semblables que non seulement la Cause active & intelligente doit nécessairement les diriger dans tous leurs actes , & par conséquent dans ceux qui ont rapport au culte , mais encore , qu'il est en leur pouvoir de s'en assurer par eux - mêmes , & cela d*une manière qui ne leur laisse point de doutes. En effet , il ne faut qu'observer la conduite des différentes Nations , pour appercevoir qu'elles ont toutes regardé leur culte comme étant fondé sur la base que je viens d'établir. Ne sait-on pas avec quelle ardeur elles ont défendu leurs cérémonies & leurs dogmes religieux ? Chacune d'elle n'a-t-elle pas soutenu sa Rel - gion y avec autant de zèle & d'intrépidité, que si elle eût eu la certitude que la vérité même l'avoir établie ? V z Que;

228 Des Dogmes Mystérieux.

Que dis-je , ce nom de vérité n'est-il pas le rempart de toutes les Sectes & de toutes les Opinions? N'a-t-on pas vu les Ministres mêmes des plus grandes abominations, s'envelopper de ce nom sacré, sachant bien que par-là ils en imposeroient plus sûrement aux peuples ? Pourquoi donc cette marche seroit-elle si universelle , si le Principe n'en étoit pas dans l'homme ? Pourquoi, même dans ses faux pas, chercheroit-il à s'appuyer d'un nom qui en impose , s'il ne connoissoit pas intérieurement que ce nom est puissant , & qu'il en a besoin ? & en même temps , pourquoi annonceroit-il que ses pas sont dirigés par la vérité , s'il ne sentoit pas qu'ils le peuvent être ?

Nous croyons ces observations suffisantes % pour convaincre nos Lecteurs de la nécessité & de la possibilité du concours d'une Cause active & intelligente dans toutes les actions des hommes , & principalement dans la connoissance & la pratique des Loix qui doivent diriger leurs hommages envers le premier Etre, que nul d'entr'eux ne peut avoir méconnu de bonne foi.

Ainsi , dès que par leur nature > la Loi leur est imposée de ne jamais marcher sans cet appui, & que d'après tous les Principes qu'on vient de voir , il leur est possible de l'obtenir , il est clair qu'ils erreront sans cesse , & seront exposés à toutes sortes de dangers , lorsqu'ils voudront

De l'Extérieur des Religions. 229 dront agir par eux-mêmes. Alors ils seront bien plus condamnables encore de s'annoncer aux autres hommes , comme étant guidés par cette vraie lumière , quand ils n'en auront pas la certitude. Mais, quelles que soient à ce sujet leurs Erreurs ou leur mauvaise foi, quelques bizarreries qu'ils puissent introduire dans leurs institutions religieuses , nous devons a'ssez reconnoître à pré- sent , comme je l'ai déjà dit , qu'on n'en peut pas conclure qu'il n'y ait ni règle , ni vérité pour l'homme. Nous devons voir bien plutôt > que les méprises des hommes en ce genre, ne peuvent tomber sur d'autres objets , que sur l'extérieur & le sensible de leurs Religions , & qu'étant inférieurs 5c absolument subordonnés à l'Etre premier , toutes les opinions & toutes les contradictions qu'ils pourront enfanter , ne lui porteront jamais la moindre atteinte.

C'est-dà la première conséquence que Ton doit inférer de tout ce qu'on vient de lire sur la diversité des Religions & des cultes. Par-là l'hommesage & accoutumé à percer l'enveloppe des choses , ne doit plus se laisser séduire par la variété des établissements de cette espèce, ni être ébranlé par les contradictions universelles des hommes sur cet objet. Il doit voir actuellement quelle en est la source, & ne pas douter que si l'homme parte en lai l'idée du

23O De la Morale.

premier Etre , il doit aussi avoir un moyen fixe & uniforme de lui témoigner qu'il le connoît & qu'il lui rend hommage , moyen qui doit être un & aussi inaltérable que cet Etre même , quoique les hommes se méprennent chaque jour sur la nature de l'un & de l'autre.

C'est là en même temps ou nous pouvons voir le peu de confiance que méritent ceux qui prétendent prouver une Religion par la Morale , & combien ils sont dignes du peu de succès qu'ils ont ordinairement. Car la Morale , quoiqu'étant un des premiers devoirs de l'homme actuel , n'a pas toujours été enseignée par des Maîtres assez éclairés pour l'appliquer juste ; elle a presque toujours été bornée au sensible corporel , & dès-lors elle a dû varier selon les lieux, & selon les différentes habitudes dans lesquelles l'homme aura fait consister sa vertu : d'ailleurs cette Morale n'étant jamais que l'accessoire de la Religion, lors même qu'elle est le plus perfectionnée , la vouloir employer pour preuve , c'est annoncer à la fois , & qu'on ne connoît pas les véritables preuves , & qu'il y en a nécessairement qui portent ce titre.

Je ne crois pas inutile, non plus , de faire observer que c'est par-là que pèchent les Doctrines modernes , qui réduisent toutes les Loix de l'homme à la Morale , & toute sa Religion à âcs actes d'humanité, ou au soulagement des malheureux

De F ancienneté de la Religion. 231

reux dans l'ordre matériel, c'est à-dire , à cette vertu si naturelle & si peu remarquable , dont mon siècle essaie d'étayer ses systèmes, & qui concentrant l'homme dans des œuvres purement passives, n'est plus qu'un voile à l'ignorance , & perd tout son prix aux yeux du Sage. Cette vertu est sans doute au nombre de nos obligations , & personne ne doit la négliger sous aucun prétexte ; mais on ne borneroit pas exclusivement tous nos devoirs , à des actes temporels & sensibles , si on ne s'écoit pas persuadé que les choses sensibles & l'homme sont du même rang & de la même nature.

Après le résultat que nous venons d'appercevoir , nous devons en attendre un second , qui peut nous aider à combattre & à renverser une autre erreur, à laquelle les Observateurs se sont laissés entraîner sur le même sujet, & qui tient naturellement à la même source.

En effet , si selon eux, la connoissance d'un Etre supérieur , objet d'un culte , ainsi que celle de la nécessité de ce culte, n'étoient point innées dans l'homme, il s'ensuivroit que l'origine & la naissance des institutions religieuses seroient tout-à-fait indécises; il seroit alors d'une difficulté insurmontable de savoir de quelle manière, ou dans quel temps, elles auroient été imaginées , parce qu'alors les hommes n'ayant pour règle & pour Loi que les révolutions continuelles

2 3 1 De V ancienneté de la Religion. de la Nature , ou les impulsions de leur caprice & de leur volonté , chaque instant auroit pu être l'époque d'une nouvelle Religion , comme chaque instant auroit pu anéantir les plus anciennes , & successivement détruire toutes celles qui sont en honneur sur la terre.

Dans cette supposition , il seroit très-certain que les institutions dont nous parlons , n'étant plus que l'ouviage de la foiblesse ou de l'intérêt , non seulement l'homme vrai pourroit les mépriser , mais même il devroit employer ses efforts , pour en effacer jusqu'à la moindre trace dans lui-même & dans tousses semblables.

Mais , après avoir assuré tous nos principes, en les fondant , comme nous l'avons fait , sur la nature de l'homme , après avoir reconnu l'universalité d'une base fondamentale à toutes les Religions des peuples , on devroic être suffisamment persuade que ce sentiment naît avec l'homme , & dès-lors toute difficulté devroit cesser sur l'origine de cette idée d'un Etre supérieur & du culte qui lui est dû.

On ne verroit plus dans l'accord & la conformité des idées des Peuples sur ces deux points > que les fruits naturels de ce germe indestructible , inné dans tous les hommes , & qui leur a parlé dans tous les temps, quoique nous ne puissions nier les usages bizarres & faux qu'ils en ont presque toujours faits s on en peut dite autant des

Loix

De F affinité des Etres pensants. 235 Loix uniformes qu'ils devroient tous observer dans leur culte; car , quoique par une funeste suite de leur Liberté, ils éloignent & méconnoissent presque continuellement la Cause physique supérieure, préposée pour diriger ce culte, ainsi que toutes leurs autres actions , on verroit bientôt qu'ils n'ont jamais été privés de la faculté de la sentir & de l'entendre, puisque dès -lors qu'ils sont liés au temps , cette Cause active & intelligente , qui veille essentiellement sur le temps , n'a jamais pu les perdre de vue , comme eux-mêmes auroient encore cet avantage à son égard , s'ils n'çtoient les premiers à la fuir & à l'abandonner.

Si nous voulons nous convaincre encore mieux des rapports qui se trouvent entre l'homme & ces vérités lumineuses , dont nous l'annonçons comme dépositaire , nous n'avons qu'à réfléchir sur la nature de la pensée; nous verrons bientôt qu'étant simple , unique & immuable , il ne peut y avoir qu'une seule espèce d'Etres qui en soient susceptibles 5 parce que rien n'est commun parmi des Etres de différente nature ; nous verrons que si l'homme a en lui cette idée primitive d'un Etre supérieur, & d'une Cause active & intelligente qui exécute ses volontés, il doit être de la même Essence que cet Etre supé- rieur <Sc que la Cause qui correspond de l'un k l'autre ; nous verrons , disje , que la pensée leur

doit

1 34 De l'affinité des Etres pensants. doit être commune, tandis que tous les Etres qui ne pourront recevoir aucune communication de cette pensée, ni en donner le moindre témoignage, seront exclus nécessairement de la classe de ceux dont nous parlons.

Et c'est bien par-là que l'homme pourroit acquérir des lumières sur lui-même, en apprenant à se distinguer de tous les Etres passifs & corporels qui l'environnent. Car, quelqu'eflbrt qu'il emploie pour se faire entendre de quelqu'un d'eux, sur les principes de la justice, sur la connoissance d'un Etre supérieur & des autres objets qui sont du ressort de sa pensée, il n'appcrcevra dans cet Etre corporel & sensible aucun signe , aucune démonstration qui lui annonce qu'il en ait été entendu. Tout ce qu'il pourra obtenir, & non encore de tous les animaux , c'est de leur faire concevoir & exécuter les actes de sa volonté, sans toutefois qu'ils en comprennent la raison; encore faudroit-il, pour la perfection de ce commerce, que l'homme pût se rappeller leur langage naturel dont il a perdu la connoissance; car les moyens factices dont il se sert aujourd'hui pour y suppléer, ne sont que des preuves de son impuissance , & ne servent qu'à lui montrer que la grandeur ne consiste pas dans l'industrie, mais dans la force & dans l'autorité.

Lorsque l'homme au contraire , cessant de

fixer

De l'affinité, des Etres pensants. 25 f fixer les yeux sur les Etres sensibles & corporels, les ramené sur son Etre propre, & que dans le dessein -de le connoître, il fait usage avec soin de sa faculté intellectuelle; sa vue acquiert une étendue immense, il conçoit & touche, pour ainsi dire , des rayons de lumière qu'il sent bien être hors de lui , mais dont il sent aussi toute l'analogie avec lui-même; des idées neuves descendent dans lui , mais il est surpris , tout en les admirant, de ne les point trouver étrangères. Or, y verroit-il tant de rapports avec lui-même , si leur source & la sienne n'étoient pas semblables? Se trouveroit-il si à Taise & si satisfait, à la vue des lueurs de vérité qui se communiquent à lui, si leur Principe & le sien n'avoient pas la même essence? C'est là ce qui nous fait reconnoître que la pensée de l'homme étant semblable à celle de l'Etre premier, & à celle de la Cause active & intelligente, il doit y avoir eu entre eux une correspondance parfaite dès le moment de l'existence de l'homme. Alors, si, c'est vraiment sur cette affinité nécessaire entre tout Etre pensant, que sont fondées toutes les Loix qui doivent diriger l'homme, tant dans la connoissance de l'Etre supérieur, que dans celle du culte qu'il doit lui rendre, nous pouvons voir à présent, avec évidence , quelle a dû être l'origine de la Religion parmi les hommes , & si elle n'est pas aussi ancienne qu'eux-mêmes.

Cependant ,

i $6 Différence entre les Etres immatériels

Cependant , la similitude que je viens de faire entrevoir entre tous les Etres qui sont doués de la pensée, exige que je fasse remarquer en ce moment, une distinction importante qui échappe à la plus grande partie des hommes , ce qui les retient dans d'épaisses ténèbres, & les expose aux méprises les moins excusables.

En effet , s'ils accordent la pensée à un Etre immatériel , tel que l'homme , & qu'on leur avoue, comme je l'ai fait, que le Principe de la Matière est immatériel, ils voudront aussi que ce Principe ait la pensée , & ne concevront pas que l'on puisse la lui refuser.

D'un autre côté , si je refuse la pensée au Principe immatériel de la Matière , ils ne sauront plus s'ils ne doivent pas la refuser aussi au Principe immatériel de l'homme, parce qu'ils ne voient dans ces deux différents Etres immaté- riels, qu'une même nature, & par conséquent, que les mêmes propriétés. Mais c'est toujours la même erreur qui les abuse ; c'est toujours pour ne vouloir pas démêler deux natures aussi distinctes , qu'ils se laissent aller aux plus.grands écarts sur cet objet. Rappelions - les donc aux premiers Principes sur lesquels nous nous sommes déjà appuyés.

Tous les Etres immatériels proviennent médiatement ou immédiatement , de la même source, & cependant ils ne sont pas égaux. Nous ne pouvons

vons douter de cette inégalité des Etres , puis* que l'homme, qui est un Etre immatériel, reconxioît nécessairement au dessus de lui , des Etres immatériels auxquels il doit des hommages & des soins assidus, comme étant dans leur dépendance ; il reconnoît que quoiqu'il soit semblable à ces Etres immatériels , par sa nature immaté- rielle & par sa pensée , cependant il est infiniment inférieur à eux , en ce qu'il peut perdre l'usage de ses facultés & s'égarer , au lieu que les Etres qui le dominent sont à couvert de ce funeste danger.

De même , le Principe de la Matière est immatériel & indestructible comme le Principe immatériel de l'homme , mais ce qui met entre eux une distinction hors de tout rapport , c'est que l'un a la pensée & que l'autre ne l'a point , & cela parce que , comme je viens de le dire , l'Etre immatériel de l'homme provient immédiatement de la source des Etres , au lieu que l'Etre immatériel de la Matière n'en provient que mé~ diatement.

Je ne crois pas faire d'indiscrétion en avouant que c'est un nombre qui les distingue , ce qui sera expliqué ci-après. Je crois en même temps rendre un service essentiel à mes semblables , en les engageant à croire à des Etres immatériels qui ne pensent point. Car plusieurs Observateurs de mon temps ont cru n'être plus Matérialistes,

listes, dès qu'ils ont pu parvenir à admettre & reconnoître comme moi, un Principe immatériel dans la Matière. Mais le Matérialisme consistet-il uniquement à n'avoir pas une connoissance parfaite, ni une idée juste de la Matière & de son Principe; & le vrai Matérialiste n'est-il pas plutôt, & ne sera-t-il pas toujours celui qui mettra dans la même classe & au même rang, le Principe immatériel de l'homme intellectuel , & le Principe immatériel de la Matière.

Je ne puis donc trop recommander de ne pas confondre les vraies notions que nous portons en nous sur ces objets , & de croire à des Etres immatériels qui ne pensent point ; c'est une distinction & une vérité qui doit résoudre toutes les difficultés qu'on a élevées sur cet objet.

Si cependant il restoit encore des doutes suf la "Pensée, que j'ai présentée comme devant être commune & uniforme dans tous les Etres distincts de la Matière & du sensible , & que , pour appuyer ceé doutes, on objectât cette différence si remarquable parmi les facultés intellectuelles des hommes , que chacun d'eux paroît n'être pas en ce genre partagé plus également que dans les facultés corporelles & sensibles; je conviendrois avec ceux qui auroienc cette incertitude , qu'en effet , à juger d'après la différence universelle que Ton apperçoit dans les facultés intellectuelles des hommes , il

paroit

paroit difficile à croire qu'ils puissent tous avoir une égale idée de leur Etre , ainsi que du culte auquel ils sont tenus envers lui.

Mais nous n'avons jamais prétendu que le* Idées de tous , fussent égales sur cet objet, il nous suffit qu'elles soient semblables. Il n'est pas nécessaire , il n'est pas même possible que tous les hommes sentent également leur Principe , mais il est constant que tous le sentent, & qu'il n'y en a aucun qui n'en ait une idée quelconque. Cet aveu est tout ce que nous souhaitons de leur part, & c'est à la Cause active & intelligente à faire le reste.

Ce ne sera point trop m'écarter de mon sujet, que de m'arrêter un instant sur la différence naturelle que nous appercevons dans les facultés intellectuelles de l'homme , & il sera utile d'apprendre à connoître ce qu'elles auroient été dans son origine première , s'il se fût maintenu dans sa gloire , & ce qu'elles sont aujourd'hui qu'il en est descendu.

Quand même l'homme auroit conservé tous les avantages de son premier état , il est certain que les facultés intellectuelles de chacun des hommes de sa postérité auroient annoncé des différences , parce que ces facultés étant toutes le signe du Principe premier dont ils émanent, & ce Principe étant toujours neuf, quoique toujours le même , les signes qui le représentent , doivent manifester

fester par eux-mêmes sa nouveauté continuelle, & faire connoître par-là d'autant plus sa fécondité. Mais , loin que ces différences eussent produit une imperfection , ni causé des peines & des humiliations parmi les hommes , aucun d'eux ne s'en fut seulement apperçu ; trop occupés à jouir, ils n'auroient pas eu le loisir de comparer , & quoique les mesures de leurs facultés n'eussent pas été égales , elles auroient chacune satisfait abondamment ceux à qui elles auroient été réparties.

Dans l'état actuel de l'homme, au contraire , outre ces mêmes inégalités originelles qui ont toujours lieu , il est sujet à celles qui proviennent des Loix delà région sensible qu'il habite; ce qui rend bien plus pénible encore l'exercice de ses facultés premières , & en multiplie à l'infini les différences. Cependant , n'étant point condamné à la mort , ou à la privation perpé^ nielle de ces mêmes facultés premières , la région élémentaire ne fait que lui présenter un obstacle de plus , & il a toujours l'obligation indispensable de travailler à la surmonter; enfin aujourd'hui , comme dans son premier état , la mesure de ses dons seroit suffisante , s'il avoit toujours la ferme résolution de les employer à son profit.

Mais qui ne sait que loin de tirer avantage de ces obstacles, & de les faire tourner à sa

gloire,

gloire » l'homme les augmente encore par l'usage faux de sa volonté , par les générations irrégulieres , par l'ignorance où il s'enfonce tous les jours sur les choses qui lui conviennent, ou qui lui sont contraires , ainsi que par une multitude d'autres causes qui occasionnent sans cesse le dépérissement de ces mêmes facultés , & qui les dénaturent au point de les rendre presque mé- connoissables.

Aussi , dans cet état de dégradation ou l'homme se laisse entraîner , il perd la véritable notion des privilèges qui lui appartiennent , son cœur se vuide , & ne connoissant plus ses vraies jouissances , il se rabaisse , & ne s'estime plus que sur des différences conventionnelles, qui n'existent que dans sa volonté déréglée , mais auxquelles il s'attache avec d'autant plus d'ardeur , qu'ayant laissé échapper son seul appui , il n'a plus rien qui le soutienne.

Cependant , malgré ces différences originelles , multipliées encore , soit par les écueils de la région sensible , soit par les vicieuses habitudes des hommes , pourrons-nous jamais dire que l'homme ait changé de nature , pendant que nous avons vu que les Etres corporels mêmes ne sauraient en changer , malgré la multitude des révolutions , auxquelles leur propre Loi & la main de l'homme peuvent les assujettir ?

Or , s'il est de la nature & de l'essence des

141 Tribut imposé à V Homme.

hommes d'avouer un Etre supérieur , & de sentir qu'étant attachés à la région sensible , il doit y avoir un moyen sensible de lui faire parvenir leurs hommages, il est certain que , malgré tous leurs égarements, la Loi ne sauroit jamais varier pour eux. Ils pourront rendre leur tâche plus longue & plus difficile, comme ils le font en effet tous les jours par leur aveuglement 5c leur imprudence , mais ils ne se dispenseront jamais de l'obligation de la remplir. Soit que l'un se trouve plus chargé q'ue l'autre par sa nature, soit qu'il le devienne par sa propre faute, il faudra néanmoins que le tribut de chacun se paie , & ce tribut n'est autre chose , de la part de l'homme , que le sentiment, l'aveu & le juste emploi des facultés qui le constituent.

Alors , quelque défiguré que soit l'homme , nous devons toujours trouver en lui sa Loi première, puisque sa nature est toujours la même ; nous devons toujours le trouver semblable à l'Etre qui lui communique la pensée, puisque cette pensée ne peut correspondre qu'entre des Etres de même nature ; nous devons , dis-je , le reconnoître comme inséparablement lié à l'idée de son Principe, & à celle des devoirs qui l'attachent à lui , puisqu'étant convenus que ces idées sont universelles parmi les hommes , nous n'avons pas pu nier qu'elles ne naissent & qu'elles ne vivent perpétuellement avec eux.

Erreur sur l origine de la Religion. 143 C'est pour cela que nous avons porté jusqu'à l'origine même de l'homme , l'époque de la naissance de sa Religion.

Quel cas pouvons-nous faire alors des opi* nions imprudentes & insensées , qui ont fait naî- tre cette institution sacrée, delà crainte & de la timidité des hommes ? Comment de pareille* foiblesses leur pourroient-elles donner une idéô aussi sublime que celle d'un guide qui peut les éclairer & les soutenir à tous leurs pas, si le germe n'en étoit pas dans leur sein ? Et > puis* qu'ils portent ce germe en eux-mêmes , pour-> quoi lui chercher une autre origine ?

Non, sans doute , on ne dira plus que les effrayantes révolutions de la Nature auront donné naissance à cette idée dans l'homme. Tout au plus , auroient-elles été un âes moyens propres à ranimer dans lui les facultés précieuses qui s'y sont si souvent assoupies; mais jamais elles ne lui auront communiqué le germede ces fa* cultes, puisque ce n'est que par là qu'il est homme.

Bien moins encore , lui auroient-elles donné toutes les lumières & toutes les connoissances nécessaires à l'entier accomplissement des devoirs relatifs à sa Religion & à son culte , puisqu'en même temps que l'homme sent qie ces lumières lui manquent , il sent qu'il ne peut les tenir que d'une Cause intelligente , qui étant au dessus de lui , est à plus forte raison au

Q.2 dessus

2 44 Erreur sur l'origine de la Religion. dessus de la Nature matérielle. Or, si l'homme, malgré sa misère & sa privation, est encore par son essence au dessus de cette même Nature matérielle, quels sont donc les secours 6c les lumiei es qu'il en pourroit attendre ?

On voit par-là quels médiocres fruits toutes les révolutions de la Région élémentaire ont pu produire dans l'homme , & combien il seroit déraisonnable d'y chercher la source de ses vertus & de sa grandeur.

Ce n'est pas, comme je viens de le dire, que les terribles événements auxquels la Nature élé- mentaire est exposée, n'aient servi souvent à ré- veiller les facultés intellectuelles engourdies dans l'homme , en le rappellant à la fois à l'idée de l'Ere premier, & à la nécessité de l'honorer. Je veux même que dans la fâcheuse situation ou il s'est trouvé fréquemment , & qui a dû devenir encore plus affreuse par l'ignorance à laquelle il" s'est presque toujours abandonné, il aie choisi parmi les objets épars autour de lui , ceux qui lui ont paru les plus puissants, & qu'il leur ait adressé des vœux pour en obtenir des secours contre les malheurs qui le menaçoient,; je veux qu'ayant ainsi fait choix de ses Dieux, il leur ait encore rendu un culte sensible & qu'il leur ait offert d es sacri fices ; je veux que la même méprise ayant eu lieu diversement en différentes parties de la Terre, selon que l'homme y aura été plus ou

moins

Erreur sur V origine delà Religion. 24 c moins efifnyé, c'ait été là une des causes qui ont produit la variété qui se trouve entre toutes les Religions.

Que pourroit-on statuer d'après cela qui fût contraire au principe que je défends? Ne voiton pas quel a été le mobile de ces Institutions ; xie voit-on pas quel en est le frivole objet? Ne voit-on pas enfin queceux-mêmes qui les ont établies, ne pouvant se cacher l'infirmité de leurs Idoles, ont cherché à les étayer en en multipliant le nombre , que souvent ils les ont répudiées pour les remplacer ensuite à leur gré, & qu'ils ont montré la même inconstance dans le choix ' des moyens qu'ils àvoient employéspour se les rendre favorables. Or, si c'étoit une lumière fixe qui les eût dirigés , ils séroient. eux & leurs œuvres à couvert de toutes ces contradictions.

Il est donc évident que ceux qui ont observe de pareils faits , en ont porté beaucoup trop loin' les conséquences. De ce que la crainte & la su-1 perstition ont fait naître des iristitutionsReligieuses en différents lieux, ou , ce qui* est encore plus vrai, ont introduit des variétés dans les Religions déjà établies, il ne seroit pas juste de conclure que telle a été la source de toutes les Religions > & que c'est là où l'homme a puisé les principes & les notions qui lui sont communes universellement avec ses semblables. Mais il n'est:

Qj pas

i^6 Erreur sur V origine de la Religion^ pas absolument impossible de montrer encore plus clairement la cause de cet:e erreur, & de la mettre entièrement à découvert.

N'ai-je pas annoncé l'homme comme étant un assemblage de facultés sensibles & de facultés intellectuelles? n'a-t-on pis dû concevoir par-là que ses facultés sensibles lui é anr communes avec les bêtes, il devenoit dès -lors susceptible d'habitudes comme elles ; mais aussi que ces habitudes , tenant toutes au sensible , ne pou~ voient naître que par le secours des causes 6c des moyens sensibles.

N'a-t-on pas dû concevoir, au contraire , que les facultés intellectuelles de l'homme étant ^*un ordre supérieur aux causes sensibles, ne jibuvoient pas être commandées par ces causes sensibles, & qu'il leur falloit, pour les mouvoir <8c les animer, la réaction d'une cause & d'un a^ent d'un autre ordre, c'est-à-dire, qui fût de la même nature que l'Etre intellectuel de

C'est donc là que se trouve la solution du problême ; il falloit distinguer les œuvres sensibles de l'homme d'avec ses idées premières qui n'appartiennent qu'à son Etre intellectuel; il falloit voir que le climat, la température & tous les accidents plus ou moins considérables de la Rature matérielle & sensible pouvoit bien opé- rer sur les mœurs, les habitudes & les actions

extérieures

Erreur sur V origine Je la Religion. 1 47 extérieures de l'homme , qu'ils pouvoienc même par la liaison de l'homme au sensible , opérer passivement sur ses facultés intellectuelles ; mais que le concours de toutes les ré- volutions élémentaires quelconques ne lui donneroient jamais la moindre idée dune Cause supérieure, ni des points fondamentaux que nous avons découverts en lui; puisqu'en un mot toutes les causes que nous examinons dans ce moment , étant par leur nature , dans l'ordre sensible, ne peuvent opérer activement que sur le sensible , & jamais ainsi sur l'intellectuel.

Alors nous ne verrions dans tous ces fruits de lafoiblesse & de la crainte de l'homme, qu'un usage faux & une application insensée de r * facultés intellectuelles; mais nous n'y verrk,. > jamais leur origine. Car si lors même que ces facultés intellectuelles agissent sur le sensible , elles le font simplement mouvoir, & ne le créent pas, quoiqu'elles lui soient supérieures ; à plus forte raison le sensible leur étant inférieur, elles en pourront être affectées, lorsqu'il agira sur elles , mais elles n'en recevront jamais la naissance & la vie.

Nous rentrons donc de nouveau dans notre principe, qui a été de placer l'existence de la Religion au premier moment de L'existence de l'homme.

Si , après de semblables démonstrations, ceux

Q4 qui

148 Germe intellectuel de F Homme. qui ont avancé l'opinion contraire, persistaient encore à la soutenir , & à vouloir que l'homme eût trouvé dans des causes inférieures & sensibles , la source des notions & de toutes les lumières dont nous annonçons qu'il porte le germe en lui-même; nous n'aurions, pour renverser absolument leur système, qu'une seule chose à leur demander : savoir, pourquoi , si selon eux , les révolutions de la Nature matérielle ont donné aux hommes une Religion, les Bêres n'ont-elles pas aussi la leur; car elles ont été présentes , comme les hommes , à toutes ces révolutions.

Cessons donc de nous arrêter à une pareille opinion , & attachons - nous plutôt à reconnoître tout le prix du germe qui a été placé dans nous - mêmes ; attachons - nous à sentir que si ce germe précieux doit nous rendre des fruits sans nombre , quand il aura reçu sa culturc naturelle; il ne pourra aussi annoncer que la confusion & le désordre quand il recevra des cultures étrangères. Enfin, n'attribuons qu'à ces fausses cultures , les incertitudes que l'homme a montrées dans tous les pas qu'il a faits sans son guide.

Mais je pressens la curiosité de mes Lecteurs sur cette culture naturelle, sur les effets invariables de la Cause active & intelligente que j'ai reconnue comme la lumière indispensable de l'homme ', en un mot > sur cette Religion &

Première Religion de l'Homme. 1 49 ce culte unique, qui d'après les principes que j'ai exposés , rameneroienc tous les cultes à la même Loi.

Quoique j'aie annoncé que ce n'étoit point de la main de son semblable , que l'homme devoit attendre les preuves & les témoignages certains de ces vérités ; il peut au moins en recevoir le tableau, & je me propose de le lui présenter. Je ne lui cacherai cependant pas tous les efforts que je me fais à moi-même pour l'entreprendre. Je ne jette point les yeux sur la science, que je ne sois couvert de honte , en voyant tout ce que l'homme a perdu , & je voudrois que rien de moi ne sût ce que je sais , car je ne trouve rien en moi qui en soit digne ; c'est pour cette raison que je ne puis jamais m'exprimer sur ces objets que par des symboles.

La Religion de l'homme dans son premier état , étoit soumise à un culte , comme elle l'est encore aujourd'hui, quoique la forme en fut différente ; la principale Loi de cet homme étoit de porter continuellement sa vue depuis Y Orient jusqu'à Y Occident , & depuis le Nord jusqu'au Midi ; c'est-à-dire, de déterminer les latitudes & les longitudes dans toutes les parties de l'Univers.

C'est par là qu'il avoit une connoissance parfaite de tout ce qui s'y passoit, qu'il purgeoit de malfaiteurs tout son empire, qu'il assu-

roit

ijo Seconde Religion de V Homme. roit la route aux voyageurs bien intentionnés, & qu'il établissent Tordre & la paix dans tous les Etats soumis à sa domination ; par-là aussi, il manifestent pleinement la puissance & la gloire de la Cause première qui i'avoit chargé de ces sublimes fonctions, & c'étoit lui rendre les hommages les plus dignes d'elle , & les seuls capables de l'honorer & de lui plaire ; car étant Une par essence, elle n'a jamais eu d'autre objet que de faire régner son Unité , c'est-à- dire , de faire le bonheur de tous les Etres.

Cependant , si l'homme n'eût pas été secondé dans l'exercice de l'emploi immense qui lui étoit confié, il n'auroit pu seul en embrasser toutes les parties : aussi avoit-il autour de lui des Ministres fidèles qui exécutoient ses ordres avec précision & célérité : il pensoit , ses Ministres lisoient ses volontés , & les écrivoient avec des caractères si nets & si expressifs qu'ils étoient à couvert de toute équivoque.

La première Religion de l'homme étant invariable, il est, malgré sa chute, assujetti aux mê- mes devoirs; mais comme il a changé de climat, il a fallu aussi qu'il changeât de Loi pour se diriger dans l'exercice de sa Religion.

Or , ce changement n'est autre chose que de s'être soumis à la nécessité d'employer des moyens sensibles pour un culte qui ne devoit jamais les connoître. Néanmoins comme ces moyens

I

Seconde Religion de V Homme, i f i se présentent naturellement à lui , il n'a que très* peu de soins à se donner pour les chercher , mais beaucoup plus, il est vrai, pour les faire valoir & s'en servir avec succès.

Premièrement, il ne peut faire un pas sans rencontrer son Autel; & cet Autel est toujours garni de Lampes qui ne s'éteignent point , & qui subsisteront aussi long-temps que l'Autel

En second lieu , il porte toujours V encens avec lui , en sorte qu'à tous les instants îi peut se livrer aux actes de sa Religion.

Mais avec tous ces avantages, il est effrayant de songer combien l'homme est encore éloigné de son terme, combien il a de tentatives à faire avant de parvenir au point de pouvoir remplir entièrement ses premiers devoirs ; & même encore quand il y seroit parvenu , resteroit-il toujours dans une sujétion irrévocable & qui lui feroit sentir jusqu'à la fin la rigueur de sa condamnation.

Cette sujétion est de ne pouvoir absolument rien de lui-même, & d'être toujours dans la dépendance de cette Cause active & intelligente qui peut seule le remettre sur la voie quand il s'égare ; qui peut seule l'y soutenir , & qui doit diriger aujourd'hui tous ses pas , en sorte que sans elle non seulement il ne peut rien connoître , mais qu'il ne peut pas même tirer le

moindre

moindre fruit de ses connaissances & de ses propres facultés.

En ourre , ce n'est plus comme pendant sa gloire où il lisoit jusqu'aux pensées les p'us intimes de ses Supérieurs & de ses Sujets , & où ilpouvoit, en conséquence, commercer avec eux selon sa volonté. Mais dans l'horrible expiation à laquelle il s'es: exposé , il ne peu: se flatter de rétablir ce commerce qu'il ne commerce par apprendre à écrire ; heureux ensuite s'il se trouve dans le cas d'apprendre à lirey car il y a bien des hommes , & même des plus célèbres par leurs connoîssances , qui passent leur vie sans avoir jamais lu.

Ce n'est pas que quelques-uns n'aient lu sans avoir jamais écrit ; mais ce sont là des privilèges ■ particuliers , & la Loi générale est de commencer par écrire ; au lieu que l'homme , dans son premier état , pouvoir à son gré s'occuper continuellement à la lecture. Or, comme l'expiation de l'homme doit se passer dans le temps, c'est cette Loi du temps qui l'assujettit à une gradation pénible & indispensable dans le recouvrement de ses droits & de ses connoissances , tandis que dans sa première origine, rien ne se faisoit attendre, & que chacune de ses facultés ré- pondant toujours a ses besoins, agissoit sur le champ selon son désir.

Ces avantages inexprimables étoient attachés

Du Livre de V Homme. 253 à la possession & à l'intelligence d'un Livre sans prix, qui étoit au nombre des dons que l'homme avoic reçus avec la naissance. Quoique ce Livre ne contînt que dix feuilles, il renfermoit toutes les lumières & toutes les Sciences de ce qui a été , de ce qui est & de ce qui sera; & le pouvoir de l'homme étoit si étendu alors , qu'il avoit la faculté de lire à la fois dans les dix feuilles du Livre & de l'embrasser d'un coupd'œil.

Lors de sa dégradation, le même Livre lui est bien resté , mais il a été privé de la faculté de pouvoir y lire aussi facilement , & il ne peut plus en connoîcre toutes les feuilles que l'une après l'autre. Cependant il ne sera jamais entièrement rétabli dans ses droits qu'il ne lésait toutes étudiées; car, quoique chacune de ces dix feuilles contienne une connoissance particulière & qui lui soit propre, elles sont néanmoins tellement liées , qu'il est impossible d'en posséder une parfaitement , sans être parvenu à les connoître toutes ; & quoique j'aie dit que l'homme ne pouvoit plus les lire que successivement , aucun de sqs pas ne seroit assuré , s'il ne les avoit parcourues en entier , & principalement la quatrième , qui sert de point de ralliement à toutes les autres.

C'est une vérité sur laquelle les hommes ont peu fixé leur attention , c'est cependant celle qu'il leur étoit infiniment nécessaire d'observer & de

connoitre ;

connoître : cir ils missent tous le Livre à h main ; 5c si l'étude & l'intelligence de ce Livre Sont précisément la tâche qu'ils ont à remplir , on peut juger de quel intérêt il est pour eux de n'y pas faire de méprise.

Mais leur négligence sur cet objet a été portée a un point extrême ; il n'en est presque pas parmi eux qui aient remarqué cette union essentielle des dix feuilles du Livre , par laquelle elles sont absolument inséparables. Les uns se sont arrêtés à la moitié de ce Livre , d'autres à la troisième feuille, d'autres à la première; ce qui a produit les Athées, les Maté- rialistes & les Déistes ; quelques-uns en ont bien apperçu la liaison , mais ils n'ont pas saisi la distinction importante qu'il y avoir k faire entre chacune de ces feuilles , & les trouvant liées , ils les ont crues égales & de la même nature.

Qu'en est-il arrivé ? C'est que se bornant à l'endroit du Livre qu'ils n'avoient pas eu le courage de passer, & s'appuyant sur ce qu'ils ne parîoient cependant que d'après le Livre, ils ont prétendu qu'ils le pnssédoient tout entier, & se croyant par-là infaillibles dans leur doctrine , ils ont fait tous leurs efforts pour le persuader. Mais ces vérités isolées , ne recevant aucune nourriture , ont bientôt dépéri entre les mains de ceux qui les avoient ainsi séparées, & il n'est plus resté à ces hommes imprudents

qu'un

Du Livre de l'Homme. 255 qu'un vain phantome de Science , qu'ils ne pouvoient donner comme un corps solide , ni comme un Etre vrai, sans avoir recours à l'imposture.

C'est de-là précisément d'où sont sorties toutes les erreurs que nous aurons à examiner dans la suite de ce Traité, ainsi que toutes celles que nous avons déjà relevées sur les deux Principes opposés, sur la nature & les Loix des Etres corporels , sur les différentes facultés de l'homme , sur les principes & l'origine de sa Religion & de son culte.

On verra ci-après sur cjuelle partie du Livre sont tombées principalement les méprises \ mais, avant d'en venir là , nous compterons l'idée qu'on doit avoir de ce Livre incomparable , en donnant le détail des différentes Sciences & des différentes propriétés , dont chacune de ses feuilles renfermoit la connoissance.

La première traitoit du Principe universel , ou du Centre , d'où émanent continuellement tous les Centres.

La seconde , de la Cause occasionnelle de l'Univers ; de la double Loi corporelle qui le soutient ; de la double Loi intellectuelle , agissant dans le temps ; de la double nature de l'homme, & généralement de tout ce qui esc composé & formé de deux actions.

La troisième , de la base des Corps ; de tous les résultats & des productions de tous les Genres ,

res , & c'est là que se trouve le nombre des

Etres immatériels qui ne pensent point.

La quatrième , de tout ce qui est actif; du Principe de toutes les Langues , soit temporelles , soit hors du temps,; de la Religion & du culte de l'homme , & c'est-là que se trouve le nombre des Etres immatériels qui pensent.

La cinquième , de l'Idolâtrie & de la putré- faction.

La sixième, des Loix de la formation du Monde temporel, & de la division naturelle du Cercle par le rayon.

La septième , de la cause des Vents & des Marées ; de l'Echelle géographique de l'homme ; de sa vraie Science & de la source de ses productions intellectuelles ou sensibles.

La huitième , du nombre temporel de celui qui est le .seul appui , la seule force & le seul espoir de l'homme, c'est-à-dire, de cet Etre réel & physique , qui a deux noms & quatre nombres , en tant qu'il est à la fois actif & intelligent , & que son action s'étend sur les quatre Mondes. Elle traitoit aussi de la Justice & de tous les pouvoirs légiflatifs ; ce qui comprend les droits des Souverains , & l'autorité des Gé- néraux & des Juges.

La neuvième , de la formation de l'homme corporel dans le sein de la femme , & de la dé- composition du triangle universel 6c particulier.

Du Livre Je l'Homme. i^j La dixième enfin étoit la voie & le complé- ment des neuf précédentes Cétoit sans doute la plus essentielle , & celle sans laquelle toutes les autres ne seroient pas connues , parce qu'en les disposant toutes dix en circonférence , selon leur ordre numérique , elle se trouve avoir le plus d'affinité avec la première, dont tout émane; 6c si Ton veut juger de son importance , que Ton sache que c'est par elle que l'Auteur des choses est invincible., parce que c'est une barrière qui le défend de toutes parts , & que nul Etre ne peut passer»

Ainsi , comme Ton voit renfermées dans cette énumération , toutes les connoissances 011 l'homme peut aspirer, & les Loix qui lui sont imposées, il est clair qu'il ne possédera jamais aucune Science , ni qu'il ne pourra jamais remplir aucun de ses vrais devoirs , sans aller puiser dans cette source ; nous savons aussi actuellement quelle est la main qui doit l'y conduire p & que si par lui-même il ne sau oit faire un pas vers cette source féconde , il peut être sûr d'y parvenir , en oubliant sa volonté, & laissant agir celle de la Cause active & intelligente qui doit seule agir pour lui

Félicitons-le donc de pouvoir encore trouver un tel appui dans sa misère ; que son cœur se remplisse d'espérance , en voyant qu'il peut même aujourd'hui découvrir sans erreur , dans

R ce

258 Du Livre de l'Homme.

ce précieux Livre , l'essence & les propriétés des Etres , la raison des choses , les Loix certaines & invariables de sa Religion & du culte qu'il doit nécessairement rendre à l'Etre premier ; c'est-à-dire, qu'étant à la fois intellectuel & sensible, & n'y ayant rien qui ne soit l'un ou l'autre , il doit connoître les rapports de lui - même avec tout ce qui existe.

Car , si ce Livre n'a que dix feuilles , & que cependant il contienne tout , rien ne peut exister , sans appartenir par sa Nature à l'une des dix feuilles. Or, il n'y a pas un Etre qui n'indique lui-même quelle est sa classe & à laquelle des dix feuilles il appartient. Chaque Etre nous offre donc par-là les moyens de nous instruire de tout ce qui le concerne. Mais , pour se diriger dans ces connoissances , il faut savoir distingue^ les Loix vraies & simples qui constituent la nature des Etres , d'avec celles que les hommes supposent & leur substituent tous les jours.

Venons à cette partie du Livre , dont j'ai annoncé que l'on avoit le plus abusé. C'est cette quatrième feuille qui a été reconnue comme ayant le plus de rapport avec l'homme , en ce que c'est là où étoient écrits ses devoirs & les véritables Loix de son Etre pensant , de même que les préceptes de sa Religion & de son culte.

En effet , en suivant avec exactitude , avec

constance

Erreurs sur le Livre de l'Homme. 259

constance & avec une intention pure , tous les points qui y étoient clairement énoncés , il jpouvoit obtenir des secours de la main même qui Tavoit puni , s'élever au dessus de cette Région corrompue , dans laquelle il est relégué par condamnation , & retrouver des traces de cette ancienne autorité , en vertu de laquelle il dé- terminoit autrefois les latitudes & les longitudes pour le maintien de Tordre universel.

Mais , comme c'est à cette quatrième feuille qu étoient attachés de si puissantes ressources , c'est aussi , comme nous l'avons dit , sur cette partie du Livre , que ses erreurs dévoient être les plus importantes ; & en effet si l'homme n'en eût point négligé les avantages , tout seroit encore heureux & en paix sur la Terre.

La première de ces erreurs a été de transposer cette quatrième feuille , & d'y substituer la cinquième, ou celle qui traite de l'idolâtrie ; parce qu'alors l'homme défigurant les Loix de sa Religion , ne pouvoit en retirer les mêmes fruits , ni les mêmes secours que s'il eût persé- véré dans le vrai culte. Au contraire , ne recevant que les ténèbres pour récompense , il s'y ensevelissoit au point de ne plus même désirer la lumière.

Telle fut la marche de ce Principe , donc nous avons dit au commencement de cet Ouvrage , qu'il s'étoit fait mauvais par sa propre

7,6 o Erreurs sur te Livre de V Homme.

volonté; telle a été celle du premier homme , Sç telle a été celle de plusieurs de ses descendants, sur-tout parmi les Nations qui prennent leur Orient au Sud de la Terre.

C'est là cette erreur ou ce crime , qui ne se pardonne point , & qui , au contraire , subie indispensablement les punitions les plus rigoureuses ; mais la multitude des hommes est à couvert de ces égarements ; car ce n'est qu'en marchant que l'on tombe , & le plus grand nombre ne marche point ; cependant , comment avancer sans marcher ?

La seconde erreur est d'avoir pris une idée grossière des propriétés attachées à cette quatrième feuille, & d'avoir cru pouvoir les appliquer à tout ; car , en les attribuant à des objets auxquels elles ne pouvoient convenir, il étoit impossible de rien trouver.

Aussi , qui ne sait quel est le peu de succès de ceux qui fondent la Matière sur quatre Elé- ments , qui n'osent refuser la pensée aux bêtes , qui s'efforcent de faire quadrer le calcul Solaire avec le calcul Lunaire , qui cherchent la longitude sur la Terre & la quadrature du cercle ; en un mot , qui tentent tous les jours une infinité de découvertes de cette nature , & dans lesquelles ils n'ont jamais de résultats satisfaisants , comme nous continuerons à le faire voir dans la suite de ce Traité ? Mais , cette erreur

Erreurs sur le Livre de f Homme. 16 1 reur notant pas dirigée directement contre le Principe universel , ceux qui la suivent, n'en sont punis que par l'ignorance , & elle ne demande point d'expiation.

Il y en a une troisième, par laquelle, avec cette même ignorance , l'homme s'est cru trèslégèrement en possession des avantages sacrés que cette quatrième feuille pourroit en effet lui communiquer ; dans cette idée , il a ré- pandu parmi ses semblables les notions incertaines qu'il s'est faites de la Vérité , & a tourné sur lui les yeux des Peuples, qui ne dévoient les porter que vers le premier Etre, vers la Cause Physique active & intelligente, & vers ceux qui par leurs travaux & leurs Vertus avoient obtenu le droit de la représenter sur la Terre.

Cette erreur , sans être aussi funeste que la première , est cependant infiniment plus dangereuse que la seconde , parce qu'elle donne aux hommes une idée fausse & puérile de l'Auteur des choses, & des sentiers qui mènent à lui; parce qu'enfin chacun de ceux qui ont eu l'imprudence & l'audace de s'annoncer ainsi , a pour ainsi dire ,. établi autant de Systèmes , autant de dogmes & autant de Religions. Or , ces établissements déjà peu solides par euxmêmes , & par le vice de leur Institution, n'ont pu manquer d'éprouver encore des altérations, de façon qu'étant obscurs & ténébreux, dès le

l6i Origine de la diversité des Religions. moment de leur origine, ils ont par la longueur des temps, découvert pleinement leur difformité. Joignons donc les énormes abus qui ont été faits des connoissances renfermées dans la quatrième feuille de ce Livre dont nous naissons tous dépositaires ; joignons la confusion qui en est provenue , à tout ce que nous avons observé sur l'ignorance, la crainte & la foiblesse des hommes ; & laissant là les symboles , nous aurons l'explication & l'origine de cette multitude de Religions & de cultes en usage parmi les dations.

Nous ne pourrons que les mépriser, sans doute, en appercevant cette variété qui les défigure, & cette opposition mutuelle qui en découvre la fausseté; mais lorsque nous ne perdrons pas de vue que ces différences & ces bizarreries n'ont jamais pu tomber que sur le sensible ; lorsque nous nous rappellerons que l'homme par sa pensée , étant l'image & la similitude du premier Etre pensant, apporte avec lui toutes ses Loix, nous reconnoîtrons alors que sa Religion naît également avec lui-même ; que loin qu'elle ait été en lui une suite de l'exemple , du caprice , de l'ignorance, 6c de la frayeur qu'ont pu lui inspirer les catastrophes de la Nature , ce sont , au contraire , toutes ces causes qui l'ont si souvent défigurée , Se ont amené l'homme au point de se défier même du seul remède qu'il eût à ses maux. Nous

reconnoîtrons

Origine de la diversité des Religions. 16$ reconnoîtrons bien mieux encore qu'il est le seul qui souffre de ses variations & de ses foiblesses; que la source de son Existence & la voie qui lui est accordée pour y parvenir , n'en seront jamais moins pures , & qu'il sera toujours sûr de trouver un point de réunion qui lui soit commun avec ses semblables , quand il portera les yeux vers cette source, & vers la seule lumière qui doit l'y conduire.

Telles sont les idées que nous devons avoi r de la véritable Religion de l'homme, & de toutes celles qui ont usurpé ce nom sur la terre. Maintenant cherchons la cause des erreurs que les Observateurs ont faites dans la Politique; car, après avoir considéré l'homme en lui-même, & relativement à son Principe, il paroît très-important de le considérer dans ses relations avec ses semblables.

64 Incertitude des Politiques,

Jun envisageant l'homme sous les rapports politiques, il présentera deux points de vue comme dans les observations précédentes: le premier, celui de ce qu'il pourroit & devrait être dans Té- tât de société ; le second, celui de ce qu'il est dans ce même état. Or , c'est en étudiant avec soin ce qu'il devroit être dans l'état de société , que nous apprendrons à mieux juger de ce qu'il est aujourd'hui. Cette confrontation est. sans aucun doute , le seul moyen de pouvoir développer clairement les mystères qui voilent encore l'origine des sociétés , d'asseoir les droits des Souverains , & de poser les règles d'administration par lesquelles les Empires pourraient & devraient se soutenir & se gouverner.

Le plus grand embarras qu'aient éprouvé les Politiques qui ont le mieux cherché à suivre la marche de la Nature, a été de concilier toutes les Institutions sociales avec les principes de justice & d'égalité qu'ils apperçoivent en eux. Dès qu'on leur a fait voir que l'homme étoic libre , ils l'ont cru fait pour l'indépendance , & dès lors ils ont jugé que tout assujettissement étoit contraire à sa véritable essence.

Ainsi

Incertitude des Politiques. 265

Ainsi dans le vrai , selon eux, tout Gouvernement seroit un vice , & l'homme ne devroit avoir d'autre chef que lui-même.

Cependant ce vice prétendu de la dépendance de l'homme & de l'autorité qui l'as ujettit , subsistant généralement sous leurs yeux, ils n'ont pu résister à la curiosité de lui chercher une origine & une cause; c'est là où leur imagination prenant la chose même pour le Principe , s'est livrée à tous ses écarts , & où les Observateurs ont montré autant d'insuffisance que lorsqu'ils ont voulu expliquer l'origine du mal.

Ils ont prétendu que l'adresse & la force avoient mis l'autorité dans les mains de ceux qui commandoientaux hommes ; & que la Puissance souveraine n'étoit fondée que sur la foiblesse de ceux qui s'étoient laissé subjuguer. Delà, ce droit invalide n'ayant aucune consistance, est, comme on le voit, sujet à vaciller, & à tomber successivement dans toutes les mains qui auront la force & les talents nécessaires pour s'en emparer.

D'autres se sont plus à détailler les moyens violents ou adroits, qui, selon eux, ont présidé à la naissance des Etats ; & en cela ils n'ont fait que présenter le même système plus étendu; tels sont les vains raisonnements de ceux qui ont donné pour mobile de ces établissements, les besoins 6c la férocité des premiers hommes, 5c ont

l66 Incertitude des Politiques. dit que vivant en chasseurs & dans les forêts, ces hommes effrénés faisoient des incursions sur ceux qui s'étoient livrés à l'agriculture & aux soins des troupeaux , & cela dans la vue d'en détourner à leur profit tous les avantages ; qu'ensuite pour se maintenir dans cet état d'autorité que la violence avoit formé , & qui devenoitune véritable oppression , les usurpateurs furent forcés d'établir des loix & des peines , & que c'est ainsi que le plus adroit, le plus hardi & le plus ingénieux parvint à demeurer le maître , & à assurer son despotisme.

Mais on voit que ce ne put être là la première société , puisqu'on suppose déjà des agriculteurs & des bergers. Cependant voilà quelle est à peu près la principale opinion de ceux des Politiques qui ont décidé que jamais un Principe de justice & d'équité n'a pu faire la base des Gouvernements , & c'est à cette conclusion qu'ils ont ramenés tous leurs systèmes , & les observations dont ils les ont appuyés.

Quelques-uns ont cru remédier à cette injustice en établissant toute société sur le commun accord & la volonté unanime des individus qui la composent, & qui ne pouvant chacun en particulier, supporter les suites dangereuses de la liberté & de l'indépendance naturelle de leurs semblables , se sont vus forcés de remettre entre les mains d'un seul ou d'un petit nombre, les

droits

De V Association forcée. 267 droits de leur état de nature, & de s'engager à concourir eux-mêmes par la réunion de leurs forces,à maintenir l'autorité de ceux qu'ils avoient choisis pour chefs.

Alors cette cession étant volontaire , il n'y a plus d'injustice , disent-ils, dans l'autorité qui en émane. Fixant ensuite par le même acte d'association les pouvoirs du Souverain , ainsi que les privilèges des Sujets, voilà les Corps politiques tout formés , & il n'y aura plus de diffé- rence entr'eux que dans les moyens particuliers d'administration , qui peuvent varier selon les temps & les occurrences.

Cette opinion est celle qui paroîtroit la plus judicieuse, & qui rempliroit le mieux l'idée naturelle qu'on veut nous donner de la justice des Gouvernements , où les personnes & les biens sont sous la protection du Souverain , & où ce Souverain ne devant avoir pour but que le bien commun , n'est occupé qu'à soutenir la Loi qui doit le procurer.

Dans l'association forcée, au contraire, on ne voit que l'image d'une atrocité révoltante , où les Sujets sont autant de victimes, & où le Tyran rapporte à lui seul tous les avantages de la société dont il s'est rendu maître. Je n'arrêterai donc pas ma vue plus long-temps sur cette espèce de gouvernement, quoiqu'elle ne soit pas sans exemple ; mais n'y voyant aucune

trace

2 68 De V Association volontaire.

trace de justice , ni de raison , elle ne peut se concilier avec aucun des vrais principes naturels de l'homme ; autrement il faudroit dire qu'une bande de voleurs forme aussi un Corps politique.

Il ne suffit pas cependant qu'on nous ait pré- senté l'idée d'une association volontaire ; il ne suffit pas même qu'on puisse trouver dans la forme des Gouvernements qui en seroient provenus , plus de jégularité que dans tous ceux que la violence a pu faire naître ; il faut encore examiner avec soin , si cette association volontaire est possible, & si cet édifice n'est pas tout 3tussi imaginaire que celui de l'association forcée. Il faut examiner de plus si dans le cas où cette convention seroit possible , l'homme a pu légitimement prendre sur lui de la former.

C'est d'après cet examen que les Politiques pourront juger de la validité des Droits qui ont fondé les Sociétés ; & si nous les trouvons évidemment défectueux , on appercevra bientôt , en découvrant par où ils pèchent, quels sont ceux qu'il faut nécessairement leur substituer.

Il n'est pas nécessaire de réfléchir long-temps pour sentir combien l'association volontaire de tout un Peuple est difficile à concevoir. Pour que les voix fussent unanimes , il faudroit que la manière d'envisager les motifs & les conditions du nouvel engagement , le fut aussi ; c'est ce qui

De £ Association volontaire. 169 n'a jamais eu & n'aura jamais lieu dans une Région & dans des choses qui n'ont que le sensible pour base & pour objet , parce que Ion ne doit plus douter que tout est relatif dans le sensible , & qu'en lui il n'y a rien de fixe.

Outre qu'il faudroit supprimer dans chacun des Membres, l'ambition d'être le Chef, ou d'appartenir au Chef, il faudroit encore le concours d'une infinité d'opinions, qui ne s'est jamais rencontré parmi les hommes , tant sur la forme la plus avantageuse du Gouvernement , que sur l'intérêt général & particulier, & sur la multitude des objets qui doivent composer les Articles du Contrat.

De plus longues observations seroient donc inutiles , pour nous faire reconnoître qu'un Etat social , formé librement de la part de tous les individus , est absolument hors de toute vraisemblance , & pour avouer qu'il est impossible qu'il y en ait jamais eu de semblable.

Mais admettons-en la possibilité , supposons ce concours unanime de toutes les voix , & que la forme , ainsi que les Loix qui appartiendront au Gouvernement dont il s'agit , aient été fixées d'un commun accord ; il reste encore à demander si l'homme a le droit de prendre un pareil engagement , & s'il seroit raisonnable de se reposer sur ceux qu'il auroit formés.

Après la connoissance que l'on a dû acqué-

zjo De l'Association volontaire.

rir de l'homme , par tout ce qu'on a vu à son sujet, il est aisé de pressentir qu'un pareil droit ne put jamais lui être accordé , & que cet Acte seroit nul & superflu. Premièrement, rappelions-nous cette boussole invariable que nous avons reconnue pour son guide , ayons toujours devant les yeux que tous les pas qu'il pourroit faire sans elle, seroient incertains , puisque sans elle l'homme n'a point de lumière , <3ç qu'elle esc préposée par son Essence même à le conduire & à présider sur toutes ses actions.

Alors donc , si sans l'aveu de cette Cause qui veille sur lui , l'homme prenoit un engagement d'une aussi grande importance que celui de se soumettre à un autre homme, il devroit d'abord douter que sa démarche fût conforme à sa propre Loi , & , par conséquent , qu'elle fût propre à le rendre heureux ; ce qui suffiroit pour l'arrêter , pour peu qu'il écoutât la prudence.

Réfléchissant ensuite avec plus de soin sur sa conduite , ne reconnoîtroit-il pas que non seulement il s'est exposé à se tromper , mais même qu'il a attaqué directement tous les principes de la Justice , en transférant à d'autres hommes des droits dont il ne peut pas légitimement disposer, & qu'il sait résider essentiellement dans la main qui doit tout faire pour lui ? Secondement , cet engagement seroit vague & déraisonnable , parce que , s'il est vrai que

De ïy Association volontaire. 271

cette Cause dont nous parlons , doive être universellement le guide de l'homme , & qu'elle en ait tous les pouvoirs , il est absolument inutile de chercher à employer une autre main. A plus forte raison, dirons-nous la même chose de Phomme , considéré à la manière des Politiques ; c'est , selon eux , l'impuissance de l'homme & la difficulté qu'il éprouve à supporter l'état de Nature, qui l'engage à se donner des Chefs &; des Protecteurs. En effet , si cet homme avoit la force de se soutenir , il n'auroit pas besoin d'appuis étrangers; mais enfin, s'il n'a plus cette force , si c'est après l'avoir perdue qu'il veut en revêtir un autre homme , que lui donne-t-il donc , <3c où trouver ce qui fait la matière du Contrat ?

L'association volontaire n'est donc pas réellement plus juste ni plus sensée , qu'elle n'est praticable; puisque par cet Acte, il faudroit que l'homme attachât à un autre homme un droit dont lui-même n'a pas la propriété, celui de disposer de soi; & puisque, s'il transfère un droit qu'il n'a pas , il fait une convention absolument nulle , <3c que ni le Chef, ni les Sujets , ne peuvent faire valoir , attendu qu'elle n'a pu les lier ni les uns ni les autres.

Ainsi , reprenant tout ce que nous venons de dire , si l'association forcée est évidemment une atrocité , si l'association volontaire est impossible,

271 Fausse conclusion des Politiques. ble , & en même temps opposée à la Justice & à la raison , où trouverons-nous donc les vrais Principes des Gouvernements ? Car , enfin , il est des Etats qui les ont connus & qui les suivent.

C'est , comme je l'ai dit , à cette recherche que les Politiques consument tous leurs efforts ; & si ce que nous venons de voir est exactement tout ce qu'ils ont trouvé sur cette matière, nous pouvons assurer avec raison qu'ils n'ont pas encore faitles premiers pas.~vers leur Science.

Il y a bien en eux une voix secrète qui les porte à convenir , que quelle qu'ait été la cause de l'association d'un Corps politique , le Chef se trouve essentiellement dépositaire d'une suprême autorité , & d'une puissance qui par elle-même doit lui subordonner tous ses sujets ; ils reconnoissent , dis-je , dans les Souverains une force supérieure qui inspire naturellement pour eux le respect & l'obéissance.

C'est aussi ce que je me fais gloire de professer hautement avec les Politiques ; mais, comme ils n'ont pu démêler d'où cette supériorité devoit provenir , ils ne s'en sont pas formé une idée nette, & alors les applications qu'ils en ont voulu faire , ne leur ont offert que des faussetés ou des contradictions.

Aussi la plupart d'entr'eux , peu satisfaits de leurs découvertes , & ne trouvant aucun moyen d'expliquer l'homme en société , ont recouru à

leur

De la Sociabilité de V Homme. 27 J t leur première id.ee> & se sont réduits à dire qu'il ne devroit pas être en société ; mais on verra très-certainement que cette conjecture n'est pas mieux fondée que celles qu'ils ont formées sur les moyens d'association , & qu'elle esc plutôt une preuve évidente de leur incertitude & de la précipitation de leurs Jugements.

Il ne faut que jeter un moment les yeux sur l'homme , pour décider cette question. Sa vie n'est-elle pas une chaîne de dépendances continuelles ? L'acte même de son entrée dans la vie corporelle ne porte-t-il pas le caractère de l'assujettissement où il va être condamné pendant son cours ? N'a-t-il pas besoin pour naître qu'une cause extérieure vienne féconder son germe 3 & lui donner une réaction sans laquelle il ne vivroic pas ? Et n'est-ce pas là cette humiliante sujétion qui lui est commune avec tous les Etres de la

Dès qu'il a reçu le jour , cette dépendance devient encore plus sensible , en ce que les yeux corporels des hommes en sont témoins. C'est alors que dans une impuissance absolue , & une foiblesse vraiment honteuse , l'homme a besoin , pour ne pas mourir , que des Etres de son espèce lui donnent des secours & àes soins sans nombre , jusqu'à ce que parvenu à l'âge de pouvoir se passer d'eux quant aux besoins de son corps , il soit rendu à lui-même, & jouisse de tous les avan-

S tages

fi 174 De la Sociabilité de V Homme. Ijiges & de toutes les forces de son Etre corporel. Mais telle est la nature de l'homme & la sagesse de l'œil qui veille sur lui , qu'avant de parvenir à ce terme d'indépendance corporelle , il éprouve un besoin d'un autre genre , & qui le lie encore plus étroitement à la main qui a soutenu son enfance; c'est celui de son Etre intellectuel , lequel commençant à sentir sa privation , s'agite & se livre aveuglément à tout ce qui peut lui rendre le repos.

Dans cet âge, encore* infirme , il s'adresse naturellement à tout ce qui l'entoure , & surtout à ceux qui soulageant chaque jour ses besoins corporels , semblent devoir être de droit, les premiers dépositaires de sa confiance. C'est à eux qu'il demande à chaque pas la science de lui-même , & ce n'est que d'eux , en effet , qu'il devroic l'attendre ; car c'est à eux à le diriger, à le soutenir, à l'éclairer, selon son âgre , à l'armer d'avance contre Y Erreur & à le préparer au combat ; en un mot , c'est à eux à faire sur son Etre intellectuel ce qu'ils ont fait sur son corps dans un temps où il éprouvoit les douleurs 5 sans avoir la force ni de les supporter, ni de s'en garantir. Voilà , n'en doutons point , la vraie source de la société parmi les hommes , & en même temps le tableau où l'homme peut apprendre quel est le premier de ses devoirs quand il se fait Père

Pourquoi

De la Sociabilité Je l'Homme. 27c

Pourquoi ne trouverons-nous rien de semblable parmi les bêtes , c'est qu'elles ne sont pas de nature à connoître de pareils besoins ; c'est que la bête, ne se dirigeant que par le sensible , quand ce besoin ne lui parle plus , elle ne connoîc plus rien ; c'est que l'affection corporelle , étant la mesure de toutes ses facultés, lorsque cette affection est satisfaite > il n'y a plus pour elle de sensibilité, ni de désir; aussi n'y a-t~il point pour elle de lien social.

On ne doit pas me citer i'exemgle de l'attachement de quelques Animaux , soit entr'eux, soit pour l'homme; nous ne parlons inique delà marche , & des mouvements naturels des Etres ; & tous les exemples qu'on pourrait nous opposer seroient sûrement le fruit de l'habitude,, qui , comme nous l'avons dit ailleurs , peut convenir & se trouver dans la bête , en qualité d'Etre sensible.

On ne doit pas me citer non plus ces peuplades de certains Animaux qui vivent «Se voyagent ensemble , soit sur terre , soitr dans l'eau , soit dans l'air ; ce n'est que le besoin particulier & sensible qui les rassemble ; & il y a si peu de vé- ritable attachement entr'eux , que l'un peut périr & disparaître sans q ue les autres s'en apperçoivent.

Nous voyons donc déjà par ces observations sur les premiers temps de notre existence maté- rielle , que l'homme n'est pas né pour vivre isolé.

S 2 Nous

176 De la Sociabilité de l'Homme* Nous voyons qu'après que sa dépendance corpa* relie a cessé , il lui reste un lien infiniment plus fort , en. ce qu'il est relatif à son Etre propre ; nous voyons , disje , que par un intérêt inséparable de son état actuel, il recherchera toujours ses semblables, & que s'ils ne le trompoienc jamais , ou qu'il ne fût pas déjà corrompu , il ne penseroit point à s'éloigner d'eux , lors même que son corps n'auroit plus besoin de leur» secours.

C'est donc mal-à-propos qu'on a cherché la source delà sociabilité dans les seuls besoins sensibles & dans ce moyen puissant par lequel la Nature rapproche l'homme des Etres de son espèce, pour en opérer la reproduction ; car , comme c'est par-là qu'il est semblable à la bête, & que cependant la bête ne vit point en état de société; ce moyen seul ne suffiroit pas pour établir celle de l'homme. Aussi , je ne m'occupe que des facultés qui le distinguent, & par lesquelles il est porté à lier avec ses semblables un commerce d'actions morales , d'où doit dériver toute association pour être juste.

Quand , dans un âge plus avancé , les facultés intellectuelles de l'homme commencent à l'élever au dessus de ce qu'il voit , & qu'il parvient à appercevoir quelques lueurs au milieu des ténèbres où nous sommes plongés , c'est alors qu'un nouvel ordre de choses naît pour lui ; non

seulement

De la Sociabilité de F Homme. 277 seulement tout l'intéresse , mais combien cet intérêt ne doit-il pas s'accroître pour ceux qui lui auront fait goûter le bonheur d'être homme, de même que pour ceux à qui il pourroit le faire goûter à son tour ?

A mesure qu'il marche dans la carrière de la vie , ce lien social se fortifie encore par l'extension que reçoivent ses vues & ses pensées ; enfin , au déclin de ses jours , ses forces venant à dégénérer, il retombe corporellement dans cet état de foiblesse qui avoit accompagné son enfance , il devient pour la seconde fois l'objet de la pitié des autres hommes , & rentre de nouveau sous leur dépendance , jusqu'à ce que la Loi commune à tous les corps achevé de s'accomplir sur le sien & vienne en terminer le cours. Que faut-il de plus pour convenir que l'hcmm^ n'étoit pas destiné à passer ses jours seul & san& aucun lien social ?

On voit aussi que dans cette simple société naturelle , il y a toujours des Etres qui donnent & d'autres qui reçoivent ; qu'il y a toujours de la supériorité & de la dépendance , c'est-à-dire A qu'il y a le vrai modèle de ce que doit être la société politique.

C'est là cependant ce que ceux qui ont traité de ces objets n'avoient pas considéré , lorsqu'ils ont dit que l'état de Société étoit contraire à la Nature ^ & que ne trouyant pas de moyen de

278 Source des Erreurs Politiques.

justifier cette Société , ni de la concilier avec leurs principes de Droit naturel , ils ont pris la résolution de la proscrire.

Pour nous , qui sentons l'indispensable nécessité de la liaison & de la fréquentation mutuelle des hommes , nous ne serons point arrêtés parla fausseté <3c l'injustice de quelques-uns des liens qui les ont mis souvent en Corps social ; nous serons très-persuadés même que les hommes ne seroient pas nés , comme ils le sont , avec ces besoins réciproques , <5c avec ces facultés qui leur promettent tant d'avantages , s'il n'y avoit pas aussi des moyens légitimes de les mettre en valeur, & d'en retirer tous les fruits dont elles sont susceptibles.

Or, l'usage de ces moyens , ne pouvant avoir lieu que dans le commerce mutuel des individus, & ce commerce , vu l'état actuel de l'homme , étant sujet à des inconvénients sans nombre, nous ne rejetterons pas pour cela les Corps politiques , nous ne ferons qu'indiquer une base plus solide que celle qu'on leur a donnée jusqu'à ce jour , &des principes plus satisfaisants.

Mais on doit voir actuellement que les ténè- bres où les Politiques se sont enveloppés sur ce point , ont la même source que ceux qui couvrent encore aujourd'hui les Observateurs de la Nature ; c'est pour avoir, comme eux , confondu le Principe avec son enveloppe , la force conventionnelle

Du premier empire de V Homme. 279

Ventionnelle de l'homme avec sa véritable force, qu'ils ont tout obscurci & tout défigure.

De plus , nous avons vu le peu de fruits qu'ont produit toutes ces observations sur la Nature par lesquelles on a voulu la séparer d'une Cause active & intelligente, dont le concours & le pouvoir ont été démontrés d'une nécessité absolue.

Nous saurons donc que la marche des Politiques étant semblable , doit être également infructueuse ; ils ont cherché dans l'hoiwne isolé les principes des Gouvernements, & ils ne les y ont pas plus trouvés, que les Observateurs n'ont trouvés dans la Matière la source de ses effets & de tous ses résultats.

Ainsi , de même qu'une circonférence sans centre ne peut pas se concevoir, de même aucune de ces Sciences ne peut marcher sans son appui; c'est pourquoi tous ces systèmes ne peuvent se soutenir , & tombent sans autre cause que celle de leur propre débilité.

Si par son origine première , l'homme étoit destiné à être chef & à commander, ainsi eue nous l'avons assez clairement établi , quelle idée devons-nous nous former de son Empire dans ce premier état, & sur quels Etres appliqueronsnous son autorité? Sera-ce sur ses égaux ? mais dans tout ce qui existe & dans tout ce que nous pouvons concevoir j rien ne nous donne Texem-

S 4 jpfe

i2o Du premier empire de l'Homme: pie d'une pareille Loi , tout nous dit au contraire qu'il ne sauroit y avoir d'autorité que sur des Etres inférieurs , & que ce mot & autorité porte nécessairement avec lui-même l'idée de la supé- riorité ?

Sans nous arrêter donc plus long-temps à examiner sur quels Etres s'étendoient alors les droits de l'homme , il nous suffit de reconnoître que ce ne pouvoit être sur ses semblables. Si cet homme fût resté dans ce premier état, il est donc certain que jamais il n'auroit régné sur des hommes , & que la Société politique n'auroit jamais existé pour lui , parce qu'il n'y auroit point eu pour lui de liens sensibles , ni de privation intellectuelle , que son seul objet auroit été d'exercer pleinement ses facultés , & non comme aujourd'hui d'en opérer péniblement la réhabilitation.

Lorsque l'homme se trouva déchu de cette splendeur , & qu'il fut condamné à la malheureuse condition où il est réduit à présent , ses premiers droits ne furent point abolis , ils ne furent que suspendus , & il lui est toujours resté le pouvoir de travailler & de parvenir par ses efforts à les remettre dans leur première valeur.

Il pourroit donc même aujourd'hui gouverner comme dans son origine , & cela , sans avoir ses semblables pour sujets. Mais cet empire dont nous parlons, l'homme ne le peut

recouvrer

Du nouvel empire de F Homme. 281 recouvrer & en jouir que par les mêmes titres qui l'ont rendu maître autrefois , & ce n'est absolument qu'en portant son ancien Sceptre, qu'il parviendra à reprendre avec fondement le nom de Roi. Ce fut là sa condition première , & celle à laquelle il peut encore prétendre par l'essence invariable de sa nature ; en un mot , telle est son ancienne autorité, dans laquelle , nous le répétons, les droits d'un homme sur un autre homme n'étoient pas connus , parce qu'il étoit hors de toute possibilité que ces droits existassent entre des Etres égaux , dans leur état de gloire & de perfection.

Or , dans l'état d'expiation que l'homme subit aujourd'hui , non seulement il est à portée de recouvrer les anciens pouvoirs dont tous les hommes auroient joui, sans que leurs sujets fussent pris parmi leur espèce , mais il peut acquérir encore un autre droit dont il n'avoit pas la connoissance dans son premier état; c'est celui d'exercer une véritable autorité sur d'autres hommes ; & voici d'où ce pouvoir esc provenu.

Dans cet état de réprobation où l'homme est condamné à ramper, & où il n'apperçok que le voile & l'ombre de la vraie lumière, il conserve plus ou moins le souvenir de sa gloire , il nourrit plus ou moins le désir d'y remonter , le tout en raison de l'usage libre de ses facultés intellectuelles ,

28 1 Du nouvel empire de l'Homme. tellectuelles, en raison des travaux qui lui sont préparés par la justice, & de l'emploi qu'il doit avoir dans Y œuvre.

Les uns se laissent subjuguer, & succombent aux écueils semés sans nombre dans ce cloaque élémentaire, les autres ont le courage & le bonheur de les éviter.

On doit donc dire que celui qui s'en préservera le mieux, aura le moins laissé défigurer l'idée de son Principe, & se sera le moins éloigné de son premier état. Or, si les autres hommes n'ont pas fait les mêmes efforts, qu'ils n'aient pas les mêmes succès , ni les mêmes dons; il es: clair que celui qui aura tous ces avantages sur eux, doit leur être supérieur, & les gouverner.

Premièrement il leur sera supérieur par le fait même , parce qu'il y aura entr'eux & lui une différence réelle fondée sur des facultés & des pouvoirs dont la valeur sera évidente ; il le sera en outre par nécessité, parce que les autres hommes s'étant moins exercés , & n'ayant pas recueilli les mêmes fruits , auront vraiment besoin de lui, comme étant dans l'indigence & dans l'obscurcissement de leur propres facultés.

S'il est un homme en qui cet obscurcissement aille jusqu'à la dépravation , celui qui se sera pré- servé de l'un & de l'autre,devient son maître non seulement par le fait & par nécessité , mais encore

Du Pouvoir Souverain. 18 j core par devoir. Il doit s'emparer de lui, & ne lui laisser aucune liberté dans sqs actions , tant pour satisfaire aux loix de son Principe, que pour la sûreté & l'exemple de la Société ; il doit enfin exercer sur lui tous les droits de l'esclavage & de la servitude ; droits aussi justes & aussi réeîs dans ce cas-ci , qu'inexplicables & nuls dans toute autre circonstance.

Voilà donc quelle est la véritable origine de l'empire temporel de l'homme sur ses semblables , comme les liens de sa nature corporelle ont été l'origine de la première société.

Cet empire toutefois , loin de contraindre & de gêner la société naturelle , doit être regardé comme en étant le plus ferme appui, & le moyen le plus sûr par lequel elle puisse se soutenir, soit contre les crimes de ses membres , soit contre les attaques de tous ses ennemis.

Celui qui s'en trouve revêtu , ne pouvant être heureux qu'autant qu'il se soutient dans les vertus qui le lui ont fait acquérir , cherche pour son propre intérêt à faire le bonheur de ses sujets. Et qu'on ne croie pas que cette occupation doive être vaine & sans fruit ; car l'homme dont nous offrons ici l'idée , ne peut être tel sans avoir en lui tous les moyens de se conduire avec certitude, & sans que ses recherches ne lui rendent des résultats évidents.

En effet, la lumière qui éclairoit l'homme dans

son premier état , étant une source inépuisable! de facultés & de vertus , plus il peut s'en rapprocher , plus il doit étendre son empire sur les hommes qui s'en éloignent , & aussi plus il doit connoître ce qui peut maintenir Tordre parmi eux , & assurer la solidité de l'Etat.

Par le secours de cette lumière, il doit pouvoir embrasser, & soigner avec succès toutes les parties du Gouvernement , connoître évir demment les vrais principes des Loix & de la Justice , les règles de la discipline militaire , les droits des Particuliers & les siens , ainsi que cette multitude de ressorts qui sont les mobiles de l'Administration.

Il doit même pouvoir porter ses vues & étendre son autorité jusque sur ces parties de l'Administration , qui n'en font pas aujourd'hui l'objet principal dans la plupart des Gouvernements , mais qui , dans celui dont nous parlons , en doivent être le plus ferme lien , savoir, la Religion & la guérison des maladies* Enfin, il n'est pas jusqu'aux Arts, soit d'agré- ment , soit d'utilité , dont il ne puisse diriger la marche & indiquer le véritable goût. Car le flambeau qu'il est assez heureux d'avpir à la main, répandant une lumière universelle, doit l'éclairer sur tous ces objets , & lui en laisser voir la liaison.

Ce tableau, tout chimérique qu'il doit pa-

roitre,

roître , n'a cependant rien qui ne soit conforme à l'idée que nous nous trouverons avoir des Rois , quand nous la voudrons approfondir.

En réfléchissant sur le respect que nous leur portons , ne verrons-nous pas que nous les regardons comme devant être l'image & les représentants d'une main Supérieure, & comme tels susceptibles de plus de vertus , de force ^ de lumière & de sagesse que les autres hommes ? N'est-ce pas avec une sorte de regret que nous les voyons exposés aux foiblesses de l'humanité ? Et ne semblerioas-nous pas désirer qu'ils ne se fissent jamais connoître que par des actes grands & sublimes comme la main qui est censée les avoir placés tous sur le Trône ?

Que dis-je , n'est-ce pas sous cette autorité sacrée qu'ils s'annoncent , & qu'ils font valoir tous leurs droits ? Quoique nous n'ayions pas la certitude qu'ils agissent par elle , n'estce pas de ce que nous en sentons la possibilité , que naît cette espèce d'effroi qui ré- sulte de leur puissance , & cette vénération qu'ils nous inspirent ?

Tout ceci nous indique donc que leur première origine est supérieure aux pouvoirs & à la volonté des hommes , & doit nous confirme^ dans l'idée que j'ai présentée , que leur source est au dessus de celles que la Politique leur a cherché.

Quant

Quant à ces facultés & à ces vertus innombrables que nous avons montrées, comme devant se trouver dans les Rois qui auroient recouvré leur ancienne lumière ; ce sont encore les Chefs des Sociétés établies qui nous les annoncent, puisqu'ils agissent comme ayant la jouissance de tout ce que nous sentons devoir être en eux.

Leur nom n'est-il pas le sceau de toutes les puissances qu'ils versent dans leur Empire ? Généraux , Magistrats , Princes , tous les Ordres de l'Etat ne tiennent-ils pas d'eux leur autorité , & lorsque cette même autorité se transmet de main en main jusqu'aux derniers rameaux de l'arbre social , n'est-ce pas toujours en vertu de la première émanation ? Ne faut-il pas même toujours leur attache pour l'exercice des talents utiles , & quelquefois pour celui des talents qui ne sont qu'agréables ?

Dans tous ces cas , les Souverains nous donnent eux-mêmes un signe évident qu'ils 0 sont comme le centre & la source, d'où doivent sortir tous les privilèges & tous les pouvoirs qu'ils communiquent ? Car l'acte même de cette communication , & les formalités qui l'accompagnent, montrent toujours qu'ils sont , ou qu'ils peuvent être dirigés dans leur choix par une lumière sûre , & qu'ils sont éclairés sur la capacité des sujets à qui ils confient

une partie de leurs droits. Et même ces pré- cautions de leur part , ainsi que les décisions qui en résultent, supposent non seulement leur capacité personnelle y mais encore elles en sonc comme autant de témoignages.

Car toutes les informations que les Souverains font prendre dans les différents cas qui se présentent, <5c l'adhésion qu'ils apportent aux lumières & aux décisions de leurs différents Tri* bunaux, ne doivent point être regardées comme des suites de leur ignorance sur les différentes matières soumises à leur Législation. Ce n'est point qu'ils soient censés ne pouvoir connoître tout par eux-mêmes , au contraire , on ne peut se dispenser de le supposer , puisque ce sont eux mêmes qui créent ces jurisdictions. Mais c'est que faisant dans le temporel les fonctions d'un Etre vrai & infini , ils sont chargés % comme lui , de l'action totale & infinie , & sont , comme lui , dans la nécessité indispensable de ne pouvoir opérer les actions bornées & particulières , que par leurs attributs & par les agents de leurs facultés.

Si nous entrions dans le détail de tous les ressorts qui agissent & soutiennent les Gouvernements politiques, nous en ferions la même application aux facultés des Chefs qui les dirigent ; l'exercice de la Justice , tant civile que criminelle , quoique se faisant par d'autres

mains

288 De la Légitimité des Souverains

mains que les leurs , mais toujours par leur au. torité , annonceroit assez clairement qu'ils pourroient avoir les moyens de découvrir les droits & les fautes de leurs Sujets , & de fixer avec certitude l'étendue & le soutien des uns , en même temps que la réparation des autres. Le soin qu'ils prennent de veiller à la conservation des Loix du Gouvernement, à la pureté des mœurs, au maintien des Dogmes & des pratiques de la Religion , à la perfection des Sciences & des Arts , tout cela , dis-je , nous rappelleroit qu'il doit être en eux une lumière féconde qui s'étend à tout , & par conséquent qui connoît tout.

Nous ne nous écartons donc point de la Vé- rité, en attribuant à l'homme revêtu de tous les privilèges de son premier état , les avantages dont les Rois nous retracent si sensiblement l'image, & nous pouvons dire avec raison qu'ils nous instruisent par - là , de ce que l'homme pourroit & devroit être , même au milieu de !a Région impure qu'il habite aujourd'hui.

Je ne me dissimule pas cependant , la multitude d'objections que doit faire naître ce point de vue sous lequel je viens de présenter les Rois , & en général tous les Chefs des Sociétés. Accoutumés, comme sont les hommes, à expliquer les choses par elles-mêmes , & non par leur principe , il doit être nouveau pour

Des Gouvernements légitimes. 289

eux cTapperccvoir , à tous leurs droits & à toutes leurs puissances , une source qui n'est plus à eux, mais qui néanmoins est si analogue avec eux. Aussi étant peu faits à ces principes, ils corn* menceront par me demander quelle preuve les Nations pourront avoir de la légitimité de leurs Chefs , & sur quoi elles pourront juger que ceux qui en occupent la place, ne les ont point abusées. Je ne crains pas de me trop avancer, en disant que les témoignages en seront évidents, soit pour les Chefs, soit pour les Sujets, qui auront su faire un juste & utile usage de leurs facultés intellectuelles , & je renvoie pour cet article , à ce que j'ai dit précédemment sur les témoignages d'une Religion vraie. La même ré- ponse peut servir à l'objection présente , parce que l'Institution sacrée & l'Institution politique ne devroient avoir que le même but , le même guide & la même Loi ; aussi devroientelles toujours être dans la même main , & lorsqu'elles se sont séparées , elles ont perdu de vue l'une & l'autre , leur véritable esprit , qui consiste dans une parfaite intelligence & dans l'union.

La seconde question qu'on pourra me faire , c'est de savoir , si en admettant la possibilité d'un Gouvernement , tel que celui que je viens de représenter , on peut en trouver des exemples sur la Terre.

T Je

290 Des Gouvernements légitimes.

Je ne serois pas cru , sans douce , si je voulois persuader que tous les Gouvernements établis sont conformes au modèle qu'on vient de voir , parce qu'en effet le plus grand nombre en est très-éloigné : mais je prie mes semblables, d être bien convaincus que les vrais Souverains, ainsi que les légitimes Gouvernements, ne sont pas des Etres imaginaires, qu'il y en a eu de tout temps , qu'il y en a actuellement , & qu'il y en aura toujours , parce que cela entre dans l'Ordre universel, parce qu'enfin cela tient au Grand Œuvre, qui est autre choseque laPierre philosophale.

Une troisième difficulté, qui se présentera naturellement d'après les principes qui ont été établis , c'est d'y avoir vu que tout homme par sa nature, peut espérer de recouvrer la lumière qu'il a perdue , & cependant que je reconnaisse des Souverains parmi les hommes ; car , si chaque homme parvient au terme de sa réhabilitation , quels seront les Chefs ? Tous les hommes ne seront-ils pas égaux , ne serontils pas tous des Rois?

Cette difficulté ne peut plus subsister , après ce que j'ai dit sur les obstacles qui arrêtent si souvent l'homme dans sa carrière , & qui , multipliés encore par ses imprudences & l'usage faux de sa volonté , sont de sa part , si rare-» ment , & si inégalement surmontés.

De £ Institution Militahè. £$t On pourroit même rappeller ici ce que j'ai dit sur les différences naturelles des facultés intellectuelles des hommes , où Ton a pu remarquer , qu'en ne les comparant même que sous ce point de vue , il resteroit toujours une inégalité entr'eux , mais inégalité qui ne leur Seroit point pénible , & qui ne les humilieroit pas > parce que leur grandeur seroit réelle dans chacun d'eux , & non pas relative , comme celle qui n'est que conventionnelle & arbitraire.

C'est ce qui nous est représenté en quelque sorte dans les loix de l'institution Militaire , celui de tous les ouvrages des hommes qui nous peigne le plus fidellement l'état premier , & qui , comme tel, est le plus noble de tous leurs Etablissements ; quoique n'ayant pas une base plus vraie , ni plus solide que leurs autres œuvres, il ne doive tenir aux yeux de l'homme sensé, que le premier rang dans l'ordre des pré- jugés; mais, je le répète, il est si noble, il eijgage à Tant de vertus , qu'on oublie presque qu'il auroit besoin d'être vrai.

Ainsi , regardant cette institution , comme celle qui s'applique le mieux au Principe de l'homme, nous remarquerons que tous les Membres qui composent un corps Militaire, sont censés revêtus & doués chacuft des facultés particulières qui sont propres à leur grade. Ils

T 2 sont

291 De C Institution Militaire.

sont censés, chacun dans leur classe, avoir atteint ôc rempli le but qui leur est assigné.

Cependant , quoique ces Membres soient tous inégaux , il n'y a point de difformité dans leur assemblage , ni d'humiliation pour les individus, parce que le devoir de chacun est fixe, & que là il n'est pas honteux d'être inférieur aux autres Membres du même Corps , mais seulement d'être inférieur à son Grade.

En même temps , ces corps Militaires , étant composés de Membres inégaux, ne peuvent jamais demeurer un moment sans Chef, puisqu'il y aura toujours un de ces Membres qui sera supérieur à l'autre.

Si ces Corps n'étoient pas l'ouvrage de la main de l'homme , les différences & la supé- riorité de leurs Membres seroient fixes , & ce seroit la qualité & le prix réel du sujet qui serviroient de règle. Mais , lorsque le Législateur n'est pas conduit par sa vraie lumière, & que cependant il a toujours à agir , il y suppiée en établissant une valeur & un mé- rite plus faciles à connoître, & qui n'ont besoin que du secours des yeux corporels pour être déterminés. C'est l'ancienneté , qui , après la différence des Grades , fixe les droits dans les corps Militaires , & n'y eût - il que deux Soldats dans un Poste , la Loi veut que le plus ancien commande l'autre.

De F Inégalité des Hommes. 293

Cette Loi , toute factice qu'elle soit , n'estelle pas un indice de la justesse du principe que j'ai exposé , & en supposant tous les hommes en possession de leurs Privilèges , comme il' n'y auroit jamais une entière égalité entr'eux , ne pourroit-on pas croire qu'ils auroient toujours des Rois ?

Ce seroit néanmoins la plus grande des absurdités, que de prendre cette comparaison à la lettre ; les corps Militaires , n'étant que l'ouvrage de l'homme , ne peuvent avoir que des différences conventionnelles, aussi laie fupérieur & l'inférieur sont par leur nature de la même espèce , & malgré ces distinctions si imposantes, tout s'y ressemble au fond, puisque ce sont toujours des hommes dans la privation.

Mais dans TOrdre naturel , si chaque homme parvenoit au dernier degré de sa puissance , chaque homme alors seroit un Roi. Or, de même que les Rois de la Terre ne reconnoîssent pas les autres Rois pour leurs Maîtres , & que , par conséquent , ils ne sont point sujets les uns des autres ; de même, dans le cas dont il s'agit , si tous les hommes étoient pleinement réhabilités dans leurs droits , les Maîtres & les Sujets des hommes ne pourroient pas se trouver parmi des hommes, & ils seroient tous Souverains dans leur Empire. Mais, je le répète, ce n'est pas dans l'état actuel des choses, que tes

2^4 De V Inégalité des Hommes.

hommes parviendront tous à ce degré de grandeur & de perfection , qui lçs rendroit indépendants les uns des autres ; ainsi , depuis que cet état de réprobation subsiste , s'ils ont toujours eu des Chefs pris parmi eux, il faut s'attendre qu'ils en auront toujours , & cela est mêmç indispensable, jusqu'à ce que ce temps de punition soit entièrement accompli.

C'est donc avec confiance que j'établis sur la réhabilitation d'un homme dans son Principe , l'origine de son autorité sur ses semblables , celle de sa puissance , & de tous les titres de la Souveraineté politique.

Je ne crains pas même d'assurer que c'est le seul & unique moyen d'expliquer tous les droits , & de concilier la multitude d'opinions différentes que les Politiques ont enfantées sur cette matière ; parce que , pour reconnoître une supériorité dans un Etre , sur les Etres de la même classe , cç n'est pas dans ce en quoi il leur ressemble qu'il faut la chercher , mais dans ce en quoi il peut en être distingué.

Or , par leur nature actuelle , les hommes étant condamnés à la privation, se ressemblent tous absolument par cet endroit , à quelques nuances près ; ce n'est donc qu'en s'efforçant de faire disparoître cette privation , qu'ils peuvent espérer d'établir des différences réelles çjtfr'eux,

Du Flambeau des Gouvernements. 295 Je crois aussi ne pas pouvoir offrir à mes semblables , un tableau plus satisfaisant , que celui de cette Société que nous avons vue établie précédemment sur les besoins corporels de l'homme , & sur le désir qu'il a de connoître ; & lui donner un Chef tel que je viens de le peindre, c'est complétera confirmer l'idée naturelle que nous portons tous secrètement en nous , de l'homme social & du principe des Gouvernements.

En effet, nous n'y verrions régner qu'un ordre & une activité universelle , qui formeroient un tissu de délices & de joie pour tous les Membres du Corps politique ; nous verrions que leurs maux corporels mêmes eussent trouvé là des adoucissements; parce que, selon que je l'ai indiqué , la lumière qui eût dirigé l'association, enauroit embrassé & éclairé toutes les parties. Alors, c'eût été au milieu des choses périssables , nous présenter l'image la plus grande & l'idée la plus juste de la perfection ; c'eût été rappeller cet heureux âge qu'on a dit n'exister que dans l'imagination des Poètes , parce que, nous en étant éloignés & n'en çonnoissant plus la douceur , nous avons eu la foiblesse de croire que , puisqu'il avoit passé pour nous , il devoit avoir cessé d'être.

En même temps , si telle est la Loi qui deyroit lier & gouverner les hommes ; si c'est ta

T4 le

i<)6 De la Soumission aux Souverains! le seul flambeau qui puisse, sans injustice , les réunir en corps, il est donc certain, qu'en l'abandonnant , ils ne peuvent s'attendre qu'à l'ignorance, &à toutes les misères inévitables pour ceux qui errent dans l'obscurité.

Alors, si par l'examen que Ton va voir des Gouvernements reçus , il se trouve dans eux des difformités , on pourra conclure avec raison qu'elles ne subsistent que par Téloignement de cette même lumière , & parce que ceux qui ont fondé les Corps politiques n'en ont pas connu les principes , ou que leurs successeurs en ont laissé altérer la pureté.

Mais , avant d'entreprendre cet important examen , je dois tranquilliser les Gouvernements ombrageux , qui pourroient s'alarmer de mes sentiments , & craindre , qu'en dévoilant leur défectuosité, j'anéantisse le respect qui leur est dû; &, quoique j'aie déjà montré, dans quelques endroits du sujet qui m'occupe actuellement , ma vénération pour la personne des Souverains , autant que pour leur caractère , il est convenable de réitérer ici cette protestation , afin de bien persuader à tous ceux qui liront cet Ouvrage , que je né respire que l'ordre & la paix, que je fais à tous les Sujets un devoir indispensable de la soumission à leurs Chefs , & que je condamne sans réserve toute insubordination & toute révolte , comme

étant

De la Soumission aux Souverains. 297

étant diamétralement contraires aux principes que je me suis proposé d'établir.

On ne pourra se dispenser d'ajouter foi à cette authentique déclaration , lorsqu'on voudra se rappeller ce que j'ai établi précédemment sur la Loi qui doit ici-bas diriger l'homme dans toute sa conduite. N'ai-je pas montré que l'enchaînement de ses souffrances n'étoit qu'une suite du faux usage de sa volonté ; que l'usage de cette volonté n'étoit devenu faux que quand l'homme avoit abandonné son guide , & que , par conséquent , s'il avoit la même imprudence aujourd'hui , il ne feroit par-là que perpétuer ses crimes & augmenter d'autant ses malheurs ?

Je condamne absolument la rébellion , dans le cas même où l'injustice du Chef <5c du Gouvernement seroit à son comble , & où ni l'un ni l'autre ne conserveroit aucunes traces des pouvoirs qui les constituent; parce que , toute inique, toute révoltante que pourroit être une pareille Administration , j'ai fait voir que ce n'est point le Sujet qui a établisses Loix politiques & ses Chefs , ainsi ce n'est point à lui à les renverser.

Mais il faut en donner des raisons plus sensibles encore ; si le mal n'est que dans l'Administration, & que le Chef se soit conservé dans cette force 6c ces droits incontestables que nous lui

supposons

i$$ De la Soumission aux Souverains. supposons, comme étant le fruit de son travail & des exercices qu'il aura faits , il aura en lui toutes les facultés nécessaires, pour démêler le vice du Gouvernement & pour y remédier , sans que le Sujet soit dans le cas d'y porter la main.

Si le vice est en même temps, dans le Gouvernement & dans le Chef, mais que le Sujet ait su s'en préserver, en remplissant cette obligation commune à tous les hommes de ne jamais s'écarter de la Loi invariable qui doit les conduire, celui-ci saura se mettre à couvert des vexations, sans employer la violence ; ou bien il saura reconnoître si ce n'est point d'une main supérieure que part le fléau , alors il se gardera d'en, murmurer , ni de s'opposer à la Justice.

Enfin , si le vice étoit à la fois dans le Chef, dans l'Administration & dans le Sujet , alors il ne faudroit plus me demander ce qu'il y auroit à faire ; car ce ne seroit plus un Gouvernement, ce seroit un brigandage ; or , pour les brigandages, il n'y a, pas de Loix.

Il seroit même inutile d'annoncer aux hommes dans un pareil désordre, que plus ils s'y livreront , plus ils s'attireront de souffrances & d'afflictions ; que l'intérêt de leur vrai bonheur leur défendra toujours de repousser l'injustice par l'injustice , & que les maux les poursuivront , tant qu'ils ne s'efforceront pas de plier leur pensée & leur volonté à leur règle naturelle.

De la Soumission aux Souverains. 299 relie. Ces discours ne trouveroient aucun accès dans cette confusion tumultueuse ; car ils sont le langage de la raison, & l'Etre livré à luimême ne raisonne point.

Qu'on ne m'objecte pas de nouveau, cette difficulté de savoir à quels signes chacun pourra discerner si les choses sont ou non dans l'ordre, & quand on devra agir ou s'arrêter. J'ai assez fait entendre que tout homme étoit né pour avoir la certitude de la légitimité de ses actions, qu'elle est indispensable pour fixer la moralité de toute sa conduite, & qu'ainsi tant que cette preuve lui manque, il s'expose s'il fait un pas.

D'après cela, l'on peut juger si je permets à l'homme la moindre imprudence , & à plus forte raison le moindre acte de violence & d'autorité privée.

Je crois donc que cet aveu de ma part peut rassurer les Souverains sur les principes qui me conduisent; ils n'y verront jamais qu'un attachement inviolable pour leur personne, & que le plus sublime respect pour le rang sacré qu'ils occupent ; ils y verront que même s'il y avoit parmi eux des usurpateurs & des tyrans, leurs Sujets n'auroient aucun prétexte légitime , pour leur porter la moindre atteinte.

Si des Rois lisoient jamais cet écrit, ils ne se persuaderoient pas , je pense , que par cette §oumi$sion que je leur voue, j'augmente en rien

leurs

300 Des Obligations des Rois.

leurs pouvoirs, 5c que je les dispense de cette obligation où ils sont comme hommes, d'assujettir leur marche à la règle commune qui devroit nous diriger tous.

Au contraire , si ce n'est que par l'intime connoissance qu'ils sont censés avoir de cette règle, & par leur fidélité à l'observer qu'ils ont dû porter Ip titre de Rois, leur rendre le droit de s'en écarter , ce seroit favoriser l'imposture , & insulter au nom même qui nous les fait honorer.

Ainsi , si le sujet n'a pas le droit de venger une injustice de leur part, ils doivent savoir qu'ils ont encore moins celui d'en commettre ; parce qu'en qualité d'hommes, le Souverain & le Sujet ont la même Loi ; que l'Etat politique ne change rien à leur nature d'Etres pensants ; qu'il n'est qu'une charge de plus pour tous les deux, & que l'un & l'autre ne peuvent & ne doivent rien faire par eux-mêmes ?

J'ai pensé qu'il étoit à propos de faire cette formelle déclaration avant d'entrer dans l'examen des Corps politiques , & je crois actuellement pouvoir suivre mon dessein sans inquié- tude , parce que tout défectueux que paroî- troient les Gouvernements, je ne peux plus être soupçonné de travailler à leur ruine ; puisqu'au contraire tout ce que j'aurois à ambitionner , ce seroit de leur faire goûter les seuls

moyens

De l'Instabilité des Gouvernements. 301

moyens qui soient évidemment propres à leur bonheur & à leur perfection.

En premier lieu, ce qui doit faire p ésumer que la plupart des Gouvernements n'ont point eu pour base le principe que j'ai établi ci-devant; savoir , la réhabilitation des Souverains dans leur lumière primitive, c'est que presque tous les Corps politiques qui ont existé sur la terre, ont passé.

Cette simple observation ne nous permet gueres d'être persuadés qu'ils eussent un fondement réel , & que la Loi qui lesavoit constitués, fût la véritable ; car cette Loi dont je parle ayant, par sa nature, une force vivante & invincible , tout ce qu'elle auroit lié devroit être indissoluble, tant que ceux qui auroient été pré- posés pour en être les ministres, ne l'auroient pas abandonnée.

Il faut donc , ou qu'elle ait été méconnue dans l'origine des Gouvernements dont il s'agit , ou qu'elle ait été négligée dans les temps qui ont suivi leur institution, parce que sans cela ils subsisteroient encore.

Et certainement, ceci ne répugne point à l'idée que nous portons tous en nous, de la stabilité des effets d'une pareille Loi ; selon les notions de vé- rité qui sont dans l'homme , ce qui est ne passe point, & la durée est pour nous la preuve de

301 De l' Instabilité des Gouvernements. la réalité des choses. Lors donc que les hommes se sont accoutumés à regarder les Gouvernements comme passagers & sujets aux vicissitudes, c'est qu'ils les ont mis au rang de toutes les institutions humaines, qui n'ayant que leurs caprices, & leur imagination déréglée pour appui, peuvent vaciller dans leurs mains, & être anéanties par un autre caprice.

Néanmoins , & par une contradiction intolé- rable, ils ont exigé notre respect pour ces sortes d'établissements dont eux-mêmes reconnoissent la caducité.

N'est-il pas certain alors que dans leur aveuglement même, le Principe leur parloit encore , & qu'ils sentoient que toutes vicieuses & toutes fragiles que fussent leurs Institutions sociales , elles en représentoient une qui ne devoit avoir aucun de ces défauts}

Ceci seroit suffisant pour appuyer ce que j'ai avancé sur la Loi fixe qui doit présider à toute Association ; mais , sans doute , malgré l'idée que nous avons tous d'une pareille Loi , on hésitera toujours à y ajouter foi , parce qu'ayant vu disparoître tous les Empires , il devient comme évident qu'ils ne peuvent pas être durables , & on aura peine à croire qu'il y en ait qui n'aient point passé.

C'est cependant une des vérités que je puisse le mieux affirmer, & je ne m'avance point trop,

Des Gouvernements stables. 3 o j en certifiant à mes semblables, qu'il y a des Gouvernements qui se soutiennent depuis que l'homme est sur la terre, & qui subsisteront jusqu'à la fin du temps; & cela, par les mêmes raisons qui m'ont fait dire qu'ici-bas il y avoit toujours eu, & qu'il y auroic toujours des Gouvernements légitimes.

Je n'ai donc point eu tort de faire entendre que si les Corps politiques qui ont disparu de dessus la terre , avoient été fondés sur un Principe vrai , ils seroient encore en vigueur ; que ceux qui subsistent aujourd'hui, passeront infailliblement , s'ils n'ont un pareil principe pour base , & que s'ils s'en étoient écartés , le meilleur moyen qu'ils eussent de se soutenir, ce seroit de s'en rapprocher.

Par la durée dont j'annonce qu'un Gouvernement est susceptible, il est clair que je n'entends parler que d'une durée temporelle , puis* qu'ils ne sont établis que dans le temps. Mais quoiqu'ils dussent finir avec les choses , ce seroit toujours jouir de la plénitude de leur action, que de la porter jusqu'à ce terme ; 5c c'est-la ce qu'ils pourroient espérer, s'ils savoient s'appuyer de leur Principe.

Je ne m'arrêterai point à citer pour preuve, cet orgueil avec lequel les Gouvernements vantent leur -ancienneté , ni les soins qu'ils se donnent pour reculer leur origine; je ne rappellerai

point

304 JDes Gouvernements stables. point non plus, les précautions qu'ils prennent pour leur conservation 2c pour leur durée , ni tous ces établissements qu'ils forment sans cesse, dans des vues éloignées , & dont les fruits ne peuvent être recueillis qu'après des siècles ; on voit que ce seroient là autant d'indices secrets de la persuasion ou ils sont qu'ils devroient être permanents.

Alors donc , je le répète , dès que nous voyons s'éteindre un Etat, nous pouvons présumer sans crainte, que sa naissance n'a pas été légitime, où que les Souverains qui l'ont gouverné successivement, n'ont pas tous cherché à se conduire par la lumière de ce flambeau naturel que nous leur rappelions comme devant être le guide de l'homme & le leur.

Par la raison contraire, il ne seroit pas encore temps de prononcer sur les Gouvernements actuels , si nous n'avions que ce seul motif pour diriger nos jugements , parce que , tant que nous les verrions subsister , nous pourrions les supposer conformes au Principe qui devroit les constituer tous , & ce ne seroit que leur destruction qui nous découvriroit s'ils sont défectueux.

Mais il est d'autres points de vue sous lesquels nous avons encore à les considérer, & qui peuvent nous aider à nous instruire de leurs défauts & de leurs irrégularités.

De la Différence des Gouvernements. 305

Le second vice que nous ne pouvons nous dissimuler dans les Gouvernements admis , c'est qu'ils sont différents les uns des autres : Or , si c'étoit un Principe vrai qui les eût formés , ce Principe étant unique & toujours le même , se seroit manifesté par-touc de la même manière , & tous les Gouvernements qu'il auroit produit seroient semblables. Ainsi , dès qu'il y a de la disparité entr'eux, nous ne pouvons plus admettre l'Unité de leur Principe , & très certainement il doit y en avoir parmi eux qui soient illégalement établis.

Je ne m'arrête point à ces différences locales p qui étant amenées par les circonstances & par le cours continuel des choses , doivent journellement se faire sentir dans l'administration,. Comme la marche de cette administration doic être réglée elle-même par le Principe constitutif universel , loin que les différences qu'elle admettra, selon les temps & les lieux , le puissent altérer , elles nous montreront bien plutôt sa sagesse & sa fécondité»

Je ne dois donc compter dans ce momentci que les différences fondamentales , qui tiennent à la constitution de l'Etat.

De ce nombre sont les différentes for-» mes de Gouvernement , dont je n'envisagerai que les deux principales , parce que toutes

V les

306 Delà Différence des Gouvernements. les autres y tiennent plus ou moins; savoir, celle où la suprême puissance est dans une seule main , & celle où elle est à la fois dans plusieurs.

Si de ces deux sortes de Gouvernements l'on suppose que Tune est conforme au Principe, il est bien à présumer que l'autre y est opposée ; car l'une & l'autre étant si différences , ne peuvent pas raisonnablement avoir la même base , ni la même origine.

Je ne puis , par conséquent , admettre cette opinion généralement reçue , qui détermine la forme d'un Gouvernement d'après sa situation , son étendue & d'autres considérations de cette nature , par lesquelles on prétend fixer Tespece de Législation la plus convenable à chaque Peuple ou à chaque Contrée.

Selon cette règle, ce seroit dans les Causes secondaires que se trouveroit absolument la raison constitutive d'un Etat , & c'est ce qui ré- pugne entièrement à l'idée que j'ai déjà donnée de cette Cause ou de ce Principe constitutif. Car, comme Principe, il doit dominer par-tout, diriger tout. Etant lumineux , il peut , il est vrai , s'accommoder aux circonstances que je viens de citer, mais il ne doit jamais plier devant elles au point de se dé- naturer , & de produire des effets contradictoires. En un mot , ce seroit renouveller l'erreur

Du Gouvernement d'un seul. 3 07 reur que nous avons dévoilée en parlant de la Religion ; c'est-à-dire , que ce seroit chercher dans l'action & les Loix des choses sensibles , la source d'un Principe vrai , pendant que ce sont elles qui l'éloignent & qui le défigurent. Ainsi je persiste à soutenir que des deux formes de Gouvernements, dont je viens de parler, il y en a nécessairement une qui doit être vicieuse.

Si l'on me pressoit absolument de me dé- cider sur celle qui mérite la préférence , quoique mon plan soit plutôt de poser les Principes , que de donner mon avis , je ne pourrois me dispenser d'avouer que le Gouvernement d'un seul , est sans contredit , le plus naturel , le plus simple & le plus analogue aux véritables Loix , que j'ai exposées pré- cédemment comme étant essentielles à l'homme.

C'est en effet, dans lui-même & dans le flambeau qui l'accompagne > que l'homme doit puiser ses conseils & toutes ses lumières ; si cet homme est Roi , ses devoirs comme homme, ne changent pas , ils ne font que s'étendre. Ainsi , dans ce rang élevé , ayant toujours le même oeuvre à faire , il a aussi toujours les mêmes secours à espérer.

Ce n'est donc point dans les autres Membres de son Etat , qu'il doit chercher ses guides , & s'il est homme , il saura se suffire à lui-même. Toutes les mains qui seront né-

V 2 cessairem^nt

508 Du Gouvernement d'un seul.

cessairemenc employées dans l'Administration , quoiqu'étant l'image du Chef, chacune dans leur classe, n'auront pour objet que de le seconder, & nullement de l'instruire & de l'éclairer , puisque nous avons reconnu en lui la source des immenses pouvoirs qui se répandent dans tout son Empire

Donc , si nous concevons qu'un homme puisse réunir en lui ces privilèges , il seroit très-inutile qu'il y eût à la fois plusieurs hommes à la tête d'un Gouvernement , puisqu'un seul peut alors la même chose que tous les autres. Ainsi, quelques avantages qu'on voulût trouver dans le Gouvernement de plusieurs, je ne pourrois regarder cette forme comme la plus parfaite , parce qu'il y auroit un défaut qui seroit la superfluité , & que dans l'idée que nous portons en nous d'un Gouvernement vrai , il ne doit point s'y trouver de défauts.

Cependant , quoique je donne la préférence au Gouvernement d'un seul , je ne décide point encore que tous ceux qui ont cette forme soient vrais , selon toute la régularité du principe. Car enfin , même parmi les Gouvernements d'un seul, il se trouve encore des différences infinies.

Dans les uns , le Chef n'a presque aucune autorité; dans les autres, il en a une absolue; dans d'autres , il tient le milieu entre la dé- pendance

De la Rivalité des Gouvernements. 309 pendance & le despotisme; rien n'est fixe , rien n'est stable en ce genre. C'est pour cela qu'il est très-probable , que ce n'est pas encore par cette Loi invariable , dont nous nous occupons qu'ont été dirigés tous les Gouvernements où la puissance est dans une seule main , & qu'ainsi nous ne devons pas les adopter tous.

Mais le troisième, & en même temps le plus puissant motif, qui doit" nous tenir en suspens sur la légitimité de toutes les Institutions sociales de la Terre , tant celles où il n'y a qu'un Chef, que celles qui en ont plusieurs , c'est qu'elles sont universellement ennemies les unes des autres ; or , très-certainement cette inimitié n'auroit pas lieu, si le même Principe eût présidé à toutes ces Associations , & qu'il en dirigeât continuellement la marche. Car l'objet de ce Principe étant l'ordre, tant en général , qu'en particulier , tous les Etablissements auxquels il auroit présidé, n'auroient eu sans doute que ce même but ; & loin que ce but eût été de s'envahir les uns & les autres y il eût été , au contraire , de se soutenir mutuellement contre le vice naturel & commun qui prépare sans cesse leur destruction.

Lors donc que je les vois employer réciproquement leurs forces les Uns contre les autres, & s'écarter si grossièrement de leur objet y je

V 3 dois

dois présumer , sans crainte , que dans le nombre de ces Gouvernements , il ne se peut qu'il n'y en ait d'irréguliers & de vicieux.

Les Politiques , je le sais , emploient tous leurs efforts pour pallier cette difformité. Ils considèrent les Institutions sociales comme formées à l'instar des ouvrages de la Nature ; ensuite oubliant que sur-tout entre leurs mains , la copie ne peut jamais être égale à son modèle, ils transportent & attribuent à ces Corps factices la même vie, la même faculté & les mêmes pouvoirs que ceux dont les Etres corporels de la Nature sont revêtus , ils leur prêtent la même activité , la même force, le même droit de se conserver , & par conséquent , celui de repousser également les attaques , & de combattre leurs ennemis.

C'est par-là qu'ils justifient la guerre entre les Nations , & la multitude des Loix établies pour la sûreté, tant intérieure qu'exté- rieure des Etats.

Mais les Législateurs eux - mêmes ne peuvent pas se dissimuler la foiblesse 6c la dé- fectuosité des moyens qu'ils emploient pour le maintien de ces droits, & pour la conservation des Corps politiques ; ils voient évidemment que si le Principe actif qu'ils supposent dans leur Ouvrage, étoit vivant , il animeroit sans violence , & conserveront sans dé- truire,

Des vrais Ennemis de l'Homme* 3 1 1 truire, ainsi que le Principe actif des Corps naturels.

Or , dès qu'il arrive absolument tout le contraire , dès que les Loix quelconques des Gouvernements n'ont de force que pour anéantir , & qu'elles ne créent rien , le Chef ne trouve plus une véritable puissance dans l'instrument dont il se sert, & il ne peut se nier à luimême , que le Principe qui lui a fait composer sa Loi , ne l'ait trompé.

Alors., je demande quelle peut être cette erreur , si ce n'est de s'être abusé lui-même sur le genre de combat qu'il avoit à faire ; d'avoir eu la foiblesse de croire que ses ennemis étoient des hommes , & formoient les Corps politiques ; qu'ainsi c'étoit contre ces Corps , qu'il devoit tourner toutes ses forces & toute sa vigilance. Or, comme cette idée est une des plus funestes suites des ténèbres où l'homme est plongé, il n'est pas étonnant que les droits qu'elle a fait établir soient également faux , & dès-lors qu'ils ne puissent rient produire.

On ne doit point être surpris de me voir annoncer que l'homme ne peut avoir les hommes pour ses véritables ennemis ; & que par la Loi de sa nature , il n'a vraiment rien à craindre de leur part ; parce qu'en effet , comme on a reconnu qu'ils ne sauroient par eux-mêmes, devenir

V4 Supérieure

3 1 1 Des vrais Ennemis de V Homme* Supérieurs les uns des autres , & qu'ils sont tous dans la même foiblesse & la même privation , il est certain que dans cet état, ils n'ont aucun avantage réel sur leur semblable ; & s'ils essayoient de faire usage contre lui des avantages corporels qui seroient en eux , comme l'adresse , l'agilité ou la force , celui qui seroit l'objet de leurs attaques , parviendroit sans doute à s'en préserver , en se laissant conduire par la Loi première & universelle , que j'ai présentée à chaque instant dans cet Ouvrage , comme étant le guide indispensable de l'homme.

Si , au contraire , c'étoit en vertu des facultés de cette même Loi , & par la puissance du Principe qui l'a prescrite, que l'homme trouvât réellement des Supérieurs \ comme ceux qui auroient ces pouvoirs ne les emploieraient que pour son propre bien & pour son vrai bonheur , il est clair qu'il n'auroit rien à craindre de leur part, & qu'il auroit tort de les regarder comme ses ennemis.

C'est donc par foiblesse & par ignorance, que l'homme est timide avec ses semblables; c'est pour avoir mal saisi le but de son origine , & l'objet de sa destination sur la Terre ; & si , comme nous l'avons observé , l'on voit , entre les différents Gouvernements , une jalouse & avide inimitié , nous devons croire

Des trois Vices des Gouvernements. 315

que cette erreur n'a pas eu une autre source , ni un autre principe , & que par conséquent, la lumière qui a présidé à leur association n'a pas tous les droits qu'elle auroit à notre confiance , si elle eût été aussi pure qu'elle auroit

u letre.

Indépendamment des vices d'administration dont nous parlerons ensuite , nous observerons donc ici trois vices essentiels , savoir , l'instabilité , la disparité & la haine , qui se montrent clairement parmi les Gouvernements reçus, considérés en eux-mêmes & dans leurs rapports respectifs ; sur cela seul, je serois en droit d'assurer que ces associations se sont formées par la main de l'homme , & sans le secours de la Loi supérieure qui doit leur donner la sanction , & que cette sanction ayant été négligée , les Gouvernements , qui ne peuvent tous se soutenir que par elle, ont dégénéré de leur premier état.

Mais comme je me suis imposé la Loi de ne prononcer sur aucun , je ne porterai point encore ici mon Jugement , d'autant que chacun de ces Gouvernements pourroit trouver des objections à faire pour se défendre de l'inculpation. Si ceux qui se sont éteints ont été faux , ceux qui subsistent peuvent ne pas l'être ; si parmi ceux.- ci j'ai remarqué une différence presque universelle , d'où j'ai conclu qu'il y

3 1 4 De F Administration.

en avoit nécessairement de mauvais , je n'ai condamné, & même encore en général , que le Gouvernement de plusieurs, ainsi les Gouvernements d'un seul n'ont point été compris dans ce jugement.

Enfin , si je trouve même entre les Gouvernements d'un seul , une haine marquée , ou pour parler plus décemment , une rivalité gé- nérale , chacun d'eux pourroit opposer qu'il est dépositaire de ces droits réels qui devroient présider à toute Société , & alors qu'il est de son devoir de se tenir en garde contre les autres Etats.

Ce sont toutes ces raisons réunies , qui m'empêcheront toujours de donner mon sentiment sur aucun des Corps Politiques actuels ; mais , comme mon dessein est en même temps , de les mettre tous dans le cas de pouvoir se juger eux-mêmes , je vais leur offrir d'autres observations qui les aideront à diriger leurs jugements sur ce qu'ils sont & sur ce qu'ils devroient être.

C'est sur leur administration que je vais actuellement jeter la vue, parce que pour qu'un Gouvernement soit conforme au Principe vrai , son administration doit se conduire par des Loix certaines & dictées par la vraie Justice ; si au contraire, elle se trouve injuste & fausse, ce $ei# aux Gouvernements qui l'emploient , à en

tirer

Du Droit Public. 3 1 Ç

tirer les conséquences sur la légitimité du Prin-* cipe & du mobile auxquels ils doivent leur naissance.

L'Administration des Corps politiques a deux choses principales à régler ; premièrement les droits de l'Etat & de chacun des membres , ce qui fait l'objet du Droit public & de la Justice civile ; secondement , elle a à veiller à la sû- reté de la Société tant générale que particulière, ce qui fait l'objet de la Guerre , de la Police & de la Justice criminelle. Chacune de ces branches ayant des Loix pour se diriger , il ne faut pour nous assurer de leur justesse, qu'examiner si ces Loix émanent directement du Principe vrai , ou si elles sont établies par l'homme seul & privé de son guide. Commençons par le Droit public.

Je n'en examinerai qu'un seul article, parce qu'il suffira pour indiquer l'obscurité ou cette partie de l'Administration est encore plongée ; c'est celui des échanges que les Souverains font souvent entr'eux, de différentes parties de leurs Etats , selon leur convenance.

Je demande, en effet, si après qu'un Sujet a prêté , ou est censé avoir prêté serment de fidé- lité à un Souverain , celui-ci a le droit de l'en délier , & cela même malgré tous les avantages qui peuvent en résulter pour l'Etat. L'usage où sojjt les Souverains de ne pas prendre l'aveu

3 \6 Des Echanges & des Usurpations*.

des Habicans des contrées qu'ils échangent, n'annonce-t-il pas que l'ancien serment n'a pas été libre , & que le nouveau ne le sera pas davantage. Or , cette conduite peutelle jamais être conforme aux idées que les Législateurs eux-mêmes veulent nous donner d'un Gouvernement légitime ?

Dans celui dont j'ai annoncé la Vérité & l'Existence indestructible , ces échanges sont également en usage, & ceux qui se pratiquent parmi les Gouvernements reçus , n'en sont que l'image , parce que l'homme ne peut rien inventer ; mais les formalités en sont différentes , & dictées par des motifs qui en rendent tous les actes équitables ; c'est-à-dire , que l'échange y est libre & volontaire de part & d'autre , qu'on n'y regarde pas les hommes comme attachés au sol , & faisant partie du Domaine ; en un mot, qu'on ne confond pas leur nature avec celle des possessions temporelles.

Je n'ose parler ici de ces illustres usurpations par lesquelles les différents Gouvernements pré- tendent acquérir un droit de propriété sur des Nations paisibles & ignorées , ou même sur des Contrées voisines & sans défense , par cela seul qu'ils manifestent contre elles leur force & leur cupidité. Il est vrai que tout se faisant par réaction dans l'Univers , la Justice a souvent laissé armer des Peuples pour la punition des

Peuples

De la Loi Civile. 317

Peuples criminels: mais en servant réciproquement de Ministres à sa vengeance , ils n'ont fait qu'augmenter leurs propres crimes & leur propre souillure , & ces horribles envahissements dont nous avons sous les yeux tant d'affreux exemples , ont peut-être été moins funestes à ceux qui en ont été les victimes , qu'à ceux qui les ont opérés. Venons à l'examen de la Loi civile.

Je suppose tous les droits de propriété établis, je suppose le partage de la terre fait légitimement parmi les hommes , ainsi qu'il a eu lieu dans l'origine , par des moyens que l'ignorance feroit regarder aujourd'hui comme imaginaires. Alors, quand l'avarice, la mauvaise foi , l'incertitude même viendront à produire des contestations , qui pourra les terminer ? Qui pourra assurer des droits menacés par l'injustice , & ré- habiliter ceux qui auroient dépéri ? Qui pourra suivre la filiation des héritages & des mutations, depuis le premier partage jusqu'au moment de la contestation f Et cependant , comment remédier à tant de difficultés , sans avoir la connoissance évidente delà légitimité de ces droits, & sans pouvoir à coup sûr désigner le véritable propriétaire ? Comment juger sans avoir cette certitude , & comment oser prononcer sans être sûr que l'on ne couronne pas une usurpation ?

Or , personne n'osera nier que cette incertitude

3 1 8 De la Prescription.

tude ne soit comme universelle , d'où nous conclurons hardiment que la Justice civile esc souvent imprudente dans ses décisions.

Mais voici où elle est bien plus condamnable encore , & où elle montre à découvert sa témé- rité ; c'est lorsque dans l'extrême embarras où elle se trouve fréquemment, de reconnoître l'origine des différents droits & des différentes propriétés, elle fixe une borne à ses recherches, en assignant un temps pendant lequel toute possession paisible devient légitime, ce qu'elle appelle Prescription ; car je demande, dans le cas où la possession seroit mal acquise , s'il est un temps qui puisse effacer une injustice.

Il est donc évident que la Loi civile agit d'elle-même en ce moment, il est évident que c'est elle qui crée la Justice , pendant qu'elle ne doit que l'exécuter, & qu'elle répète par-là cette erreur universelle par laquelle l'homme confond toujours les choses avec leur Principe.

Il suffiroit peut-être de me borner à ce seul exemple sur la Justice civile , quoiqu'elle pût m'en offrir plusieurs autres qui déposeroient également contre elle , tels que ces variétés , ces contradictions où elle est exposée à tous les pas, & qui l'obligent à se désavouer elle-même dans mille occasions.

J'ajouterai seulement qu'il eft une circonstance où elle découvre tout-à-fait son imprudence

De V Adultère. 319

«lence & son aveuglement , & où le principe de Justice qui devroit toujours diriger sa marche, est blessé bien plus grièvement que lorsqu'elle porte des jugements hasardés sur de simples possessions. C'est lorsque pour d'autres causes que pour l'adultère , elle prononce la séparation des personnes liées par le mariage. En effet , l'adultère est le seul motif sur lequel elle puisse légitimement désunir les époux, parce que c'est la seule contravention qui blesse directement l'alliance , & que par cela seul elle est rompue, puisque c'étoit sur cette union sans partage qu'elle étoit fondée. Ainsi lorsque la Loi civile se laisse guider par d'autres considérations , elle annonce , sans aucun doute , qu'elle n'a pas la première idée d'un pareil engagement.

Je ne peux donc me dispenser d'avouer combien la marche de la Loi civile est défectueuse, tant dans ce qui regarde la personne des membres delà Société, que dans ce qui regarde tous leurs droits de propriété ; ce qui m'empêche absolument de regarder cette Loi comme conforme au Principe qui devroit avoir dirigé l'association, & me force à reconnoître ici la main de l'homme au lieu de cette main supérieure & éclairée qui devroit tout faire en sa place.

Je m'en tiendrai là sur la première partie de l'Administration des Corps politiques , mais avant de passer à la seconde, je crois à propos

320 De V Adultère.

de dire un mot sur Y Adultère que nous avons annoncé comme étant la seule cause légitime de la dissolution des Mariages.

\J Adultère est le crime du premier homme , quoiqu'avant qu'il le commît, il n'y eût point de femmes. Depuis qu'il y en a , l'écueil qui le conduisit à son premier crime, subsiste toujours, & en outre les hommes sont exposés à l'Adultère de la chair. De façon que ce dernier Adultère ne peut avoir lieu sans être précédé du premier.

Ce que je dis deviendra sensible , si Ton con- çoit que le premier Adultère ne s'est commis que parce que l'homme s'est écarté de la Loi qui lui avoit été prescrite , & qu'il en a suivi une toute opposée ; or , l'Adultère corporel ré- pète absolument la même chose , puisque le Mariage , pouvant être dirigé par une Loi pure , ne doit pas être l'ouvrage de l'homme plus que ses autres actions ; puisque cet homme ne devant pas avoir formé lui-même son lien , n'a pas en lui le droit de le pouvoir rompre ; puisqu'enfin se livrer à l'Adultère , c'est révoquer de sa propre autorité la volonté de la Cause universelle temporelle , qui est censée avoir conclu l'engagement , & en écouter une qu'elle n'a point approuvée. Ainsi , la volonté de l'homme précédant toujours ses actions , il ne peut s'oublier dans ses actes corporels , sans s'être auparavant oublié dans sa volonté, de

façon

De t Adultéré. ^it

façon qu'en Se livrant aujourd'hui à l'Adultère de la chair, au lieu d'un crime, il en commet deux.

Si celui qui lira ceci, est intelligent, il pourra bien démêler dans l'adultère de la chair , quelques indices plus clairs de l'adultère commis par l'homme avant qu'il fût soumis à la Loi des Eléments. Mais autant je désire qu'on y parvienne , autant mes obligations m'interdisent le moindre éclaircissement sur ce point ; & d'ailleurs pour mon propre bien, j'aime mieux rougir du crime de l'homme , que d'en parler.

Tout ce que j'ai à dire , c'est que s'il est quelques hommes à qui l'adultère ait paru indifférent , ce n'est sûrement qu'à ceux qui ont été assez aveugles pour être Matérialistes. Car en effet, si l'homme n'avoit que des sens, il n'y auroit point d'adultère pour lui , puisque la Loi des sens n'étant pas fixe , mais relative , tout pour eux doit être égal. Mais , comme il a de plus une faculté qui doit mesurer même les actions de ses sens , faculté qui se fait connoître jusques dans le choix & la: délicatesse dont il assaisonne ses plaisirs corrompus , on voit si l'homme peut de bonne foi se persuader l'indifférence de pareils Actes.

Ainsi, loin d'adoptercette opinion dépravée ,i j'emploierai tous mes efforts pour la combattre. J'assurerai hautement que le premier

X adultère

3*t De F Adultère.

adulcere a été la cause de la privation & de l'ignorance ou l'homme esc encore plongé , & que c'est là ce qui a changé son état de lumière & de splendeur en un état de ténèbres & d'ignominie.

Le second adultère , outre qu'il rend encore plus rigoureux le premier Arrêt , expose l'homme temporellement à des désordres inexprimables , à des souffrances cruelles , & à des malheurs dont il ignore souvent la principale source , & qu'il est bien éloigné de soupçonner si près dé lui ; ce qui n'empêche pas cependant qu'ils ne puissent avoir une multitude d'autres causes.

C'est encore dans cet adultère corporel que l'homme pourroit aisément se former l'idée des maux qu'il prépare aux fruits de ses crimes , en réfléchissant que cette Cause temporelle universelle , ou cette volonté supérieure ne pré- side pas à des assemblages qu'elle n'a pas approuvés , ni à plus forte raison à ceux qu'elle condamne ; que si sa présence est nécessaire à tout ce qui existe temporellement , soit sensible , soit intellectuel , l'homme destitue sa postérité de ce soutien > quand il l'engendre d'après une volonté illégitime ; & que par conséquent , il expose cette postérité à des pâ- timents inouis , & au dépérissement terrible lie toutes les facultés de son Etre.

Des espèces d'Hommes irrègulieres. 313

Mais ce seroit dans les divers adultères originels , que les hommes avides de Sciences trouveraient l'explication de toutes ces peuplades abâtardies , de toutes ces Nations dont l'espèce est si bizarrement construite , ainsi que de toutes ces générations monstrueuses y & mal colorées donc la Terre est cou- Verte, & à qui les Observateurs cherchent en vain une classe dans l'ordre des Ouvrages ré- guliers de la Nature.

Qu'on ne m'objecte pas ces beautés arbitraires , fruit de l'habitude 9 qui sont admises dans les diverses contrées : ce ne sont que les sens qui les jugent p & les sens s*accoutu~ ment à tout. Il y a trèscertainement pour l'espèce humaine une régularité fixe & indépendante de la convention & du caprice des Peuples ; car le corps de l'homme a été constitué par un nombre. Il y a aussi une Loi pour sa couleur , & elle nous est assez clairement indiquée par l'arrangement & l'ordre des Elé- ments dans la composition de tous les corps , oà Ton voit toujours le sel à la surface. C'est pour cela que les différences du climat & celles que la manière de vivre opèrent souvent , tant sur la forme que sur la couleur du corps > ne dé- truisent point le principe qui vient d'être établi ; car la régularité de la stature des hommes, ne consistepas dans l'égalité de leur grandeur réciproque,

X 1 mais

mais dans la juste proportion de toutes leurs

parties.

De même, quoiqu'il y ait des nuances dans leur vraie couleur , cependant il y a un degré qu'elles ne peuvent jamais passer , parce que les Eléments ne sauroient changer de place , sans tine action contraire à celle qui leur est naturelle.

Ainsi , attribuons sans crainte aux déréglé-

ments des Ancêtres des Nations , tous ces signes corporels , qui sont un indice frappant d'une souillure originelle ; attribuons à la même source, l'abrutissement ou des Peuples entiers sont tellement plongés qu'ils ont perdu tout sentiment de pudeur & de honte , & que non seulement ils ne s'interdisent pas l'adultère , mais que même ils sont si peu choqués des nudités, que pour quelques-uns d'entr'eux, l'acte de la génération corporelle est devenu une cérémonie publique •& religieuse. Ceux qui d'après ces observations ont jugé que le sentiment de la pudeur n'étoit point naturel aux hommes , n'ont pas fait attention qu'ils prenoient leurs exemples parmi des Peuples abâtardis ; ils n'ont pas vu que ceux qui montrent le moins de répugnance & de délicatesse à cet égard , sont aussi les plus abandonnés à la vie des sens , & si peu avancés dans la jouissance & l'usage de leurs facultés intellectuelles , qu'ils ne différent pres-

De la Pudeur. 525

que plus des bêtes que par quelques vestiges de Loix qui leur ont été transmises , & qu'ils conservent par habitude & par imitation.

Lorsque les Observateurs ont voulu , au contraire , prendre leurs exemples dans les Socié- tés policées , où le respect du lien conjugal & la pudeur ne sont presque jamais que l'effet de l'éducation , ils se sont encore trompés dans leurs jugements, parce que ces Sociétés n'éclairant pas l'homme sur les droits de sa véritable nature , y suppléent par des instructions & des sentiments factices , que le temps , les lieux, le genre dévie , font disparoître; aussi* en ôtant de ces Sociétés policées , les dehors de décence reçue, ou une attache plus ou moins forte aux principes de la première éducation , on n'y erouveroit peut-être pas réellement plus de pudeur que parmi les Nations les plus grossières ; mais cela ne prouvera jamais rien contre la vraie Loi de l'homme , parce que dans ces deux exemples , les Peuples dont il est question en sont également éloignés , les uns par défaut de culture & les autres par dépravation ; en sorte qu'aucuns d'eux ne sont dans leur état naturel.

Pour résoudre la difficulté , il falloit donc remonter jusqu'à cet état naturel de l'homme ; alors on auroit vu que la forme corporelle étant l'Etre le plus disproportionné avec l'homme in-

X 5 intellectuel

326 Des deux Loix Naturelles. tellectuel , lui offroit le spectacle le plus humiliant: ; & que s'il connoissoit le Principe de cette forme, il ne pourroit la considérer sans rougir, quoique cependant chacune des parties de ce même corps ayant un but & un emploi différent, elles ne tussent pas toutes propres à lui inspirer la même horreur. On y auroit vu , dis-je , que cet homme auroit frémi à la seule idée d'adultère , en ce qu'elle lui auroit retracé le souvenir affreux & désespérant de ce premier adultère , d'où sont découlés tous ses malheurs» Mais comment les Observateurs auroient - ils considéré l'homme dans son Principe ? Ils ne lui en connoissent aucun ; alors quelle confiance pourrions-nous donc ajouter à leurs opinions P

N'oublions donc jamais que toutes les difformités & t®us les vices que les différentes Nations montrent , soit dans leurs corps , soit dans leur Etre pensant , viennent de ce que leurs Ancêtres n'avoient pas suivi leur Loi naturelle , ou qu'elles-mêmes s'en sont écartées : & que les Matérialistes ne me croient pas à pré- sent d'accord avec eux , en m'entendant parler ici d'une Loi naturelle pour l'homme ; je veux , comme eux , qu'il suive sa Loi naturelle , mais nous différons , en ce qu'ils veulent qu'il suive la Loi naturelle de la bête, & moi celle qui l'en distingue, c'est-à-dire, celle qui éclaire & assure tous sqs pas -, celle,

Des deux Adultères. 327

en un mot , qui tient au flambeau même de la Vérité.

N'oublions pas, je le répète, que le second crime de l'homme ou l'adultère corporel, ne prend sa source que dans le premier adultère, ou celui delà volonté, par lequel l'homme a suivi dans son œuvre une Loi corrompue , au lieu de la Loi pure qui lui étoit imposée. Car , si l'homme peut commettre aujourd'hui l'adultère avec la femme , il peut encore plus , comme dans l'origine , commettre un adultère sans la femme, c'est-à-dire, un adultère intellectuel ; puisqu'après la première Cause temporelle , rien dans le temps n'est plus puissant que la volonté de l'homme , & puisqu'elle a des pouvoirs, lors même qu'elle est impure 6c criminelle , en similitude du Principe qui s'est fait mauvais.

Que l'on examine ensuite, si l'homme qui se trouverait êcre l'auteur de tous les désordres que nous venons d'exposer , devrait jamais être heureux & en paix , & s'il pourrait se cacher à lui-même qu'il doit encore plus de tributs à la Justice , que sa malheureuse postérité.

Ceux qui croiraient remédier à tous ces maux» en rendant nuls les résultats de leurs crimes, ne prétendront jamais de bonne foi , faire adopter cette opinion dépravée ; & ils ne peuvent douter, au contraire, que ce ne soit tourner

3 1 8 Des deux Adultères.

contr'eux le fléau tout entier , tandis que leur postérité l'auroit pu partager avec eux. En outre , c'est donner à ce même fléau une extension sans mesure , puisque par cet Acte criminel , joint aux adultères corporel & intellectuel , de toutes les Loix qui forment l'Essence de l'homme , il n'y en a pas une qui ne soit violée. Je ne pourrois sans indiscrétion m'étendre davantage sur cet objet : les Vérités profondes ne conviennent pas à tous les yeux; mais , quoique je n'expose pas aux hommes la Raison première de toutes les Loix de la Sagesse, ils n'en sont pas moins tenus de les observer , parce qu'elles sont sensibles , & que l'homme peut connoître tout ce qui est sensible. De plus, quoiqu'il soit aussi reçu parmi eux que la Gé- nération est un mystère, il n'en est pas moins vrai qu'elle a dans l'homme une Loi & un ordre inconnus à la brute , & que les droits qui y sont attachés sont les plus beaux témoignages de sa grandeur , comme aussi la source de sa condamnation & de sa misère.

Laissons nos Lecteurs méditer sur ce point, & passons à la seconde partie de l'Administration sociale , savoir , celle qui veille à la sûreté extérieure & intérieure de l'Etat.

Nous avons vu que cette seconde partie ayant deux objets , avoit aussi deux sortes de Loix

De V Administration Criminelle. 329

pour se diriger ; les premières , chargées de veiller au dehors, forment les Loix de la guerre, & les droits politiques des Nations. Mais , comme j'ai fait voir que la manière d'être des Peuples , & l'habitude où ils sont de se considérer respectivement comme ennemis > étoient fausses, je ne peux pas avoir plus de confiance dans les Loix qu'ils se sont faites sur ces objets.

On sera facilement d'accord avec moi , si l'on examine ces incertitudes continuelles , où l'on voit errer les Politiques qui veulent chercher parmi les choses humaines , une base à leurs Etablissements. Comme ils ne connoissent pour principe des Gouvernements que la force ou la convention ; comme ils ne tendent qu'à se passer de leur unique point d'appui ; comme ils veulent ouvrir , & que cependant ils s'obstinent à ne vouloir point se servir de la seule clef avec laquelle ils pourroient y parvenir , leurs recherches restent absolument sans fruits. C'est pour cela que je ne m'étendrai pas au-delà de ce que j'ai déjà dit sur ce sujet.

Ce ne sera donc que sur la seconde espèce de Loix, ou sur celles qui s'occupent de la sûreté intérieure de l'Etat, que se dirigeront mes observations , c'est - à - dire , sur cette partie de l'Administration qui concerne la Police & les Loix criminelles; je réunis même ces deux branches sous un seul point de vue , parce

que , malgré la différence des objets qu'elles embrassent, elles ont chacune pour but le maintien de Tordre, & la réparation des délits ; ce qui leur donne à Tune & à l'autre la même origine , & les fait également dériver du droit de punir.

Mais dans l'examen que j'en vais faire , mon dessein sera toujours le même que dans tout le cours de cet Ouvrage , & je continuerai de chercher dans tout , si les choses sont ou non conformes à leur Principe , afin que chacun en tire les conséquences , & s'instruise par luimême, plutôt que par mes propres Jugements.

J'examinerai donc ici dans quelle main le droit de punir doit principalement résider , & ensuite de quelle manière celui qui en sera revêtu devra légitimement y procéder ; car , sans tous ces éclaircissements , ce seroit être étrangement téméraire que de prendre le glaive , puisqu'il pourroit également tomber sur 1 innocent & sur le coupable , & que quand même il n'y auroit pas cet inconvénient à craindre, & qu'il fût possible que les coups ne tombassent jamais que sur des criminels , il resteroit encore incertain de savoir si celui qui frappe en a le droit.

S'il est un Principe supérieur , unique 5c universellement bon , comme tous mes efforts ont tendu jusqu'à présent à l'établir ; s'il est un Principe mauvais dont j'ai aussi démontré l'existence

Du Droit de Punir. 331

tence , qui travaille sans cesse à s'opposer à l'action de ce Principe bon, il est comme inévitable que dans cette classe intellectuelle , il n'y ait des crimes.

Or , la Justice étant un des attributs essentiels de ce Principe bon , les crimes ne peuvent soutenir un seul instant sa présence , & la peine en est aussi prompte qu'indispensable ; c'est là ce qui prouve la nécessité absolue de punir , dans ce Principe bon.

L'homme , dans sa première origine , éprouva physiquement cette Vérité, & il fut solennellement revêtu de ce droit de punir ; c'est même là ce qui faisoit sa ressemblance avec son Principe ; & c'est aussi en vertu de cette ressemblance que sa Justice étoit exacte & sûre ; que ses droits étoient réels , éclairés, & n'auroienc jamais été altérés , s'il avoit voulu les conserver ; c'est alors , disje , qu'il avoit véritablement le droit de vie & de mort sur les malfaiteurs de son Empire.

Mais rappelions-nous bien que ce n'étoit point sur ses semblables qu'il auroit pu l'exercer , parce que , dans la Région qu'il habitoit alors, il ne peut y avoir de Sujets parmi des Etres semblables.

Lorsqu'en dégénérant de cet état glorieux , il a été précipité dans l'état de nature , d'où ré- sulte l'état de Société , & bientôt celui de cor-»

ruption 9

ruption , il s'est trouvé dans un nouvel ordre de choses, où il a eu à craindre & à punir de nouveaux crimes. Mais , de même qu'aucun homme dans l'état actuel, ne peut avoir une juste autorité sur ses semblables , sans avoir par ses efforts recouvré les facultés qu'il a perdues ; de mê- me, quelque soit cette autorité , elle ne peut faire découvrir en lui le droit de punir corpo- Tellement ses semblables, ni le droit de vie & de mort sur des hommes ; puisque ce droit de vie & de mort corporelle , il ne l'avoir pas même pendant sa gloire, sur les Sujets soumis à sa Domination.

Il faudroit pour cela , que par sa chute , son empire se fût étendu, & qu'il eût acquis de nouveaux Sujets. Mais , loin qu'il en ait augmenté le nombre , nous voyons au contraire , qu'il a perdu l'autorité qu'il avoit sur les anciens ; nous voyons même que la seule espèce de supé- riorité qu'il puisse acquérir sur ses semblables , c'est celle de les redresser , quand ils s'égarent ; de les arrêter y quand ils se livrent au crime , ou bien plutôt celle de les soutenir , en les rapprochant, par son exemple & par ses vertus, de l'état dont ils n'ont plus la jouissance ; & non celle de pouvoir par lui-même, exercer sur eux un empire que leur propre nature désavoue.

Ce seroit donc en vain que nous chercherions aujourd'hui en lui, les titres d'un Législateur &

d'un

Source du Droit de Punir. 333 d'un Juge. Cependant: , selon les Loix de la Vé- rité , rien ne doit rester impuni , & il est inévitable que la Justice n'ait universellement son cours, avec l'exactitude la plus précise, tant dans l'état sensible, que dans l'état intellectuel. Alors, si l'homme par sa chute , loin d'acquérir de nouveaux droits , s'est laissé dépouiller de ceux qu'il avoit , il faut absolument trouver ailleurs que dans lui, ceux dont il a besoin pour se conduire dans cet état social auquel il est à pré- sent lié.

Et, où pourrons-nous mieux les découvrir que dans cette même Cause temporelle & physique qui a pris la place de l'homme, par ordre du premier Principe? N'est-ce pas elle, en effet, qui a été substituée au rang que l'homme a perdu par sa faute. , n'est-ce pas elle dont la destination & l'emploi ont été d'empêcher que l'ennemi ne demeurât maître de l'Empire donc, l'homme avoit été chassé ? En un mot , n'est-ce pas elle qui est préposée pour servir de fanal à l'homme , 5c pour l'éclairer dans tous ses pas ?

C'est donc par elle seule que doit s'opérer aujourd'hui, & l'œuvre que l'homme avoit à faire anciennement , & celui qu?il s'est imposé luimême, en venant habiter un lieu qui n'avoir pas été créé pour lui.

Voilà ce qui peut seul expliquer & justifier la marche des Loix criminelles de l'homme. La Société

ciété où il vit nécessairement 6c à laquelle il est

destiné, fait naître des crimes ; il n'a en lui

ni le droit, ni la force de les arrêter ; il faut

donc absolument que quelqu'autre cause le

fasse pour lui, car les droits de la Justice sont

irrévocables.

Cependant, cette Cause étant au dessus des choses sensibles, quoiqu'elle les dirige & qu'elle y préside; & les punitions de l'homme en société devant être sensibles comme le sont se$ crimes , il faut qu'elle emploie des moyens Sensibles pour manifester ses décisions , de mê- me que pour faire exécuter ses jugements.

C'est la voix de l'homme qu'elle emploie pour cette fonction , quand toutefois il s'en est rendu digne; c'est lui qu'elle charge d'annoncer la Justice à ses semblables , 5c de la leur faire observer* Ainsi , loin que l'homme soit par son essence le dépositaire du glaive vengeur des crimes , ses fonctions mêmes annoncent que ce droit de punir réside dans une autre main dont il ne doit être que l'organe.

On voit aussi quels avantages infinis résulteroient pour le Juge qui auroit obtenu d'être vraiment l'organe de cette Cause intelligente , temporelle , universelle ; il trouveroit dans elle une lumière sûre qui lui feroit discerner sans erreur l'innocent d'avec le coupable ; par là il scroit à couvert des injustices, il seroit sûr de

mesurer

Source du Droit de Punir. 33c

mesurer les peines aux délits, & de ne pas se charger lui-même de crimes, en travaillant à réparer ceux des autres hommes.

Cet inestimable avantage , quelqu'inconnu qu'il soit parmi les hommes en générai , n'offre cependant rien qui doive étonner, ni qui surpasse tous ceux dont j'ai fait voir jusqu'à pré- sent , que l'homme étoit susceptible ; ils proviennent tous des facultés de cette Cause active & intelligente, destinée à établir l'ordre dans l'U*> nivers , parmi tous les Etres des deux natures -, & si par son moyen , l'homme peut s'assurer de la nécessité , & de la vérité de sa Religion & de son culte; s'il peut acquérir des droits incontestables qui l'élevent & qui l'établissent légitimement au dessus de ses semblables ; il peut sans doute espérer les mêmes secours pour l' Administration sûre de la Justice civile ou criminelle, dans la Société confiée à ses soins.

D'ailleurs , tout ce que j'ai avancé, se trouve figuré & indiqué par ce qui s'observe vulgairement dans la Justice criminelle. Le Juge n'est-il pas censé s'oublier lui-même, pour devenir le simple agent & l'organe de la Loi ? Cette Loi, quoiqu'humaine , n'est-elle pas sacrée pour lui ? Ne prend-il pas tous les moyens qu'il connoît pour éclairer sa conduite & ses Jugements , & pour proportionner, autant que la Loi le permet, la punition au crime; ou plutôt n'est-ce pas le

336 Des Témoins.

plus souvent cette Loi même qui en est la mesure ; & quand le Juge l'observe , ne se persuadet-il pas avoir agi selon la Justice.

Ce seroit donc l'homme lui-même qui nous instruiroit de la réalité de ce Principe, quand d'ailleurs nous n'en aurions pas la persuasion la plus intime.

Mais en même temps , il nous paroît encore plus manifeste,que la Justice criminelle en usage parmi les Nations , n'est en effet que la ligure de celle qui appartient au Principe dont nous parlons ; & que ne le prenant point pour appui, elle marche dans les ténèbres, comme toutes les autres institutions humaines, d'où résulte dans ses effets une chaîne affreuse d'iniquités , & de véritables assassinats.

En effet , cette obligation imposée au Juge de s'oublier lui-même & son propre témoignage, pour n'écouter que la voix des témoins , annonce bien, à la vérité, qu'il y a des témoins qui ne mentent pas , & que c'est leur déposition qui devroit le diriger. Mais aussi , comme ces té- moins ne doivent pas être susceptibles de corruption, il est bien évident que la Loi a tort de ne les chercher que parmi des hommes, dont elle peut craindre & l'ignorance & la mauvaise foi , parce qu'alors c'est s'exposer à prendre le mensonge pour preuve, & se rendre tout-à-fait inexcusable, puisque ce n'est qu'envers un témoin

sûr & vrai, que le Juge doit s'oublier lui-même, & se transformer en un simple instrument ; puisqu'enfin la Loi fausse sur laquelle il croit pouvoir s'appuyer , ne se chargera jamais de ses erreurs , ni de ses crimes.

C'est donc pour cela qu'aux yeux du Juge même , le plus important de ses devoirs est de chercher à démêler la vérité, dans la déposition d^s témoins ; or , comment pourra-t-il y réussir sans le secours de cette lumière que je lui indique comme son seul guide en qualité d'homme , & comme devant l'accompagner à tous les instants ?

N'est-ce donc pas déjà un vice énorme dans les Loix criminelles, que de n'avoir pas eu cette lumière pour principe ; & ce défaut n'expose-t-il pas le Juge aux plus grands abus ? Mais examinons ceux qui résulteront de la puissance même que la Loi humaine s'attribue ?

Lorsque les hommes ont dit que la Loi politique se chargeoit de la vengeance des Particuliers, à qui elle défendoit alors de se faire justice par eux mêmes , il est certain qu'ils lui ont donné par-là des privilèges qui ne pourront jamais lui convenir tant quelle sera réduite à elle-

. Je conviens néanmoins que cette Loi politique , qui peut*en quelque façon mesurer ses coups , renferme une sorte d'avantage , en ce

Y que

que sa vengeance ne sera pas toujours illimitée,

comme celle des individus pourroit l'être.

Mais premièrement , elle peut se tromper sur les coupables , & un homme ne se trompe pas aussi facilement sur son propre adversaire.

Secondement, si cette vengeance particulière, quelque admissible qu'elle fût dans le cas 011 l'homme ne seroit doué que de la nature sensible , est cependant entièrement étrangère à sa nature intellectuelle ; si cette nature intellectuelle non seulement n'a jamais eu le droit de punir corporellement, mais même se trouve aujourd'hui dépouillée de toute espèce d'autorité, & ne peut en aucune façon exercer la Justice, jusqu'à ce qu'elle ait recouvré son état d'origine, il est bien certain que la Loi politique qui ne sera pas guidée par une autre lumière, commettra les mêmes injustices sous un autre nom.

Car , si un homme me nuit en quelque genre que ce soit, il est coupable selon les Loix de toute Justice ; si de moi-même , je le frappe , que je répande son sang, ou que je le tue, je manque comme lui, aux Loix de ma vraie nature, & à celles de la Cause intelligente & physique qui doit me guider. Lors donc que la Loi politique toute seule , prendra ma place pour la punition de mon ennemi , elle prendra la place d'un homme de sang.

En vain on m'objecteroit à présent, que par la

convention

convention sociale, chaque Citoyen s'est soumis^ en cas de prévarication , aux peines portées par les différentes Loix criminelles; car, ainsi qu'on l'a vu, si les hommes n'ont pas pu légitimement établir les Corps politiques, par le seul effet de leur convention ; un Citoyen ne pourra pas plus transmettre ksts Concitoyens le droit de le punir ; puisque sa vraie nature ne le lui a pas donné , & puisque le contrat qu'il est censé avoir fait avec eux , ne peut étendre l'essence qui constitue l'homme.

Dira-t-on que cet acte de vengeance politique, ne se considère plus comme étant opéré par l'homme, mais par la Loi? Je répondrai toujours que cette Loi politique, destituée de son flambeau , n'est qu'une pure volonté humaine à qui, même l'unanimité des suffrages ne donne pas un pouvoir de plus. Dès-lors, si c'est un crime pour l'homme d'agir par violence , & de son propre mouvement ; si c'est un crime pour lui de répandre le sang , la volonté réuhie de tous les hommes de la terre , ne pourroit jamais l'effacer»

Pour éviter cet écueil , les Politiques ont cru ne pouvoir mieux faire que d'envisager un criminel comme traître , & comme tel , ennemi du Corps social ; alors le plaçant comme dans un état de guerre, sa mort leur paroît légitime p parce que les Corps politiques étant formés, selon •ux 9 à l'image de l'homme, doivent aussi veiller

comme lui, à leur propre conservation. Ainsi, d'après ces principes, l'autorité souveraine a droit de disposer de toutes ses forces contre les malfaiteurs qui menacent l'Etat, soit en lui-même, soit dans ses membres.

Mais premièrement, on verra sans peine le vice de cette comparaison, quand on observera que dans un combat d'homme à homme , c'est vraiment l'homme qui se bat , au lieu que dans la Guerre entre les Nations, on ne peut pas dire que ce sont les Gouvernements qui combattent, attendu que ce ne sont que des Etres moraux, dont Faction Physique est imaginaire.

Secondement , outre que j'ai fait voir que la Guerre entre les Nations ne s'occupoit pas de son véritable objet , son but même n'est pas de détruire des hommes , mais bien plutôt de les empêcher de nuire : jamais on n'y devroit tuer un ennemi que lorsqu'il est impossible de le soumettre ; & parmi les Guerriers , il sera toujours plus glorieux de vaincre une Nation , que de l'anéantir.

Or , certainement l'avantage d'un Royaume entier contre un coupable , est assez manifeste, pour que le droit & la gloire de le tuer, disparoissent.

D'ailleurs , ce qui prouve que ce prétendu droit ne ressemble en rien au droit de la Guerre, c'est que la la vie de chaque Soldat est en danger ,

& la mort de chaque ennemi est incertaine; au lieu qu'ici un appareil inique accompagne les exécutions. Cent hommes s'arment, s'assemblent, & vont de sang froid exterminer un de leurs semblables, à qui ils ne laissent pas même l'usage de ses forces; & l'on veut que le simple pouvoir humain soit légitime , lui qu'on peut tromper, tous les jours ; lui qui prononce si souvent des sentences injustes ; lui enfin , qu'une volonté corrompue peut convertir en un instrument d'assassin.

Non, l'homme a sans doute en lui d'autres rè- gles; s'il sert quelquefois d'organe à la Loi supérieure pour en prononcer les oracles, & pour disposer de la vie des hommes, c'est par un droit respectable pour lui , & qui en même temps peut lui apprendre à diriger sa marche sur la justice & sur l'équité.

Veut-on mieux encore juger de son incompé- tence actuelle , il ne faut pour cela que réfléchir sur ses anciens droits. Pendant sa gloire il avoit pleinement le droit de vie & de mort incorporelle, parce que jouissant alors de la vie même, il pouvoit à son gré la communiquer à ses sujets, ou la leur retirer, quand la prudence le lui faisoit juger nécessaire ; & comme ce n'étoit que par sa présence qu'ils pouvoient vivre , il avoit aussi, seulement en se séparant d'eux , le pouvoir de les faire mourir,

Y 3 Aujourd'hui A

Aujourd'hui, il n'i plus que par étincelles cette vie première, & encore n'est-ce plus envers ses anciens sujets , mais envers ses semblables qu'il peut parvenir à en faire usage.

Quant à ce droit de vie & de mort corporelle, qui fait l'objet de la question présente , nous pouvons assurer qu'il appartient encore moins à l'homme considér é en lui-même & pris dans son état actuel. Car, peut-il se dire jouissant & dispensateur de cette vie corporelle qui lui est donnée, & qu'il partage avec toute son espèce ? Ses semblables ont-ils besoin de son secours pour respirer & pour vivre corporellement ? Sa volonté, toutes ses forces même suffiront-elles pour leur conserver l'existence, & n'est-il pas obligé à tout moment, de voir la Loi de nature agir cruellement sur eux, sans qu'il puisse en arrêter le cours ?

De même , a-t-il en lui un pouvoir & une force inhérente qui puissent généralement leur ôter la vie selon son gré ? Lorsque sa volonté corrompue le porte à y penser , quelle distance n'y a-t-il pas entre cette pensée & le crime qui la doit suivre? Quels obstacles, quels tremblements entre le projet & l'exécution ? Et ne voiton pas que les soins qu'il prend pour disposer ses attaques , ne répondent presque jamais pleinement à ses vues?

Nous dirons donc avec vérité , que par les

Loix

Du Droit cT Execution. 343 Loix simples de son Etre corporel , l'homme doit trouver par-tout de la résistance; ce qui prouve que cet Etre corporel ne lui donne aucun droit.'

Et en effet , n'avons-nous pas vu assez clairement que l'Etre corporel n'avoit qu'une vie secondaire, qui étoit dans la dépendance d'un autre Principe ; par conséquent , n'est-il pas évident que tout Etre qui n'auroit rien de plus, seroit également dépendant , & dès-lors auroit la même impuissance ?

Ce ne seroit donc pas , je le répète , dans l'homme corporel , pris en lui-même > que nous pourrions reconnoître ce droit essentiel de vie Se de mort qui constate une véritable autorité , Se tout ceci ne servira qu'à confirmer ce qui a été établi sur la source , ou l'homme doit aujourd'hui puiser un pareil droit.

Ce sera encore moins dans lui que nous trouverons le droit d'exécution ; puisque , s'il n'empîoyoit la violence & des forces étrangères, il seroit rare qu'il pût venir à bout de faire pé- rir un malfaiteur 9 à moins d'avoir recours à la Trahison ou à la ruse , 5c ces moyens seroient bien éloignés d'annoncer un vrai pouvoir dans

Cependant l'exécution des Loix criminelles est absolument nécessaire pour que la Justice ne soit pas inutile ; bien plus > je prétends qu'elle

344 &u Droit d'Exécutioni

est inévitable. Ainsi , puisque ce droit ne peut nous appartenir , il faudra encore le remettre , ainsi que le droit de juger , dans la main qui doit nous servir de guide. C'est elle qui donnera une vraie force à Y arme naturelle de l'homme , & qui le mettra daos le cas de faire exécuter les Dé- crets de la Justice , sans attirer sur lui des condamnations.

Tels sont du moins les moyens que les vrais Législateurs ont mis en usage , quoiqu'ils ne nous les fassent connoître que par des Symboles & des Allégories. Peut-être même employèrentils la main de leurs semblables , pour opérer en apparence la punition des criminels , pour frapper par des figures sensibles les yeux grossiers des Peuples qu'ils gouvernoient , & pour couvrir d'un voile les ressorts secrets qui dirigeoient l'exécution.

Je parle ainsi avec d'autant plus d'assurance , que l'on a vu ces Législateurs se servir du même voile, dans le simple exposé de leurs Loix civiles & sociales. Quoiqu'elles fussent l'Ouvrage d'une main sûre & supérieure , ils se sont attachés à ne parler qu'aux sens , pour ne point profaner leur Science,

Mais , quant à leurs Loix criminelles , ils en ont peint le tableau sensible avec une extrême sévérité , pour faire sentir aux Peuples qui leur étoient soumis , toute la rigueur de la véritable

Justice

Du Rapport des Peines aux Crimes. 347 Justice, & pour leur faire concevoir que le moirw dre des Actes réfractaires à la Loi , ne pouvoit demeurer impuni. C'est dans cette vue, que quelques-uns d'eux ont mis des punitions jusques sûr les bêtejs.

Toutes ces observations nous apprennent de nouveau , que l'homme ne peut trouver dans lui , ni le droit de condamner son semblable , ni celui d'en exécuter la condamnation.

Mais , quand ce droit seroit réellement de l'essence des hommes qui gouvernent , ou qui sont employés au maintien de la Justice criminelle dans les Gouvernements , ainsi qu'ils en sont tous persuadés, il resteroit toujours à décider une question bien plus difficile encore , ce seroit de savoir comment ils trouveront une règle sûre pour diriger leurs Jugements, & pour appliquer les peines avec justesse , en les proportionnant exactement à l'étendue & à la nature des crimes; toutes choses sur lesquelles la Justice criminelle est aveugle , incertaine , & n'a presque jamais pour guide que le préjugé régnant , le génie , ou la volonté du Législateur.

Il est des Gouvernements , qui , sentant leur profonde ignorance , ont eu la bonne foi d'en convenir , & ont sollicité les conseils des hommes éclairés sur ces matières. Je loue leur zèle d'avoir pris sur eux de faire de pareilles démarches ; mais je ne crains point de leur assu-

3 46 Du Rapport des Peines aux Crimes. rer qu'en vain en espéreront-ils des lumières satisfaisantes , tant qu'ils n'iront les chercher que dans l'opinion & l'intelligence de l'homme , & qu'ils ne se sentiront pas le courage , ni la résolution d'aller eux-mêmes les puiser dans leur vraie source.

Car les plus célèbres des Politiques & des Jurisconsultes n'ont point encore éclairci cette difficulté ; ils ont pris les Gouvernements tels qu'ils étoient ; ils ont admis, comme le Vulgaire , que la base en étoit réelle , & que la science & le droit de punir étoient dans l'homme ; ensuite ils se sont épuisés en recherches pour asseoir un Edifice solide sur ce fondement ; mais , comme on ne peut plus douter qu'ils ne bâtissent sur une supposition , il est clair que les Gouvernements qur veulent s'instruire, doivent s'adresser à d'autres Maîtres.

Je ne décide donc point quelles sont les peines qui conviennent à chaque crime, je pré- tends , au contraire , qu'il n'est pas possible à l'homme de jamais rien statuer d'absolument fixe sur ces objets , parce que n'y ayant pas deux crimes égaux , si la même peine est prononcée , il en résulte certainement une injustice.

Mais la simple raison de l'homme doit au moins lui enseigner à ne chercher la punition du coupable, que dans l'objet & l'ordre qui ont été blessés , & à ne pas les prendre dans une autre

classe j

Des Codes Criminels. 347

classe, laquelle n'ayant point de rapport avec le sujet du délit , se trouverait blessée à son tour , sans que le délit en fût réparé.

Voilà pourquoi la Justice humaine est si foible & si horriblement défectueuse , en ce que tantôt son pouvoir est nul , comme dans le suicide & dans les crimes qui lui sont cachés v tantôt ce pouvoir n'agit qu'en violant l'analogie qui devroit la guider sans cesse , comme il arrive dans toutes les peines corporelles, qu'elle prononce pour des crimes qui n'attaquent point les personnes , & qui ne tombent que sur les possessions.

Lors même qu'elle paroît observer le plus cette analogie , & qu'elle semble à cet égard conserver une sorte de lumière , cette Justice humaine est encore infiniment fautive , en ce qu'elle n'a qu'un très-petit nombre de punitions à infliger dans chaque classe, pendant que dans chacune de ces classes, les crimes sont sans nombre & toujours différents.

Voilà aussi pourquoi les Loix criminelles écrites sont un des plus grands vices des Etats, parce que ce sont des Loix mortes , & qui demeurent toujours les mêmes, tandis que le crime croît & se renouvelle à tous les instants. Le talion en est presque entièrement banni, & en effet, elles n'en peuvent presque jamais remplir humainement toutes les clauses , soit qu'elles ne connoissent pas

toujours

348 Des Tortures.

toujours toutes les circonstances des crimes , soit que quand même elles les connoîtroient , elles ne soient pas assez fécondes par elles-mêmes , pour produire toujours le véritable remède à des maux si multipliés.

Alors , que sont donc ces Codes criminels, si nous n'y trouvons pas ce talion , la seule Loi pénale qui soit juste , la seule qui puisse régler sûrement la marche de l'homme , <5c qui , par conséquent , ne pouvant venir de lui , est nécessairement l'ouvrage d'une main puissante , dont l'intelligence sait mesurer les peines, & les étendre ou les resserrer selon le besoin ?

Je ne m'arrête point à cet usage barbare , par lequel les Nations ne se contentent pas de condamner un homme aveuglément, mais emploient encore sur lui les tortures pour en exprimer la Vérité. Rien n'annonce plus la foiblesse & l'obscurité où languit le Législateur, puisque, s'il jbuissoit de ses véritables droits , il n'auroit pas besoin de ces moyens faux & cruels , qui servent de guides à ses Jugements ; puisqu'en un mot la même lumière , qui l'autoriseroit à juger son semblable , à faire exécuter ses condamnations , & qui l'instruiroit de la nature des peines qu'il doit infliger, ne le laisseroit pas non plus dans l'erreur sur le genre des crimes , ni sur les noms des coupables & des complices.

Mais ce qui nous découvre clairement l'impuissance

Aveuglement des Législateurs. 349

puissance & l'aveuglement des Législateurs , c'est de voir qu'ils n'infligent de peines capitales, qu'aux crimes qui tombent sur le sensible & sur le temporel ; tandis qu'il s'en commet une multitude autour d'eux, qui tombent sur des objets bien plus importants, <3c qui échappent tous les jours à leur vue. Je parle de ces idées monstrueuses qui font de l'homme un Etre de Matiè- re; de ces Doctrines corrompues & désespérantes qui lui ôtent jusqu'au sentiment de l'ordre & du bonheur ; en un mot, de ces Systèmes infects, qui portant la putréfaction jusques dans son propre germe, 1 étouffent ou le rendent absolument pestilentiel, & font que le Souverain n'a plus à régner que sur de viles machines, ou sur des brigands. C'est assez s'étendre sur la défectuosité de l'Administration ; bornons-nous actuellement à rappeller à ceux qui commandent & à ceux qui jugent , quelles sont les injustices auxquelles ils s'exposent, quand ils agissent dans l'incertitude, & sans être assurés de la légitimité de leur marche.

Le premier de ces inconvénients est de courir le risque de condamner un innocent. Or les maux qui en résultent sont de nature à ne pouvoir jamais s'évaluer par l'homme, parce qu'ils dépendent en grande partie du tort plus ou moins considérable , que doit en éprouver le condamné, par rapport aux fruits qu'il auroit pu

recueillir

3 5 o Des faux Jugements. recueillir de ses facultés intellectuelles, s'il fûc resté plus long-temps sur la Terre ; & par rapport à l'impression décourageante que doit faire sur lui, un supplice infamant, cruel & inattendu ; comment le Juge pourroit-il donc jamai$ estimer l'étendue de tous ces maux, s'il n'acquéroit un jour le sentiment amer de ses imprudences & de ses écarts ? Et cependant , comment pourroit-il satisfaire à la Justice , s'il n'en subissoic rigoureusement l'expiation ?

Le second inconvénient est celui d'infliger à un coupable, une autre peine que celle qui étoic applicable à son crime. Dans ce cas, voici la chaîne des maux que le Juge imprudent prépare , soit à sa victime, soit à lui-même.

Premièrement, le supplice auquel il la condamne , ne la dispense en rien de celui que la vraie Justice lui a assigné. Bien plus , il ne fait que le rendre plus assuré, puisque, sans cette condamnation précipitée , peut-être la vraie Justice eût-elle laissé au coupable le temps d'expier sa faute par des remords , & que toute rigoureuse qu'elle est , elle eût réduit son tribut à des repentirs.

Secondement , si le Jugement léger & aveugle de l'homme, ôte le temps du repentir au criminel , l'atrocité de l'exécution lui en ôte la force, & l'expose à perdre dans le désespoir une vie précieuse, dont un usage plus juste 6c un sa-

crilice

Des faux Jugements. 351

crifice fait à temps , auroient pu effacer tous ses crimes ; de façon que c'est lui faire encourir deux peines pour une , & dont la première , loin de rien expier , peut au contraire, lui faire multiplier ses iniquités , & rendre par-là la seconde ■peine plus inévitable.

Lors donc que le Juge voudra se considérer de près , il ne pourra se dispenser de s'imputer la première de ces peines , qui ne diffère d'un assassinat que par la forme ; ensuite il sera obligé de s'imputer aussi toutes les conséquences funestes , que nous venons de voir naître de sa témérité & de son injustice. Qu'il réfléchisse alors sur sa situation , & qu'il voie s'il doit être en paix avec lui-même.

Quittons ces scènes d'horreur , & employons plutôt tous nos efforts à rappeller les Souverains & les Juges, à la connoissance de leur véritable Loi , & à la confiance dans cette lumière destinée à être le flambeau de l'homme ; persuadonsleur que s'ils étoient purs, ils feroient plus trembler les malfaiteurs , par leur présence & par leur nom , que par les gibets & les échaffauds ; persuadons-leur que ce seroit le seul & unique moyen de dissiper tous ces nuages que nous avons apperçus sur l'origine de leur Souveraineté , sur les causes de l'Association des Etats politiques, & sur les Loix de l'Administration civile & criminelle de leurs Gouvernements ; engageons-les

3 y i Droits des vrais Souverains.

gageons-les enfin à jeter sans cesse les yeux sur le Principe que nous leur avons offert comme la seule boussole de leur conduite, & la seule mesure de tous leurs pouvoirs.

Pour augmenter l'idée que les Souverains en doivent prendre, montrons-leur à présent, que ce même Principe dont ils devroient attendre tant de secours, pourroit aussi leur communiquer ce don puissant que j'ai placé précédemment au nombre de leurs privilèges , celui de guérir les maladies.

Si cette Cause universelle temporelle , préposée pour diriger l'homme & tous les Etres qui habitent dans le temps , est à la fois active & intelligente , il est certain qu'il n'y a aucune partie des sciences & des connoissances qu'elle n'embrasse ; cela suffit pour faire voir ce que devroit en espérer celui qui seroit dirigé par elle.

Ainsi ce n'est point être dans l'erreur, de dire qu'un Souverain qui auroit cette lumière pour guide, connoîtroit les vrais Principes des Corps, ou ces trois Eléments fondamentaux , dont nous avons traité au commencement de cet Ouvrage; qu'il distingueroit dans quelle proportion leur action se manifeste dans les différents Corps , selon l'âge , le sexe , le climat , & autres considérations naturelles ; qu'il concevroit la propriété particulière de chacun de ces Eléments , ainsi

De la Guéri s on des Maladies. 3 5 5

que le rapport qui doit toujours régner entr'eux; & que quand ce rapport scroit dérangé ou dé- truit, quand les Principes élémentaires tendroient à se surmonter les uns & les autres , ou à se séparer , il verroit prompcement & sans erreur , le moyen de rétablir Tordre,

C'est pour cela, que la Médecine se doit ré- duire à cette règle simple , unique , & par conséquent universelle : rassembler ce qui est divisé, & diviser ce qui est rassemblé. Mais à quels désordres & à quelles profanations , cette règle puisée dans la nature même des choses > n'est-elle pas exposée en passant par la main des hommes ; puisque le moindre degré de différence dans les moyens qu'ils emploient > & dans l'action des remèdes, produit des effets si contraire» à ceux qu'ils devraient en attendre ; puisque le mélange de ces Principes fondamentaux , qui sont réduits au nombre de trois , change cependant, & se multiplie de tant de manières , que des yeux ordinaires ne pourroient jamais en suivre toutes les variétés ; & puisque, dans ces sortes de combinaisons , le même Principe parvient souvent à avoir des propriétés différentes , selon l'espèce de réaction qu'il éprouve.

Car tout en reconnoissant un feu universellement répandu , comme les deux autres Eléments, cependant on sait que le feu intérieur crée , que le feu supérieur féconde, & que le feu inférieur

Z consume»

354 Trois Eléments , trois Maladies* consume. On en peut dire autant des sels , l'intérieur excite la fermentation , le supérieur conserve, & l'inférieur ronge. Le mercure même, quoique sa propriété générale soit d'occttper un rang intermédiaire entre les deux Principes ennemis dent je viens de parler, & par ce moyen d'établir la paix entr'eux; cependant ce mercure, dis-je , les rassemble dans mille circonstances , & les renfermant dans le même cercle , il devient ainsi la source des plus grands désordres élémentaires , & offre en même temps l'image du désordre universel.

Quels soins, quelles précautions ne faut -il donc pas pour démêler la nature & les effets de ces différents principes, qui parleur mélange, se diversifient encore plus que par leurs propriétés naturelles? Mais malgré cette multitude infinie de différences qui peuvent s'observer dans les révolutions des Etres corporels , un œil éclairé tel que doit être celui d'un Souverain , ne perdra jamais sa règle de vue ; il ramènera toujours ces différences à trois espèces, en raison des trois principes fondamentaux d'où elles émanent , & par conséquent, il ne reconnoitra que trois maladies ; & même il saura que ces trois maladies doivent avoir des signes aussi marqués & aussi distincts, que les trois principes fondamentaux le sont eux-mêmes dans leur action, <5c dans leur propriété primitive.

Maladies de là Peau. 355

Ces trois espèces de maladies concernent chacune, une des substances principales dont le corps animal est composé; c'est-à-dire, le sang, l'os & la chair, trois parties qui sont relatives à l'un des trois Eléments dont elles proviennent. Ce sera donc par les mêmes Eléments qu'elles pourront recevoir leur guérison : ainsi, la chair se guérira par le sel, le sang par le soufre, & les os par le mercure ; le tout avec les préparations & les terril peraments convenables.

On sait, par exemple, que les Maladies de la chair & de la peau, proviennent de l'épaississement & de la corruption des sécrétions salines dans les vaisseaux capillaires 9 011 elles peuvent être fixées par la trop vive & trop subite action de Tair , de même que par la trop foible action du sang. Il qsi donc naturel d'opposer à ces liqueurs stagnantes & corrompues , un sel qui les divise sans répercuter; qui les corrode & les ronge dans leur foyer , sans les faire rentrer dans la masse du sang, auquel elles communiqueroient leur propre putréfaction. Mais quoique ce sel soit le plus commun de ceux que produit la Nature % il faut convenir cependant qu'il est encore, pour ainsi dire, inconnu à la Médecine humaine, ce qui fait qu'elle est si peu avancée dans la guérison de ces sortes de maladies.

Secondement, dans la maladie des os, le mercure doit être employé avec beaucoup de mode-

y y 6 Maladies des Os & du-Sanv. ration, parce qu'il lie & resserre trop les deux autres principes qui soutiennent la vie de tous les corps, & c'est par les entraves qu'il donne principalement au soufre, qu'il est le destructeur de toute végétation, tant terrestre qu'animale. La prudence exigeroit donc souvent, que l'on laissât simplement agir le mercure inné dans le corps de l'homme , parce que l'action de ce mercure se conciliant avec celle du sang , ne croît pas plus qu'elle , & la contient assez pour qu'elle ne s'aftoiblisse & rnc s'évapore pas, mais non assez pour l'étouffer & pour réteindre. Aussi, la Nature nous donne-t-elle à ce sujet la leçon la plus claire & la plus instructive , en réparant les fractures des os par sa propre vertu , & sans le secours d'aucun mercure étranger.

Quant aux maladies du sang , le soufre doit s'y employer avec infiniment plus de ménagements encore, parce que les corps étant beaucoup plus volatils que fixes, augmenter leur action sulfureuse & ignée, ce seroit les exposer à se vo-" latiliser encore plus; l'homme vraiment instruit n'appliqueroit donc jamais ce remède qu'avec, la plus grande sobriété , d'autant qu'il sauroit que quand l'humide radical est altéré , l'humide grossier ne peut jamais seul le réparer, & c'est pour cela qu'il y joindroit l'humide radical même , en l'allant puiser dans la source, qui n'est pas toute entière dans la moelle des os.

Et,'

De la Pharmacie. 357

Et, soit dit en passant, c'est-là la raison de la fréquente insuffisance & du danger de la Pharmacie, qui recherchant avec tant d'empressement les principes volatils des corps médicinaux, néglige trop l'usage des principes fixes, dontle besoin est tellement universel , qu'il seroit exclusif, si l'homme étoit sage. Aussi, qui ne sait que cette Pharmacie détruit plutôt qu'elle ne conserve; qu'elle agite & brûle au lieu de ranimer, & que quand au contraire , elle se propose de calmer, elle ne sait y procéder que par des absorbants & par des poisons ?

On voit donc à quoi se borneroit la. Médecine entre les. mains d'un homme qui se seroit rétar Jbli dans les droits de son origine ; il donneroir lui-même une activité salutaire à tous les remè- des, & rendroit par-là les guérisons infaillibles, quand toutefois la Cause active , dont il seroit l'organe , n'auroit pas l'ordre d'en disposer autrement.

Il se seroit. bien gardé d'employer dans cette digne <Sc utile Science, les calculs matériels de la Mathématique humaine , qui n'opérant jamais que sur des résultats , sont nuls ou dangereux dans la Médecine , dont i'objet est d'obérer sur les principes mêmes qui agissent dans les corps.

Par cette même raison, il ne se fut pas attaché à des formules , qui dans l'art de guérir , sont là çaême chose que les Codes criminels dans l'Âd-

358 Des Privilèges des Souverains.

ministration des Etats; puisque de toutes les maladies, n'y en ayant jamais deux qui présentent absolument les mêmes nuances, il est impossible que le même remède ne nuise à Tune oui Tautre.

Mais comme en qualité de Souverain , cet homme auroit connu les vertus des Etres corporels, il en auroit aussi connu le dérangement , & dès lors il eût été à l'abri de Terreur sur l'application du remède; Or , qu'on n'oublie jpas que pour en venir là , l'homme ne doit pas prendre la Matière pour le Principe de la Matière, car nous avons vu que c'étoit là la principale cause de son ignorance.

Qu'on ne croie pas non plus que ce pouvoir inestimable soit hors de la portée de l'homme; il entre au contraire, au nombre des Loix qui lui sont données , relativement à la tâche qu'il a à remplir pendant son passage sur la terre , puisque si c'est par son enveloppe corporelle, que se dirigent sur lui les attaques, il faut qu'il ne soit pas entièrement privé des moyens de les sentir & de les repousser ; ainsi % dès que l'usage de ce privilège peut être commun à tous les hommes, à plus forte raison devroit-il être particulièrement le propretés Souverains, dont la véritable destination est, autant qu'ils le peuvent , de préserver leurs Sujets , des maux de toute espèce , & de les défendre dans le sensible , comme dans l'intellectuel.

Alors

Des Privilèges des Souverains. 3 5 9

Alors donc , si ce privilège ne leur est pas plus connu que tous leurs autres droits , c'est une raison de plus pour eux de sentir , s'ils ont été rnis à la tête des hommes par le Principe dont je leur ai montré la puissance, & qui est absolument nécessaire pour la régularité de toutes leurs démarches. C'est, dis-je , un moyen de plus que je leur offre pour se juger eux-mêmes.

Qu'ils joignent donc les observations que je viens de faire sur l'art de guérir , à toutes celles que j'ai faites avec eux sur les vices de l'administration politique , civile & criminelle des Etats ; sur les vices des Gouvernements mêmes , qui nous ont dévoilé ceux de leur Association; ainsi que sur la source 011 les chefs doivent puiser leurs différents droits ; ensuite qu'ils décident s'ils reconnoissent en eux les traces de cette lumière qui est censée les avoir constitués tous , & ne les pas quitter un instant; car ce n'est que par-la qu'ils pourront être assurés de la légitimité de leur puissance, & de la justesse des institutions auxquelles ils président.

Néanmoins , répétons en ce moment avec autant de fermeté que de franchise , qu'un Sujet qui apperçoit toutes ces défectuosités dans un État, & qui voyant les Souverains eux-mêmes si fort au dessous de ce qu'ils devroient être, se croiroit délié du moindre de ses devoirs envers eux , & de la soumission à leurs décrets, dès lors

Z 4 s'écarterait:

360 Des Privilèges des Souverains. s'écarteroit sensiblement de sa Loi , 6c marcheroit directement contre tous les principes que nous établissons.

Que tout homme se persuade au contraire , que la Justice ne lui imputera jamais que ses propres fautes ; qu'ainsi, un Sujet ne feroit qu'augmenter les désordres , en prétendant s'y opposer & les combattre, puisque ce seroit marcher par la volonté de l'homme , & que la volonté de l'homme ne mené qu'au crime.

Je croirai donc que malgré toutes les applications que les Souverains pourroient se faire à eux-mêmes de tout ce que je trace à leurs yeux , ils ne devront jamais m'imputer d'avoir établi des principes contraires à leur autorité, tandis que mon seul désir seroit de les persuader qu'Us en peuvent avoir une invincible & iné- branlable.

Pour suivre l'enchaînement de nos Observations , nous allons passer à l'examen des erreurs qui ont été faites sur les hautes Sciences , parce que les principes de ces Sciences tenant à la même source que les Loix Politiques & Religieuses , leur connoissance doit également entrer au nombre des droits de l'homme.

Des Principes Mathématiques. 36 1

J'examinerai principalement ici la Science Mathématique , comme étant celle à laquelle toutes les hautes Sciences sont liées , & comme tenant le premier rang parmi les objets du raisonnement ou de la faculté intellectuelle de l'homme; & d'abord, pour rassurer ceux que le nom de Mathématiques pourroit arrêter , je les préviendrai que non seulement il n'est pas né- cessaire d'être avancé dans cette Science , pour me suivre dans les observations dont elle sera le sujet , mais même qu'à peine est-il besoin pour cela, d'en avoir les plus légères notions, & que la manière dont j'en traite , peut convenir à tous les Lecteurs.

Cette science nous offrira sans doute, des preuves encore plus frappantes des Principes qui ont été avancés précédemment , de même que des erreurs auxquelles elle a donné lieu , lorsque les hommes se sont livrés en aveugles aux jugements de leurs sens.

Et ceci doit paroître naturel , parce que les Principes mathématiques, sans être matériels, étant cependant la vraie Loi du sensible, les Géomètres sont a la vérité toujours les maîtres

$6l Des Axiomes.

de raisonner de la nature de ces Principes à leur manière ; mais > quand ils viennent à l'application des idées qu'ils s'en sont formées , il faut né- cessairement qu'ils avouent leurs méprises , parce qu'alors ce n'est plus eux qui mènent le Principe , mais c'est le Principe qui les mené ; ainsi rien ne sera plus propre à faire discerner le vrai d'avec le faux , qu'un examen exact de la marche qu'ils ont suivie, & des conséquences qui en ré- sulteroient , si nous l'adoptions.

Je commencerai par faire observer que rien n'est démontré en Mathématique , s'il n'est ramené à un axiome , parce qu'il n'y a que cela de vrai ; je prierai en même temps de remarquer pour quelle raison les axiomes sont vrais ; c'est qu'ils sont indépendants du sensible ou de la Matière , & qu'ils sont purement intellectuels } ce qui peut déjà confirmer toutceque j'ai dit sur la route qu'il faut prendre pour arriver à la Vérité, & en même temps rassurer les Observateurs sut cç qui n'est pas soumis à leur vue corporelle.

Il est donc clair que si les Géomètres n'eussent pas perdu de vue les axiomes , ils ne se seroient jamais égarés dans leurs raisonnements , puisque les axiomes sont attachés à l'Essence mémo des Principes intellectuels , & par-là reposent sur la certitude la plus évidente.

La production corporelle & sensible, qui s'est faite d'après ces Loix intellectuelles , est sans

doute

Des Axiomes. 363

cloute parfaitement régulière , prise dans sa classe , en ce qu'elle est exactement conforme à l'ordre de ce Principe intellectuel , ou aux axiomes qui en dirigent par-tout l'existence & l'exé- cution. Cependant, comme la perfection de cette production corporelle n'est que dépendante , ou relative^au Principe qui l'a engendrée , ce n'esf pas dans cette production que peut en résider la règle & la source.

Ce ne seroit donc qu'en comparant continuellement cette production sensible avec les axiomes , ou avec les Loix du Principe intellectuel , que l'on pourroit juger de sa régularité , ce ne seroit , disje , que par ce moyen qu'on parviendroit à en démontrer la justesse.

Mais , si cette règle est la seule vraie , si en même temps elle est purement intellectuelle , comment les hommes peuvent-ils donc espérer d'y suppléer par une règle prise dans le sensible ? Comment peuvent-ils se flatter de remplacer un Erre vrai, par un Etre conventionnel & supposé ?

Comment douter cependant que ce ne soit là ou tendent tous les efforts des Géomètres , puisque nous verrons qu'après avoir établi les axiomes, qui sont les fondements de toutes les Vérités qu'ils veulent nous apprendre , ils ne nous proposent pour nous enseigner à évaluer l'étendue , qu'une mesure prise dans cette même étendue ,

3^4 Des Axiomes.

ou des nombres arbitraires qui ont toujours besoin eux-mêmes d'une mesure sensible pour se réaliser à nos yeux corporels ?

Alors doit-on s'en tenir à une telle démonstration , & regarder dépareilles preuves comme évidentes ? Puisque la mesure réside toujours dans le Principe où la production sensible a pris naissance, cczzz production sensible & passive peut-elle se servir à elle-même de mesure & de preuve ? Et y a-t-ii d'autres Etres que ceux qui ne sont pas créés, ou les Etres vrais, qui puissent se prouver par eux-mêmes ?

Loin de contester l'évidence des Principes intellectuels mathématiques, ou des axiomes, nous devons déjà reconnoître la foible idée que les Géomètres en ont prise , & le peu d'usage qu'ils en ont fait pour parvenir à la science de l'étendue & des autres propriétés de la Matière ; nous devons dire que s'ils ne connoissent rien sur cet objet, c'est pour être tombés dans la même méprise que les Observareurs ont faite sur tous les autres sujets que. j'ai passés en revue ; c'est-à-dire , qu ils ont séparé l'étendue de son vrai Principe , ou plutôt qu'ils ont cherché ce Principe en elle, qu'ils l'ont confondu avec elle, & qu'ils n'ont pas vu que c'étoient deux choses distinctes, queiqu indispensablemcnt rassemblées pour constituer l'existence de la Matière.

De V Etendue. 365

Pour rendre ceci encore plus palpable , il esc à propos de fixer nos idées sur la nature de retendue. L'étendue est, ainsi que toutes les autres propriétés des corps , une production du Principe générateur de la Matière , selon les Loix & Tordre qui sont prescrits à ce Principe inférieur par le Principe supérieur qui le dirige. Dans ce sens , l'étendue n'étant plus qu'une production secondaire , ne peut avoir les mêmes avantages que les Etres compris dans la classe des productions premières ; ceux-ci ont en eux-mêmes leurs Loix fixes ; toutes leurs propriétés sont invariables , parce qu'elles sont unies à leur Essence ; c'est là , en un mot , où le poids , le nombre & la mesure, sont tellement réglés , qu'ils ne peuvent pas plus être altérés que l'Etre même ne peut être détruit.

Mais , quant aux propriétés des Corps , ou des Etres secondaires , nous avons vu assez amplement qu'il n'en devoit pas être ainsi , puisque n'ayant absolument pour nos sens aucune propriété fixe , ils ne sauroient jamais avoir de valeur à nos yeux , que par comparaison avec les Etres de leur même classe.

Si cela est , l'étendue des Corps n'est donc pas déterminée pour nous avec plus de certitude , que leurs autres propriétés. Lors donc que pour nous faire connoître la valeur de cette étendue , on se servira d'une mesure qui sera prise dans cette même étendue x cette mesure que l'on emploiera

sera

$66 De la Mesure de V Etendue. sera sujette au même inconvénient que l'objet que Ton voudra mesurer, c'est-à-dire, que son étendue ne sera pas plus sûrement déterminée ; de façon qu'il nous faudra encore chercher la mesure de cette mesure ; car quelques moyens que nous voulions employer , nous verrons clairement que ce ne sera jamais dans cette étendue où nous découvrirons sa vraie mesure, & par conséquent, qu'il faudra toujours recourir au Principe qui a engendré l'étendue, & toutes les propriétés de la Matière.

C'est donc là ce qui démontre complètement l'insuffisance de la marche des Géomètres, lorsqu'ils prétendent fixer la vraie mesure des Etres corporels. Il est vrai , & j'en suis convenu , qu'ils attachent des nombres à cette mesure étendue & sensible à laquelle ils ont recours. Mais non seulement les nombres dont ils se servent ne Sont eux-mêmes que relatifs & conventionnels, non seulement l'homme est libre d'en varier les rapports & de s'établir telle échelle qu'il jugera à propos, mais encore cette échelle , quelqu'utile qu'elle soit pour mesurer en géné- ral toutes les étendues d'une espèce, ne conviendra point du tout pour mesurer les étendues d'une autre espèce, & les hommes sont encore à trouver une base fixe , invariable & universelle , à laquelle puissent se rapporter toutes les espèces d'étendues quelconques.

Voilà

Nature de la Circonférence. $6j Voilà d'où vient l'embarras que les Géomè- tres éprouvent , lorsqu'ils veulent mesurer des courbes , parce que la mesure dont ils se servent ayant été faite pour la ligne droite, ne s'accom* mode qu'à cette sorte de ligne, & offre des difficultés insurmontables , quand on veut l'appliquer à la ligne circulaire , ainsi qu'à toute autre courbe qui en dérive.

Je dis que cette mesure offre alors des difficultés insurmontables ; car , quoique les Géomètres aient tranché le nœud, en nous donnant la ligne circulaire comme un assemblage de lignes droites infiniment petites , ils auroient tort de croire avoir résolu la question par-là , puisque jamais une fausseté n'a pu rien ré- soudre.

Or, je ne puis me dispenser de regarder cette définition comme fausse, puisqu'elle combat directement l'idée qu'eux-mêmes & la Nature nous donnent d'une circonférence, qui n'est autre chose qu'une ligne dont tous les points sont également éloignés d'un centre commun ; & je ne sais même comment les Géomètres peuvent raisonnablement se reposer sur deux propositions aussi contradictoires; car enfin, si la circonférence n'est qu'un assemblage de lignes droites , quelqu'infiniment petites qu'on les suppose , jamais tous les points de cette circonférence ne seront également éloignés du centre,

368 Des deux sortes de Lignes. puisque ces lignes droites elles mêmes seront composées de plusieurs points , parmi lesquels ceux des extrémités & ceux intermédiaires ne seront sûrement pas à la même distance du centre ; alors le centre ne leur sera plus commun, alors la circonférence ne sera plus une circonférence.

C'est donc vouloir réunir les contraires , c'est vouloir traiter comme n'ayant que la même nature, deux choses qui sont d'une nature très-opposée , c'est, je le répète , vouloir soumettre au même nombre deux sortes d'Etres , qui étant différents l'un de l'autre , doivent sans doute se calculer différemment.

Il faut donc l'avouer, c'est ici que les hommes nous montrent le plus clairement leur penchant naturel à tout confondre , & à ne voir dans les Etres de classes différentes qu'une uniformité trompeuse , par le moyen de laquelle ils tâchent d'assimiler les choses qui se répugnent le plus. Car il est impossible de rien concevoir qui soit plus opposé , plus contraire l'un à l'autre, en un mot , plus contradictoire que la ligne droite 5c la ligne circulaire.

Outre les preuves morales qui se trouvent, soit dans les rapports de la ligne droite avec la régularité & la perfection de l'unité; soit dans ceux de la ligne circulaire avec l'impuissance & la confusion attachées à la multiplicité dont cette

ligne

Des deux sortes de Lignes. 3 6<) ligne circulaire est l'image, je puis encore en donner des raisons d'autant plus convaincantes, qu'elles seront prises dans les principes intellectuels, les seuls que l'on doive admettre comme réels, & faisant Loi dans la recherche de la nature des choses ; les seuls , dis-je , qui soient inébranlables comme les axiomes.

J'avertirai néanmoins que ces vérités ne seront pas claires pour le commun des hommes, & bien moins encore pour ceux qui n'auront marché jusqu'à ce jour, que d'après les faux principes que je combats ; le premier pas qu'il y auroit donc à faire pour me comprendre, ce seroit d'étudier les choses dans leur source même , & non dans les notions que l'imagination & les jugements précipités en ont données.

Mais je sais combien peu d'hommes sont capables d'en avoir le courage ; & quand je le supposerois pour un grand nombre , je devrois supposer aussi,que peu d'entr'eux parviendroient à un plein succès, tant les premières sources de la Science ont été infectées d'erreur & de poison.

Si j'ai fait pressentir que tout avoit son nombre dans la Nature, si c'est par-là que tous les Etres quelconques sont aisés à distinguer les uns des autres , puisque toutes leurs propriétés ne sauroient être que des résultats conformes aux Loix renfermées dans leur nombre ; il est constant que la ligne droite 5c la ligne courbe étant

A a de

370 Des deux sortes de Lignes. de nature différente, ainsi que je l'ai déjà indiqué, doivent avoir chacune leur nombre particulier , qui désigne leur différente nature , & nous empêche de les égaler dans notre pensée, en les prenant indifféremment Tune pour l'autre.

Quand on ne réfiéchiroit qu'un instant sur les fonctions & les propriétés de ces deux sortes de lignes , cela suffiroit pour qu'on dût se convaincre de la réalité de ce que je viens de dire. Quel çst l'objet de la ligne droite , n'est-ce pas de perpétuer à l'infini les productions du point dont elle émane? N'est-ce pas comme perpendiculaire, de régler la base & l'assiette de tous les Etres , <Sc de leur tracer a chacun leurs Loix ?

Au contraire, la ligne circulaire ne bornet-elle pas à tous ses points, les productions delà ligne droite ? par conséquent, ne tend-elle pas continuellement à la détruire, & ne peut-elle pas être regardée en quelque sorte comme son ennemie? Alors, comment seroit-il donc possible que deux choses si opposées dans leur marche, & qui ont des propriétés si différentes, ne fussent pas distinguées dans leur nombre , comme elles le sont dans leur action ?

Si l'on eût fait plutôt cette importante observation , on eût épargné des peines & des travaux infinis , à tous ceux qui s'occupent de la Science Mathématique, en ce qu'on les eût empêché de chercher, comme ils le font, une me-

sure

Nombre de chaque sorte de Lignes. 371; sure commune à deux sortes de lignes qui n'au-» ront jamais rien de commun entre elles.

C'est donc après avoir reconnu cette diffé- rence essentielle, qui les distingue dans leur figure, dans leur emploi & dans leurs propriétés, que je ne dois pas craindre d'affirmer que leur nombre, est également différent.

Si Ton me pressoit de m'expliquer plus clairement, & d'indiquer quel est le nombre que j'attribue à chacune de ces lignes en particulier; j'avouerois , sans peine , que la ligne droite porte le nombre quatre, & la ligne circulaire, le nombre neuf : 5c j'oserois assurer qu'il n'y ai pas d'autre moyen de parvenir à les connoître ; car l'étendue plus ou moins grande de ces lignes, ne changera rien au nombre que je leur attribue en particulier , & elles conserveront toujours le même nombre chacune dans leur classe , à quelque étendue qu'on les prolonge.

Je sais, je le répète, que ceci pourra bien n'ê- tre pas entendu , tant la Matière a fait de progrès dans l'intelligence de mes semblables. Il en est donc , qui malgré la clarté de ma proposition , pourroient en inférer faussement qu'une grande & une petite ligne ayant, selon moi , le même nombre , doivent par conséquent être égales.

Mais, pour prévenir ce paradoxe, j'ajouterai qu'une grande, comme une petite ligne, ne sont

3 7 * Nombre de chaque sorte de Lignes. chacune que le résultat de leur Loi & de leur nombre; & qu'ainsi, quoique Tune & l'autre aient toujours, dans la même classe , la même Loi & le même nombre , cette Loi & ce nombre agissent toujours diversement dans chacune d'elles ; c'est-à-dire, avec plus ou moins de force, d'activité ou de durée ; d'où l'on voit que le résultat qui en proviendra, doit exprimer aux yeux toutes ces différences sensibles , quoique le Principe qui varie son action , soit lui-même invariable. C'est-là , n'en doutons pas , ce qui peut seul expliquer la différence universelle de tous les Etres des deux natures, tant de ceux qui dans l'une ou l'autre, occupent des classes différentes, que de ceux qui sont de la même classe & de la même espèce ; c'est-là ce qui peut faire comprendre comment tous les individus d'une même classe sont différents , quoiqu'ils aient la même Loi , la même source & le même nombre.

C'est par-là aussi que sont anéantis les nombres conventionnels & arbitraires, que les Géomètres emploient dans leurs mesures sensibles; <5c véritablement les inconvénients où cette mesure les entraîne, nous en font voir clairement les défectuosités. Car, vouloir choisir la mesure de rétendue, dans l'étendue , c'est s'exposer à être obligé de tronquer cette mesure, ou de la prolonger , lorsque l'étendue sur laquelle on Ta assise vient à recevoir des variations ; & comme

Du Calcul de V Infinie 373

ces variations n'arrivent pas toujours juste sous des nombres multiples, ou sous-multiples de la mesure donnée ; qu'elles peuvent tomber sur des parties dénombres qui ne soient pas des entiers, par rapport au nombre principal, il faut nécessairement que la mesure donnée subisse. la même mutilation ; il faut enfin admettre ce que les calculateurs appellent des fractions d'unité , comme si jamais un Etre simple , ou une unité pouvoit se diviser.

Si les Mathématiciens se fussent attachés à cette dernière réflexion , ils auroient pris une plus juste idée d'un savant calcul qu'ils ont inventé : savoir, celui de ï infini. Ils auroient vu qu'ils ne pouvoient jamais trouver V infiniment grand dans la Matière qui est bornée à trois Eléments , mais bien dans les nombres qui sont les puissances de tout ce qui existe, & qui vraiment n'ont de bornes , ni dans notre pensée , ni dans leur essence. Au contraire, ils auroient reconnu qu'ils ne pouvoient trouver le calcul de ï infiniment petit que dans la Matière, dont la division indéfinie des molécules se conçoit toujours possible, quoique nos sens ne puissent pas toujours l'opérer ; mais ils n'eussent jamais cherché cette sorte d'infini dans les nombres, puisque l'unité étant indivisible , elle est le premier terme des Etres , & n'admet aucun nombreavant elle

374 Des Mesures conventionnelles.

Rien n'est donc moins conforme au Principe vrai , que cette mesure conventionnelle que l'homme s'est établie dans ses procédés géomé- triques , & par conséquent , rien n'est moins propre à l'avancer dans les connoissances qui lui sont absolument nécessaires.

Le secours d'une telle mesure est , je le sais , de la plus grande utilité, dans les détails maté- riels du commerce de la vie sociale & corporelle de l'homme; aussi je ne prétends pas qu'il soit blâmable de l'appliquer à cet emploi ; tout ce que je lui demanderois , ce seroit de ne pas avoir l'imprudence de la porter jusques dans ses recherches sur les Vérités naturelles , parce que dans ce genre, elle ne peut que le tromper; que les erreurs, même les plus simples , sont ici de la plus importante conséquence , & que toutes les Vérités étant liées , il n'y en a pas une qui puisse recevoir la moindre atteinte, sans la communiquer à toutes les autres.

Les nombres quatre & neuf, que j'annonce comme appartenant essentiellement , l'un à la ligne droite & l'autre à la ligne courbe , n'ont pas l'inconvénient qu'on vient de remarquer dans la méthode arbitraire; puisque ces nombres restene toujours intacts , quoique leur faculté s'étende ou se resserre dans toutes les variations dont l'étendue est susceptible ; aussi , dans la réalité des choses , n'y a-t-il jamais de fraction dans un

Etre,

Des Mesures conventionnelles. 37c Etre , & si nous nous rappelions ce qui a été dit précédemment sur la nature des Principes des Etres corporels , nous verrons que puisqu'ils sont indivisibles en qualité d'Etres simples , les nombres qui ne font que les représenter & les rendre sensibles , doivent jouir de la même propriété.

Mais , je le répète encore , tout ceci est hors du sensible & de la Matière , ainsi , je ne me flatte pas qu'un grand nombre m'entende. C'est pour cela que je m'attends qu'on reviendra encore à la charge, 6c qu'on me demandera comment il sera possible d'évaluer les différentes étendues du même ordre , si je donne sans exception à toutes les lignes droites, le nombre quatre, & à toutes les lignes circulaires & courbes, le nombre neuf. On me demandera , dis-je , à quel signe on pourra connoître fixement les différentes manières dont le même nombre agit sur des étendues inégales , & comment il faudra s'y prendre pour déterminer avec justesse , une étendue quelconque.

Il m'est inutile de chercher une autre réponse que celle que j'ai déjà faite sur cet objet. Je dirai donc que si celui qui me fait cette question , n'a en vue de connoître l'étendue que pour son propre usage corporel, & pour ses besoins ou ses goûts sensibles, comme il n'y a rien en ce genre qui ne soit relatif, les mesures conventionnelles & relatives sont suffisantes ; parce que , par le seul secours des sens^ on peut porter la régularité

376 Des Mesures conventionnelles. jusqu'au point de rendre Terreur inappréciable aux sens.

Mais, s'il s'agit de connoître plus que cette valeur relative & d'approximation , si Ton demande à trouver la valeur fixe & réelle de l'étendue ; comme cette valeur est en raison de l'action de son nombre , & que le nombre n'est pas Matière , il est aisé de voir si c'est dans l'étendue matérielle, qu'on peut trouver la règle que l'on désire, & si nous avons eu tort de dire que la vraie mesure de l'étendue ne sauroit être connue par les sens corporels : alors , si ce n'est point dans les sens corporels que cette mesure se peut trouver, il ne faudra pas réfléchir long-temps pour juger où elle doit être , puisque nous n'avons cessé de représenter qu'il n'y avoit dans tout ce qui existe , que du sensible & de l'intellectuel.

Nous voyons donc dès-lors ce que les Géomètres ont à nous apprendre , & quelles sont les erreurs dont ils bercent notre intelligence , en ne lui offrant que des mesures prises dans le sensible, & par conséquent relatives , pendant qu'elle conçoit qu'il y en a de vraies <5c qu'elle est faite pour les connoître.

Nous voyons en même temps reparoître ici cette Vérité universelle qui fait l'objet de cet Ouvrage , savoir , que c'est dans le Principe seul des choses, qu'il est possible d'en évaluer juste les

propriétés y

De la vraie Mesure. 377

propriétés , & que quelque difficulté qu'il y ait à savoir y lire , il est incontestable que ce Principe réglant tout , mesurant tout , dès qu'on l'éloigné , on ne trouvera rien.

Je dois ajouter néanmoins, que quoiqu'il soit possible par le secours de ce Principe, de parvenir à juger sûrement de la mesure de l'étendue , puisque c'est lui-même qui la dirige , ce seroit une vraie profanation de l'employer à des combinaisons matérielles , car il peut nous faire dé- couvrir des Vérités plus importantes que celles qui n'auroient de rapport qu'à la Matière; & les sens» comme nous l'avons dit, sont suffisants pour diriger l'homme dans les choses sensibles. Nous voyons même que les Etres au dessous de l'homme , n'ont pas d'autre Loi , & que leurs sens suffisent à leurs besoins ; ainsi , pour cet objet purement relatif, la Mathématique vraie & juste, en un mot, la Mathématique intellectuelle seroit non seulement superflue , mais même elle ne seroit pas comprise.

Quelle plus grande inconséquence n'est-ce donc pas de vouloir assujettir & subordonner cette Mathématique invariable & lumineuse, à celle des sens, qui est si bornée &si obscure ; de vouloir que celle-ci tienne lieu de l'autre ; enfin , de vouloir que ce soit le sensible qui serve de règle & de guide à l'intellectuel ? ( Nous nç faisons là cependant que montrer de

nouveau

378 De la vraie Mesure.

nouveau l'inconvénient auquel les Géomètres se sont exposés ; car, en che.chant à l'étendue une mesure sensible , & nous la donnant comme réelle , ils n'ont pas vu qu'elle étoit variable comme l'étendue même , & que loin de diriger la Matière, elle étoit elle-même dans la dépendance de cette Matière , puisqu'elle en suivoit nécessairement le cours & tous les résultats de relation.

Alors , dès que les nombres quatre & neuf, que j'ai avoué être la mesure des deux sortes de lignes possibles , sont entièrement à couvert de cette sujétion ; je ne dois pas craindre d'errer , en leur donnant toute ma confiance, & en les annonçant, ainsi que je l'ai fait , comme la vraie mesure , chacun dans leur classe.

J'avouerai qu'il m'est dur de ne pouvoir exposer ces Vérités, sans sentir combien elles sont humiliantes pour les Géomètres , puisque , par les efforts qu'ils font journellement pour confondre ces deux mesures , ils nous obligent à dire que même les plus célèbres d'entr'eux ne savent pas encore la différence d'une ligne droite à une ligne courbe , ainsi qu'on le verra ci-après plus en détail.

Mais l'erreur que Ton vient d'appercevoir n'est pas la seule qu'ils aient faite sur l'étendue; non seulement c'est dans elle qu'ils ont cherché sa mesure, comme nous l'avons fait observer,

Du Mouvement. 379

mais même ils y ont encore cherché la source du mouvement. N'osant jamais s'élever au dessus de cette ténébreuse matière qui les environne , ils ont cru pouvoir fixer une espace & une borne au principe de ce mouvement, de façon que, selon ce système, il n'est plus possible, hors de cette borne, de rien concevoir d'actif & qui se meuve.

S'ils ne se sont pas faits encore une idée plus juste du mouvement, n'est-ce pas toujours par la même méprise qui leur fait confondre les choses les plus distinctes, n'est-ce pas parce qu'ils ne cherchent que dans l'étendue, au lieu de chercher dans son Principe?

Car cette étendue n'ayant que des propriétés relatives , ou des abstractions , il lui est impossible de rien offrir de fixe , & d'assez stable pour que l'intelligence de l'homme s'y repose d'une manière satisfaisante ; & vouloir trouver dans elle la source de son mouvement, c'est répéter toutes ces tentatives insuffisantes qui ont été déjà renversées , & vouloir soumettre le Principe à sa production , pendant que selon l'ordre naturel & vrai des choses , l'œuvre fut toujours au dessous de son Principe générateur.

C'est donc dans le Principe immatériel de tous les Etres , soit intellectuels, soit corporels , que réside essentiellement la source du mouvement qui se trouve en chacun d'eux. C'est par

l'action

380 Du Mouvement.

l'action de ce Principe, que se manifestent toutes leurs facultés , selon leur rang & leur emploi personnel , c'est-à-dire, intellectuelles dans Tordre intellectuel, & sensibles dans l'ordre sensible.

Or , si la seule action du Principe des Etres corporels est le mouvement , si c'est par-là seul qu'ils croissent , qu'ils se nourrissent ; enfin , qu'ils manifestent & rendent sensibles & apparentes toutes leurs propriétés, &par conséquent l'étendue même , comment peut-on donc faire dépendre ce mouvement de l'étendue ou de la Matière , puisqu'au contraire c'est l'étendue ou la Matière, qui vient de lui ? Comment peuton dire que ce mouvement appartienne essentiellement à la Matière, pendant que c'est la Matière qui appartient essentiellement au mouvement ?

Il est incontestable que la Matière n'existe que par le mouvement ; car nous voyons que quand les corps sont privés de celui qui leur est accordé pour un temps , ils se dissolvent & disparoissent insensiblement. Il est tout aussi certain par cette même observation, que le mouvement qui donne la vie aux corps , ne leur appartient point en propre , puisque nous le voyons cesser dans eux, avant qu'ils aient cessé d'être sensibles à nos yeux ; de même que nous ne pouvons douter qu'ils ne soient absolument

dans

Du Mouvement. 381

dans sa dépendance , puisque la cessation de ce mouvement: esc le premier acte de leur destruction.

D'ailleurs , rappelions - nous cette Loi de réaction universelle à laquelle tous les Etres corporels sont assujettis , & reconnoissons que si les Principes immatériels des Etres corporels , sont eux - mêmes soumis à la réaction d'un autre Principe , à plus forte raison les résultats sensibles de ces Principes , tels que l'étendue & autres , doivent nécessairement éprouver cette sujétion.

Concluons donc , que si tout disparoit à mesure que le mouvement se retire , il est évident que l'étendue n'existe que par le mouvement , ce qui est bien différent de dire que le mouvement est à l'étendue & dans l'étendue.

Cependant , de cette assertion que c'est le mouvement qui fait l'étendue 9 on pourroit infé- rer que le mouvement étant de l'Essence des Principes immatériels , que nous devons reconnoître à présent comme indestructibles , il est impossible que ce mouvement n'existe pas toujours, & par conséquent , que l'étendue ou la Matière ne soit éternelle ; ce qui nous replongeroit dans ces précipices ténébreux, dont j'ai pris tant de soin de préserver mes Lecteurs ; car , je le sais , on pourroit m'objecter qu'on ne peut pas concevoir de.mouYemen: sans étendue.

382, Des deux sortes de Mouvements.

Cette dernière proposition est vraie dans Tordre sensible , où l'on ne peut concevoir de mouvement qni ne produise l'étendue, ou qui ne se fasse dans l'étendue ; mais , quoique les Principes qui enfantent le mouvement dans Tordre sensible, soient immatériels, ce seroit être dans Terreur que d'admettre leur action comme nécessaire & comme éternelle , puisque nous avons vu qu'ils n'étoient que des Etres secondaires , n'ayant qu'une action particulière & non pas infinie , & qu'ils étoient absolument dans la dé- pendance d'une Cause active & intelligente, qui leur communiquent cette action pour un temps , comme elle la leur retiroit , selon Tordre & la Loi de la Cause première.

Bien plus, c'est dans cet ordre sensible même, où nous pouvons trouver des preuves d'un mouvement sans étendue ; quoique dans cette ré- gion sensible, il se fasse toujours dans l'étendue. Pour cet effet, remarquons qu'en raison de cette double Loi universelle qui régit la Nature corporelle , il se trouve deux sortes de mouvements dans tous les Corps.

Premièrement , celui de leur croissance , ou l'action même qui manifeste & soutient leur Existence sensible.

En second lieu , celui de leur tendance vers la Terre, qui est leur Centre commun ; tendance qui se fait connoître , tant dans la chute des

Corps ,

Des deux sortes de Mouvements. 383

Corps , que dans la pression que leur propre pesanteur fait sur eux-mêmes, ou sur la surface terrestre.

Ces deux mouvements sont directement opposés l'un à l'autre. Aussi le second de ces mouvements, ou la tendance des Corps vers leur Centre terrestre , quoiqu'il ne puisse se faire que dans l'étendue, ne produit cependant pas d'étendue, comme le premier mouvement, ou celui de la croissance <5c de l'existence de ces mêmes Corps.

Au contraire , l'un tend à détruire ce que l'autre produit; puisque , si les Etres corporels pouvoient se réunir à leur Centre , ils seroient dèslors sans action , sans manifestation sensible, en un mot sans mouvement , & par conséquent sans étendue ; puisqu'il est certain que tous ces effets n'ont lieu que parce que les Etres qui les produisent sont séparés de leur Centre.

Or , si de ces deux mouvements , dont l'un produit l'étendue , comme nous l'avons dit , il y en a un qui la détruit, celui-là au moins ne devra pas se regarder comme appartenant à l'étendue , quoiqu'il n'ait lieu que dans l'étendue ; ce seroit donc là où l'on apprendroit à ré- soudre cette objection , qu'on ne peut concevoir de mouvement sans étendue , & à ne plus croire généralement que le mouvement soit de l'Essence de toutes les classes d'Etres immatériels,

384 Du Mouvement immatériel. puisque ceux de la classe sensible n'en sont dé- positaires que pour un temps.

Fortifions encore cette vérité , qu'il peut y avoir du mouvement sans étendue. N'avonsnous pas admis qu'il ne sauroit y avoir que des Etres sensibles & des Etres intellectuels ; si c'est la classe de ces derniers qui régit l'autre , & qui lui fait donner ce mouvement producteur des choses sensibles , c'est elle qui par Essence, doit être la véritable source du mouvement ; comme telle , elle est d'un autre ordre que la classe aQS Principes immatériels corporels qui lui sont subordonnés ; il doit donc y avoir dans cette classe, une action & des résultats qui soient comme elle , distincts & indépendants du sensible, c'est-à-dire, dans lesquels le sensible ne soit pour rien.

Ainsi , puisque le sensible n'est pour rien dans toutes les actions qui appartiennent à la Cause première, & dans tous les résultats immatériels qui en proviennent ; s'il ne fait qu'en recevoir la vie passive qui le soutient pendant la durée du temps ; si enfin tous les effets sensibles , pendant le temps actuel de leur existence même , sont absolument sans aucune influence sur la classe purement intellectuelle , à plus forte raison cette classe a-t-elle pu agir avant l'existence des choses sensibles , & peut agir après leur disparition , puisque le moment où ces choses sensibles

Du Mouvement immatériel. 385 blés auront vécu, n'aura pas même dérangé d'un instant, l'action de la Cause première.

Alors , quoique dans le sensible , le mouvement & l'étendue soient nécessairement liés l'un à l'autre , cela n'empêche point que dans la classe supérieure , il ne doive y avoir éternellement un mouvement ou une action, quand même rien de sensible ne seroit existant , & dans ce sens on peut dire avec certitude , que quoiqu'on ne puisse concevoir d'étendue sans mouvement , il est cependant incontestable qu'on peut concevoir du mouvement sans étendue, puisque le Principe du mouvement , soit sensible , soit intellectuel , est hors de l'étendue.

Réunissant ensuite toutes ces observations , on doit voir s'il est possible de jamais attribuer avec raison aucun mouvement à l'étendue, comme en faisant l'Essence nécessaire , & si l'homme ne s'égare pas , lorsqu'il en cherche là le principe & la connoissance.

J'ai dit en général que le mouvement n'étoit autre chose que l'effet de l'action , ou plutôt l'action même , puisqu'ils sont inséparables. J'ai reconnu en outre , que dans les choses sensibles, il y avoit deux sortes de mouvements ou d'actions opposées , savoir, la croissance & la décroissance , ou la force qui éloigne les corps de leur Centre , & leur propre Loi qui tend à les en rapprocher. Mais, comme le dernier de ces

B b mouvements

3 86 Du Nombre du Mouvement. mouvements ne fait que revenir sur les traces de l'autre , dans le même temps, & selon la même * Loi, dins l'ordre inverse, nous ne craignons point d'errer, en les annonçant comme provenant tous les deux du même nombre ; & le moindre dçs Géomètres sait que ce nombre est quatre.

Qui ne sait, en effet, que tous les mouvements & toutes les révolutions possibles des corps, se font en Progression géométrique quaternaire , soit ascendante, soit descendante ? Qui ne sait que ce nombre quatre est la Loi universelle du cours des Astres , celle de la Méchanique, de la Pyrotechnie, celle, en un mot, de tout ce qui se meut dans la Région corporelle, soit naturellement , soit par la main des hommes ?

Et véritablement , si la vie agit sans interruption , & que son action soit toujours nouyelle ; c'est-a-dire , si elle croît ou décroît sans cesse dans les Etres corporels & sujets à la destrucrion , quelle autre Loi que celle de la Propression géométrique ascendante ou descendante sauroit convenir à la Nature ?

En effet , Li Progression arithmétique en est entièrement bannie, parce qu'elle esr stérile & qu elle ne peut ^mbrasrer que des fai;s bornés ou de^ résultats toujours égaux & toujours uniformes. Aussi les hommes ne dev;oient-ils jamais l'appliquer qu'à des objets morts , à des divisions fixes , ou à des assemblages immobiles ; &

quand

Du Nombre de F Etendue. 387 quand ils ont voulu l'employer pour désigner les actions simples & vivantes de la Nature, comme celles de l'Air , celles qui produisent la chaleur & le froid, & toutes les autres causes des révolutions de l'Atmosphère , leurs résultats ou leurs divisions , ont été très-vicieuses , en ce qu'elles ont donné à la multitude, une idée fausse du Principe de vie ou d'action corporelle , dont lamesure n'étant point sensible , ne peut , sans la plus grossière méprise , se tracer sur la Matière.

Nous n'induirons donc personne en erreur % en donnant la Progression géométrique quaternaire , comme étant le principe de la vie des Etres , ou en assurant que le nombre de toute action est quatre y quelqu'inconnu que soit ce langage.

Mais ce que nous n'avons point encore fixé*, c'est de savoir quel est le nombre de l'étendue. Il faut donc le dire, c'est ce même nombre neuf > qui a été appliqué ci-devant à la ligne circulaire. Oui , la ligne circulaire & l'étendue onc un tel rapport , elles sont tellement inséparables , qu'elles portent absolument le même nombre, qui est neuf.

Si elles ont le même nombre , elles ont nécessairement la même mesure & le mêm* poids; car ces trois principes marchant toujours d'accord , l'un ne peut être déterminé , qu'il ne dé* termine également les deux autres.

¥>b z Effectivement,

3 S3 De la Ligne Circulaire.

Effectivement , quelque nouveau que cela doive paroitre , je ne puis me dispenser d'avouer que rétendue & laligne.circulaire ne sont qu'une même chose ; c'est-à-dire , qu'il n'y a d'étendue que par la ligne circulaire , & réciproquement qu'il n'y a que la ligne circulaire qui soit corporelle & sensible ; c'est-à dire , enfin, que la Nature matérielle & étendue ne peut être formée que de lignes qui ne sont pas droites , ou , ce qui est la même chose , qu'il n'y a pas une seule ligne droite dans la Nature , comme on le verra ci-après.

Je n'ai qu'un mot à dire avant d'en venir là , qui est que si les Observateurs eussent examiné ceci de plus près , ils auroient résolu depuis long-temps une question qui n'est pas encore clairement décidée parmi eux , savoir, si la gé- nération & la reproduction se font par des œufs, ou par des vers-ou Animaux spermatiques ; ils auroient vu que rien n'étant sans enveloppe icibas, 6c toute enveloppe, ou toute étendue, étant circulaire , tout est ver dans la Nature , parce que tout est œuf; & réciproquement tout est œuf, parce que tout est ver. Je reviens à mon sujet.

Il ne suffit pas, je le sais , d'avoir exclus de la Nature, la ligne droite, il faut exposer les raisons qui m'y déterminent.

Premièrement , si nous suivons l'origine de

De la Ligne Circulaire. 389 toutes les choses sensibles & matérielles , nous ne pourrons nier que le Principe des Etres corporels ne soit le Feu , mais que leur corporation ne vienne de l'Eau , & qu'ainsi les Corp* ne commencent par le fluide.

En second lieu , nous ne pourrons nier aussi que ce fluide ne soit le principe qui opère la dissolution des Corps , & qu'ensuite le Feu n'en opère la réintégration , puisqu'une des plus belles Loix de la Vérité est que l'ordre direct 5c l'ordre inverse aient un cours uniforme en sens contraire..

Mais tout fluide n'est qu'un assemblage de particules sphériques ; & c'est même la forme sphérique de ces particules qui donne au fluide la propriété qu'il a de s'étendre & de circuler. Alors, si les Corps prennent là leur naissance , il est donc constant qu'ils doivent conserver dans leur état de perfection, la même forme qu'ils ont reçue à leur origine , comme ils la représentent encore dans leur dissolution en particules fluides & sphériques ; & par cette raison les Corps dbivent se considérer comme un assemblage de ces mêmes globules sphériques , mars qui ont pris de la consistance, en proportion de ce que leur Feu a plus ou moins desséché la partie grossière de leur humide. A quelque degré que l'on porte cet assemblage de globules sphériques', irl est donc évident que le résultat

3 po De la Ligne Circulaire.

sera toujours sphérique & circulaire comme son

Veut-on se convaincre matériellement de ce -que j avance ? Que l'on fixe avec attention les corps dont les dimensions nous paroissent -droites , observons les surfaces les plus unies ; chacun saie qu'on n'y pourra découvrir qu'inégalités , qu'élév irions & qu'enfoncements ; chacun sait , dis -je , ou don savoir que les surfaces des Corps , vues de près , n'offrent aux yeux qu'une multitude de sillons.

Mais ces sillons eux-mêmes ne sont composés que de ces inégalités , & ceci à l'infini , & tant que nos yeux ou les instruments dont nous les aidons pourront s'étendre , nous ne verrons jamais , soit dans les surfaces des Corps , soit dani les sillons qu'elles nous présentent , qu'une réunion de plusieurs particules sphériques qui ne se touchent que par un point de leur surface. Qu'on examine donc alors s'il est possible d'y admettre de ligne droite.

Qu'on ne m'objecte pas cet intervalle qui existe entre deux points donnés , & entre lesquels on peut supposer une ligne droite qui corresponde de l'un à l'autre.

Premièrement , ces deux points , ainsi séparés , ne sont plus censés faire corps ensemble. Ainsi la ligne droite qu'on supposeroit entr'eux, seroit purement dans la pensée , & ne pourroic

De la Ligne Droite. 39

pas être conçue comme corporelle 5c sensible.

Secondement , cet intervalle , qui les sépare , est lui-même rempli de particules mercurielles aériennes , qui étant sphériques, comme celles des autres Corps, ne pourroient jamais se toucher que par leur surface ; ainsi cet intervalle seroit corps , & par cette raison sujet aux mêmes inégalités que les Corps; ce qui s'accorde entièrement avec ce qui a été dit précédemment sur les principes de la Matière, qui, malgré leur union , ne sauroient jamais se confondre.

N'y ayant donc aucune continuité dans les corps , tout y étant successif & interrompu , il est impossible dans aucun sens d'y supposer & d'y reconnoître de lignes droites.

Outre les raisons que nous venons de voir , il en est d'autres qui viennent à l'appui , & qui confirment l'évidence de ce Principe. Je me suis décidé à convenir que le nombre quatre étoit le nombre de la ligne droite ; j'ai vu depuis , de concert avec tous les Observateurs , que le nombre quatre étoit aussi celui qui dirigeoit toute espèce de mouvement quelconque; il y a donc une grande analogie entre le principe du mouvement & la ligne droite , puisque nous leur voyons porter le même nombre , puisque d'ailleurs nous avons reconnu que dans ce mouvement résidoit la source & l'action deschoses corporelles 6c sensibles , & qu'en même

Bb 4 temps.

39* De la Ligne Droite.

temps nous avons vu que la ligne droite étok l'emblème de l'infinité & de la continuité des productions du point dont elle émane.

Or j'ai assez démontré que le mouvement , quoique produisant les choses corporelles & sensibles , ou l'étendue , ne sauroit cependant jamais appartenir en propre à cette même étendue , ni en dépendre ; alors donc , si la ligne droite a le même nombre que ce mouvement , elle doit avoir la même Loi & la même propriété ; c'est-à-dire, que quoiqu'elle dirige les choses corporelles & étendues , jamais elle ne pourra se mélanger avec elles, ni s'y confondre & devenir sensible , puisque le principe ne peut se confondre avec sa production.

Ce sont toutes ces raisons réunies , qui doivent empêcher de jamais admettre de ligne droite dans la Nature corporelle.

Rappelions donc ici tous nos principes ; le nombre quatre est celui du mouvement , c'est celui de la ligne droite , en un mot, c'est le nombre de tout ce qui n'est pas corporel & sensible. Le nombre neuf est celui de l'étendue & de la ligne circulaire , qui constitue universellement l'étendue, c'est-à-dire, qu'il est le nombre des corps & de toutes les parties des corps \ car il faut absolument regarder la ligne circulaire comme la production nécessaire du mouvement qui se fait dans le temps.

De la Quadrature du Cercle. 39 3 Ce sont là les deux seules & uniques Loix que nous puissions reconnoitre , & avec elles nous pouvons sans doute embrasser tout ce qui existe , puisqu'il n'y a rien qui ne soit, ou dans l'étendue, ou hors de l'étendue , qui ne soit passif ou actif, résultat ou Principe, passager ou immuable, corporel ou incorporel, périssable ou indestructible.

Prenant donc ces deux Loix pour guides , nous reviendrons à la manière dont nous avons vu que les Géomètres avoient considéré les deux seules sortes de lignes possibles, la droite & la courbe ; & nous jugerons s'il est vrai que le cercle soit , comme ils le prétendent , un assemblage de lignes droites 3 puisqu'au contraire , il n'y a pas de ligne droite , prise dans le corporel , qui ne soit un assemblage de lignes courbes. C'est pourtant, faute d'avoir discerné les différents nombres de ces deux différentes lignes , que depuis son exil l'homme cherche à les concilier , ou ce qui est la même chose, tâche de découvrir ce que l'on nomme la quadrature du cercle ; car , avant sa chute , connoissant la nature des Etres , il ne se seroit pas consumé en efforts inutiles , & ne se seroit pas livré a la recherche d'une découverte dont il eût évidemment connu l'impossibilité ; il n'eût été ni assez aveugle, ni assez imprudent , pour vouloir rapprocher des principes ausisi différents que ceux

394 &e ^a Quadrature du Cercle. de la ligne droite & de ta ligne courbe ; en un mot, il ne fûc jamais venu à sa pensée de croire pouvoir changer la nature des Etres , & de faire en sore que naïf valût quatre, ou que quatre valût neuf-, ce qui est à la lettre l'objet de l'éiude & de l'occupation des Gec mètres.

Qu'on essaie en efibt de concilier ces deux nombres, comment y pas viendra-c-on ; commen: adap er ae*f&vet quatre , comment diviser neuf par quatre , ou , ce qui est la mène cl ose , partager neuf en quatre parties sans y admettre de fractions, qui, selon ce qu'on a vu, ne peuvent se trouver dans les Principes naturels des choses , quoiqu'elles puissent s'opérer sur leurs ré- sultats, qui, ne sont que des assemblages ? Car, après avoir trouvé deux pour quotient , ne nous resteroit-il pas toujours une Unité , qu'il fau* droit diviser également par ce même nombre quatre ?

Nous voyons donc que cette quadrature est impraticable en figure , ou dans le corporel & le sensible , & qu'elle ne sauroit jamais avoir lieu qu'en nombre 5c immatériellemcnt ; c'est-à- dire , en admettant le Centre qui est corporel & Quaternaire , comme on en sera convaincu dans peu. Je laisse donc à penser à présent si cette quadrature est admissible , de la manière dont les hommes s'en occupent ; si l'impcssibilité n'en est pas évidemment démontrée , & si alors

jnous

De la Longitude. 39 Ç

fious devons être étonnés qu'on n'ait encore rien trouvé sur cet objec ; car , en fait de Vérité , une approximation, ou rien, c'est la même chose.

Il en faut dire autant de la longitude , qu'un si grand nombre d'hommes cherche sur la surface terrestre avec tant d'émulation ; & pour en juger , il sera suffisant d'observer la diffé- rence qui existe entre la longitude & la latitude.

La latitude est horizontale & va du Sud au Nord. Or, comme ce Sud n'est désigné par aucun des points imaginaires , inventés par les Astronomes pour nous expliquer l'Univers, mais très-certainement par le Soleil, dont le Midi vertical varie , en s'élevant ou en s'abaissant chaque jour par rapport au jour précédent , il Suit que cette latitude est nécessairement circulaire & variable , & comme telle , elle porte le nombre neuf d'après tous les principes qui viennent d'être établis.

Au contraire , la longitude est perpendiculaire , & vient de l'Est qui est toujours au même point d'élévation , quoique cet Est se montre chaque jour à différents points de l'horizon. Ainsi la longitude étant fixe & toujours la même, est l'image réelle de la ligne droite, & par conséquent porte le nombre quatre. Or nous venons de voir l'incompatibilité des deux nombres quatre & neuf; comment est-il donc possible de trouver le perpendiculaire dans l'horizontal,

396 De l& Longitude.

tal, comment assimiler le supérieur à l'infé- rieur, comment enfin découvrir l'Est sur la surface terrestre , puisqu'il n'est pas dans sa Région ?

Quand j'ai dit que l'Est étoit fixe , on a bien vu que je ne parlois pas de celui que donne le lever du Soleil , puisqu'il change tous les jours* D'ailleurs l'espèce de longitude , que le Soleil donne de cette manière > n'est toujours qu'horizontale par rapport à nous , comme la latitude p & par cela seul très-défectueuse.

Mais je parle du véritable Est dont le lever du Soleil n'est que le signe indicatif, & qui se manifeste visiblement & plus juste dans l'à-plomb & la perpendiculaire ; de cet Est r qui par son nombre quatre , peut seul embrasser tout l'espace , puisqu'en se joignant au nombre neuf ou celui de l'étendue , c'est-à-dire , unissant l'actif au passif, il forme le nombre treize, qui est le nombre de la Nature.

Il n'est donc pas plus possible de trouver cette longitude sur la Terre, que de concilier la ligne droite avec la ligne courbe , & que de trouver la mesure de l'étendue & le mouvement, dans l'étendue; nouvelle preuve de la vérité des principes que nous avons exposés.

Nous devons appliquer encore cette Loi à une autre observation , & dire que c'est par la raison de cette même différence du nombre quatn

Du Calcul Solaire & Lunaire. 397 au nombre neuf y qu'on n'a pu jusqu'à présent & qu'on ne pourra jamais faire quadrer juste le calcul Lunaire avec le calcul Solaire. Car la Lune est neuvaire , comme étant attachée à la Terre qui n'a que des courbes en latitude ; le Soleil , au contraire, quoique désignant la latitude par le Sud , est néanmoins dans son Est terrestre, ou dans le lieu de son lever, l'image du principe de la longitude, ou de la ligne droite , & comme tel il est quaternaire. D'ailleurs il est clairement distinct de la région de la Terre , a laquelle il communique la réaction nécessaire à sa faculté végétative , nouvel indice de son activité quaternaire ; en un mot > son quaternaire se manifeste sur la Lune même par les quatre phases que nous appercevons sur elle , & qui se déterminent par ses différentes positions , par rapport au Soleil dont elle reçoit la lumière.

Ainsi appliquant à cet exemple le principe qui nous occupe pour le présent , on verra clairement pourquoi le calcul Solaire & le calcul Lunaire sont incompatibles , & que le vrai moyen de parvenir à la connoissance des choses , est de commencer par ne pas les confondre , mais de les suivre & de les examiner chacune selon le nombre & les Loix qui leur sont propres.

Que ne m'estil permis de m'étendre plus au long , sur ce nombre neuf que j'attribue à la

Lune

398 Du Calcul Solaire & Lunaire.

Lune , & par conséquent à la Terre donc elle esc le Satellite ? Je montrerois par le nombre de cette Terre, quel est son emploi &sa destination dans TUnivers ; cela pourroit même nous donner des indices sur la véritable forme quelle porte, & répandre encore plus de jour sur le système actuel qui ne l'admet pas comme immobile, mais , au contraire, comme parcourant un très-grand orbite.

Car les Astronomes se sont peut-être un peu trop pressés dans leurs jugements ; & avanc de donner toute leur confiane à leurs observations, ils auroient dû examiner lequel parmi les Etres corporels doit agir le plus, ou de celui qui donne la réaction, ou de celui qui la reçoit ; si le feu n'est pas le plus mobile des Eléments , & le sang plus agile que les corps dans lesquels il circule ; ils auroient dû penser que la Terre, quoique n'occupant pas le centre des orbites des Astres , pouvoit cependant leur servir de Récipient, & dèslors devant recevoir & attendre leurs influences , sans être forcée d'ajouter une seconde action corporelle, à l'action végétative qui lui est propre , <Sc dont ces Astres sont privés.

Enfin les plus simples expériences sur le Cône, leur auroient prouvé la vraie forme de la Terre ; & nous pourrions leur offrir , dans la destination de cette même Terre , dans le rang

qu'elle

Des Systèmes Astronomiques. 35)9 qu'elle occupe parmi les Etres créés , & dans les propriétés de la perpendiculaire ou de la ligne droite , des difficultés insurmontables , & que leurs systèmes ne pourroient résoudre.

Il arriveroit peut-être aussi que ces difficultés ne seroient pas senties , parce que l'Astronomie s'est isolée comme toutes les Sciences oïi Thomme a mis la main , qu'elle a considéré la Terre , ainsi que chacun des corps célestes, comme des Etres distincts , & sans liaison les uns aux autres; en un mot, parce que l'homme a agi là aussi inconsidérément que dans tout le reste , c'est-à-dire, qu'il n'a point porté la vue sur le principe de l'existence de tous ces corps , sur celui de leurs Loix & de leur destination , & que par cette raison il ne connoît pas encore quel en est le premier objet.

Bien plus, c'est par un motif louable en apparence , qu'il a cherché à ravaler la Terre, en la comparant à l'immensité & à la grandeur des Astres; il a eu la foibîesse de croire que cette Terre n'étant qu'un point dans l'Univers, méritoit peu l'attention de la première Cause ; qu'il seroit contre la vraisemblance que cette Terre fût au contraire ce qu'il y a de plus précieux dans la création , & que tout ce qui existe autour ou au dessus d'elle , lui vînt apporter son tribut ; comme si c'étoit sur une mesure sensible, que l'Auteur des

choses

choses dût évaluer ses Ouvrages , & que leur

prix ne fût pas plutôt dans la noblesse de leur

emploi & dans leurs propriétés , que dans la

grandeur de l'espace & de l'étendue qu'ils

occupent.

C'est peut-être cette fausse combinaison qui aura conduit l'homme à cette autre combinaison plus fausse encore , par laquelle il affecte de ne se pas croire digne lui-même des regards de son Auteur ; il a cru n'écouter que l'humilité , en refusant d'admettre que cette Terre même, & tout ce que l'Univers contient n'étoient faits que pour lui; il a feint de craindre de trop écouter son orgueil , en se livrant à cette pensée.

Mais il n'a pas craint l'indolence & la lâcheté qui suivent nécessairement de cette feinte modestie ; & si l'homme évite de se regarder aujourd'hui comme devant être le Roi de l'Univers , c'est qu'il n'a pas le courage de travailler à en recouvrer les Titres , que les devoirs lui en paroissent trop fatiguants , & qu'il craint moins de renoncer à son état & à tous ses droits, que d'entreprendre de les remettre dans leur valeur. Cependant , s'il vouloit un instant s'observer lui-même , il verroit bientôt qu'il devroit mettre son humilité, à avouer qu'il est avec raison au dessous de son rang, mais non à se croire d'une nature à n'avoir jamais pu l'occuper , ni à ne pouvoir jamais y rentrer.

De la Pluralité des Mondes. 40 1

Que ne puis-je donc , je le répète , me livrer à tout ce que j'aurois à dire sur ces matières ? Que ne puis-je montrer les rapports qui se trouvent entre cette Terre & le corps de l'homme» qui est formé de la même substance , puisqu'il en est provenu ? Si mon plan me le permettoit , je prendrois dans leur analogie incontestable , le témoignage de l'uniformité de leurs Loix , & de leurs proportions, d'où il seroit aisé de voir qu'ils ont l'un & l'autre le même but à remplir.

Ce seroit même là, où l'on appréndroit pourquoi j'ai enseigné au commencement de cet Ouvrage , que l'homme étoit si fort intéressé à maintenir son corps en bon état ; parce que s'il est fait à l'image de la Terre, 6c que la Terre soie le fondement de la création corporelle , il ne peut-conserver sa ressemblance avec elle , qu'en résistant comme elle aux forces qui la combattent continuellement. On y verroit aussi que cette Terre lui doit être respectable comme sa mere,& qu'étant, après la Cause intelligente & l'homme , le plus puissant des Etres de la Nature temporelle, elle est elle-même la preuve qu'il n'existe pas d'autres Mondes corporels que celui qui nous est visible.

Car cette opinion de la pluralité des Mondes, est encore prise dans la même source de toutes les erreurs humaines ; c'est pour vouloir tout sé- parer , tout démembrer , que l'homme suppose

C c une

40i De la Pluralité des Mondes.

une multitude d'autres Univers, dont les Etoiles sont les Soleils , 6c qui n'ont pas plus de correspondance entr'eux, qu'avec le Monde que nous habitons ; comme si cette existence à part étoic compatible avec l'idée que nous avons de l'Unité , & comme si , en qualité d'Etre intellectuel , dans le cas que ces Mondes supposés existassent, l'homme n'en auroit pas la connoissance.

Alors , s'il peut 5c doit avoir la connoissance de tout ce qui existe, il faut nécessairement que xien ne soit isolé , & que tout se tienne ; puisque c'est avec un seul & même principe que l'homme embrasse tout, & qu'il ne le pourroit avec ce féal 6c même principe , si tous les Etres créés corporellement n'étoient pas semblables enrr'eux Ôc de la même nature.

Oui , sans doute , il y a plusieurs Mondes, puisque le plus petit des Etres en est un , mais tous tiennent à la même chaîne; 6c comme l'homme a le droit de porter la main jusqu'au premier anneau de cette chaîne, il ne sauroit en approcher, qu'il ne touche à la fois tous les Mondes.

On verreit de plus dans le tableau des propriétés de la Terre , que pour le bien - erre de l'homme, soit sensible, soit intellectuel, elle est une source féconde 6c inépuisable ; qu'elle rassemble toutes les proportions, tant numériques que de figure; qu'elle est le premier point

d'appui

Du Nombre Neuvaire. 40 j d'appui que l'homme a rencontré dans sa chute , & qu'en cela il ne sauroit trop en priser l'imporcance , puisque sans elle il seroit tombé beaucoup plus bas.

Que seroit-ce donc si j'osois parler du Principe qui l'anime , & en qui résident toutes les facultés de végétation & autres vertus que je pourrois exposer ? C'est bien alors que les hommes apprendroient à avoir de la vénération pour elle , qu'ils s'occuperoient davantage de sa Culture p & qu'ils la regarderoient comme l'entrée de la route qu'ils ont à parcourir pour retourner au lieu qui leur a donné la naissance.

Mais je n'en ai peut-être déjà que trop dit sur ces objets , & si j'allois plus loin , je craindrois d'usurper des droits qui ne m'appartiennent pas. Je reviens donc aux nombres quatre Se neuf y que j'ai annoncés comme étant propres T l'un à la ligne droite , & l'autre à la ligne courbe ; comme étant aussi l'un le nombre du mouvement , ou dç l'action , & l'autre celui de l'étendue; car il se pourroit que ces nombres parussent supposés & imaginaires.

Il est à propos que je fasse voir pour quelle raison je les emploie > & pourquoi je prétends qu'ils conviennent chacun naturellement aux lignes auxquelles je les ai attribués ; commen- çoas par le nombre neuf, ou celui de la ligne circulaire & de l'étendue.

Ce 2 Sans

Sans doute , qu'il ne répugnera à personne de considérer une circonférence comme un zéro ; car quelle figure peut plus que le zéro ressembler à une circonférence ? Il répugnera moins encore d'en regarder le centre comme une Unité , puisqu'il est impossible que pour une circonférence , il y ait plus d'un centre ; tout le monde sait aussi qu'une Unité jointe à un zéro donne dix, en cette sorte 10. Ainsi nous pouvons envisager le cercle entier, comme faisant dix ou 10 , c'est-à-dire le centre avec la circonférence.

Mais nous pouvons également regarder le cercle entier , comme un Etre corporel dont la circonférence est la forme ou le corps , & dont le centre est le Principe immatériel. Or nous avons vu avec assez de détail, qu'on ne devoit jamais confondre ce Principe immatériel avec la forme corporelle & étendue ; que quoique ce soit sur leur union qu'est fondée l'existence de la Matière, cependant c'étoit une erreur impar^ donnabîe de les prendre pour le même Etre , & que l'intelligence de l'homme pouvoit toujours les séparer.

Alors , séparer ce Principe de sa forme corporelle , n'est-ce pas la même chose que de sé- parer le centre de sa circonférence , & par conséquent la même chose que d'ôter l'unité 1 du denaire 10. Mais , si on ôte une unité du

denaire

Du Nombre Neuvaire. 40 ç denaîre 10 , il est bien certain qu'il ne restera plus que neuf en nombre; cependant il nous restera en figure le zéro, o , ou la ligne circulaire, ou enfin la circonférence. Que Ton voie donc à présent, si le nombre neuf& la circonférence ne se conviennent pas l'un à l'autre , & si nous avons eu tort de donner ce nombre ncufii toute étendue , puisque nous avons prouvé que toute étendue étoit circulaire.

Que l'on voie aussi , d'après le rapport existant entre le zéro, qui est comme nul par luimême, & le nombre naïf, ou celui de l'étendue, si l'on auroit dû blâmer si légèrement ceux qui ont prétendu que la Matière n étoit qu'apparenre.

Je sais que la plupart des Géomètres , regardant le nombre des caractères d'Arithmétique , comme dépendant de la convention de l'homme , prendront peu de confiance à la dé- monstration présente ; je sais même qu'il en est parmi eux qui ont essayé de porter jusqu'à vingt, le nombre de ces caractères, pour faciliter les opérations du calcul.

Mais, premièrement, si plusieurs Nations ont des caractères d'Arithmétique , qui ne proviennent que de leur convention , les caractères Arabes doivent en être exceptés, parce qu'ils sont fondés sur les Loix & la nature des choses, sensibles, qui aussibien que les choses intel-

4oS Du Nombre Neuvairc. lectuelles , ont des signes numériques qui letfr sont propres.

Secondement , comme les Géomètres ignorent entièrement les Loix & les propriétés des Nombres , ils n'ont pas vu qu'en les multipliant au delà de dix, ils dénaturoient tout, & vouloient donner aux Etres un Principe qui n'étoic pas simple , & qui n'offroit point d'Unité ; ils n'ont pas vu que l'Unité étant universelle , la somme de tous les Nombres devoit principalement nous retracer son image, afin que se montrant aussi réelle & aussi inaltérable dans ses productions que dans son Essence , cette Unité eût à nos hommages des droits invincibles , & que l'homme fût inexcusable , s'il venoit à les méconnoître. Ils n'ont pas vu , disje, que le nombre dix étoit celui qui portoit le plus parfaitement cette empreinte , & qu'ainsi la volonté de l'homme ne pourroit jamais étendre au delà de dix, les signes des Nombres ou des Loix de l'Unité.

Aussi l'expérience a pleinement confirmé ce principe , & les moyens qu'on avoit pris pour le combattre, sont demeurés sans aucun succès. Je puis donc entreprendre sa défense , & attribuant le nombre un ou l'Unité, au centre, attribuer le nombre neuf à la circonférence ou à l'étendue.

Je ne rappellerai point ici ce que j'ai dit de

l'union

De la Division du Cercle. 407 l'union des trois Eléments fondamentaux , qui se trouvent toujours tous les trois ensemble dans chacune des trois parties des corps ; par où Ton trouvera facilement un rapport certain du Nombre neuf* la Matière, ou à l'étendue circulaire ; je ne dirai rien non plus de la formation du cube , soit algébrique , soit arithmétique , qui , lorsque les facteurs n'ont que deux rermes , ne peut avoir lieu que p^j: neuf opérations , puisque parmi les dix, qu'on y devroit compter à la rigueur, la seconde & la troisième» ne sont qu'une répétition l'une de l'autre , & dès-lors doivent se considérer comme ne faisant

Mais j'appuierai le principe que j'ai établi, de quelques observations sur la nature & la division du cercle ; car il est faux de dire que ce sont les Géomètres qui Font divisé en trois cents soixante degrés , comme étant la division la plus commode, & celle qui se prêtoit le plus facilement à toutes les opérations du calcul.

Cette division du cercle en trois cents soixante degrés, n'est point du tout arbitraire ; c'estr la Nature même qui nous la donne, puisque le cercle n'est composé que de triangles , & qu'il y a six de ces triangles équilatéraux, dans toute l'étendue de ce même cercle.

Qu'on suive donc , si Ton a des yeux, Tordre naturel de ces nombres , qu'on y joigne le pro-

40 8 De la Division du Cercle. duit qui est la circonférence ou le zéro , 8c qu'on voie si ce sont les hommes qui ont établi ces divisions.

Faut - il exposer moi - même Tordre naturel de ces nombres ? Toute production quelconque est ternaire , trois. Il y a six de ces productions parfaites dans un cercle , ou six triangles équilatéraux , six. Enfin la circonfé- rence elle-mê$ne complète l'œuvre , & donne neufoa zéro , o. Si l'on veut donc réduire en chiffres tous ces Nombres, nous aurons premiè- rement 9 , secondement 6 , & enfin o, lesquels réunis donneront 360.

Qu'on fasse ensuite telles multiplications qu'on voudra, sur les Nombres que nous venons de reconnoître comme constituant le cercle ; alors , comme tous les résultats en seront neuvaires , on ne doutera plus de l'universalité du nombre neuf dans la Matière.

On ne doutera pas non plus de l'impuissance de ce nombre , quaird on réfléchira qu'avec quelque nombre qu'on le joigne , il n'en altère jamais la nature ; ce qui , pour ceux qui en auront la clef , sera une preuve frappante de ce que nous avons dit , que la forme ou l'enveloppe pouvoit varier , sans que son Principe immatériel cessât d'être immuable & indestructible.

C'est par ces observations simples & naturelles ,

Du Cercle Artificiel. 409

les , que Ton peut parvenir à appercevoir l'évidence du principe que j'expose. C'est-là en même temps , un des moyens qui peuvent indiquer aux hommes , comment on doit procéder pour lire dans la nature des Etres ; car toutes leurs Loi?: sont écrites sur leur enveloppe , dans leur marche , & dans les différentes révolutions où leur cours les assujettit.

Par exemple , c'est pour n'avoir pas distingué la circonférence naturelle d'avec la circonférence artificielle , qu'est venue l'erreur que j'ai relevée plus haut sur la manière donc on avoit considéré la circonférence jusqu'à présent, c'est-à-dire, comme un assemblage d'une infinité de points réunis par des lignes droites. Il est vrai que la circonférence que l'homme décrit à l'aide du compas , ne peut se former que successivement ; & dans ce sens on peut la regarder comme l'assemblage de plusieurs points , qui n'étant marqués que l'un après l'autre , ne sont pas censés avoir entr'eux d'adhérence ou de continuité ; ce qui fait que l'imagination y a supposé des lignes droites pour les rassembler.

Mais outre que j'ai fait voir en son lieu ,qué même dans ces cas-là , la ligne de réunion que l'on admettroit ne seroit pas droite , puisque sensiblement il n'y en a point qui le soit , il ne faut qu'examiner la formation du cercle naturel.

410 Du Cercle Naturel.

rel, pour reconnoître la fausseté des définitions qu'on nous donne généralement de la ligne circulaire.

Le cercle naturel croît à la fois, & dans tous les sens ; il occupe & remplit toutes les parties de sa circonférence , car ce n'est que dans Tordre sensible & par les yeux de notre Matière , que nous appercevons des inégalités nécessaires dans les formes, corporelles , parce qu'elles ne sont que des assemblages; au lieu que par les yeux de notre faculté intellectuelle , nous voyons par-tout la même force & la même puissance , & nous n'appercevons plus ces iné- galités, parce que nous sentons que l'action du Principe doit être pleine & uniforme ; sans cela il seroit lui-même exposé : & soit dit en passant, c'est là ce qui fait tomber toutes ces disputes scholastiques & puériles surlevuide; les yeux bornés du corps de l'homme doivent en trouver à tous les pas , parce qu'ils ne peuvent lire que dans l'étendue; sa pensée n'en conçoit nulle part, parce qu'elle lit dans le Principe , qu'elle voit que ce Principe agit par-tout, qu'il remplit nécessairement tout , puisque la résistance doit être universelle comme la pression.

On ne peut donc comparer en rien le cercle naturel avec le cercle artificiel, puisque le cercle naturel se crée tout ensemble , par la seule explosion de son centre ; au lieu que le cercle

artificiel

artificiel ne commence que par la fin qui est le triangle ; car tout le monde sait , ou doit savoir , que le compas dont on tient une des pointes immobile , ne peut faire avec l'autre un seul pas , sans présenter un triangle.

Venons actuellement aux raisons pourlesquelles le Nombre quatre est celui de la ligne droite.

Je dirai avant tout , que je n'emploie pas ici ce mot de ligne droite, dans le sens qu'il a, selon Iç langage reçu , par lequel on exprime cette étendue qui paroît avoir à nos yeux le même alignement; & en effet , ayant démontré qu'il n'y avoit point de ligne droite dans la Nature sensible , je ne pourrois adopter l'opinion vulgaire à cet égard , sans tenir une marche contradictoire avec tout ce que j'ai établi. Je regarderai donc seulement la ligne droite comme Principe, 6c comme telle , étant distinguée de l'étendue.

N'avons-nous pas vu que le cercle naturel croissoit en même temps dans tous les sens , & que le centre jetoit à la fois hors de lui-même la multitude innombrable & intarissable de ses rayons ? Chacun de ces rayons n'estil pas regardé comme une ligne droite dans le sens matériel ? Et véritablement, par sa rectitude apparente & par la faculté qu'il a de pouvoir se prolonger à l'infini , il est l'image réelle du Principe Générateur , qui

produit

4îi Du Nombre Quaternaire. produit sans cesse hors de lui , & qui ne s'écarte jamais de sa Loi.

Nous avons vu en outre, que le cercle n'étoit luimême qu'un assemblage de triangles , puisque nous n'avons reconnu par-tout que trois principes dans les corps , & que le cercle est co-ps. Or, si ce rayon , si cette ligne droite en apparence , si enfin l'action de ce Principe gé- nérateur ne peut se manifester que par une production rernaire, nous n'aurions qu'à réunir le nombre de l'unité du centre , ou de ce Principe générateur , au nombre ternaire de sa production, avec laquelle il est lié pendant l'existence de l'Etre corporel , & nous aurions dé- jà un indice du quaternaire que nous cherchons dans la ligne droite , sdon l'idée que nous en avons donnée.

Mais pour qu'on ne croie pas que nous confondons actuellement ce que nous avons distingué avec tant de soin, savoir , le centre qui est immatériel , avec la production, ou le triangle qui est matériel & sensible, il faut qu'on se rappelle ce qui a été dit sur les Principes de la Matière. J'ai fait voir assez clairement que quoiqu'ils produisent la Matière , ils sont cependant immatériels eux-mêmes; alors, pris comme tels , il est facilede concevoir une liaison intime du centre , ou du Principe générateur , avec les Principes secondaires ; & comme les

trois

trois côtés du triangle , ainsi que les trois dimensions des formes, nous ont indiqué sensible» ment , que ces Principes secondaires ne sont qu'au nombre de trois , leur union avec le centre nous offre l'idée la plus parfaite de notre quaternaire immatériel.

De plus , comme cette manifestation quaternaire n'a lieu que par l'émanation du rayon hors de son centre ; quç ce rayon , qui se prolonge toujours en ligne droite , est l'organe & l'action du Principe central ; que la ligne courbe $ au contraire , ne produit rien ; & qu'elle borne toujours l'action & la production de la ligne droite ou du rayon ; nous ne pouvons résister à cette évidence , & nous appliquons sans crainte le nombre quatre à la ligne droite ou au rayon qui la représente , puisque c'est la ligne droite & le rayon seul qui peuvent nous donner laconnoissance de ce Nombre.

Voilà la route par laquelle l'homme peut parvenir à distinguer la forme & l'enveloppe corporelle des Etres, d'avec leurs Principes immatériels, & par-là se faire une idée assez juste de leurs différents nombres , pour éviter la confusion & marcher avec assurance dans le sentier des observations; voilà, dis-je , le moyen de trouver cette Quadrature dont nous avons parlé, & qui ne se pourra jamais découvrir que par le nombre du centre,

II

414 &u Nombre Quaternaire.

11 est si vrai, en effet, que cette ligne droite, ou ce Quaternaire , est la source & l'organe de tout ce qui est corporel & sensible , que c'est au nombre quatre & au quarré , que la Géométrie ramené tout ce qu'elle veut mesurer ; car elle ne considère tous les triangles qu'elle établit dans cette vue , que comme division & moitié de ce même quarré ; or ce quarré n'est-il pas formé par quatre lignes , & par quatre lignes qui sont regardées comme droites , ou semblables au rayon , & par conséquent quaternaires comme lui?

Faut-il donc quelque chose de plus , pour démontrer que par leur procédé même , les Géomètres prouvent ce que je leur avance ? C'est-à-dire , que le Nomhrc qui produit les Etres, est le même qui leur sert de mesure ; & ainsi , que la vraie mesure des Etres ne peut se trouver que dans leur Principe , & non pas dans leur enveloppe & dans l'étendue ; puisqu'au contraire, tout ce qui est enveloppe, tout ce qui est étendue , ne peut s'évaluer avec précision qu'en se rapprochant du centre , & de ce Nombre Quaternaire , que nous nommons le Principe Générateur.

On ne songera pas , je l'espère , à m'objecter que toutes les figures , nommées /ectilignes en Géométrie, étant bornées par des lignes censées droites , portent également le Quaternaire , &

qu'ainsi

qu'ainsi je ne devrois pas me borner au quarré, pour indiquer la mesure quaternaire; ce qui sembleroit contredire la simplicité & l'unité du principe annoncé»

Quand le fait ne seroit pas pour moi , quand il seroit faux que les Géomètres, ainsi que je viens de le dire , ramenassent au quarré, tout ce qu'ils veulent mesurer, il suffiroit, de ce que nous venons de dire sur ce quaternaire immatériel , pour convenir que toutes les choses sensibles provenant de lui , doivent conserver sensiblement sur elles la marque de cette origine quaternaire ; or ce quaternaire étant absolument le seul Principe Générateur des choses sensibles , étant le seul Nombre à qui cette propriété de production soit essentielle , il est également indispensable qu'il n'y aie parmi les choses sensibles qu'une seule figure qui nous l'indique , & cette figure, on l'a dit, c'est le quarré.

Et comment cette vérité ne se montreroitelle pas pour nous parmi les choses sensibles , puisque nous la trouvons indiquée clairement & d'une manière incontestable, dans la Loi numé- rique , c'est-à-dire , dans ce que l'homme possède ici-bas de plus intellectuel & de plus sûr ? Comment , dis-je , pourrions-nous trouver plus d'une mesure quaternaire , ou ce qui est la même chose, plus d'un quarré, dqjis les Figures

sensibles

sensibles & corporelles qui font l'objet de la Géométrie , puisque dans cette Loi numérique, ou de calcul, dont nous venons de parler , il esc impossible de trouver plus d'un nombre quarré ?

Je sais que ceci doit étonner , & quelqu'incontestable que soit cette proposition , elle paroîtra nouvelle sans doute; car il est généralement reçu qu'un quarré numérique est le produit d'un Nombre quelconque, multiplié par luimême , & Ton ae met pas même en question que tous les Nombres n'aient cettje propriété.

Mais , puisque l'analogie que nous avons découverte dans toutes les classes entre les Principes & leurs productions , ne suffit pas encore pour dessiller les yeux sur ce point ; puisque , malgré l'unité du quarré parmi toutes les figures sensibles que l'homme peut tracer , les Géomètres se Sont persuadés qu'il peut y avoir plus d'un quarré numérique ; je vais entrer dans d'autres détails qui confirmeront la vérité de ce que je viens d'avancer.

Le quarré en figure est très-certainement le quadruple de sa base ; & s'il n'est que l'image sensible du quarré intellectuel & numérique, d'où il provient , il faut absolument que ce quarré numérique & intellectuel soit le type & le modèle de l'autre; c'est-à-dire, que de même que le quarré en figure est le quadruple de sa base , de même le quarré numérique <3c

intellectuel

De la Racine Quarrêe. 417 intellectuel doit être le quadruple de sa racine.

Or je puis certifier à tous les hommes , & ils le peuvent connoître comme moi , qu'il n'y a qu'un seul Nombre qui soit le quadruple de sa racine. Je me dispenserai même , autant que je le pourrai , de le leur indiquer positivement , soit parce qu'il est trop facile à trouver , soit parce que ce sont des Vérités que je n'expose qu'à regret

Mais, me dira-ton, si je n'admets qu'un seul quarré numérique , comment faudra-t-il donc considérer les produits de tous les autres nombres multipliés par eux-mêmes ? Car enfin , s'il n'y a qu'un seul quarré numérique , il ne peut aussi y avoir qu'une seule racine quarrêe parmi tous les nombres ; & cependant il n'est pas un seul nombre qui ne puisse se multiplier par lui-même : alors , tous les nombres pouvant se multiplier par eux - mêmes , que seront - ils donc , s'ils ne sont pas des racines quarrées ?

Je conviens que tout nombre quelconque peut se multiplier par lui-même , & par conséquent qu'il n'en est point qui ne puisse se regarder comme racine; je fais de plus avec le moindre des calculateurs qu'il n'est pas de racine qui ne soit moyenne proportionelle entre son produit & l'unité ; mais pour que tous ces nombres fussent des racines quarrées ,

Dd il

4! 8 De la Racine Quarrée.

H faudroi.t qu'ils fusent tous en rapport de quatre avec l'unité ; or parmi cette multitude de différentes racines dont la quantité ne peut jamais être fixée , attendu que les nombres sont sans bornes , il n'y a absolument qu'un Seul nombre ou qu'une seule racine, qui soit dans ce rapport de quatre avec l'unité ; il est donc chir que le Nombre qui se trouve avoir ce rapport, est le seul qui mérite essentiellement le nom de racine quarrée ; & |otf:es les autres racines se trouvant avoir des rapports différents avec l'unité , pourront prendre des noms tirés de ces différents rapports, mais elles ne devront jamais prendre le nom 4e racines quarrées, puisque leur rapport $vec l'unité ne sera jamais quaternaire.

Par la même raison , quoique toutes les racines étant multipliées par elles-mêmes , rendent un produit; cependant puisque route jrâicine est moyenne proportionnelle entre son produit & l'unité , il faut de toute nécessité que ce produit lui - même soit à sa racine ce que sa racine est à l'unité; alors s'il n'est qu'une seule racine qui soit dans le rapport de quatre avec l'unité , ou qui foit quarrée , il est incontestable qu'il ne peut y avoir non plus qu'un seul produit qui soit dans le rapport de quatre avec sa racine , & par consé- quent qu'il ne peut y avoir qu'un seul quarré.

Tous

De la Racine Quarrée* 419 Tous les autres produits n'étant point dans ce rapport quaternaire avec leur racine, ne devronc donc pas Se considérer comme des quarrés > mais ils porteront les noms de leurs différents rapports avec leur racine , comme les racines qui ne sont pas quarrées , portent les noms de leurs différents rapports avec l'unité.

En un mot , s'il étoit vrai que toutes les racines fussent des racines quarrées , toutes les racines en raison double , donneroient certainement des quarrés qui feroient doubles les uns des autres, & Ton sait qu'en nom* bre cela est absolument impossible ; voilà pourquoi nous n'admettons qu'un seul quarré , &; qu'une seule racine quarrée. C'est donc pour n'avoir pas pris une idée assez juste d'une racine quarrée , que les Géomètres en ont attribué les propriétés à tous les nombres * tandis qu'elles ne convenoient exaëtemenç qu'à un seul nombre

Il faut remarquer néanmoins que la diffé- rence qui se trouve entre cette seule Racine quarrée & toutes les autres racines , de même qu'entre le seul produit quarré admissible & tous les autres produits numériques , ne pro-r vient que de la qualité des facteurs , d'où elle se répand sur les résultats qui en proviennent. Dans le fait , c'est toujours le quaterr fiaire qui dirige toutes ces opérations quel-

4io De la Racine Quarrie.

conques ; ou, pour parler plus clairement, dans toute espèce de multiplication, nous trouverons toujours , premièrement l'unité ; fecondement le premier facteur ; troisièmement le second facteur , & enfin le résultat , ou le produit qui provient de l'action mutuelle des deux facteurs.

Et quand je dis , dans toute espèce de multiplication ; c'est que ceci se trouve vrai , non seulement dans tous les produits auxquels nous connoissons deux Racines ou deux facteurs , comme dans la multiplication de deux diffé- rents nombres l'un par l'autre ; mais aussi dans tous les produits où nous ne connoissons qu'une seule racine , parce que cette racine se multipliant par elle-même, nous offre toujours distinctement nos deux facteurs.

C'est donc là ce qui nous repréfente avec une nouvelle évidence , le pouvoir réel de ce nombre quatre , Principe de toute production, & générateur universel , de même que les vertus de cette ligne droite qui en est l'image & l'action.

C'est-là aussi où nous trouvons une nouvelle preuve de la distinction des choses sensibles & des choses intellectuelles, ainsi que de tout ce qui a été dit sur leur différent nombre. y puisque d^ns toutes les multiplications numériques , nous connoissons sensiblement trois choses , favoir les deux facteurs & le pro-

duitj

Des Décimales! 411

duît, au lieu que nous ne connoissons qu'inteilecruellement l'unité à laquelle elles ont rapport , & que cette unité n'entre jamais dan? l'opération des choses compostes.

Nous voyons donc alors pourquoi nous avons reconnu ce quaternaire comme étant à la fois le Principe & la mesure fixe de tous les Erres, & pourquoi tout produit quelconque , soit l'é- tendue , soit toutes les différentes propriétés de cette étendue , sont engendrées ôc dirigées par ce quaternaire.

Les Géomètres eux-mêmes nous confirment tous les avantages qui ont été attribués jusqu'ici au quaternaire, & cela par les divisions; qu'ils emploient sur le rayon pour évaluer fon rapport avec la circonférence? Ils ont soin de le diviser dans le plus grand nombre de parties qu'il leur est possible , afin de rendre l'approximation moins défectueuse. Mais dans toutes les divisions qu'ils mettent en ufage , il est important d'observer qu'ils emploient toujours les décimales. Ort par un calcul que nous n'exposerons pas ici , quoiqu'il soit assez connu, on ne peut nier qu'une décimale ,. & le quaternaire n'aient des rapports incontestables, puisqu'ils ont tous deux le privilège de correspondre & d'appartenir à l'unité. En se servant des dé- cimales , les Géomètres marchent donc encore par le quaternaire»

42 L Des Décimales.

Je sais qu'à la rigueur on pourroit diviser le rayon par d'autres Nombres que par les dé- cimales ; je sais même que ces décimales ne rendent jamais des résultats justes , comme la division du cercle en trois cents soixante degrés y d'où l'on pourroit inférer que ni les dé- cimales , ni le quaternaire avec lequel elles sont unies d'une manière inséparable, ne sont pas la vraie mesure.

Mais il faut observer que la division du cercle en trois cents soixante degrés , est par* faitemenc exacte, parce qu'elle tombe sur le vrai nombre de toutes les formes ; au lieu que la division décimale exprimant le nombre du Principe immatériel de ces mêmes formes , ne peut se trouver juste en nature fensible , sur le rayon corporel, ni sur aucune espèce de Matière.

Cela n'empêche pas que de toutes les divisions que l'homme pouvoit choisir , les décimales ne soient celle qui l'approche le plus du point qu'il désire ; on peut dire même qu'en cela , comme dans bien d'autres circonstances , il a été conduit sans le savoir, par la loi & le Principe des choses ; que son choix est une suite de la lumière naturelle qui est en lui , & qui tend toujours à l'amener au Vrai , & que le moyen qu'il a pris , tout nul & tout inutilie qu'il foit pour lui , en ce qu'il veut le faire qua*- drer avec l'étendue & avec la Matière , est

néanmoins

Du Quatre inteltettuet. 4.1% néanmoins le meilleur qu'il aireit à prendre en ce genre.

Ainsi, malgré le peu de succès que l'homme à retiré de ses efforts , on sera toujours obligé de convenir que la division qu'il a faite du tdyon en parues décimales , confirme ce que j'ai dit sur l'universalité de la mesure quaternaire.

Quelque réserve que je me sois promis, après tout ce que j'ai dévoilé touchant le nombre quatre & touchant la racine quarfée , il n'est aucuns de mes le&eurs qui ne jugent qiië l'un & l'autre ne soient les Mêmes y ainsi il ne seroit plus temps de le dissimuler; & mêm£ raétant avancé jusques -là , je me trouve comme engagé à leur avouer qu'efl vain cfeercheroient-its la source des sciences & dés lumières ailleurs que dafts cette Racine qtëarrée, & dans le quarré unique qui en résulte.

Et véritablement s'il est possible à ceux qui liront cet écrit , de saisir par eux-mêmes la liaison de tout ce que j'expose à leurs yeux, & dé prendre Une idée convenable du quarré numé- rique & intellectuel que je leur présente , je suis en quelque sorte obligé de convenir de la vérité & de ne plus leur refuser uni aveu qu'ils m'arrachent.

Je vais donc présenter préalablement , autant que la prudence & la discrétion me le permettront, quelques-unes des propriétés de ce qïiam

4*4 Effets de la Circonférence. ternaire , & pour me rendre plus intelligible, je le considérerai comme le quarré sensible & corporel qui en est la figure & la production , c'est- à-dire comme ayant quatre côtés visibles & distincts.

En examinant chacun de ces quatre côtés séparément , on pourra se convaincre que le quarré dont il s'agit , est vraiment la seule route qui puisse mener l'homme à l'intelligence de tout ce qui est contenu dans l'Univers, de même que c'est le seul appui qui doive le soutenir contre toutes les tempêtes qu'il est obligé d'essuyer pendant son voyage dans le temps- Mais pour mieux sentir les avantages infinis attachés à ce quarré , rappelions-nous ce qui en a été dit en le comparant avec la circonférence ; nous y apprendrons que la circonférence est faite pour borner & s'opposer à l'action du centre ou du quarré, & qu'ils réagissent mutuellement l'un sur l'autre, que par conséquent elle arrête les rayons de la lumière, au lieu que le quarré étant par lui-même le Principe de cette lumière , son véritable objet est d'éclairer; en un mot, que la circonférence retient l'homme dans des liens & dans une prison , tandis que le quarré lui est donné pour s'en .délivrer.

C'est en effet l'infériorité de cette circonférence qui fait tous les malheurs de l'homme >

parce

Effets de la Circonférence. 42 Ç parce qu'il ne peut en parcourir tous les points que successivement, ce qui lui fait sentir dans toute son étendue la peine du temps pour laquelle il n'étoit pas fait ; au lieu que le quant comme correspondant avec l'unité, ne l'assujettit point à cette Loi , puisqu'à l'image de son Principe , son action est entière & sans interruption.

Il faut cependant avouer que la Justice même a favorisé l'homme jusques dans les punitions qu'elle lui a infligées , & que cette circonfé- rence qui lui a été donnée pour le borner & "lui faire expier ses premiers égarements, ne le laisse pas sans espoir & sans consolation ; car au moyen de cette circonférence, l'homme peut parcourir tout l'Univers & revenir au point d'où il est parti , sans être obligé de se retourner , c'est-à-dire, sans perdre de vue le centre. C'est même là pour lui l'exercice le plus utile & le plus salutaire, comme on voit que lorsqu'on veut aimanter une lame de fer , il faut après chaque frottement , la ramener à l'aiman en lui faisant faire un circuit , sans cela elle perdroit la vertu qu'elle vient de recevoir.

Néanmoins , malgré cette propriété de la circonférence , il n'y a nulle comparaison à en faire avec le quarré, puisque celui-ci instruit l'homme directement des vertus du centre , & que sans quitter sa place , cet homme peut par ce moyen

atteindre

426 Supériorité du Quarré.

atteindre & embrasser les mêmes choses que par le secours de la circonférence, il ne sauroit connoître sans en parcourir tous les points.

Enfin celui qui est tombé dans la circonfé- rence, tourne autour du centre, parce qu'il s'est écarté de l'action de ce centre ou du rayon qtii est droit , & il tourne toujours , parce que l'action bonne est universelle , & qu'il la trouve par-tout sur son chemin & en opposition ; au lieu que celui qui tient au centre , ou au quarré qui en est l'image & le nombre, est toujours fixe & toujours le même.

Il est inutile, sans doute, de pousser plus loin cette comparaison allégorique , parce que je ne doute pas , que dans ce que je viens de dire, des yeux intelligents ne fassent bien des découvertes.

Ce n'est donc pas sans raison que j'ai pu annoncer ce quarré, comme étant Supérieur à tout, puisque n'y ayant absolument que deux sortes de lignes, la droite & la courbe ; tout ce qui ne tient pas à la Ligne droite , ou ati quarré , est nécessairement circulaire 5c dèslors temporel & périssable.

C'est donc en vertu de cette supériorité universelle , que j'ai dû faire pressentir à l'homme les avantages infinis qu'il pourroit trouver dan$ ce quarré , ou ce nombre quaternaire , Sur lequel je me suis proposé de donner quelques détails préliminaires à mes Lecteurs.

Mesure de la Circonférence. 427 Nous les prions de se souvenir que le quatre généralement connu , n'est que l'image & la figure du quarré numérique & intellectuel ; ils concevront sans doute aussi , que nous ne nous proposons de leur parler que du quarré numérique intellectuel qui agit sur le temps & qui dirige le temps ; & que celui-là même est la preuve qu'il fexiste un autre quarré hors du temps , mais dont la connoissance entière nous est interdite > jusqu'à ce que nous soyions nous-mêmes hors de la prison temporelle ; & c'est pour cela que je n'ai pas dû parler des termes delà Progression quaternaire , qui s'élèvent au dessus des Causes agissant dans le temps.

D'après cela , pour faire concevoir comment ce quarré contient tout , & mené à la connoissance de tout , observons qu'en Mathématique ce sont les quatre angles droits qui mesurent toute la circonférence ; & comme ces quatre angles dé- signent chacun une Région particulière , il est clair que le quarré embrasse l'Est , l'Ouest , le Nord & le Sud ; or , si dans tout ce qui existe > soit sensible , soit intellectuel , nous ne saurions jamais trouver que ces quatre Régions > que pourrons-nom; donc concevoir au-delà? Et quand nous les aurons parcourues dans une Classe , ne devrons - nous pas nous regarder comme certains qu'il ne nous restera plus rièft de cette Classe , a connaître ?

428 De la Mesure par le Temps.

Ce1* pourquoi , celui qui auroit observé avec soin & avec persévérance les quatre points Cardinaux de la Création corporelle , n auroit plus rien à apprendre en Astronomie , & il pourroit se flatter de posséder à fond le Système de l'Univers , ainsi que le véritable arrangement des corps Célestes ; c'est-à-dire , qu'il auroit la connoissance de la propriété des Etoiles fixes , de l'Anneau de Saturne, des Temps & des Saisons convenables à Y Agriculture , & des deux Causes que peuvent avoir les Eclipses ; car c'est pour n'avoir jamais voulu reconnoître qu'une Loi matérielle & visible dans ces Eclipses, que les Observateurs ont nié celles qui sont provenues d'une autre source , & dans un temps différent du temps indiqué par l'ordre sensible.

Quant à l'ordre des mouvements des Astres , l'homme pourroit également en avoir une connoissance certaine , par un examen réfléchi des quatre divisions qui complètent leur cours temporel; car le Temps est celle des mesures sensibles qui est la moins sujette à erreur , & c'est pour cette raison que le Temps étant la vraie mesure du cours des Astres, on sent qu'il m'est plus aisé d'estimer juste leurs retours périodiques par le calcul du Temps , que d'évaluer avec précision la longueur de mon bras, par les mesures conventionnelles prises dans l'étendue ; puisque celles-ci n'ont point de base fixe, ni

déterminée

Des Révolutions de la Nature. 429 déterminée par la Nature sensible ; c'est pour cela qu'une multitude de Nations mesurent l'espace même & les distances itinéraires, paç la durée ou par le temps.

Par le secours de ce même quarré , l'homme parviendroit à se délivrer des ténèbres épaisses qui couvrent encore tous les yeux sur l'ancienneté , l'origine & la formation des choses ; il pourroit même éclaircir toutes les disputes relatives à la naissance de notre Globe , & à toutes les révolutions qui sont écrites sur sa surface 9 & dont les traces peuvent aussi-bien représenter les suites & les effets de la première explosion , que ceux des révolutions postérieures & successives , que l'Univers éprouve continuellement depuis son origine.

Et en effet , ces révolutions se sont toujours produites par les forces Physiques , quoiqu'elles aient été permises par la Cause première, & exé- cutées sous les yeux de la Cause temporelle supérieure , par la continuelle contr action du mauvais Principe, à qui d'immenses pouvoirs ont souvent été accordés sur le sensible pour la purification de l'intellectuel ; car , s'il le faut dire, cette purification de l'intellectuel est la seule voie qui mené au vrai grand Œuvre , ou au rétablissement de YUnite ; or , comment cette purification peut-elle avoir lieu , sans son contraire ou sans sa réaction , puisqu'elle doit

43 o Des Révolutions de la Nature. se faire dans le temps , & que dans le temps aucune action ne peut avoir lieu sans le secours d'une réaction.

Ce qui éclaireroit l'homme là-dessus , c'est qu'en observant les quatre Régions dont nous parlons , il verroit qu'il y en a une qui dirige , une qui reçoit, & deux qui réagissent; de-là il verroit que les désastres dont la Terre offre universellement les vestiges, appartiennent nécessairement à l'action de deux Régions actives opposées , savoir, de celle où règne le Feu, & de celle ou règne l'Eau. Alors il n'atcribueroit plus les effets dont ses yeux sont témoins tous les jours, à l'Elément seul qui paroît les produire , parce qu'il reconnoîtroit que ces révolutions sont le résultat du combat continuel de ces deux ennemis , dans lequel l'avantage demeure tantôt à l'un & tantôt à l'autre ; mais aussi dans lequel l'un des deux ne peut être vainqueur , sans que le lieu de la Terre où s'est passé le combat n'en çouffre à proportion , & n'en reçoive des altérations & des changements.

Voilà pourquoi rien de ce que nous voyons sur la Terre np doit nous étonner , parce que , quand même les révolutions journalières , que nous ne pouvons nier , n'auroient pas lieu , ces deux Eléments ont néanmoins commencé d'agir en opposition , dès le moment de l'origine des choses temporelles.

Voilà

Des Révolutions de la Nature. 431 Voilà pourquoi aussi nous devons être sûrj que chaque instant produit des révolutions nouivelles , parce que l'action de ces deu# Elément? l'un sur l'autre, est & sem continuelle jusqu'à la dissolution générale. Ainsi tous ces prodiges qui surprennent si fort les Naturalistes, disparaissent ; toutes ces irrégularités , toutes ces dévastations qui s'opèrent sous nos yeux , de même que celles dont les resteç & les débris annoncent l'ancienneté, ne sont plus difficiles à expliquer , & se concilient parfaitement avec tout ce que Ton a vu sur les Principes innés des Etres, sur leurs actions différentes & opposées les unes aux autres, enfin sur les Suites funestes de la contr action universelle»

Mais tous ces Phénomènes paroîtront bien moins étonnants encore , quand nous nous rap* pellerons que ces deux Eléments opposés, ou ces deux agents , ou cette double Loi universelle dans la Matière, sont toujours dans la dé- pendance de la Cause active & intelligente qui en fait le centre & le lien , & qui peut à son gré actionner l'un ou l'autre des divers Agents qui lui sont soumis , & même les livrer à une action inférieure & mauvaise.

Nous avons donc un moyen de plus de savoir d'où ont pu provenir , dans les grandes révolutions, ces excès prodigieux de l'Eau sur le Feu, 4>u du Feu sur l'Eau ; car il faut simplement son*-

43 * Des Révolutions de la Nature. ger à la Cause active & intelligente, & reconnoître que , lorsque les Principes de ces Elé- ments ne sont plus dans leurs bornes naturelles , c'est qu'elle abandonne , ou qu'elle actionne l'un plus que l'autre par sa propre vertu , pour l'accomplissement des Décrets & de la Justice de la Cause première , & pour laisser agir , ou pour arrêter la trop grande contraction du Principe mauvais qui lui est opposé.

On voit donc par-là que pour savoir les raisons de la marche que cette Cause tient dans l'Univers , c'est dans sa Nature intelligente & dans tout ce qui lui ressemble qu'il faut les chercher ; car , comme elle est à la fois active & intelligente , c'est son activité qui fait produire les effets sensibles , en communiquant ses diverses actions & réactions à tous les Etres temporels > mais c'est sa faculté intelligente seule qui peut en donner l'explication , attendu que c'est à ce seul titre qu'elle est admise au Conseil ; ainsi il n'y aura jamais aucun résultat satisfaisant pour ceux qui ne chercheront cette explication que dans la Matière.

Que l'on applique ceci à tout ce qui a été dit sur la manière de chercher en tout la vérité des choses , & l'on verra si les principes qui nous conduisent ne sont pas universels.

Outre les lumières que la connoissance du quarré peut donner, sur la constitution des Etres

corporels ,

Cours temporel des Etres. 4}$ corporels , sur l'harmonie établie entr'eux , de même que sur les causes de leur destruction ; il embrasse encore les quatre degrés distincts auxquels leur cours particulier les assujettit, & qui nous sont clairement désignés par les quatre Saisons ; car , qui ne sait les différentes propriétés attachées à chacune de ces Saisons ? Qui ne sait que tous les Etres corporels , ne pouvant recevoir la naissance que par la réunion de deux actions inférieures , il faut premièrement & avant tout, que cqs deux actions se conviennent & s'accordent mutuellement ; ce que l'on peut appeller V Adoption.

Or , c'est à l'Automne que cet acte d'adoption est attribué , parce qu'alors les Etres, par la Loi de leur Principe immatériel , jettent hors d'eux les germes qui doivent servir à leur reproduction ; & cette Loi ne commence d'agir que quand ces germes se trouvent placés dans leur matrice naturelle. C'est là le premier degré de leur cours , degré sur lequel la réflexion & l'intelligence découvriront facilement une infinité de choses que je ne dois pas dire.

Quand les germes sont ainsi adoptés par leur matrice , les deux actions concourant ensemble, forment ce que nous devons appeller la conception , qui selon la Loi de cette même nature corporelle , est indispensable pour la génération des Etres de matière. Ce second degré de leur

£ e cours

434 •Cours temporel des Etres. cours se passe pendant l'Hiver, dont l'influence ménageant leur force en les tenant dans le repos , & ramassant tout leur feu dans le même -foyer, opère sut eux une réaction violente qui leur fait faire effort, & les rend plus propres à se lier & à se communiquer réciproquement leurs vertus.

Le troisième degré de leur cours a lieu pendant le Printemps , & nous pouvons regarder cet acre comme celui de la végétation ou de la corporrsatio'n ; premièrement parce qu'il est le troisième , & que nous avons assez montré que le nombre trois étoit consacré à tout résultat soit corporel, soit incorporel > en second lieu, parce que les influences salines de l'hiver venant à cesser après avoir rempli leur Loi , qui étoit de réactionner non seulement les Principes des germes généTateurs , mais même ceux de leurs productions , les uns & les autres font usage de leur faculté & de leur propriété naturelle en manifestant au dehors tout ce qu'ils ont en "eux. Aussi , c'est dans cette saison du Printemps que commencent à paroître les fruits de cette propriété végétative, & que nous les voyons sortir du sein où ils ont pris la naissance.

Enfin l'Eté complète tout l'ouvrage ; c'est alors que toutes ces productions, sortant de la matrice où elles avoient été formées, reçoivent pleinement l'action du Soleil qui les porte à leur

maturité,

Cours temporel des Etres. 43 c maturité, & c'est là le quatrième degré du cours de tous les Etres corporels terrestres.

On sent cependant qu'il faut en excepter la plupart des animaux , qui malgré qu'ils soient assujettis aux quatre degrés que je viens de reconnoître dans le cours particulier de tous les Etres corporels , ne suivent pas néanmoins toujours pour leur génération & leur croissance , la Loi & la durée ordinaire des saisons ; & cette exception ne doit pas étonner à leur égard , parce que n'étant pas inhérents à la Terre, quoiqu'ils viennent d'elle , il est certain que leur Loi ne doit pas être semblable à celle des Etres de végétation attachés à cette même Terre.

Il ne faudroit pas non plus rejeter le Principe de l'universalité quaternaire, parce qu'on verroit que même parmi les Etres de végétation , les uns n'attendent pas la révolution entière des quatre saisons pour compléter leur cours , & que d'autres ne parviennent à ce complément qu'après plusieurs révolutions Solaires annuelles. Cette différence vient de ce que les uns ont besoin d'une moindre réaction, & les autres d'une plus considérable pour agir & pour opérer leur œuvre particulier. Mais ces quatre degrés ou ces quatre actes que je viens de remarquer , ne leur conviennent pas moins, & s'accomplissent toujours avec une parfaite exactitude dans les Etres les plus précoces , comme dans ceux qui

43 6 Epoque de l'Univers.

sont les plus tardifs, parce que selon ce qu'on a vu sur le nombre quatre par rapport à l'étendue, il est celui qui mesure tout, & qui porte son action par-tout, quoiqu'il ne porte pas par-tout une action égale , & qu'il la proportionne universellement à la différente narure des Etres.

Ce que l'on, vi.ent devoir sur les propriétés attachées aux quatre saisons , ne répandroit - il pas quelque lumière sur l'époque où l'Univers a pu prendre naissance. Il est vrai que ceci ne peut regarder que ceux qui accordent une origine à l'Univers, car pouf ceux qui ont été ou assez aveugles ou d'assez mauvaise foi, pour ne pas lui en reconnoître une, cette recherche devient superflue. Cependant , persuadé que ceux-là mê- mes auroient profité de ce que je leur dirois à ce sujet ; je vais, autant qu'il me sera permis , lever un coin du voile devant leurs yeux.

Si, dans l'origine du monde, on considère seulement le premier instant de l'apparence de sa corporisation, il est certain qu'en se guidant selon l'ordre des saisons, on seroit tenté de l'attribuer au Printemps, parce qu'effectivement c'est le moment de la végétation.

Mais si l'on portoit la vue un peu plus haut, & qu'on examinât tous les actes qui ont dû pré- céder cecte corporisation visible , il faudroit né- cessairement placer l'origine du germe du monde à une autre saison que celle du Printemps. Car

l'on

Epoque de l'Univers. 437

Ion seroic obligé de convenir que la marche actuelle de la Nature universelle, étant la même qu'au moment de sa naissance , l'adoption de ses Principes constitutifs a dû se faire alors pour elle, dans les mêmes circonstances & dans le mê- me temps où nous voyons que se fait aujourd'hui l'adoption des Principes particuliers qui perpé- tuent son cours & son existence; c'est-à-dire, que cette adoption primitive a dû commencer dans l'Automne.

C'est, en effet, lorsque les Etres perdent la chaleur du Soleil , c'est lorsque cet Astre se retire d'eux , qu'ils se rapprochent & se recherchent, pour suppléer à son absence en se communiquant leur propre chaleur; & c'est là, comme on l'a vu , le premier acte de ce qui doit: se passer corporellement parmi les Etres particuliers de la Nature. Il doit donc en être de même pour l'universel; c'est lorsque le Soleil a cessé d'être sensible à ceux qu'il avoit échauffés jusques-là, que les choses corporelles ont fait le premier pas vers l'existence , 6c que la Nature a commencé.

Par la même analogie on pourroit présumer dans quelle saison cette Nature doit se décomposer & cesser d'exister; c'est-à-dire, qu'en suivant la Loi de son cours actuel , on devroit croire que c'est dans l'Eté , que cet Univers acquerra le complément des quatre actes de son

$$$ Epoque de PUniversl

cours universel , que ce complément étant arrive, il terminera là sa carrière, & que se détachant delà branche , à l'image des fruits, il cessera d'être, & disparoitra totalement pendant que l'arbre auquel il étoit attaché, demeurera stable à jamais.

Ce que je viens de dire a pour base une Loi généralement reconnue. qui est que les choses finissent toujours par où elles ont commencé. Cependant je le répète , quoique les quatre actes du cours temporel s^accomplissent dans chacun des Etres , il n'en est pas cependant en qui cette Loi ne s'opère dans des temps différents.

Alors, si ce cours varie du végétal à l'animal, si même dans chacune de ces deux classes, il s'opère si diversement , tant sur les différentes espèces que sur les différents individus, à plus forte raison doit-il être plus difficile d'en fixer les Loix.& la durée en jugeant du particulier à l'universel. Ainsi , rien n'est plus loin de ma pensée que de vouloir déterminer une saison temporelle pour ces grandes époques. Et dans le vrai, ces questions sont entièrement superflues pour l'homme , d'autant que par le flambeau qu'il porte en lui-même, il peut acquérir sur ces objets des lumières plus utiles , plus sûres & plus importantes que celles qui ne tombent que sur les périodes des Etres passagers.

Je prie également qu'on ne me taxe pas de

contradiction

Des Cotes du Quarre. 439 contradiction ou d'inadvertance , si Ton m'a entendu parler du Soleil avant l'existence des choses corporelles; je n'oublie pas que le Soleil que nous voyons , a pris naissance comme tous les corps, & avec tous les corps; mais je sais aussi qu'il y a un autre Soleil très-physique dont celui-ci n'est que la figure , & sous les yeux duquel tous les actes de la naissance & de la formation de la Nature se sont opérés , comme la révolution journalière & annuelle des Etres particuliers s'opère à l'aspect & par les Loix de notre Soleil corporel & sensible.

Ainsi , pour l'intérêt de ceux qui liront ceci , je les exhorte à être assez réservés pour ne pas me juger avant de m'avoir compris; & s'ils; veulent me comprendre , il faut qu'ils, portent souvent leur vue plus loin que ce que je dis; car, soie par devoir , soit par prudence , j'ai laissé beaucoup à désirer.

Après avoir montré en général plusieurs des propriétés du quarré , que j'annonce toujours comme seul & unique > j'exposerai brièvement quelques-unes de celles qui sont attachées k chacun de ses côtés, me réservant de traiter de cet emblème universel d'une manière un peu plus étendue, dans la division qui suivra celle-ci

Le premier de ces côtés, comme base, fondement, ou racine des trois autres côtés, est l'image de l'Etre premier , unique , universel , qui

440 Des Côtés du Quarrc.

s'est manifesté dans le temps, & dans toutes les productions sensibles, mais qui étant sa cause à lui-même & là source de tout Principe , a sa demeure à part du sensible & du temps ; & pour reconnoître ce que j'ai déjà dit plusieurs fois; savoir, combien les productions sensibles, quoique venant de lui, sont peu nécessaires à son existence, il ne faut qu'observer quel est le nombre qui lui convient , il n'y a personne qui ne sache que c'est l'Unité.

Quelqu'opération que l'on fas^e sur ce nombre pris en lui-même ; c'est-à-dire, qu'on le multiplie, qu'on l'élevé à telle puissance que l'imagination pourra concevoir ; que l'on cherche successivement la racine de toutes ces puissances, ce sera toujours ce même nombre d'unité qui demeurera par-tout pour résultat, de façon que ce nombre un étant à la fois sa racine , son quarré & toutes ses puissances, existe nécessairement par lui & indépendamment de tout autre Etre.

Je ne parle point de la division, parce que cette opération de calcul ne peut avoir lieu que sur des assemblages, & jamais sur un nombre simple comme l'unité , ce qui confirme ce que j'ai die sur la nullité des fractions.

Je ne par»e point non plus de l'opération de l'addition , parce qu'il est clair qu'elle ne peut également avoir lieu que dans les choses composées,

Des Côtés du Quarrê. 441 sées , & qu'un Etre qui a tout en soi ne peut recevoir la jonction d'aucun autre Etre , ce qui sert de preuve à tout ce qui a été dit ci-devant sur la Matière , où rien de ce qui est employé à la croissance & à la nutrition des Etres corporels, ne se mêle avec leurs Principes.

Mais je parle de la multiplication, ou élévation de puissances , ainsi que de l'extraction des racines, parce que l'une est l'image de la propriété productrice, innée dans tout Etre simple, & l'autre celle de la correspondance de tout Etre simple avec ses productions , puisque c'est par cette correspondance que s'opère la réintégration.

C'est-là ce qui doit nous aider à nous confirmer que ce premier côté du quarré, ce nombre Un, ou la Cause première de laquelle il est le caractéristique, produit tout par elle , ne reçoit rien que d'elle, ou qui ne soit à elle.

Le second côté est celui qui appartient à cette Cause active & intelligence que j'ai présentée dans le cours de cet Ouvrage , comme tenant le premier rang parmi les causes temporelles , & qui , par sa faculté active, dirige le cours de la Nature & des Etres corporels , de même que par sa faculté intelligente, elle dirige tous les pas de l'homme qui lui est semblable en qualité d'Etre intellectuel.

Nous attribuons à cette Cause le second côué

44 * Des Côtes du Quarré.

du quarré , parce que de même que ce second côté est k plus voisin de la racine ; de même la Cause active & intelligente paroît immédiatement après l'Etre premier qui existe hors des choses temporelles. Alors , si nous la mettons en parallèle avec le second côté du quarré, nous devons donc aussi lui donner un double nombre; & nous voyons que nous ne saunons appliquer ce double nombre à aucun Etre avec plus de justesse qu'à cette Cause, puisqu'elle nous l'indique elle-même , tant par son rang secondaire, que par la double propriété dont elle est en possession.

Et dans le fait, il est si vrai que cette Cause active & intelligente est le premier agent de tout ce qui est temporel & sensible , qu'ici rien n'auroit jamais existé sans son secours, & pour ainsi dire, sans avoir commencé par elle.

Le quarré lui-même ne nous en offre-t-il pas la preuve? Le second de ses côtés, que nous examinons pour le moment , n'est-il pas le premier degré & le premier pas vers la manifestation des puissances de sa racine ? En un mot, n'est-il pas l'image de cette ligne droite , qui est la première production du point , «5c sans laquelle il n'y auroit jamais eu ni surface ni solide ?

Nous trouvons donc déjà dans le quarré, deux points des plus importants pour l'homme ,

savoir ^

Des Cous du Quarré. 443

savoir , la connoissance de la Cause première universelle , & celle de la Cause seconde qui la représente dans les choses sensibles , & qui esc son premier Agent temporel.

Je me suis assez étendu , en son lieu, sur les attributs immenses qui appartiennent à cette Cause seconde , active & intelligente , pour pouvoir me dispenser de les rappeller ici ; & si l'on veut avoir d'elle l'idée qui lui convient , il suffira de ne jamais oublier qu'elle est l'image de la Cause première , & chargée de tous ses pouvoirs pour tour ce qui se passe dans le Temps ; c'est ce qu'on pourra concevoir de plus vrai à son sujet ; c'est en même temps ce qui apprendra à l'homme , si après elle il est aucun Etre dans le Temps , en qui il puisse mieux placer sa confiance, jéël

Le troisième côté ou quarré esc celui qui désigne tous les résultats quelconques , c'est-à- dire , tant ceux qui sont corporels & sensibles, que ceux qui sont immatériels & horrs du Temps \ car , de même qu'il y a un Quarré affecté au Temps , & un Quarré indépendant du Temps , de même il y a des résultats attachés à l'un & à l'autre de ces deux Quarrés , parce que chacun d'eux a le pouvoir de manifester des productions ; & comme les productions qui se manifestent dans l'une & l'autre Classe, sont toujours au nombre de trois , c'est pour cela

444 Des Côtes du Quarré.

que nous les appliquons au troisième coté du

quarré.

Ceci s'accorde parfaitement avec ce que Ton a vu sur les productions corporelles, qui toutes sont l'assemblage de trois Eléments ; tout ce qu'il y a à observer , c'est la distinction considérable , qui malgré la similitude du Nombre , se trouve entre les productions temporelles & celles qui ne le sont pas ; celles-ci provenant directement de la Cause première, sont des Erres simples comme elle , & ont par conséquent une existence absolue que rien ne peut anéantir ; les autres n'étant enfantés que par une Cause secondaire, ne peuvent avoir les mêmes privilèges que les premières , mais doivent nécessairement se ressentir de l'infériorité de leur Principe ; aussi leur existence n'est-elle que passagère , & elles ne subsistent pas par elles-mêmes , comme les Etres qui ont de la réalité.

C'est là ce que le troisième côté du quarré nous fait connoître évidemment ; car , si le second nous a donné la ligne , le troisième nous donnera la surface ; & puisque le nombre trois est en même temps le nombre de la surface & le nombre des Corps , il est donc clair que les Corps ne sont composés que de surfaces , c'est- à-dire , de substances qui ne sont que l'enveloppe ou l'apparence extérieure de l'Etre , mais

auxquelles

Des Côtés du Quarrê. 445

auxquelles n'appartiennent , ni la solidité , ni la vie.

Et en effet , la dernière opération , indiquée par la Géométrie humaine , pour composer le solide , n'est que la répétition de celles qui ont précédé , c'est-à-dire , de celles qui ont formé la ligne & la surface ; car la profondeur que cette troisième & dernière opération engendre \ n'est autre chose que la direction verticale de plusieurs lignes réunies , & toute la différence qui s'y trouve , c'est que dans les opérations précédentes la direction des lignes n'étoit qu'horizontale ; ainsi cette profondeur est toujours le produit de la ligne , & comme telle , elle ne peut être autre chose qu'un assemblage de surfaces.

Veut-on , puisque l'occasion s'en présente , apprendre encore à évaluer plus juste ce que sont les Corps ? Pour cet effet , on n'a qu'à suivre l'ordre inverse de celui de leur formation, Les solides se trouveront composés de surfaces , les surfaces de lignes, les lignes de points, c'est-à-dire , de Principes qui n'ont ni longueur 9 ni largeur , ni profondeur ; en un mot , qui n'ont aucune des dimensions de la Matière, ainsi que je l'ai amplement exposé lorsque j'ai eu lieu d'en parler.

Qu'on ramené donc ainsi les Corps à leur source & à leur Essence primitive , & qu'on

voie

446 Des Côtés du Quarré.

voie par-là l'idée que l'on doit avoir de la

Matière.

Enfin , le quatrième côté du quarré , comme répétant le Nombre quaternaire, par lequel tout a pris son origine , nous offre le Nombre de tout ce qui est Centre ou Principe, dans quelque classe que ce soit ; mais, comme nous avons assez parlé du Principe universel qui est hors du Temps , & que ce quarré dont nous traitons actuellement , a simplement le temporel pour objet , on ne doit entendre par son quatrième côté , que les différents Principes agissants dans la classe temporelle , c'est-à-dire , tant ceux qui jouissent des facultés intellectuelles , que ceux qui sont bornés aux facultés sensibles & corporelles ; & même , quant aux Principes immatériels des Etres corporels , sur lesquels nous nous sommes étendus aussi longuement qu'il nous a été permis de le faire , nous ne rappellerons ici ni leurs différentes propriétés , ni leur action innée , ni la nécessité d'une seconde action pour faire opérer la première , ni en un mot , toutes ces observations qui ont été faites sur les Loix & le cours de la Nature matérielle.

Nous nous contenterons de faire remarquer, que le rapport qui peut se trouver entre ces Principes corporels & le quatrième côté du quarré , est une nouvelle preuve qu'en qualité

Des Côtés du Quarté. 447

<îe quaternaires ou de centres , ils sont des Etres simples, distincts de la Matière & dèsiors indestructibles , quoique leurs productions sensibles , qui ne sont que des assemblages , soient sujettes par leur nature à se décomposer.

C'est donc seulement sur les Principes immatériels intellectuels , que nous devons actuellement fixer notre attention , & parmi ces Principes , il n'en est aucun sur qui nous puissions attacher notre vue plus à propos que sur l'homme en ce moment ; puisque c'est lui qui a été le principal objet de cet écrit ; puisque c'est en lui que devroient résider essentiellement toutes les vertus renfermées dans cet important Quarré dont nous nous occupons ; puisqu'enfin , ce Quarré n'a jamais été tracé que pour l'homme , <3c qu'il est la véritable source des sciences & xles lumières dont cet homme a été malheureu- -sement dépouillé.

Ce seroit donc en contemplant avec soin le quatrième côté de ce quarré , que l'homme apprendroit véritablement à en évaluer le prix & les avantages. Ce seroit là en même temps où il verroit à découvert les Erreurs , par lesquelles les hommes ont obscurci le fondement & l'objet même des Mathématiques ; combien ils se trompent, quand ils substituent auxLoix simples de cette sublime Science , leurs décisions fautives & incertaines , & combien ils se nuisent.

448 Des Cotes du Quarré.

sent à eux-mêmes , quand ils la bornent à l'examen des Faits matériels de la Nature , tandis qu'en en faisant un autre usage , ils en pourraient retirer des fruits si précieux.

Mais on sait que l'homme ne peut plus aujourd'hui observer ce quarré sous le même point de vue qu'il le faisoit autrefois , & que parmi les quatre différentes classes qui y sont contenues , il n'occupe plus que la plus médiocre & la plus obscure , au lieu que dans son origine il occupoit la première & la plus lumineuse.

C'étoit alors que puisant les connoissances dans leur source même , & se rapprochant , sans fatigue & sans travail , du Principe qui lui avoit donné l'être , il jouissoit d'une paix & d'une félicité sans bornes , parce qu'il étoit dans son Elément. C'est par ce même moyen qu'il pouvoit avec avantage & avec sûreté diriger sa marche dans toute la Nature, parce qu'ayant empire sur les trois classes inférieures du quarré temporel , il pouvoit les diriger , à son gré , sans être épouvanté ni arrêté par aucun obsracle; c'est, dis-je, par les propriétés attachées à cette place éminente , qu'il avoit une notion certaine de tous les Erres qui composent cette Nature corporelle . & pour lors il n'étoit pas expose au danger de confondre sa propre Essence avec la leur.

Du Quarré temporel. 449

Au contraire , relégué aujourd'hui à la dernière des classes du Qiiarré temporel , il se trouve à l'extrémité de cette même Nature corporelle qui lui étoit soumise autrefois , & donc il n'auroit jamais dû éprouver ni la résistance , ni la rigueur. Il n'a plus cet avantage inappré- ciable, dont il jouissoit dans toute son étendue, lorsque placé entre le Quarré temporel & celui qui est hors du Temps , il pouvoit à la fois lire dans l'un & dans l'autre. Au lieu de cette lumière dont il auroit pu ne jamais se séparer , il n'apperçoit plus autour de lui qu'une affreuse obscurité , qui l'expose à toutes les souffrances auxquelles il est sujet dans son corps, & à toutes les méprises auxquelles il est entraîné dans sa pensée , par le faux usage de sa volonté & par l'abus de toutes ses facultés intellectuelles.

Il n'est donc que trop vrai qu'il est impossible à l'homme d'atteindre aujourd'hui sans secours les connoissances renfermées dans le Quarré dont nous traitons, puisqu'il ne se pré- sente plus à lui sous la face qui peut seule le lui rendre intelligible.

Mais , je l'ai promis, je ne veux pas décourager l'homme ; je voudrois , au contraire, allumer en lui une espérance qui ne s'éteignît: jamais ; je voudrois verser des consolations sur sa misère , en l'engageant à la comparer avec les moyens qu'il a près de lui pour s'en délivrer.

Ff Je

45 o Ressources de V Homme.

Je vais donc actuellement fixer sa vue sur un attribut incorruptible qu'il possédoit pleinement dans son origine , & dont la jouissance non seulement ne lui est pas totalement interdite aujourd'hui, mais qui est même un droit auquel il peut prétendre , & qui lui offre la seule voie & le seul moyen de recouvrer cette place importante dont nous venons de parler.

Rien ne paroîtra moins imaginaire que ce que j'avance , quand on réfléchira que même dans sa privation , l'homme possède encore les facultés du désir & de la volonté ; qu'ainsi ayant des facultés , il lui faut des attributs pour les manifester , puisque la Cause première ellemême est soumise, ainsi que tout ce qui tient à son Essence, à la nécessité de ne pouvoir riea manifester sans le secours de ses attributs.

Il est vrai que les facultés de ce Principe premier étant aussi infinies que les Nombres , les attributs qui leur répondent doivent être également sans limites ; car non seulement ce Principe premier manifeste des productions hors du temps , pour lesquelles il emploie des attributs inhérents en lui , & qui ne sont distincts entr'eux que par leurs différentes proprié- tés ; mais il manifeste encore des productions dans le temps , & pour lesquelles , outre le secours de ces attributs inséparables d'avec luimême , il lui a fallu de plus des attributs hors

Ressources de l'Homme. 451 de lui , venant de lui , agissant par lui , & qui ne fussent pas lui ; ce qui constitue la Loi des Etres temporels , & explique la double action de l'Univers.

Mais,quoique les manifestations que l'homme a à faire ne soient nullement comparables à celles de la Cause première , on ne peut néanmoins lui contester les facultés que nous venons de reconnaître en lui , ainsi que le besoin indispensable d'attributs analogues à ces facultés , pour pouvoir les mettre en valeur ; & puisque ces attributs sont les mêmes que ceux par lesquels il a prouvé autrefois sa grandeur , nous verrons qu'il en devroit attendre aujourd'hui les mêmes secours, s'il avoit une volonté constante d'en faire usage , & qu'il leur donnât toute sa confiance.

4$i Attributs de l'Homme.

CEs attributs au dessus de tout prix , & dans lesquels se trouve la seule ressource de l'homme, sont renfermés dans la connoissance des langues , c'est-à-dire , dans cette faculté commune à toute l'espèce humaine de communiquer ses pensées ; faculté que toutes les Nations ont en ^ffet cultivée, mais d'une manière peu profitable pour elles, parce qu'elles ne l'ont pas appliquée à son véritable objet.

Nous voyons évidemment que les avantages attachés à la faculté de parler , sont les droits réels de l'homme , puisque par leur moyen il commerce avec ses semblables , & qu'il leur rend sensibles toutes ses pensées & toutes ses affections. C'est même là ce qui seul peut vraiment répondre à ses désirs sur cet objet j car tous les signes qu'on a employés pour suppléer à la parole dans ceux qui en sont privés , soit par nature , soit par accident , ne remplissent ce but que très-imparfaitement.

Cela se borne chez eux ordinairement à des négations & à des affirmations, toutes choses qui ne sont que la suite d'une question; & si Ton ne les interroge , ils ne peuvent d'eux-mêmes nous

faire

Des Langues factices. 453

faire concevoir une pensée, à moins, ce qui revient au même, que l'objet n'en soie sous leurs yeux, & que par le tact ou autres signes dé- monstratifs , ils ne nous fassent comprendre l'application qu'ils en veulent faire.

Ceux qui ont poussé l'industrie plus loin , ne peuvent être entendus que des Maîtres qui les ont enseignés , ou de toute autre personne qui seroit instruite de la convention ; mais alors , quoique ce soit bien là une espèce de langage , cependant nous ne pouvons jamais dire que ce soit une véritable Langue , puisque premièrement elle n'est pas commune à tous les hommes, & en second lieu , qu'elle peçhe fortement par l'expression , en ce qu'elle est privée des avantages inappréciables qui s,e trouvent dans la prononciation.

Ce ne sera donc Jamais là , ni dans aucune des Langues factices, que se trouveront lesvrais attributs de l'homme , parce que tout y étant conventionnel & arbitraire, & variant sans cesse r n'annonce pas une véritable propriété.

D'après cet exposé , nous pouvons déjà concevoir quelle doit être la nature des Langues ; car j'ai dit qu'elles doivent être, communes à tous les hommes ; or , comment peuvent-elles être communes à tous les hommes , si elles n'ont pas toutes les mêmes signes ; ce qui est dire proprement qu'il ne doit y avoir qu'une Langue.

Ffj Je

454 &e l'Unité dans les Langues.

Je ne donnerai point pour peuve de ce que j'avance ici, cette avidité avec laquelle les hommes cherchent à acquérir la pluralité des Langues , & cette sorte d'admiration que nous avons pour ceux qui en connoissent un grand nombre , quoique cette avidité & cette admiration , toutes fausses qu'elles soient > offrent un indice de notre tendance vers l'universalité ou vers l'Unité.

Je ne dirai pas non plus avec quelle prédilection les Nations différentes regardent leur Langue particulière , & combien chaque Peuple est jaloux de la sienne.

Bien moins encore parleraije de l'usage établi entre quelques Souverains de ne s'écrire que dans une Langue morte , & commune entr'eux pour les correspondances d'apparat, parce que non seulement cet usage n'est pas géné- ral , mais encore qu'il tient à un motif trop frivole , pour pouvoir être de quelque poids dans la matière que je traite.

C'est donc dans l'homme même qu'il faut trouver la raison & la preuve qu'il est fait pour n'avoir qu'une Langue , & dès-lors on pourra reconnoître par quelle Erreur on est venu à nier cette Vérité , & à dire que les Langues n'étant que l'effet de l'habitude & de la convention , il est inévitable qu'elles ne varient comme toutes les choses de U Terre ; ce qui a fait croire aux

Observateurs

De la Langue intellectuelle. 455 Observateurs qu'il peut y en avoir à la fois plusieurs , également vraies, quoique différences les unes des autres.

Pour marcher avec quelque certitude dans cette carrière , je les engagerai à considérer s'ils ne reconnoissent pas en eux deux sortes de Langues ; l'une sensible , démonstrative , & par le moyen de laquelle ils communiquent avec leurs semblables ; l'autre , intérieure , muette , & qui cependant précède toujours celle qu'ils manifestent au dehors , 5c en est vraiment comme la mère.

Je leur demanderai ensuite d'examiner la nature de cette Langue intérieure & secrète ; de voir si elle est autre chose que la voix 6c l'expression d'un Principe extérieur à eux, mais qui grave en eux sa pensée , & qui réalise ce qui se passe en lui.

Or , d'après la connoissance que nous avons prise de ce Principe, on peut savoir que tous les hommes devant être dirigés par lui , il ne devroit se trouver dans tous qu'une marche uniforme , que le même but & la même Loi , malgré la variété innombrable des pensées bonnes qui peuvent leur être communiquées par cette voie.

Mais , puisque cette marche devroit être si uniforme , puisque cette expression secrète devroit être la même par-tout , il est certain

4j6 De la Langue intellectuelle. que les hommes , qui n'auroient pas laissé dénaturer en eux les traces de cette Langue inté- rieure , l'entendroient tous très-parfaitement ; car ils y trouveroient par-tout une conformité avec ce qu'ils sentent en eux , ils y verroient la similitude & la représentation de leurs idées mêmes , ils y apprendroient que hors celles qui leur viennent du Principe du mai , il n'y en a point qui leur soient étrangères ; enfin , ils se convaineroient d'une manière frappante de la parité universelle de l'Etre intellectuel qui les constitue.

C'est là où ils reconnoîtroient clairement que la vraie Langue intellectuelle de l'homme étant par-tout la même , est essentiellement une ; qu'elle ne pourra jamais varier , & qu'il ne peut en exister deux, sans que l'une ne soit combattue & détruite par l'autre.

Alors , ainsi que nous l'avons vu , dès que la langue extérieure & sensible n'est que le produit de la langue intérieure & secrète ; si cette langue secrète étoit toujours conforme au Principe qui doit la diriger; qu'elle fût toujours une & toujours la même, elle produiroit universellement la même expression sensible & extérieure ; par conséquent, quoique nous soyions obligés d'employer aujourd'hui des organes matériels, nous aurions encore une langue commune , & qui seroit intelligible à tous les hommes.

Quand

De la Langue sensible. 457 Quand est-ce donc que les langues sensibles ont pu varier parmi eux? Quand est-ce qu'ils ont apperçu de la disparité dans la manière dont ils secommuniquoient leurs idées? N'est-ce pas lorsque cette expression secrète & intérieure a commencé à varier elle-même , n'est-ce pas lorsque le langage intellectuel de l'homme s'est obscurci, & n'a plus été l'ouvrage d'une main pure; alors n'ayant plus sa lumière près de lui , il a reçu sans examen la première idée qui s'est offerte à son Etre intellectuel, & n'a plus senti la liaison, ni la correspondance de ce qu'il recevoir, avec le Principe vrai dont il devoit tout obtenir. Alors enfin, remis à lui-même, sa volonté & son imagination ont été ses seules ressources ; & il a suivi par besoin comme par ignorance toutes les productions que ces faux guides lui ont pré- sentées.

C'est par-là que l'expression sensible a été totalement altérée, parce que l'homme ne voyant plus les choses dans leur nature , leur a donné des noms qui venoient de lui , & qui n'étant plus analogues à ces mêmes choses , ne pouvoient plus les désigner, comme leurs noms naturels le faisoient sans équivoque.

Que quelques hommes seulement aient suivi cette route erronée , & si peu susceptible d'uniformité, alors chacun aura sûrement donné aux mêmes choses des noms différents , ce qui répété

45 8 De la Langue sensible.

par un grand nombre , & perpétué de plus en plus dans la succession des temps , doit, à la vérité, nous offrir le spectacle le plus variable & le plus bisarre. Ne doutons pas que ce ne soit là l'origine de la différence & de la division des langues, & d'après tout ce que j'en ai dit , qqand je n'en aurois pas d'autres preuves, ceci seroit plus que suffisant pour nous convaincre que les hommes sont prodigieusement éloignés de leur Principe. Car, je le répète , s'ils étoient tous guidés par ce Principe, leur langue intellectuelle seroit la même; & par conséquent, leurs langues sensibles & extérieures n'auroient que les mêmes signes & les mêmes idiomes.

On ne me contestera pas, je l'espère, ce que je viens de dire, sur les noms naturels & significatifs des Etres : quoique dans les différentes langues en usage sur la terre , les noms ne nous offrent rien d'uniforme , cependant nous sommes obligés de croire qu'elles devroient n'employer que des noms qui indiquassent universellement oc clairement les choses ; par cette raison ces langues si différentes les unes des autres ne sauroient raisonnablement passer pour de véritables langues; & d'ailleurs chacune de ces langues considérée en elle-même , toute fausse qu'elle soit, nous offrira clairement la preuve de ce que j'avance.

Les mors que chacune de ces langues emploie t

De la Langue sensible. 459 ploie, quoiqu'étant conventionnels, ne seront-ils pas pour tous ceux qui seront instruits de cette convention, un signe certain des Etres qu'ils représentent? Ne voyons-nous pas même le penchant naturel que nous avons tous pour exprimer les choses par les signes ou les mots qui nous paroissent.le plus analogues ? Et ne goûtons-nous pas un plaisir secret mêlé d'admiration, quand on nous offre des signes, des expressions & des figures qui nous rapprochent le plus de la Nature des objets qu'on veut nous présenter, & qui nous les font le mieux concevoir ?

Que faisons-nous donc en ceci que répéter la marche de la Vérité même, qui a établi une langue commune entre toutes ses productions , & qui leur ayant donné à chacune un nom propre & lié à leur essence , les a mis à couvert de toute équivoque entre elles? N'en préserveroitelle pas par le même moyen les hommes , qui ayant tous pour tâche de rétablir leur liaison avec ses ouvrages, auroient su travailler & parvenir à en connoître les véritables noms ?

Nous ne pouvons donc nier que dans notre difformité même & dans notre privation , nous ne nous tracions des emblèmes expressifs de la Loi des Etres , <5c que l'usage faux que nous faisons du langage ne nous annonce l'emploi plus juste & plus satisfaisant que nous en pourrions faire , sans sortir pour cela de la Nature ,

460 De V Origine des Langues.

& seulement en n'oubliant pas la source où ce

langage devroit prendre son origine.

Il est donc vrai que si les Observateurs eussent remonté jusqu'à cette expression secrète & inté- rieure que le Principe intellectuel fait dans nous, avant de se manifester au dehors , c'eût été là qu'ils auroient trouvé l'origine de la langue sensible, comme en étant le vrai Principe , & non pas dans les Causes fragiles & impuissantes qui se bornent à opérer leur Loi particulière, & qui ne peuvent rien produire de plus. Ils n'eussent pas cherché à expliquer par de simples Loix de Matière, des faits d'un ordre supérieur, qui ont subsisté avant le temps, qui subsisteront après le temps & sans interruption , indépendamment de la Matière. Ce n'est plus l'organisation , ce n'est plus une découverte des premiers hommes , qui passant d'âge en âge , s'est perpétuée jusqu'à nos jours parmi l'espèce humaine , par le moyen de l'exemple & de l'instruction ; mais , ainsi que nous le verrons , c'est le véritable attribut de l'homme , & quoiqu'il en ait été dépouillé depuis qu'il s'est élevé contre sa Loi , il lui en est resté des vestiges qui pourroient le ramener jusqu'à sa source , s'il avoit le courage de les suivre pas à pas 5c de s'y attacher fortement.

Je sais que parmi mes semblables ce point est un des plus contestés ; que non seulement ils sont incertains quelle a pu être la première

langue

Expériences sur des Enfants. 461 langue des hommes , mais même qu'à force de varier là-dessus , ils ont pu venir à croire que l'homme n'en avoic point la source en lui, & cela , parce qu'ils ne le voient pas parler naturellement , quand il est abandonné à lui-même dès son enfance.

Mais ne verront-ils jamais en quoi pèche leur observation ? Ne savent-ils pas que dans l'état de privation ou l'homme se trouve aujourd'hui, il est condamné à ne rien opérer , même par ses facultés intellectuelles , sans le secours d'une réaction extérieure , qui les mette en jeu & en action; & qu'ainsi, priver l'homme de cette Loi , c'est absolument lui ôter toutes les ressources que la Justice lui avoit accordées , & le mettre dans le cas de laisser étouffer ses facultés , sans qu'elles produisent le moindre fruit.

Cependant on ne peut nier que ce ne soit là la marche des Observateurs , par ces expériences réitérées qu'ils ont faites sur des enfants pour découvrir, en s'abstenant de parler devant eux , quelle seroit leur langue naturelle. Quand ils ont vu ensuite que ces enfants ne faisoient aucun usage de la parole, ou qu'ils ne rendoient que des sons confus , ils ont interprêté le tout à leur gré , & ont bâti des opinions sur des faits qu'ils avoient arrangés eux-mêmes. Mais n'est-ii pas évident que la Nature sensible & la Loi intellectuelle appellent également l'homme à

vivre

461 Expériences sur des Enfants. vivre en société? Or, pourquoi l'homme Se trouve-t-il ainsi placé au milieu de ses semblables qui sont censés avoir fait leur réhabilitation , si ce n'est pour y recevoir tous les secours dont il a besoin , pour ranimer à son tour ses facultés ensevelies , & pouvoir les exercer à son profit ?

C'est donc agir directement contre ces deux Loix & contre l'homme , que de le priver des secours qu'il devoit en attendre ; c'est être peu sensé que de le juger, après lui avoir ôté tous les moyens d'acquérir l'usage des facultés qu'on lui conteste , & dont on cherche à le croire incapable. Il vaudroit autant placer un germe sur une pierre, & nier ensuite que ce germe dût porter des fruits.

Mais, sans aller plus loin , s'il est évident que quand l'homme est privé des secours qui lui sont indispensablement nécessaires, il ne peut produire aucune langue fixe , & que cependant il y a des langues parmi les hommes ; où pourra - c-on donc trouver l'origine de ce langage universel , & ne faudra-t-il pas convenir que celui qui a pu l'enseigner le premier , a dû le recevoir d'ailleurs que de la main des hommes ?

11 y a, je le sais, une espèce de langage naturel & uniforme , que les Observateurs s'accordent assez généralement à reconnoître dans l'homme , c'est celui par lequel il désigne ses

affections

Du Langage des Etres sensibles. 46 $ affections de plaisir & de douleur ; ce qui annonce en lui une sorte de sons appropriés à cet usage.

Mais il est bien clair que ce langage , si c'en est un y n'a que les sensations corporelles pour guide & pour objet ; & la preuve la plus convaincante que nous en ayons , c'est qu'il se trouve également dans les bêtes , dont la plupart manifestent au dehors leurs sensations par des mouvements & même par des sons caractérisés.

Toutefois cette espèce de langage doit peu nous étonner dans l'animal, si nous nous rappelions les principes établis cidessus. Le Principe corporel de l'animal n'est-il pas immaté- riel , puisqu'il ne peut y avoir aucun Principe qui ne le soit ? Comme tel , ne doit-il pas avoir des facultés , & s'il a des facultés, ne doit-il pas avoir des moyens de les manifester ? Mais aussi , les moyens donc chaque Etre en particulier peut avoir l'usage , doivent toujours être en raison de ses facultés ; car , s'il n'y avoit pas là une mesure comme dans tout le reste , ce seroit une irrégularité , & dans les Loix des Etres nous ne saurions jamais en admettre.

C'est donc par cette mesure que l'on doit évaluer l'espèce de langage par lequel les bêtes démontrent leurs facultés ; puisque étant bornées à sentir , il ne leur a fallu que les moyens de iaire connoître qu elles sentoienr, & elles les ont.

4^4 Du Langage des Etres sensibles

Les Etres qui n'ont d'autres facultés que celles de la végétation , démontrent aussi clairement cette faculté de végétation par le fait mê- me , mais ils ne démontrent que cela.

Ainsi , quoique la bête ait des sensations , & qu'elle les exprime ; quoique dans l'état actuel des choses ces sensations soient de deux sortes , l'une bonne & l'autre mauvaise , & que la bête les désigne toutes deux en montrant quand elle a de la joie , ou quand elle souffre, on ne peut se dispenser de borner à ce seul objet son langage & tous les signes démonstratifs qui en font partie ; & jamais on ne pourra regarder cette manière de s'exprimer comme une vraie langue , puisqu'une langue a pour but d'exprimer les pensées , que les pensées sont le propre des Principes intellectuels , & que j'ai assez clairement démontré que le Principe de la bête n'est point intellectuel, quoiqu'il soit immatériel.

Si nous sommes fondés à ne point regarder comme une langue réelle les démonstrations par lesquelles la bête fait connoître ses sensations ; alors , quoique l'homme , comme animal , ait aussi ces sensations & les moyens de les manifester, nous n'admettrons jamais la moindre comparaison , entre ce langage borné & obscur , & celui dont la Nature intellectuelle des hommes les rend susceptibles.

Ce seroit sans doute une étude intéressante &

instructive,

Rapport du Langage aux Facultés. 465 instructive , que d'observer dans toute la Nature, cette mesure qui se trouve entre les facultés des Etres & les moyens qui leur ont été accordés pour les exprimer. Nous y verrions , qu'à proportion qu'ils sont éloignés par leur nature , du premier anneau de la chaîne , leurs facultés sont moins étendues. Nous verrions en même temps que les moyens qu'ils ont de les faire connoître , suivent avec exactitude cette progression , & dans ce sens nous pourrions accorder une sorte de langage jusqu'aux moindres des Etres créés, puisque ce langage ne seroit autre chose que l'expression de leurs facultés , & cette uniformité sans laquelle il ne pourroit y avoir ni commerce , ni correspondance , ni affinité entre les Etres de la même classe.

Il faudrait néanmoins dans cet examen avoir la plus grande attention de prendre tous les Etres chacun dans leur classe , & de ne pas attribuer à l'une ce qui n'appartient qu'à l'autre ; il ne faudrait pas attribuer au minéral toutes les facultés des plantes, ni la même manière de les manifester; non plus qu'attribuer à la plante ce que l'on auroit observé dans l'animal ; bien moins encore faudroit-il attribuer à ces Etres inférieurs , & qui n'ont qu'une action passagère , tout ce que nous venons de découvrir dans l'homme. -Sans cela , ce seroit retom-

G g ber

466 De la Langue universelle.

ber dans cette horrible confusion des langues,

le principe de toutes nos Erreurs & la vraie

cause de notre ignorance , en ce que dès-lors la

nature de tous les Etres seroit défigurée pour

Mais , comme ce point seroit peut-être d'une trop grande étendue pour mon Ouvrage , je me contente de l'indiquer, & je le laisse à traiter à ceux qui auront la modestie de se borner à des sujets isolés , & moins vastes que celui qui m'occupe.

Je reviens donc à cette langue véritable & originelle, la ressource la plus précieuse de l'homme. J'annonce de nouveau, que comme Etre immatériel & intellectuel , il a dû recevoir avec sa première existence, des facultés d'un ordre supérieur , & par conséquent les attributs nécessaires pour les manifester ; que ces attributs ne sont autre chose que la connoissance d'une langue commune à tous les Etres pensants ; que cette langue universelle devoit leur être dictée par un seul & même Principe , dont elle est le véritable signe ; que l'homme n'ayant plus en entier ces premières facultés , puisque nous avons vu qu'il n'avoit pas même la pensée à lui , les attributs qui les accompagnoient, lui ont aussi été enlevés , & que c'est pour cela

que nous ne lui voyons plus cette langue fixe & invariable.

De la Langue universelle. 467

Mais nous devons répéter aussi qu'il n'a pas perdu l'espérance de la recouvrer 9 & qu'avec du courage & des efforts f il peut toujours pré- tendre à rentrer dans ses premiers droits,

S'il m'étoit permis d'en citer des preuves , je ferois voir que la terre en est remplie , & que depuis que le monde existe , il y a une langue qui ne s'est jamais perdue , & qui ne se perdra pas même après le monde , quoiqu'alors elle doive être simplifiée ; je ferois voir que des hommes de toutes Nations en ont eu connoissance; que quelques-uns séparés par des siè- cles , de même que des contemporains , quoiqu'à des distances considérables , se sont entendus par le moyen de cette langue universelle & impérissable.

On apprendrait par cette langue comment les vrais Législateurs se sont instruits des Loix & des principes , par lesquels se sont conduits dans tous les temps les hommes qui ont possédé la Justice y & comment en réglant leur marche sur ces modèles, ils ont eu la certitude que leurs pas étoient réguliers. On y verroit aussi les vrais principes militaires dont les grands Généraux ont acquis la connoissance , & qu'ils ont employée avec tant de succès dans les combats.

Elle donneroit la clef de tous les calculs , la connoissance de la construction & de la décomposition des Etres , de même que de leur rein-

468 De la Langue universelle. tégration. Elle feroit connoître les vertus du Nord , la cause de la déviation de la boussole , la terre* vierge , objet du désir des aspirants à la Philosophie occulte. Enfin , sans entrer ici dans un plus grand détail de ses avantages , je ne crains point d'assurer que ceux qu'elle peut procurer sont sans nombre, & qu'il n'est pas un Etre sur lequel son pouvoir & son flambeau ne s'étendent.

Mais , outre que je ne pourrois m'ouvrir davantage sur cet objet , sans manquer à ma promesse & à mes devoirs, il seroit très-inutile que j'en parlasse plus clairement , parce que mes paroles seroient perdues pour ceux qui n'ont pas tourné leur vue de ce côté , & le nombre en est comme infini.

Quant à ceux qui sont dans le chemin de la science , ce que j'ai dit leur suffira , sans qu'il soit nécessaire de lever pour eux un autre coin du voile.

Tout ce que je puis donc faire pour montrer la correspondance universelle des principes que j'ai établis , c'est de prier mes Lecteurs de se ressouvenir de ce livre de dix feuilles , donné à l'homme dans sa première origine , & qu'il a gardé même depuis sa seconde naissance, mais dont on lui a ôté l'intelligence & la véritable Clef; je les prie encore d'examiner les rapports qu'ils pourront appercevoir entre les propriétés de ce livre &

celles

De rEcriture & de la Parole. 469 celles de la langue fixe & unique , de voir s'il n'y a pas entr'elles une très - grande affinité , & de tâcher de les expliquer les unes par les autres ; car c'est effectivement là où se trouveroit la clef de la science, & si le livre en question renferme toutes les connoissances , ainsi qu'on l'a vu dans son lieu, la langue dont nous parlons en est le véritable Alphabet.

C'est avec la même précaution que je dois parler d'un autre point qui tient essentiellement à celui que je viens de traiter , savoir , des moyens par lesquels cette langue se manifeste. Ce n'est sans doute que de deux manières , comme toutes les langues , savoir , par l'expression verbale & par les caractères ou l'écriture ; l'une venant à notre connoissanca par le sens.de Fouie , & l'autre par le sens de la vue , les seuls de nos sens qui soient attachés à des actes intellectuels : mais dans l'homme seulement; car, quoique la bête ait aussi ces deux sens, ils ne peuvent avoir dans elle qu'une destination & une fin matérielle & sensible , puisqu'elle n'a point d'intelligence ; aussi , l'ouie & la vue dans l'animal n'ont pour objet , comme tous ses autres sens , que la conservation de l'individu corporel ; ce qui fait que les bêtes n'ont ni parole , ni écriture.

11 est donc vrai que c'est par ces deux moyens que l'homme parvient à la connoissance

Gg j de

47 ô De ll Ecriture & de la Parole. de tant de choses élevées , & cette langue emploie réellement le secours des sens de l'homme pour lai faire concevoir sa précision , sa force & sa justesse.

Et comment cela pourroit-il être autrement, puisqu'il ne peut rien recevoir que par ses sens , puisque même dans son premier état, l'homme avoit des sens par où tout s'opéroit comme aujourd'hui, avec cette différence qu'ils n'étoient pas susceptibles de varier dans leurs effets, comme les sens corporels de sa Matière, qui ne lui offrent qu'incertitude, & sont les principaux instruments de ses erreurs ?

D'ailleurs , comment pourroit-il parvenir à entendre les hommes qui l'auroient précédés, ou qui vivroient éloignés de lui , si ce n'est par le secours de l'Ecriture ? Il faut convenir cependant que ces mêmes hommes, ou passés, ou éloignés, peuvent avoir des Interprètes ou des Commentateurs , qui instruits comme eux des vrais principes de la langue dont nous parlons, en fassent usage dans la conversation , & rapprochent par-là & les temps & les distances.

C'est même là une des plus grandes satisfactions que la langue vraie puisse procurer, parce que cette voix est infiniment plus instructive ; mais c'est aussi la plus rare , & parmi les hommes le talent de l'écriture est beaucoup plus commun que celui de la parole.

D.e l'Ecriture & de la Parole. 471 La raison de ceci , c'est que dans la condition actuelle, nous ne pouvons monter que par gradation; & en effet, par rapport à toutes les langues; le sens de la vue est au dessous de celui de l'ouie, parce que c'est par l'ouie que l'homme reçoit en nature , au moyen de la parole , l'explication vivante , ou l'intellectuel d'une langue, au lieu que l'Ecriture ne fait que l'indiquer, en n'offrant aux yeux qu'une expression morte & des objets matériels.

Quoi qu'il en soit, par le moyen de la parole & de l'écriture , qui sont propres à la vraie langue, l'homme peut s'instruire de tout ce qui a rapport aux choses les plus anciennes ; car personne n'a parlé , ni écrit autant que les premiers hommes, quoiqu'aujourd'hui il se fasse infiniment plus de Livres qu'autrefois. Il est vrai que parmi les Anciens & les Modernes, il y en a plusieurs qui ont défiguré cette Ecriture & ce langage , mais l'homme peut connoître ceux qui ont fait ces funestes méprises, & par-là il verroic clairement l'origine de toutes les langues de la Terre , comment eHes se sont écartées de la langue première , & la liaison que ces écarts ont eu avec les ténèbres & l'ignorance des Nations, ce qui les a précipitées dans des abymes de misères dont elles ont murmuré > au lieu de se les attribuer. 'Il apprendroit aussi comment la main qui

47 l Dz V Ecriture & de la Parole. frappoit ainsi ces Nations, n'avoir en vue que de les punir 6c non de les livrer à jamais au désespoir; puisque sa justice étant satisfaite, elle leur a rendu leur première langue , & même avec plus d'étendue qu'auparavant , afin que non seulement elles pussent réparer leurs désordres, mais qu'elles eussent-même les moyens de s'en préserver à l'avenir.

Je ne tarirois point s'il m'étoit permis d'étendre plus loin le tableau des avantages infinis renfermés dans les différents moyens que cette langue emploie, soit pour l'oreille , soit pour les yeux. Néanmoins , si l'on conçoit qu'elle demande pour prix le sacrifice entier de la volonté de l'homme ; si elle n'est intelligible qu'à ceux qui se sonô oubliés eux-mêmes pour laisser agir pleinement sur eux la Loi de la Cause active & intelligente qui doit gouverner l'homme comme tout l'Univers ; on doit voir si elle peut être connue d'un grand nombre. Cependant, cette langue n'est pas un instant sass agir, soit par le discours, soit par l'écriture?; mais l'homme ne s'occupe qu'à se fermer l'oreille , & il cherche de l'écriture dans les Livres ; comment la vr^ie langue serdit-elle donc intelligible pour lui ? u

Un attribut tel que celui dont je viens de donner le tableau , ne peut sans doute souffrir de comparaison avec aucun autre. C'est pour cela que je me suis cru fondé à l'annoncer comme

seul

De F uniformité des Langues. 473 seul & unique, & indépendant de toutes les variations auxquelles les hommes peuvent s'abandonner sur cet objet.

Mais il ne suffit pas d'avoir prouvé la nécessité d'un pareil langage dans les Etres intellectuels pour l'expression de leurs facultés ; il ne suffit pas même d'en avoir assuré l'existence, en annonçant que c'étoit là où tous les vrais Législateurs & autres hommes célèbres avoient puisé leurs principes , leurs Loix & les ressorts de toutes leurs grandes actions; il faut encore en prouver la réalité dans l'homme même , afin qu'il n'ait plus aucun doute sur ce point; il faut lui montrer que la multitude des langues qui sont en usage parmi ses semblables , n'ont varié que sur l'expression sensible , tant dans le langage que dans l'écriture , mais que quant au Principe , il n'y en a pas une qui s'en soit écartée , qu'elles suivent toutes la même marche, qu'il leur est absolument impossible d'en tenir une autre ; en un mot , que toutes les Nations de la Terre n'ont qu'une même langue, quoiqu'il y en air à peine deux qui s'entendent.

On ne peut nier , en effet , qu'une langue quelqu'imparfaite qu'elle puisse être , ne soit dirigée par une Grammaire. Or , cette Grammaire n étant autre chose qu'un résultat de Tordre inhérent à nos facultés intellectuelles , tient de si près à leur langue inté- rieure,

rieure, qu on peut les regarder comme insé- parables.

C'est donc cette Grammaire qui est la règle invariable du langage parmi toutes les Nations. C'est là cette Loi à laquelle elles sont nécessairement soumises , lors même qu'elles font le plus mauvais usage de leurs facultés intellectuelles, ou de leur langue intérieure & secrète ; car cette Grammaire ne servant qu'à diriger l'expression de nos idées, ne juge point si elles sont ou non conformes au seul Principe qui doit les vivifier ; sa fonction n'est que de rendre cette expression régulière ; & c'est ce qui ne peut jamais manquer d'arriver , puisque, lorsque la Grammaire agit , elle est toujours juste, ou elle ne dit rien.

Je n'emploierai pour preuve, que ce qui entre dans la composition du discours , ou ce qui est connu vulgairement sous le nom de parties d'oraifon. Parmi ces parties du discours , les unes sont fixes, fondamentales & indispensables pour compléter l'expression d'une pensée , & elles sont au nombre de trois. Les autres ne sont que des accessoires; aussi le nombre n'en est-il pas généralement déterminé.

Les crois parties fondamentales du discours, & sans lesquelles il est de toute impossibilité de rendre une pensée , sont le nom ou le pronom acrifs, le verbe qui exprime la manière d'exister,

ainsi

De la Grammaire. 475

ainsi que les actions des Etres , enfin le nom ou le pronom passif qui est le sujet ou le produit de l'action. Que tout homme examine cette proposition avec la rigueur qu'il jugera à propos d'y employer, il verra toujours qu'un discours quelconque ne peut avoir lieu sans représenter une action , qu'une action ne peut se concevoir si elle n'est conduite par un agent qui l'opère , & suivie de l'effet qui en est, en doit , ou en peut être le résultat; que si Ton supprime l'une ou l'autre de ces trois parties , nous ne pouvons prendre de la pensée une notion complète , & qu'alors nous sentons qu'il manque quelque chose à l'ordre qu'exige notre intelligence.

En effet, un nom ou un substantif seul, ne dit absolument rien s'il n'est accompagné d'un agent qui opère sur lui & d'un verbe qui dé- signe de quelle manière cet agent opère sur ce nom & en dispose. Retranchez l'un ou l'autre de ces trois signes, le discours n'offrira plus qu'une idée tronquée & dont notre intelligence attendra toujours le complément, au lieu qu'avec ces trois signes seuls nous pouvons compléter une pensée, parce que nous pouvons y représenter l'agent, l'action , & le produit ou le sujet.

11 est donc certain que cette Loi de la Grammaire est invariable, & que dans quelque langue que l'on choisisse un exemple , on le trouvera conforme au principe qui? je viens de poser,

puisque c'est celui de la Nature même , & des Loix établies par essence dans les facultés intellectuelles de l'homme.

Qu'on réfléchisse à présent sur tout ce que j'ai dit du poids , du nombre & de la mesure ; qu'on voie si ces Loix ne comprennent pas l'homme dans leur empire avec tout ce qui est en lui, & tout ce qui provient de lui ; qu'on se rappelle encore ce que j'ai dit de ce fameux Ternaire dont j'ai annoncé l'universalité ; qu'on examine s'il y a quelqu'objet qu'il n'embrasse pas, & qu'on apprenne alors à prendre une idée plus noble qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, de l'Etre qui malgré sa dégradation , peut porter sa vue jusques là ; qui peut rapprocher de lui de pareilles connoissances , & saisir un ensemble aussi étendu.

On pourroit cependant m'opposer qu'il est des cas où les trois parties que je reconnois comme fondamentales dans le discours , ne sont pas toutes exprimées ; que souvent il n'y en a que deux , quelquefois qu'une, & même quelquefois point du tout , comme dans une négation ou affirmation. Mais cette objection tombera d'ellemême, quand on observera que dans tous ces cas, le nombre des trois parties fondamentales conserve toujours son pouvoir , & que sa Loi y subsiste toujours , parce que celles des parties du discours qui ne seront pas exprimées ,

De la Grammaire. 477

ne seront que sous-entendues , qu'elles tiendront toujours leur rang , & que même ce ne sera que par leur liaison tacite avec elles , que les autres produiront leur effet.

Et véritablement , quand je ne répondrois à une question que par un monosyllabe , ce monosyllabe offriroit toujours l'image du Principe ternaire , car il annonceroit toujours de ma part une action quelconque relative à l'objet _iju'on m'a présence , & c'est dans la question même que se trouveroient exprimées les parties du discours qui seroient sous-entendues dans ma réponse. Je n'en donnerai point d'exemple, chacun pouvant s'en former aisément.

Ainsi , je vois donc par-tout avec la plus grande évidence les trois signes de l'agent, de l'action & du produit ; & cet ordre étant commun à tous les Etres pensants, je ne crains point de dire que quand ils le voudroient , ils ne poudroient s'en écarter.

Je ne parle point de l'ordre dans lequel ces trois signes devroient être arrangés pour être en conformité avec l'ordre des facultés qu'ils repré- sentent; cet ordre a été sans doute interverti, en passant par la main des hommes, & presque toutes les langues des Nations varient là-dessus. Mais la vraie langue étant unique , l'arrangement de ces signes n'eût pas été sujet à tous ces contrastes } si l'homme eût su la conserver.

478 De la Grammaire.

11 ne faut pas croire cependant que même dans la vraie langue, ces trois signes eussent toujours été disposés dans le même ordre où ils le sont dans nos facultés intellectuelles ; car ces signes n'en sont que l'expression sensible, & je suis convenu que le sensible ne pouvoit jamais avoir la même marche que l'intellectuel ; c'est-à- dire , que la production ne pouvoit jamais être susceptible des mêmes loix que son Principe générateur.

Mais la supériorité qu'elle eût eu sur toutes les autres langues, c'est que son expression sensible n'auroit jamais varié , & que cette expression eût suivi, sans la moindre altération , Tordre & les Loix qui sont propres & particulières à son essence. Cette langue eût eu de plus , ainsi qu'on l'a déjà vu , l'avantage d'être à couvert de toute équivoque , & d'avoir toujours la même signification, parce qu'elle tient à la nature des choses, & que la nature des choses est invariable.

Parmi les trois signes fondamentaux auxquels toute expression de nos pensées est assujettie , il en est un qui mérite par préférence notre attention, & sur lequel nous allons jeter un moment les yeux ; c'est celui qui lie les deux autres , qui est l'image de l'action parmi nos facultés intellectuelles, & l'image du Mercure parmi les principes corporels ; en un mot , c'est celui qu'on nomme le Vcrbt parmi les Grammairiens.

Il ne faut donc pas oublier que s'il est l'image de l'action , c'est sur lui que tout l'œuvre sensible est appuyé ; & que puisque la propriété de l'action est de tout faire , celle de son signe ou de son image est de représenter & d'indiquer tout ce qui se fait.

Aussi , qu'on réfléchisse sur les propriétés de ce signe dans la composition du discours; qu'on . voie que plus il est fort & expressif, plus les ré- sultats qui en proviennent sont sensibles & marqués; qu'on suive cette expérience facile à faire, que même dans toutes les choses soumises au pouvoir ou aux conventions de l'homme , l'effet en est réglé, déterminé, animé principalement parle Verbe. Enfin, que les Observateurs examinent si ce n'est pas par ce signe appelle Verbe, que se manifeste tout ce que nous connoissons de plus intellectuel & de plus actif en nous; s'il n'est pas le seul des trois signes qui soit susceptible de fortifier ou d'affoiblir l'expression, tandis que les noms de l'agent & du sujet une fois fixés , demeurent toujours les mê- mes ; c'est par-la qu'on jugera si nous avons été fondés à lui attribuer l'action , puisqu'il en est vraiment dépositaire , & qu'il faut absolument son secours pour que quelque chose se fasse , ou s'exprime même tacitement.

C'est ici le lieu de remarquer , pourquoi les Observateurs oisifs 6c les Kabbalistes spéculatifs,

latifs ne trouvent rien , c'est qu'ils parlent toujours, & qu'ils ne Verbent jamais.

Je ne m'étendrai pas davantage sur les propriétés du Verbe ; des yeux intelligents pourront , d'après ce que j'ai dit , faire les plus importantes découvertes, & se convaincre euxmêmes qu'à tous les instants de sa vie, l'homme % représente l'image sensible des moyens par lesquels tout a pris naissance , tout agit, & tout est gouverné.

Voilà donc encore une des Loix auxquelles tous les Etres qui ont le privilège de la parole , sont obligés de se soumettre , & voilà pourquoi j'ai dit que toutes les Nations de la Terre n'avoient qu'une langue, quoique la manière dont elles s'expriment fût universellement différente.

Je n'ai point parlé des autres parties qui entrent dans la composition du discours ; je les ai annoncées simplement comme accessoires , ne servant qu'à aider à l'expression , à suppléer à la foiblesse des mots , & à détailler quelques rapports de l'action ; ou si l'on veut , comme des images 5c des répétitions des trois parties que nous avons reconnues comme seules essentielles pour compléter le tableau d'une pensée quelconque.

En effet , on doit savoir que les Articles , ainsi que les terminaisons des noms dans les langues

Des Parties accessoires du Discours. 48 1 qui n'ont point d'Articles , servent à exprimer le nombre & le genre des noms , & à déterminer les rapports essentiels qui sont entre l'agent p l'action & le sujet ; que les Adjectifs expriment les qualités des noms , que les Adverbes sont les adjectifs du verbe ou de l'accion ; enfin , que les autres parties de l'oraison forment la liaison du discours , & en rendent le sens plus ou moins expressif, ou les périodes plus harmonieuses ; mais comme l'usage de ces différents signes n'est pas uniformément commun à toutes les langues j qu'il tient beaucoup aux mœurs & aux habitudes des Nations , toutes choses qui étant liées au sensible doivent en suivre les variations , on ne peut les admettre au rang des parties fixes & immuables du discours ; ainsi nous ne les emploierons point dans les preuves que nous apportons de l'unité de la langue de l'homme»

J'engage néanmoins les Grammairiens à con-* sidérer leur Science avec un peu plus d'attention qu'ils ne l'ont fait sans doute jusqu'à présent. Ils avouent bien que les langues viennent d'une source supérieure à l'homme , & que toutes les Loix en sont dictées par la Nature ; mais ce sentiment obscur a produit chez eux peu d'effets % & ils sont bien éloignés de soupçonner dans les langues tout ce qu'ils y pourroient trouver.

Veuton en savoir la raison , c'est qu'ils font sur la Grammaire ce que les Observateurs font

H h sur

4$i Rapports universels de la Grammaire. sur toutes les sciences ; c'est-à-dire, qu'ils jettent en passant un coup d'œil sur le Principe , mais que n'ayant pas le courage de s'y fixer longtemps , ils se rabaissent sur des détails d'ordre sensible & méchanique , qui absorbent toutes leurs facultés , & laissent s'obscurcir en eux la plus essentielle , celle de l'intelligence.

Que les Grammairiens se persuadent donc que les Loix de leur Science tenant au Principe comme tous les autres , ils y peuvent découvrir une source inépuisable de lumières & de Vérités , dont à peine ont-ils la moin* dre idée.

Le petit nombre qui leur en a été offert, doit leur paroître suffisant pour les mettre sur la voie; s'ils y ont vu clairement les signes représentatifs des facultés des Etres intellectuels , ils y pourront voir la même chose par rapport aux Etres qui ne le sont pas. Ils y pourront prendre une idée nette des Principes qui ont été établis sur la Matière , en considérant simplement la différence qu'il y a entre le substantif & l'adjectif; l'un est l'Etre ou le Principe inné ; l'adjectif exprime les facultés de tous genres qui peuvent être supposées dans ce Principe ; mais ce qu'il faut observer avec soin > c'est que l'adjectif ne peut de lui-même se joindre au substantif, de même que le substantif seul est dans l'impuissance de produire

l'adjectif;

Rapports universels de la Grammaire. 483 l'adjectif; Tan & l'autre sont dans l'attente d'une action supérieure qui les rapproche & qui les lie selon son gré ; ce n'est qu'en vertu de cette action qu'ils peuvent recevoir leur union & manifester des propriétés.

Remarquons aussi que c'est l'ouvrage de la pensée même & de l'intelligence , d'employer à propos les adjectifs; que c'est elle qui les apperçoit ou qui les crée & les communique en quelque sorte aux sujets qu'elle veut en revêtir ; reconnoissons dès-lors la propriété immense de cette action universelle que nous avons fait observer ci-devant , puisqu'il est certain que nous la trouvons par-tout.

Bien plus , cette mêjme action , après avoir ainsi communiqué des facultés ou des adjectifs aux Principes innés ou aux substantifs , peut à son gré les étendre , les diminuer , & même les retirer tout-à-fait , & faire ainsi rentrer l'Etre dans son premier état d'inaction , image assez sensible de ce qu'elle opère en réalité sur la

Mais dans cette dissolution, les Grammairiens pourront voir aussi y sans crainte de se tromper , que l'adjectif qui n'est que la qualité de l'Etre, ne peut pas subsister sans un Principe, un sujet ou substantif, au lieu que le substantif peut très-bien être indiqué dans le discours , sans ses qualités ou ses adjectifs ;

484 Rapports universels de la Grammaire* d'où, ils pourront voir un rapport avec ce qui a été exposé sur l'existence des Etres immatériels corporels indépendante de leurs facultés sensibles ; d'où ils pourront comprendre aussi ce qui a été dit de l'éternité des Principes de la Matière , quoique la Matière même ne puisse pas être éternelle , attendu que n'étant que l'effet d'une réunion , elle n'est rien de plus qu'un adjectif.

C'est par-là ensuite qu'ils pourront concevoir comment il est possible que l'homme soit privé de ses premiers attributs , puisque c'est par une main supérieure qu'il en avoit été revêtu ; mais en même temps reconnoissant avec encore plus de certicude sa propre insuffisance , ils avoueront que pour être rétabli dans ces mêmes droits , il lui faut absolument le se^ cours de cette même main qui l'en a dépouillé , & qui ne lui demande , comme je l'ai dit plus haut , que le sacrifice de sa volonté pour les lui rendre.

Ils pourront encore trouver dans les six Cas , les six principales modifications de la Matière , de même que le détail des actes de sa formation & de toutes les révolutions qu'elle subit. Les genres seront pour eux l'image des Principes opposés & qui sont irréconciliables ; en un mot, ils pourront faire une multitude d'observations de cette espèce , qui sans être le fruit de

l'imagination >

De la Vraie Langue. 48 c

l'imagination , ni des Systèmes , les convaincront de l'universalité du Principe , & que c'est la même main qui conduit tout.

Mais après avoir établi , comme je l'ai fait , cette langue unique , universelle , offerte à l'homme, même dans l'état de privation auquel il est réduit, je dois m'attendre à la curiosité de mes Lecteurs sur le nom & l'espèce de cette même langue.

Quant au nom, je ne pourrai les satisfaire, m'étant promis de ne rien nommer : mais quant à l'espèce , je leur avouerai que c'est cette langue dont je leur ai déjà dit que chaque mot portoit avec soi-même la vraie signification des choses , & les désignoit si bien , qu'il les faisoit clairement appercevoir. J'ajouterai que c'est celle qui fait l'objet des vœux de toutes les Nations de la Terre , qui dirige secrètement les hommes dans toutes leurs institutions, que chacun d'eux cultive en particulier & avec soin sans le savoir , & qu'ils tâchent tous d'exprimer dans tous les ouvrages qu'ils enfantent; car elle est si bien gravée en eux , qu'ils ne peuvent rien produire qui n'en porte le caractère.

Je ne peux donc rien faire de mieux pour en indiquer la connoissance à mQS semblables , que de les assurer qu'elle tient à leur Essence même , & que c'est en vertu de cette langue seule qu'ils sont des hommes,, Alors donc , qu'ils voient si

4$6 Des Ouvrages de V Homme.

j'ai eu tort de leur dire qu'elle étoit universelle , & si malgré les faux usages qu'ils en font , il leur sera jamais possible de l'oublier entièrement , puisque pour y parvenir , il faudroit qu'ils pussent se donner une autre Nature ; c'est là tout ce que je puis répondre à la question présente ; poursuivons.

J'ai dit que cette langue se manifestoit de deux manières , comme toutes les autres langues , savoir par l'expression verbale & par l'écriture ; & comme je viens de dire il n'y a qu'un instant , que tous les ouvrages des hommes portoient son empreinte , il est nécessaire que nous en parcourions quelques - uns , afin de mieux voir , tout faux qu'ils sont , le rapport qu'ils ont avec leur source.

Considérons d'abord ceux de leurs ouvrages qui comme image de l'expression verbale de la langue dont il s'agit, doivent nous en offrir l'idée la plus juste & la plus élevée ; nous considérerons ensuite ceux qui ont du rapport avec les caractères ou l'écriture de cette langue.

La première espèce de ces ouvrages comprend généralement tout ce qui est regardé parmi les hommes comme le fruit du génie , de l'imagination , du raisonnement & de l'intelligence , ou en général ce qui fait l'objet de tous les genres possibles de la Littérature & des Beaux-/^rts«

Dans cette espèce de productions de l'homme,

qui toutes semblent faire classe à part , nous voyons cependant régner le même dessein , nous les voyons toutes animées du même motif, qui est celui de peindre , de prouver leur objet, & d'en persuader la réalité, ou au moins de lui en donner les apparences.

Si les partisans de l'un ou de l'autre de ces genres de productions se laissent quelquefois surprendre par la jalousie, & s'ils tâchent d'établir leur crédit , en répandant du mépris sur les autres branches qu'ils n'ont pas cultivées , c'est un tort évident qu'ils font à la science , & l'on ne peut douter que parmi les fruits des facultés intellectuelles de l'homme , ceux-là n'aient la préférence , qui sans rien enlever aux autres , s'étayeront au contraire de leur secours , & offriront par-là un goût plus solide & des beautés moins équivoques.

Cette idée est certainement celle de tous les hommes judicieux & doués d'un goût sûr & vrai ; ils savent que ce ne sera jamais que dans une union intime & universelle , que leurs productions pourront trouver plus de force & plus de consistance , & depuis long-temps il est reçu que toutes les parties de la Science sont liées & se communiquent réciproquement des secours»

Et en effet , c'est un sentiment si naturel à Fhomme , qu'il le porte partout avec lui, lors même qu'il tient une marche que ce Principe

désavoue. Si un Orateur vouloit condamner les Sciences , il faudroit qu'il se montrât savant ; si un Artiste vouloit déprimer l'éloquence , il ne seroit pas écouté, s'il n'en employoit le langage.

Cependant cette utile observation , toute juste quelle soit, ayant été faite vaguement, n'a presque produit aucun fruit ; & les hommes se sont accoutumés dans cela comme dans tout le reste, à faire des distinctions absolues, & à considérer chacune de ces différentes parties comme autant d'objets étrangers les uns aux autres.

Ce n'est pas que dans ces ouvrages des facultés intellectuelles de l'homme , nous ne devions discerner différents genres , & que tout doive n'y représenter que le même sujet. Au contraire , puisque ces facultés sont elles-mêmes différentes entr'elles , & que nous y pouvons remarquer des distinctions frappantes , il est naturel de penser que leurs fruits doivent indiquer cette différence , & qu'ils ne peuvent pas se ressembler ; mais en même temps , comme ces facultés sont essentiellement liées , & qu'il est de toute impossibilité que l'une agisse sans le secours des autres , nous voyons par-là qu'il est nécessaire que la même liaison règne entre leurs différentes sortes de productions , & qu'elles annoncent toutes h même origine.

Mais j'en ai déjà trop dit sur un objet qui n'est qu'accessoire à mon plan ; je reviens à l'examen que j'ai commencé sur les rapports qui se trouvent entre la langue unique & universelle , & les différentes productions intellectuelles de l'homme.

De quelque espèce que soient ces productions , nous pouvons les réduire à deux classes auxquelles toutes les autres ressortiront , parce que dans tout ce qui existe , ne pouvant y avoir que de l'intellectuel & du sensible , tout ce que l'homme sauroit produire , n'aura jamais que l'une ou l'autre de ces deux parties pour objet. Et en effet, tout ce que les hommes imaginent & produisent journellement en ce genre, se br r> e à instruire ou à émouvoir , à raisonner ou à toucher ; il leur est absolument impossible de dire & de manifester quelque chose hors d'eux-mêmes qui n'ait pour but l'un ou l'autre de ces deux points ; & quelques divisions que Ion fasse des productions intellectuelles des hommes , Ton verra toujours qu'ils se proposent ou d'éclairer , & d'amener à la connoissance de Vérités quelconques , ou de subjuguer l'homme intellectuel par le sensible , & de lui faire éprouver des situations , dans lesquelles n'étant plus le maître de lui-même , il soit au pouvoir de la voix qui lui parle > & suive aveuglément le charme bon ou mauvais qui l'entraîne.

45 o Des Productions intellectuelles

Nous attribuerons à la première Classe tous les ouvrages de raisonnement , ou en générai tout ce qui ne devroit procéder que par axiomes , & tout ce qui se borne à établir des faits.

Nous attribuerons à la seconde tout ce qui a pour but de faire sur le cœur de l'homme des impressions de quelque genre que ce soit , & de l'agiter n'importe dans quel sens.

Or , dans l'une ou l'autre de ces classes , quel est l'objet du désir des Compositeurs? N'est-ce pas de montrer leur sujet sous des faces si lumineuses ou si séduisantes , que celui qui les contemple ne puisse en contester la vérité , ni résister à la force & aux attraits des moyens dont on fait usage pour le charmer ? Quelles ressources emploient-ils pour cela ? Ne mettent-ils pas tous leurs soins à se rapprocher de la nature même de l'objet qui les occupe ? Ne tâchent-ils pas de remonter jusqu'à sa source, de pénétrer jusques dans son essence? En un mot, tous leurs efforts ne tendent-ils pas à si bien faire accorder l'expression avec ce qu'ils conçoivent , & à la rendre si naturelle & si vraie, qu'ils soient assurés de faire effet sur leurs semblables, comme si l'objet même étoit en leur présence?

Ne sentons-nous pas nous-mêmes plus ou moins ce violent effet sur nous , selon que le Compositeur approche plus ou moins de son but? Cet effet n'est-il pas général, & n'y a-t-il

pas en ce genre des beautés qui sont telles par toute la Terre ?

C'est donc là pour nous l'image des facultés de cette véritable langue dont nous traitons , & c'est dans les œuvres mêmes des hommes & dans leurs efforts, que nous trouvons les traces de tout ce qui a été dit sur la justesse & la force de son expression, ainsi que sur son universalité.

11 ne faut point s'arrêter à cette inégalité d'impressions qui résulte de la différence des idiomes & des langues conventionnelles établies parmi les différents Peuples; comme cette diffé- rence de langage n'est qu'une défectuosité accidentelle, & non pas de nature ; que d'ailleurs l'homme peut parvenir à l'effacer en se familiarisant avec les idiomes qui lui sont étrangers , elle ne pourroit rien faire contre le principe , & je ne crains point de dire que toutes les langues de la Terre sont autant de témoignages qui le confirment.

Quoique j'aie réduit à deux classes les productions verbales des facultés intellectuelles de l'homme, je ne perds pas de vue néanmoins la multitude de branches & de subdivisions dont elles sont susceptibles , tant par le nombre des objets différents qui sont du ressort de notre raisonnement , que par l'infinité de nuances que nos affections sensibles peuvent recevoir.

Sans en faire l'énumération, ni les examiner

chacune

chacune en particulier , on peut seulement dans chaque classe en considérer une principale & qui tienne le premier rang , telles que la Mathématique parmi les objets de raisonnement, & la Poésie parmi ceux qui sont relatifs à la faculté sensible de l'homme. Mais ayant traité précédemment de la partie Mathématique, j'y renverrai le Lecteur , afin qu'il s'y confirme de nouveau de la réalité & de l'universalité des principes que je lui expose.

Ce sera donc sur la Poésie que j'arrêterai en ce moment ma vue , la regardant comme la plus sublime des productions des facultés de l'homme, celle qui le rapproche le plus de son Principe, & qui par les transports qu'elle lui fait sentir , lui prouve le mieux la dignité de son origine. Mais autant ce langage sacré s'ennoblit encore en s'élevant vers son véritable objet, autant il perd de sa dignité en se rabaissant à des sujets factices ou méprisables , auxquels il ne peut toucher sans se souiller comme par une prostitution.

Ceux-mêmes qui s'y sont consacrés, nous l'ont toujours annoncé comme le langage des Héros & des Etres bienfaisants qu'ils ont peint veillants à la sûreté & à la conservation des hommes ? Ils en ont tellement senti la noblesse, qu'ils n'ont pas craint de l'attribuer même à celui qu'ils regardent comme l'Auteur de tout; & c'est

De la Poésie. 49 J

le langage qu'ils ont choisi par préférence lorsqu'ils en ont annoncé les oracles , ou qu'ils onc voulu lui adresser des hommages.

Ce langage , toutefois , dois-je avertir qu'il est indépendant de cette forme triviale dans laquelle les hommes sont convenus chez les diffé- rentes Nations , de renfermer leurs pensées ? Ne sait-on pas que c'est une suite de leur aveuglement d'avoir cru par-là multiplier les beautés , pendant qu'ils n'ont fait que surcharger leur travail , & que cette attention superflue à laquelle ils nous asservissent, ayant pour but d affecter notre faculté sensible corporelle, ne peut manquer de prendre d'autant sur notre vraie sensibilité.

Mais ce langage est l'expression & la voix de ces hommes privilégiés , qui nourris par la pré- sence continuelle de la Vérité , l'ont peinte avec le même feu qui lui sert de subscance , feu vivant par soi & dès-lors ennemi d'une froide uniformité, parce qu'il se commande dans tous ses actes , qu'il se crée lui-même sans cesse, & qu'il est par conséquent toujours neuf.

C'est dans une telle Poésie que nous pouvons voir l'image la plus parfaite de cette langue universelle que nous essayons de faire connoître, puisque quand elle atteint vraiment son objet , il n'est rien qui ne doive plier devant elle ; puisqu'elle a , comme son Principe , un feu dévorant

qui l'accompagne à tous ses pas, qui doit tout amollir, tout dissoudre, tout embraser, & que même c'est la première loi des Poètes de ne pas chanter quand ils n'en sentent pas la chaleur.

Ce n'est pas que ce feu doive produire partout les mêmes effets : comme tous les genres sont de son ressort, il se plie à leur différente nature , mais il ne doit jamais paroître sans remplir son but , qui est d'entraîner tout après lui.

Que l'on voie à présent si une telle Poésie auroit jamais pu prendre naissance dans une source frivole ou corrompue ; si la pensée qui l'enfante ne doit pas être au plus haut degré d'élévation , & s'il ne seroit pas vrai de dire que le premier des hommes a dû être le premier des Poètes ?

Que l'on voie aussi , si la Poésie humaine peut elle-même être cette langue vraie & unique que nous savons appartenir à notre espèce ? Non , sans doute ; elle n'en est qu'une foible imitation; mais comme parmi les fruits des travaux de l'homme , c'est celui qui tient de plus près à son Principe , je l'ai choisi pour en donner l'idée qui lui convient le mieux.

Aussi, peut-on dire que ces mesures conveiv tionnelles que les hommes emploient dans la Poésie qu'ils ont inventée f tout imparfaites qu'elles paroissent , ne doivent pas moins nous

offrir

De la Poésie. 495

offrir la preuve de la précision & de la justesse de la vraie langue dont le poids , le nombre & la mesure sont invariables.

Nous pourrions également reconnoître que cette Poésie s'appliquant à tous les objets , la vraie langue dont elle n'est que l'image , doit à plus forte raison être universelle & pouvoir embrasser tout ce qui existe. Enfin ce seroit par un examen plus détaillé des propriétés attachées à ce langage sublime, que nous pourrions nous rapprocher de plus près de son modèle , & lire jusques dans sa source.

C'est là où nous verrions pourquoi la Poésie a eu tant d'empire sur les hommes de tous les temps, pourquoi elle a opéré tant de prodiges, & d'où vient cette admiration générale que toutes les Nations de la Terre conservent pour ceux qui s'y sont distingués , ce qui étendroit encore nos idées sur le Principe qui lui a donné la naissance.

Nous y verrions aussi que l'usage que les hommes en font souvent, l'avilit & la défigure au point de la rendre méconnoissable , ce qui nous prouveroit que chez eux elle n'est pas toujours le fruit de cette langue vraie qui nous occupe , que c'est une profanation de l'employer à la louange des hommes; une idolâtrie de la consacrer à la passion, & qu'elle ne devroit jamais avoir d'autre objet que de montrer aux

hommes

45)6 Des Caractères de récriture. hommes i'asyle d'où elle est descendue avec eux , pour leur faire naître le vertueux désir de suivre ses traces, & d'y retourner.

Mais il me suffit d'avoir mis sur la voie , pour que ceux qui auront quelque désir , puissent pénétrer beaucoup plus loin dans la carrière. Passons à la seconde manière dont nous avons vu que la vraie langue devoit se manifester, c'est-à-dire , aux caractères de l'écriture.

Je ne crains point d'assurer que ces caractères sont aussi variés & aussi multipliés que tout ce qui est renfermé dans la Nature , qu'il n'y a pas un seul Etre qui ,ne puisse y trouver sa place & y servir de signe , & que tous y trouvent leur image & leur représentation véritable , ce qui porte ces caractères à un nombre si immense , qu'il est impossible à un homme de les conserver tous dans sa mémoire, non seulement par leur multitude inconcevable , mais aussi par leur, différence & leur bisarrerie.

Quand on supposeroit en outre qu'un homme pût retenir tous ceux dont il auroit eu connoissance, il ne pourroit pas se flatter de n'avoir plus rien à apprendre là-dessus ; car tous les jours la Nature produit de nouveaux objets , ce qui tout en nous montrant l'infinité des choses, nous montre aussi la borne & la privation de notre espèce qui ne peut jamais parvenir à les embrasser toutes , puisqu'ici-bas elle ne peut

Des Caractères de récriture. 497 pas seulement parvenir à connoîcre toutes les lettres de son Alphabet.

La variété de ces objets renfermés dans la Nature, s'étend non seulement sur leur forme , ainsi qu'on peut aisément s'en convaincre, mais encore sur leur couleur & sur la place qu'ils occupent dans Tordre des choses ; ce qui fait que l'Ecriture de la langue vraie varie autant que la multitude des nuances qu'on peut voir sur les corps matériels, car chacune de ces nuances porte autant de différentes significations.

Enfin , les caractères qu'elle emploie sont aussi nombreux que les points de l'horison ; & comme chacun de ces points occupe une place qui n'est qu'à lui , chacune des lettres de la vraie langue a aussi un sens & une explication qui lui sont propres.

Mais je m'arrête , ô Vérité sainte , ce seroit usurper tes droits que de publier même obscurément tes secrets , c'est à toi seul à les découvrir à qui il te plaît, & comme il te plaît. Pour moi, je dois me borner à les respecter en silence, & à rassembler tous mes désirs pour que mes semblables puissent ouvrir les yeux à ta lumière, & que désabusés des illusions qui les séduisent , ils soient assez sages & assez heureux pour se prosterner tous à tes pieds.

Prenant donc toujours la prudence pour guide , je dirai que c'est cette multitude infinie des

I i caractères

498 Des Caractères de l'écriture. caractères de la langue vraie, & leur énorme variété qui a introduit dans les langues humaines une diversité si grande, que peu d'entr'elles se servent des mêmes signes , & .que celles qui s'accordent sur ce point, varient encore sur leur quantité, en admettant ou en rejetant quelques signes, chacune selon son idiome & son génie particulier.

Mais, de même que les caractères de la vraie langue sont aussi multipliés que les Etres renfermés dans la Nature , de même il est aussi certain que nul de ces caractères ne peut prendre son origine que dans cette même Nature , & que c'est dans elle où ils puisent tout ce qui sert à les distinguer , puisque hors d'elle , il n'y a rien de sensible. C'est ce qui fait aussi que malgré la variété des caractères que les langues humaines emploient , elles ne peuvent jamais sortir de ces mêmes bornes , 6c que c'est toujours dans des lignes & dans des figu^ res , qu'elles sont obligées de prendre tous les signes de leur convention ; ce qui prouve d'une manière évidente que les hommes ne peuvent rien inventer.

Nous nous convaincrons de tout ceci par quelques observations sur l'art de la Peinture, que l'on peut regarder comme ayant pris naissance dans les caractères de la langue en question , ainsi que la Poésie humaine l'avoit prise dans son expression verbale,

De la Peinture. 49 y

S'il est certain que cette langue e^j unique, & aussi ancienne que le temps , on ne peuc douter que les caractères qu'elle emploie 9 n'aient été les premiers modèles. Les hommes qui se sont attachés à l'étudier , ont eu souvent besoin de soulager leur mémoire par des notes & par des copies. Or, c'est dans ces copies qu'il falloit la plus grande précision, puisque dans cette multitude de caractères qui ne sont distingués quelquefois que par la plus légère différence, il est constant que la moindre altération pouvoit les dénaturer & les confondre.

On doit sentir que si les hommes eussent été sages, ils n'auroient pas fait d'autre usagejeWLtpeinture, & même pour l'intérêt de cet Àst * ils eussent été heureux de s'en tenir à l'imitation & à la copie de ces premiers caractè- res ; car s'ils sonc avec raison si délicats sur le choix des modèles , où ^pouvoient-iis en trouver de plus vrais & de plus. réguliers que ceux: qui exprimoient la nature même des choses ? S'ils sont si recherchés sur la qualité & l'emploi des couleurs , où pouvoient-ils mieux s'adresser qu'à des formes qui portoient chacune leur couleur propre? Enfin, s'ils désirent des tableaux durables, comment pouvoient-ils y mieux réussir qu'en les copiant d'après des objets toujours neufs , & dont ils peuvent à tout moment faire comparaison avec leurs productions?

çoo De la Peinture.

Mais la même imprudence qui avoit éloigné l'homme de son Principe , l'a encore éloigné des moyens qui lui sont accordés pour y retourner ; il a perdu sa confiance dans ces guides vrais & lumineux , qui secondant son intention pure , l'auroient sûrement ramené à son but. Il n'a plus cherché ses modèles dans des objets utiles & salutaires , & dont il eût pu continuellement recevoir les secours , mais dans des formes passagères 5c trompeuses , qui ne lui offrant que des traits incertains & des couleurs changeantes , l'exposent tous les jours à varier sur ses propres principes & à mépriser ses ouvrages.

C'est ce qui lui arrive journellement, en se proposant, comme il fait, d'imiter des quadrupèdes , des reptiles & autres animaux , de même que tous les autres Etres dont il est environné ; parce que cette occupation, tout innocente & tout^ agréable qu'elle soit en ellemême , accoutume l'homme à fixer les yeux sur ce qui lui est étranger, & lui fait perdre non seulement la vue , mais l'idée même de ce qui lui est propre ; c'est-à-dire , que les objets que l'homme s'occupe à représenter aujourd'hui, ne sont que l'apparence de ceux qu'il devroit étudier tous les jours ; & la copie qu'il en fait devant , selon tous les Principes établis, être encore inférieure à sqs modèles , il en résulte que

De la Peinture. 50 1

la Peinture actuellement en usage y n'est autre chose que l'apparence de l'apparence.

Néanmoins c'est même par cette peinture grossière que nous pourrons nous convaincre parfaitement de cette vérité incontestable , annoncée plus haut , savoir , que les hommes n'inventent rien. N'est-ce pas toujours en effet d'après les Etres corporels qu'ils composent leurs tableaux ? Peuvent-ils prendre leurs sujets ailleurs , puisque la peinture n'étant que la science des yeux , elle ne peut s'occuper que du sensible , & par conséquent ne se trouver que dans le sensible ?

Dira-t-on que le Peintre pent non seulement se passer de voir des objets sensibles , mais même que s' élevant au dessus d'eux , il ne prendra des sujets que dans son imagination ? Cette objection seroit facile à détruire ; car laissons à l'imagination la carrière la plus libre , permettons-lui tous les écarts auxquels elle pourra se porter , je demande si elle enfantera jamais rien qui soit hors de la Nature , & si jamais on sera dans le cas de dire qu'elle ait rien créé. Sans doute qu'elle aura la faculté de se représenter des Etres bisarres & des as>- semblages monstrueux y dont cett^ Nature , à la vérité y n'offrira pas d'exemples ; mais ces Etres chimériques eux-mêmes ne serontils pas le produit de pièces rapportées ? Et de toutes

li 5 ces

502 De la Peinture.

ces pièces , y en aura-t-il jamais une qui ne se trouve pas parmi les choses sensibles de la

11 est donc certain que dans la Peinture , ainsi que dans tout autre Art , les inventions & les ouvrages de l'homme ne sont rien de plus que des transpositions , & que loin de rien produire de lui-même, toutes ses oeuvres se bornent à donner aux choses une autre place.

Alors l'homme peut apprendre à évaluer le prix de ses productions dans la Peinture comme dans les autres Arts, & tout en se livrant à cette charmante occupation , il cessera de croire à la réalité de ses ouvrages, puisque cette réalité ne se trouve pas même dans les modèles qu'il se choisit.

11 est inutile, je pense , de dire que cette Peinture grossière ne porte pas moins avec elle des signes frappants , qu'elle descend d un Art plus parfait , 5c que dans ce sens elle est pour nous une nouvelle preuve de cette écriture supé- rieure , appartenante à la langue unique & universelle, dont nous avons montré les propriétés.

En effet, elle exige la ressemblance de la Nature sensible dans tout ce qu'elle représente , elle ne veut rien qui choque ni les yeux, ni le jugement , elle embrasse tous les Etres de l'Univers, elle a même porté sa main hardie jusaues sur des Etres supérieurs.

De la Peinture . 5 o $

Mais c'est alors qu'elle est vraiment ré- préhensible, parce que premièrement ne pouvant les faire connoîrre que par des traits sensibles & corporels > dès - lors elle a ravalé ces Etres aux yeux de l'homme, qui ne peut les connoître que par la faculté sensible de son intelligence , & jamais par le sensible matériel , puisque ces Etres ne sont pas dans la Région des corps.

En second lieu, lorsque la Peinture a pris sur elle de vouloir les représenter, où a-t-elie trouvé le modèle des corps qu'ils n'avoient point , & qu'elle vouloit cependant leur donner ? Ce n?a pu être sans doute que parmi les objets matériels de la Nature , ou ce qui est la même chose , dans une imagination peu réglée , mais qui dans son désordre même , ne pouvoir jamais employer que les Etres corporels qui environnent l'homme d'aujourd'hui.

Quel rapport pouvoit-il donc exister alors entre le modèle & l'image qui y avoir été substituée , & quelle idée ces sortes d'images ont-elles dû faire naître ? N'est-il pas clair que c'est-là une des plus funestes suites: de l'ignorance de l'homme , celle qui l'a le plus exposé à l'idolâ- trie , & qui contribue sans cesse à l'ensevelir dans les ténèbres ?

Et vraiment , que peut produire une Matière morte & des rraits figurés selon l'imagination

Ç04 Du Blason.

M

du Peintre , sinon l'oubli de la simplicité des Etres , dont la connoissance est si nécessaire à l'homme , & sans laquelle toute son espèce esc livrée à la plus effrayante superstition ? Et n'estce pas ainsi que les pas de l'homme , tout indifférents qu'ils sont en apparence, l'égarent insensiblement , & le jettent dans des précipices dont il n'apperçoit bientôt plus les bords ?

L'homme ne s'est donc pas contenté de confondre la Peinture grossière & l'ouvrage de ses mains avec les caractères vrais copiés sur la Nature même , il a encore méconnu le Principe d'où ces caractères vrais tirent leur origine ; voyant , dis-je , qu'il étoit le maître d'employer à son gré tous les différents traits de cette Nature corporelle pour en composer ses tableaux , il a eu la foiblesse de se reposer avec complaisance sur son ouvrage , & d'oublier à la fois la supériorité des modèles qu'il auroit dû choisir & la source qui pouvoit les produire ; ou plutôt les ayant perdu de vue , il n'a plus même soupçonné leur existence.

On en doit dire autant du Blason , qui tire également son origine des caractères de la vraie langue. L'homme vulgaire s'enorgueillit de la noblesse de ses Armes , comme si les signes en étoient réels , & qu'Us portassent vraiment avec eux-mêmes les droits que le préjugé leur attribue y & se laissant aveugler par les puériles distinctions

Erreurs sur la vraie Langue. 505 tinctions qu'il attache lui-même à ces signes , il a oublié qu'ils n'étoient que les tristes images des armes naturelles accordées physiquement à chaque homme pour lui servir de défense , & être en même temps le sceau de ses vertus , de sa force & de sa grandeur.

Enfin il a fait la même chose sur l'expression verbale de cette langue sublime dont on a vu qu'é- toit provenuela Poésie Les mots arbitraires & les langues de sa convention ont pris dans sa pensée la place de la vraie langue , c'est-à-dire , que ces langues conventionnelles n'ayant aucune uniformité , ni aucune marche fixe à ses yeux, quant à l'expression , aux signes , & généralement à tout ce qui est sensible en elles , il n'a pas vu leurs rapports universels avec la langue des facultés intellectuelles dont elles étoient une imitation défigurée. Dès-lors l'idée du Principe de cette langue unique & universelle qui seule pourroit l'éclairer , s'étant effacée dans lui , il n'a plus distingué cette langue d'avec celles qu'il avoit établies.

Or /si l'homme est assez borné pour placer ses ouvrages à côté de ceux des Principes vraisSc invariables , si sa main audacieuse croit pouvoir être égale à celle de la Nature , si même il a presque toujours confondu les ouvrages de cette Nature avec le Principe soit général soit particulier qui les manifeste , il ne faut plus être surpris que

506 Moyens de recouvrer la vraie Langue. toutes ses notions soient si confuses & si téné- breuses, & qu'il ait non seulement perdu la connoissance & l'intelligence de la vraie langue , mais même qu'il ne soit plus persuadé qu'il en existe une.

En même temps , si cette vraie langue est la seule qui puisse le remettre dans ses droits, lui rendre la jouissance de ses attributs , lui faire connoître les principes de la Justice , & le conduire dans l'intelligence de tout ce qui existe , il est aisé de voir combien il perd en s'en éloignant , & s'il a d'autres ressources que d'employer tous les moments de sa vie aux soins d'en recouvrer la connoissance.

Mais , quelque immense , quelque effrayante que soit rette carrière , il n'est aucun homme qui doive se livrer au désespoir & au découragement, puisque j'ai toujours annoncé que cette langue même étoit le véritable domaine de l'homme ; qu'il n'en a été privé que pour tin temps ; que loin d'en être à jamais dé- pouillé, on lui tend au contraire sans cesse la main pour l'y ramener ; & vraiment le prix attaché à cette grâce est si modique & si naturel , qu'il est une nouvelle preuve de la bonté du Principe qui l'exige , puisque cela se borne a demander à l'homme de ne pas assimiler les deux Etres distincts qui le composent ; de recennoître la différence des Principes de la Nature

De la Musique. 507

turc entr'eux & celle qu'ils ont avec la Cause temporelle supérieure à cette même Nature : c'est-à-dire , de croire que l'homme n'est point matière , 6c que la Nature ne va pas toute seule.

Nous avons encore à examiner une des productions de cette langue vraie dont je tâche de rappeller l'idée aux hommes , c'est celle qui se joint à son expression verbale, qui en règle la force & en mesure la prononciation, c'est enfin cet Art que nous nommons la Musique y mais qui parmi les hommes n'est encore que la figure de la véritable harmonie.

Cette expressionverbale ne peut employer des mots sans faire entendre des sons ; or , c'est l'intime rapport des uns aux autres qui forme les Loix fondamentales de la vraie Musique ; c'est ce que nous imitons , autant qu'il est qn nous, dans notre Musique artificielle, par les soins que nous nous donnons de peindre avec des sons le sens de nos paroles conventionnelles ; mais, avant de montrer les principales défectuosités de cette Musique artificielle , nous allons parcourir une partie des vrais principes qu'elle nous offre; par-là on pourra découvrir des rapports assez frappants avec tout ce qui a été établi , pour se convaincre qu'elle tient toujours à la même source , & que dès-lors elle est du ressort de l'homme ; c'est aussi dans cet examen où l'on pourra voir que quelque admirables que soient nos talents dans l'imitation

508 De V Accord parfait.

tion musicale , nous restons toujours infiniment? au dessous de notre modèle ; ce qui fera comprendre à l'homme, si cet instrument puissant ne lui fut donné que* pour contribuer à des amusements puériles, & si dans son origine il n'étoit pas destiné à un plus noble emploi.

Premièrement , ce que nous connoissons dans la Musique sous le nom d'accord parfait, est pour nous l'image de cette Unité première qui renferme tout en elle & de qui tout provient , en ce que cet accord est seul & unique, qu'il est entièrement rempli de lui-même, sans avoir besoin du secours d'aucun autre son que des siens propres ; en un mot en ce qu'il est inaltérable dans sa valeur intrinsèque , comme l'Unité ; car il ne faut point compter pour une altération la transposition de quelques-uns de ses sons , d'où ré- sultent des accords de différentes dénominations , attendu que cette transposition n'introduit aucun nouveau son dans l'accord , & par conséquent ne peut en changer la véritable Essence.

Secondement , cet accord parfait est le plus harmonieux de tous , celui qui convient seul à l'oreille de l'homme, & qui ne lui laisse rien dcsirer. Les trois premiers sons qui le composent sont séparés par deux intervalles de tierce qui sont distincts , mais qui sont liés l'un avec l'autre. C'est là la répétition de tout ce qui se

passe

de P Accord parfait. 509

passe dans les choses sensibles , où nul Etre corporel ne peut recevoir ni conserver l'existence sans le secours & l'appui d'un autre Etre corporel comme lui , qui ranime ses forces & qui l'entretienne.

Enfin , ces deux tierces se trouvent surmontées d'un intervalle de quarte , dont le son qui le termine se nomme Octave. Quoique cette octave ne soit que la répétition du son fondamental , c'est elle néanmoins qui désigne complètement l'accord parfait ; car elle y tient essentiellement , en ce qu'elle est comprise dans les sons primitifs que le corps sonore fait entendre au dessus du sien propre.

Ainsi, cet intervalle quaternaire est alors l'agent principal de l'accord ; il se trouve placé au dessus des deux intervalles ternaires , pour y présider & en diriger toute l'action , comme cette Cause active & intelligente que nous avons vu dominer & présider à la double Loi de tous les Etres corporisés. Il ne peut , ainsi qu'elle , souffrir aucun mélange , <Sc quand il agir seul , comme cette Cause universelle du temps, il est sûr que tous ses résultats sont réguliers.

Je sais cependant que cette octave n'étant à la vérité , qu'une répétition du son fondamental, peut à la rigueur se supprimer , & ne point entrer dans rénumération des sons qui composent l'accord parfait. Mais, premièrement , c'est

elle

5 I o De £ Accord parfait.

elle qui termine essentiellement la gamme ; en outre il est indispensable d'admettre cette octave , si nous voulons savoir ce que c'est que X alpha & Vcméga , & avoir une preuve évidente de l'unité de notre accord , le tout par une raison de calcul , que je ne puis exposer autrement , qu'en disant que l'octave est le premier agent, ou le premier organe par lequel dix a pu venir à notre connoissance.

Il ne faut pas non plus exiger , dans le tableau sensible que je présente , une uniformité entière avec le Principe dont il n'est que l'image, parce qu'alors la copie seroit égale au modèle. Mais aussi , quoique ce tableau sensible soit inférieur, 6c qu'en outre il puisse être sujet à varier, il n'en existe pas moins d'une manière complétée , il n'en représente pas moins le Principe, parce que l'instinct des sens supplée au reste.

C'est par cette raison qu'ayant présenté les deux tierces comme liées l'une à l'autre, nous ne disons point qu'il soit indispensable de les faire entendre toutes les deux ; on sait que chacune d'elles peut être annoncée séparément, sans que l'oreille souffre , mais la Loi n'en sera pas moins vraie pour cela , parce que cet intervalle ainsi annoncé conserve toujours sa correspondance secrète avec les autres sons de l'accord auquel il appartient ; ainsi c'est toujours le même tableau, mais dont on ne voit plus qu'une partie.

De V Accord parfait. 511

On en peut dire autant, lorsqu'on veut supprimer l'octave , ou même tous les autres sons de l'accord , & n'en conserver qu'un quel qu'il soit , parce qu'un son entendu seul n'est point à charge à l'oreille , & que d'ailleurs il pourroic lui-même se considérer comme le son générateur d'un nouvel accord parfait.

Nous avons vu que la quarte dominoit sur les deux tierces inférieures, & que ces deux tierces inférieures étoient l'image de la double Loi qui dirigeoit les Etres élémentaires. N'estce pas là alors où la Nature elle-même nous indique la différence qu'il y a entre un corps & son Principe , en nous faisant voir l'un dans la sujétion & la dépendance , tandis que l'autre en est le chef & le soutien ?

Ces deux tierces nous représentent en effet par lçur différence l'état des choses périssables de la Nature corporelle, qui ne subsiste que par des réunions d'actions diverses ; & le dernier son , formé par un feul intervalle quaternaire, est une nouvelle image du premier Principe ; car il nous en rappelle la simplicité, la grandeur & l'immutabilité, tant par son rang que par son nombre.

Ce n'est pas que cette quarte harmonique soit plus permanente que toutes les autres choses créées; dès qu'elle est sensible, elle doit passer; mais cela n'empêche pas que même dans son

action

5 1 1 De U Accord "parfait.

action passagère , elle ne peigne à l'intelligence l'essence & la stabilité de sa source.

On trouve donc dans l'assemblage des intervalles de l'accord parfais tout ce qui est passif & tout ce qui est actif, c'est-à-dire , tout ce qui existe & tout ce que l'homme peut concevoir.

Mais ce n'est pas assez que nous ayions vu dans l'accord parfait la représentation de toutes choses en général & en particulier , nous y pouvons voir encore par de nouvelles observations la source de ces mêmes choses & l'origine de cetre distinction, qui s'est faite avant le temps entre les deux Principes , & qui se manifeste tous les jours dans le temps.

Pour cet effet , ne perdons pas de vue la beauté & la perfection de cet accord parfait qui tire de lui seul tous ses avantages ; nous jugerons aisément que s'il fût toujours demeuré dans sa nature, l'ordre & une juste harmonie auroient subsisté perpétuellement , & le mal seroit inconnu , parce qu'il ne seroit pas né , c'est- à-dire, qu'il n'y auroit jamais eu que l'action des facultés du Principe bon qui se fût manifestée, parce qu'il est le seul réel & le seul véritable. Comment est-ce donc que le second Principe a pu devenir mauvais ? Comment se peut-il que le mal ait pris naissance & qu'il ait paru ? N'estce pas lorsque le son supérieur & dominant de l'accord parfait, l'octave enfin, a été supprimée,

De V Accord de Septième. ç 1 j & qu'un autre son a été introduit à sa place ? Or, quel est ce son qui a été introduit à la place de l'octave ? Cest celui qui la précède immédiatement, & l'on sait que le nouvel accord qui esc résulté de ce changement , se nomme accord de septième ? L'on sait aussi que cet accord de septième fatigue l'oreille , la tient en suspens , & demande à être sauvé , en terme de l'Art.

C'est donc par l'opposition de cet accord dissonant & de tous ceux qui en dérivent , à l'accord parfait, que naissent toutes les productions musicales , lesquelles ne sont autre chose qu'un jeu continuel , pour ne pas dire un combat entre l'accord parfait ou consonant & l'accord de septième , ou généralement tous les accords dissonants.

Pourquoi cette Loi , ainsi indiquée par la Nature , ne seroit-elle pas pour nous l'image de la production universelle des choses ? Pourquoi n'en trouverions-nous pas ici le Principe , comme nous en avons trouvé plus haut l'assemblage & la constitution dans l'ordre des intervalles de l'accord parfait ? Pourquoi , dis-je , ne toucherions-nous pas au doigt & à l'œil la cause , la naissance & les suites de la confusion universelle temporelle, puisque nous savons que dans cette Nature corporelle , il y a deux Principes qui sont sans cesse opposés , & puisqu'elle ne peut se soutenir que par le secours de deux

K k actions

actions contraires , d'où proviennent le combat

6 la violence que nous y appercevons : mélange de régularité & de désordre que l'harmonie nous représente fideliement par l'assemblage des consonances & des dissonances , qui constitue toutes les productions musicales ?

Je me flatte néanmoins que mes Lecteurs seront assez intelligents pour ne voir ici que des images des faits élevés que je leur indique» Ils sentiront, sans doute, l'allégorie, lorsque je leur annonce que si l'accord parfait étoit demeuré dans sa vraie nature , le mal seroit encore à naître ; car , selon le principe établi , il est impossible que Tordre musical dans sa Loi particulière soit égal à l'ordre supérieur qu'il représente.

Aussi l'ordre musical étant fondé sur le sensible , ôç le sensible n'étant que le produit de plusieurs actions , si l'on n'ofîroit à l'oreille qu'une continuité d'accords parfaits , elle ne seroit pas choquée, à la vérité ; mais outre la monotonie ennuyeuse qui en résulteroit , nous ne trouverions là aucune expression , aucune idée ; enfin , ce ne seroit point pour nous une Musique , parce que la Musique, 5c généralement tout ce qui esc sensible , est incompatible avec l'unité d'action , comme avec l'unité d'agents.

En admettant donc toutes les loix nécessaires pour la constitution des ouvrages de Musique,

que , nous pouvons néanmoins faire l'application de ces mêmes loix à des vérités d'un autre rang. C'est pour cela que je vais continuer mes observations sur l'accord de septième.

En mettant cette septième à( la place de l'octave , nous avons vu que c'étoit placer un principe à côté d'un autre principe, d'où, selon toutes les lumières de la plus saine raison , il ne peut résulter que du désordre. Nous avons vu ceci encore plus évidemment, en remarquant que cette septième qui produit la dissonance f était en même temps le son qui précède immé- diatement l'octave.

Mais cette septième qui est telle par rapport au son fondamental , peut donc se regarder aussi comme une seconde, par rapport1 à l'octave qui en est la répétition ; alors nous reconnoîtrons que la septième n'est point du tout la seule dissonance ', mais que la seconde a aussi cette propriété ; qu'ainsi toute liaison diatonique est condamnée par la nature de notre oreille , & que par-tout ou elle sentira deux notes voisines sonner ensemble , elle sera blessée.

Alors , comme il n'y a absolument dans toute la gamme, que la seconde 5c la septième qui puissent se trouver dans ce rapport avec le son grave ou avec son octave, cela nous fait voir clairement que tout résultat & tout produit, en fait

5 1 6 Des Dissonances & des Consonances

de Musique , est fondé sur deux dissonances , d'où provient toute réaction musicale.

Portant ensuite cette observation sur les choses sensibles , nous verrons avec la même évidence , qu'elles n'ont jamais pu , & qu'elles ne peuvent jamais naître que par deux dissonances , & quelques efforts que nous fassions , nous ne trouverons jamais d'autre source au désordre que le nombre attaché à ces deux sortes de dissonances.

Bien plus , si l'on observe que ce qu'on appelle communément septième , est en effet une neuvième , attendu que c'est l'assemblage de trois tierces très-distinctes ; on verra si j'ai abusé mes Lecteurs, en leur disant précé- demment que le nombre neuf etoit le vrai nombre de l'étendue & de la Matière.

Veut-on , au contraire , jeter la vue sur le nombre des consonances ou des sons qui s'accordent avec le son fondamental, nous verrons qu'elles sont au nombre de quatre , savoir , la tierce , la quarte , la quinte juste & la sixte ; car ici il ne faut point parler de l'octave comme octave , parce qu'il s'agit des divisions particulières de la gamme, dans lesquelles cette octave n'a pas d'autre caractère que le son fondamental même dont elle est l'image , si ce n'est qu'on veuille la regarder comme la quarte du second Tétracorde ; ce qui ne change rien au nombre

Des Dissonances & des Consonances. 5 1 7 des quatre consonances que nous établissons.

Je ne pourrai jamais m'étendre , autant que je le voudrois , sur les propriétés infinies de ces quatre consonances , & j'en suis vraiment affligé , parce qu'il me seroit aisé de faire voir avec une clarté frappante leur rapport direct avec V Unité, démontrer comment l'harmonie universelle est attachée à cette consonance quaternaire, & pourquoi sans elle il est impossible qu'aucun Etre subsiste en bon état.

Mais à tous les pas, la prudence & le devoir m'arrêtent, parce que dans ces matières un seul point mené à tous les autres , & que je n'eusse même jamais entrepris d'en traiter aucun , si les Erreurs dont les Sciences humaines empoisonnent mon espèce , ne m'eussent entraîné à prendre sa défense.

Je me suis engagé néanmoins a ne pas terminer ce traité , sans donner quelques explications plus détaillées sur les propriétés universelles du quaternaire ; je n'oublie point ma promesse , & je me propose de la remplir autant qu'il me sera permis de le faire ; mais , pour le présent , revenons encore à la septiè- me , & remarquons que si c'est elle qui fait diversion avec l'accord parfait , c'est aussi par elle que se fait la crise & la révolution , d'où doit sortir l'ordre & renaître la tranquillité de l'oreille , puisqu'à la suite de cette septième

5 i 8 Des Dissonances & des Consonances. on est iniispensablemcnt obligé de rentrer dans l'accord parfait. Je ne regarde point comme contraire à ce principe , ce qu'on nomme en Musique une suite de septièmes ; qui n'est autre chose qu'une continuité de dissonances , & qu'on ne peut absolument se dispenser de terminer toujours par l'accord parfait ou ses dérivés.

Ce sera donc encore cette même dissonance qui nous répétera ce qui se passe dans la Nature corporelle, dont le cours n est qu'une suite de dérangements & de réhabilitations. Or , si cette même observation nous a indiqué précé- demment la véritable origine des choses corporelles , si elle nous fait voir aujourd'hui que tous les Etres de la Nature sont assujettis à cette loi violente qui préside à leur origine y à leur existence & à leur fin , pourquoi ne pourronsnous pas appliquer la même loi à l'univers entier , & reconnoître que si c'est la violence qui la fait naître & qui l'entretient , ce doit être aussi la violence qui en opère la destruction ?

C'est ainsi que nous voyons qu'au moment de terminer un morceau de Musique , il se fait ordinairement un battement confus , un trill , entre une des notes de l'accord parfait & la seconde ou la septième de l'accord dissonant , lequel accord dissonant est indiqué par la basse qui en tient communément la note fondamentale.,

Des Dissonances & des Consonances, j 1 9 damentale , pour ramener ensuite le total à l'accordparfait ou à l'unité.

On doir voir encore, que puisqu'après cette cadence musicale, on rentre nécessairement dans l'accord parfait qui remet tout en paix & en ordre , il est certain qu'après la crise des Eléments, les Principes qui en sont combattus doivent aussi retrouver leur tranquillité , d'où faisant la même application à l'homme, Ton doit apprendre combien la vraie connoissance de la Musique pourroit le préserver de la crainte de la mort , puisque cette mort n'est que le trill qui termine son état de confusion , 6c le ramené à ses quatre consonances.

J'en dis assez pour l'intelligence de mes Lecteurs , c'est à eux à étendre les bornes que je me suis prescrites. Je peux présumer par consé- quent qu'ils ne considéreront pas les dissonances comme des vices par rapport à la Musique , puisque c'est de-là qu'elle tire ses plus grandes beautés , mais seulement comme l'indice de l'opposition qui règne en toutes choses,

lis concevront même que dans l'harmonie , dont la Musique des sens n'est que la figure , il doit se trouver la même opposition des dissonances aux consonances ; mais que loin d'y causer le moindre défaut, elles en sont l'aliment & la vie , Se que l'intelligence n'y voit que l'action de plusieurs facultés dififéren-

ç 20 Du Diapason.

tes , qui se soutiennent mutuellement, plutôt qu'elles ne se combattent , & qui par leur réunion font naître une multitude de résultats toujours neufs & toujours frappants.

Ce n'est donc là qu'un extrait très-abrégé de toutes les observations que je pourrois faire en ce genre sur la Musique , & des rapports qui se trouvent entr'elle & des Vérités importantes ; mais ce que j'en ai dit est suffisant pour faire appercevoir la raison des choses , & pour apprendre aux hommes à ne pas isoler leurs diffé- rentes connoissances , puisque nous leur montrons quelles ne sont toutes que les différents rameaux du même arbre , & que la même empreinte est par-tout.

Faut-il parler à présent de l'obscurité où est encore la science de la Musique ? Nous pourrions commencer par demander aux Musiciens quelle est leur règle pour prendre le ton; c'est- à-dire , quel est leur a-mi-la ou leur Diapason ; & si n'en ayant point, & étant obligés de s'en faire un, ils peuvent croire avoir quelque chose de fixe en ce genre ? Alors s'ils n'ont point de Diapazon fixe , il en résulte que les rapports numériques que l'on peut tirer de leur Diapazon factice, avec les sons qui lui doivent être corrélatifs , ne sont pas non plus les véritables , & que les principes que les Musiciens nous donnent pour vrais sous les nombres qu'ils ont admis ,

peuvent

Principes de F Harmonie. 511 peuvent également l'être sous d'autres nombres, selon que Y a-mi-la sera plus ou moins bas ; ce qui rend absolument incertaines la plupart de leurs opinions sur les valeurs numériques qu'ils attribuent aux différents sons.

Je ne parle ici toutefois que de ceux qui ont voulu évaluer ces différents sons par le nombre des vibrations des cordes ou autres corps sonores ; car c'est alors qu'il faut nécessairement un Diapazon fixe pour que l'expérience soit juste; il faudroit par conséquent des corps sonores qui fussent essentiellement les mêmes, pour qu'on pût statuer sur leurs résultats ; mais ces deux moyens n'étant point accordés à l'homme , vu que la Matière n'est que relative , il est évident que tout ce qu'il établiroit sur une pareille base, seroit susceptible de beaucoup d'erreurs.

Ce n'étoit donc point dans la Matière, qu'on auroit dû chercher les principes de l'harmonie > puisque , selon tout ce qu'on a vu , la Matière n'étant jamais fixée , ne peut offrir le principe de rien. Mais c'étoit dans la Nature même des choses où tout étant stable & toujours le même , il ne faut que des yeux pour y lire la vérité. Enfin , l'homme eût vu qu'il n'avoit pas d'autre règle à suivre que celle qui se trouve dans le rapport double de l'octave , ou dans cette fameuse raison double qui est écrite sur tous les Etres, & d'où la raison triple est descendue ; ce

5 2 1 De la Musique artificielle. qui lui eût retracé de nouveau la double action de la Nature, & cette troisième Cause temporelle érahlie universellement sur les deux autres.

Je bornerai là mes observations sur la défectuosité des Loix que l'imagination de l'homme a pu introduire dans la Musique; car tout ce que j'y pourrois ajouter tiendroit toujours à cette première erreur , & elle est assez sensible pour que je ne m'y attache pas davantage. J'avertirai seulement les Inventeurs, de bien réflé- chir sur la nature de nos sens , & d'observer que celui de louie, comme tous les autres, est susceptible d'habitude; qu'ainsi ils ont pu y être trompés de bonne foi , & se faire des régies de choses hasardées, & de suppositions que le temps seul leur aura fait paroître vraies & régulières.

Il me reste néanmoins à examiner l'emploi que l'homme a fait de cette Musique à laquelle il s'occupe presque universellement, & à observer s'il en a jamais soupçonné la véritable application.

Indépendamment des beautés innombrables dont elle est susceptible , on lui connoît une Loi stricte, c'est cette mesure rigoureuse dont elle ne peut absolument s'écarter. Cela seul n'annonce-t-il pas qu'elle a un Principe vrai, & que la main qui la dirige est au dessus du pouvoir des sens , puisque ceux-ci n'ont rien de fixe ?

Mais si elle tient à des principes de cette nature ,

De la Musique artificielle. 5*3 ture, il est donc certain qu'elle ne devoit jamais avoir d'autre guide , & qu'elle éroit faite pour être toujours unie à sa source. Or, sa source étant , comme nous l'avons vu , cette langue première & universelle qui indique & repré- sente les choses au naturel, on ne peut douter que la Musique n'eût été la vraie mesure des choses , comme l'Ecriture & la parole en exprimoienc la signification.

C'étoit donc uniquement en s'attachant à ce principe fécond <5c invariable , que la Musique pouvoit conserver les droits de son origine , & remplir son véritable emploi; c'estlà qu'elle eût pu peindre des tableaux ressemblants, & que toutes les facultés de ceux à qui elle se fût fait entendre, eussent été pleinement satisfaites. En un mot, c'est par là que la Musique auroit opé- ré les prodiges dont elle est capable, & qui lui ont été attribués dans tous les temps.

Par conséquent, en la séparant de sa source, en ne lui cherchant des sujets que dans des sentiments factices, ou dans des idées vagues, on l'a privée de son premier appui, & on lui a oté les moyens de se montrer dans tout son éclat.

Aussi, quelles impressions, quels effets produit-elle entre les mains des hommes? Quelles idées, quels sens nous offre-t-elle? Excepté celui qui compose, est-il beaucoup d'oreilles qui puissent avoir l'intelligence de ce qu'elles entendent

exprimer

524 &e fa Musique artificielle. exprimera la Musique reçue ? Et encore le compositeur lui-même , après s'être livré à son imagination , ne perd-il jamais le sens de ce qu'il a peint, & de ce qu'il a voulu rendre ?

Rien n'est donc plus informe, ni plus dé- fectueux que l'usage que les hommes ont fait de cet Art , & cela uniquement parce que s'é- tant peu occupés de son Principe, ils n'ont pas cherché à les étayer l'un par l'autre, & qu'ils ont cru pouvoir faire des copies sans avoir leur modèle devant les yeux.

Ce n'est point que je blâme mes semblables de chercher dans les ressources infinies de la Musique factice , les agréments & les délassements qu'elle peut offrir , ni que je veuille les priver des secours que malgré sa défectuosité , cet Art peut leur procurer tous les jours. Il peut, je le sais, aider quelquefois à faire revivre en eux, plusieurs de ces idées obscurcies, qui étant mieux épurées, devroient être leur unique aliment , & qui peuvent seules leur faire trouver un point d'appui. Mais pour cet effet, je les engagerai toujours à porter leur intelligence au dessus de ce que leurs sens entendent, parce que l'élément de l'homme n'est point dans les sens ; je les engagerai à croire que quelques parfaites que soient leurs productions musicales, il en est d'un autre ordre & de plus régulières-, que ce n'est même qu'en raison du plus ou moins de

conformité

De la Mesure. 51$

conformité avec elles , que la Musique artificielle nous attache & nous cause plus ou moins d'émotion.

Lorsque j'ai appuyé sur la précision de la mesure à laquelle la Musique est assujettie , je n'ai pas perdu de vue l'universalité de cette Loi; je me suis proposé au contraire d'y revenir, pour montrer qu'en même temps qu'elle embrasse tout , elle a par-tout des caractères distincts. Et il n'y a rien ici qui ne soit conforme à tout ce qui a été établi ; on a vu la mesure tenir sa place parmi les facultés intellectuelles de l'homme , & entrer au nombre des Loix qui le dirigent ; on a pu juger par-là que ces facultés intellectuelles étant elles-mêmes la ressemblance des facultés du Principe supérieur d'où l'homme tient tout, ce Principe doit avoir aussi sa mesure & ses Loix particulières.

Dès-lors, si les choses supérieures ont leur mesure, nous ne devons plus trouver étonnant que les choses inférieures & sensibles qu'elles ont créées y soient soumises ; & par conséquent, que nous trouvions dans cette mesure, un guide sévère de la Musique.

Mais pour peu que nous réfléchissions sur la nature de cette mesure sensible, nous en verrons bientôt la différence avec la mesure qui règle les choses d'un autre ordre.

Dans la Musique , nous voyons que la mesure

est toujours égale ; que le mouvement une fois donné , se perpétue & se répète sous la même forme, & dans le même nombre de temps ; tout enfin, nous y paroit si réglé & si exact, qu'il est impossible de n'en pas sentir la Loi , & de ne pas en avouer la nécessité. Aussi cette mesure égale est-elle si bien affectée aux choses sensibles, que nous voyons les hommes l'appliquer à toutes celles de leurs productions qui n'ont lieu que dans une continuité d'action; nous voyons que cette Loi est pour eux comme un point d'appui sur lequel ils se reposent avec plaisir ; nous les voyons même s'en servir dans leurs travaux les plus rudes, & c'est alors que nous pouvons juger quel est l'avantage & l'utilité de ce puissant secours, puisqu'avec lui, le manœuvre semble adoucir des fatigues qui sans cela, lui paro/troient insupportables.

Mais aussi c'est-là ce qui peut aider encore à nous instruire sur la nature des choses sensibles ; car, nous offrir une telle égalité dans l'action, <5c je puis le dire , une telle servitude , c'est nous annoncer clairement que le Principe qui est en elles, n'est pas le maître de cette même action, mais que dans lui tout est contraint & forcé , ce qui revient à ce qu'on a pu voir darfs les diffé- rentes parties de cet Ouvrage, sur l'infériorité de la Matière. C'est par conséquent ne nous offrir qu'une dépendance marquée , & tous les

signes

De la Mesure sensible. 517 signes d'une vie que nous ne pouvons reconnoî- tre que comme passive; c'est-à-dire, qui n'ayant pas son action à elle , est obligée de l'attendre & de la recevoir d'une Loi supérieure qui en dispose & qui lui commande.

Nous pouvons remarquer en second lieu, que cette Loi qui règle la marche de la Musique, se manifeste de deux manières , ou par deux sortes de mesures connues sous le nom de mesure à deux temps & de mesure à trois temps. Nous ne comptons point la mesure à quatre temps, ni toutes les autres subdivisions qu'on a pu faire, & qui ne sont que des multiples des deux premières mesures. Bien moins encore pouvons nous admettre de mesure à un temps , par cette raison que les choses sensibles ne sont pas le résultat , ni l'effet d'une seule action , mais qu'elles n'ont pris naissance & qu'elles ne subsistent que par le moyen de plusieurs actions réunies.

Or , c'est le nombre 5c la qualité de ces actions que nous trouvons à découvert dans les deux différentes sortes de mesures affectées à la Musique, ainsi que dans le nombre de temps que ces deux sortes de mesures renferment. Et certes, rien ne seroit plus instructif que d'observer cette combinaison de deux & de trois temps par rapport à tout ce qui existe corporellement ; ce seroit là de nouveau où nous verrions clairement

518 De la Mesure sensible.

ment la raison double, & la raison triple diriger

le cours universel des choses.

Mais ces points n'ont été que trop détaillés , je dois seulement engager les hommes à évaluer ce qui les environne, & nullement leur communiquer des connoissances qui ne peuvent être que le prix de leurs désirs & de leurs efforts. Dans cette vue , je terminerai promptement ce que j'ai à dire sur les deux mesures sensibles de la Musique.

Pour savoir laquelle de ces deux mesures est employée dans un morceau de Musique quelconque , il faut attendre nécessairement que la première mesure soit remplie ; ou ce qui est la même chose , que la seconde mesure soit commencée; ce n'est qu'alors que l'oreille est fixée, & qu'elle sent sur quel nombre elle peut s'appuyer. Car, tant qu'une mesure n'est pas complé- tée de cette manière, on ne peut jamais savoir quel sera son nombre, puisqu'il est possible de toujours ajouter des temps à ceux qui ont précédé. N'est-ce pas alors nous montrer dans la Nature même, cette vérité si rebattue, que les propriétés des choses sensibles ne sont pas fixes , mais seulement relatives , & qu'elles ne se soutiennent que les unes par les autres. Car sans cela , une seule de leurs actions en se manifestant, porterait son vrai caractère avec elle, & n'attendroit pas , pour se faire connoître , qu'on la comparât.

Telle

De ta Mesure intellectuelle. 529 Telle est donc l'infériorité de la Musique artificielle & de toutes les choses sensibles, qu'elles ne renferment que des actions passives , & que leur mesure, quoique déterminée en elle-même, ne peut nous être connue que relativement aux autres mesures avec lesquelles on en fait la comparaison.

Parmi les choses d'un ordre plus élevé & absolument hors du sensible , cette mesure s'annonce sous des traits plus nobles ; là , chaque Etre ayant son action à lui, possède aussi dans ses Loix une mesure proportionnée à cette action , mais en même temps comme chacune de ces actions est toujours nouvelle, & toujours différente de celle qui la précède & de celle qui la suit, il est aisé de voir que la mesure qui les accompagne ne peut jamais être la même , & qu'ainsi ce n'est pas dans cette classe qu'il faut chercher cette uniformité de mesure qui règne dans la Musique & dans les choses sensibles,

Dans la Nature périssable , tout est dans la dépendance, 5c n'annonce qu'une exécution aveugle, qui n'est autre chose que l'assemblage forcé de plusieurs agents soumis à la même loi , lesquels concourant toujours au même but & de la même manière, ne peuvent produire qu'un ré- sultat uniforme , quand ils n'éprouvent point de dérangement ni d'obstacles à l'accomplissement de leur action.

Ll Dans

ç 3° Des Œuvres de l'Homme.

Dans la Nature impérissable , au contraire , tout est vivant , tout est simple , & dès-lors chaque action porte toutes ses Loix avec elle. C'est-à-dire, que l'action supérieure règle ellemême sa mesure, au lieu que c'est la mesure qui règle l'action inférieure , ou celle de la Matière & de toute la Nature passive.

11 ne faut rien de plus pour sentir la différence infinie qu'il doit y avoir entre la Musique artificielle, & l'expression vivante de cette Langue vraie que nous annonçons aux hommes comme le plus puissant des moyens destinés à les rétablir dans leurs droits.

Qu'ils apprennent donc ici à distinguer cette Langue unique & invariable , de toutes les productions factices qu'ils mettent continuellement à sa place : l'une portant ses Loix avec elle-même, n'en a jamais que de justes & de conformes au Principe qui les emploie; les autres sont enfantées par l'homme pendant qu'il est dans les té- nèbres , & qu'il ne sait si ce qu'il fait convient ou non à ce Principe supérieur dont il est séparé & qu'il ne connoît plus.

Alors quand il verra varier les ouvrages de ses mains , & se multiplier à l'infini les abus qu'il fait des Langues , tant dans l'usage de la Parole que dans celui de l'Ecriture & de la Musique ; quand il verra naître & périr successivement toutes les Langues humaines ; quand il

verra

Des Œuvres de F Homme. 551 verra qu'ici-bas nous ne connoissons que le nombre des choses , Se que nous mourons presque tous sans en avoir jamais su les noms , il ne croira pas pour cela que le Principe, d'après lequel il donne le jour à ses productions , soie sujet à la même vicissitude & à la même obscurité.

Au contraire, il avouera que ne pouvant rien faire aujourd'hui que par imitation, ses ouvrages n'auront jamais la même solidité que des ouvrages réels. Observant ensuite s'il est possible que chacun envisage le modèle de la même place , il reconnoîtra pourquoi les copies en sont toutes différentes; mais il n'en sentira pas moins que ce modèle étant au centre , demeure toujours le même , comme le Principe dont il exprime les Loix & la volonté , & que si les hommes étoient assez courageux pour s'en rapprocher davantage , ils verraient évanouir toutes ces différences qui n'ont lieu que parce qu'ils en sont éloignés.

Il n'attribuera donc plus les propriétés du germe inappréciable qui est en lui-même, à des habitudes & à l'exemple; mais il conviendra au contraire que ce sont les habitudes & l'exemple qui dégradent & obscurcissent les propriétés de ce germe vrai , simple & indestructible ; en un mot, que si l'homme avoit su prévenir tous ces obstacles, ou qu'il eût eu assez de force pour les surmonter, il auroit une Langue commune à

Ll.i tous

ç 3 1 Droits de la vraie Langue. tous ses semblables comme l'essence qui ies constitue & qui établit entr'eux une ressemblance universelle.

C'est , en effet, l'unité du Principe & de l'essence des hommes qui fait le mieux sentir la possibilké de l'unité de leur langage, puisque si par les droits de leur nature, ils peuvent avoir tous les mêmes notions sur les Loix des Etres , £ur les véritables règles de la justice , sur leur Religion & sur leur Culte; s'ils peuvent, dis-je, esoérer de recouvrer l'usage de toutes leurs facultés intellectuelles, enfin s'ils tendent tous au même but, s'ils ont tous le même œuvre à faire, & que cependant ils ne puissent y parvenir sans le secours des Langues, il faut que cet attribut puisse agir par une Loi uniforme , analogue à l'universalité , & à l'intime unité de toutes leurs connoissances.

Aussi , sans rappeller tout ce que nous avons dit de la supériorité de cette Langue vraie, nous croirons faire concevoir assez clairement combien elle doit être une & puissante, en répétant que c'est la seule voie qui peut conduire l'homme à l'Unité , & à la source de toutes les Puissances; c'est-à-dire, à la racine de ce quarré dont l'homme a pour tâche de parcourir tous les côtés , & dont je vais ici , selon ma promesse , exposer les propriétés & les vertus.

On a vu précédemment des détails assez amples

Propriétés du Chiffre universel. 533 pies sur les rappoits de ce quarré, ou de ce nombre quaternaire , avec les causes extérieures à l'homme & avec les Loix qui règlent le cours de tous les Etres de la Nature ; mais on est assez instruit par tout ce qui a procédé, pour ne pouvoir plus douter que cet emblème universel doit avoir des rapports encore plus intéressants pour l'homme , en ce qu'ils sont plus directs avec luimême, & qu'ils le concernent personnellement.

Il n'y a donc personne qui n'y puisse reconnoître une très-grande affinité avec la quatriè- me des dix feuilles de ce Livre, qui avant la ré- probation de l'homme , étoit toujours ouvert & intelligible pour lai , mais qu'il ne peut plus aujourd'hui ni lire , ni comprendre , que par la succession du temps. On y verra même avec autant de facilité, une similitude frappante avec cette arme puissante dont l'homme avoit été mis en possession lors de sa première naissam e, & dont la recherche pénible est le seul objet de son cours temporel , & la première loi de sa condamnation-

Bien plus encore y trouvera-t-on de Tanalo-* gie avec ce centre fécond que l'homme occupoit pendant sa gloire, & qu'il ne connoîtra jamais pleinement sans y rentrer.

Et vraiment, qui peut mieux que ce quarré nous rappeller le rang éminent où l'homme fut placé dans son origine P Ce quarré est seul <5ç

Ll 3 unique^

534 Propriétés du Chiffre universel. unique, ainsi que la racine donc il esc le produit & l'image; le lieu que l'homme a habité est tel qu'on ne pourra jamais lui en comparer aucun autre. Ce quarré mesure toute la circonférence ; l'homme au sein de son empire embrassoit toutes les régions de l'Univers. Ce quarré est formé de quatre lignes; le poste de l'homme étoit marqué par quacre lignes de communication qui s'étendoient jusqu'aux quatre points cardinaux de l'horison. Ce quarré provient du centre & nous est clairement indiqué par les quatre consonances musicales qui occupent précisément le milieu de la gamme, & sont les principaux agents de toutes les beautés de l'harmonie; le trône de l'homme écoit au centre même des Pays de sa domination , & delà il gouvernoit les sept instruments de sa gloire, que j'ai désignés précé- demment sous le nom de sept arbres , & qu'un grand nombre sera tenté de prendre pour les sept planètes , mais qui cependant ne sont ni des arbres, ni des planètes.

On ne peut donc plus doucer que le quarré en question ne soit le vrai signe de ce lieu de délices , connu dans nos Régions sous le nom de Paradis terrestre ; c'est-à-dire , de ce lieu dont toutes les Nations ont eu l'idée , qu'elles ont représenté chacune sous des fables & sous des allégories différentes , selon leur sagesse , leurs lumières y ou leur aveuglement ;

Propriétés du Chiffre universel. 53$ & que les ingénus Géographes ont cherché bonnement sur la Terre.

Il ne fout donc plus être étonné de l'immensité des privilèges , que nous lui avons attribués dans les différents endroits de cet Ouvrage où nous en avons parlé ; il ne faut plus être étonné, dis-je , que si c'est d'un seul Principe que descendent toutes les Vérités <Sc toutes les lumières , & que l'emblème quaternaire en soit la plus parfaite image , cet emblème puisse éclairer l'homme sur la science de toutes les Natures , c'est-à-dire, sur les Loix de l'ordre immatériel , de Tordre temporel , de Tordre 'corporel & de Tordre mixte, qui sont les quatre colonnes de Tédifice ; en un mot , il faut convenir que celui qui pourra posséder la clef de ce chiffre universel, ne trouvera plus rien de caché pour lui dans tout ce qui existe , puisque ce chiffre est celuimême de l'Etre qui produit tout, qui opère tout 6c qui embrasse tout.

Mais quelqu'innombrabîes que siient les avantages qui y sont attachés f & quelque puissante que soit cette langue vraie & unique qui y conduit , tel est , on le sait , l'état malheureux de Thomme actuel , qu'il ne peut , non seulement arriver au terme, mais mê- me faire un seul pas dans cette voie, sans qu'une autre main que la sienne lui en

Ll 4 ouvre

53^ Clef du Chiffre universel.

ouvre l'entrée , & le soutienne dans toute

l'étendue de la carrière.

On sait aussi que cette main puissante est cette même Cause physique , à la fois intelli* gente & active , dont l'œil voit tout , & dont le pouvoir soutient tout dans le temps ; or , si ses droits sont exclusifs , comment l'homme dans sa foiblesse & dans la privation la plus absolue , pourroit-il , dans la Nature, se passer seul d'un pareil appui ?

Il faut donc qu'il reconnoisse ici de nouveau & l'existence de cette Cause, & le besoin indispensable qu'il a de son secours pour se rétablir dans ses droits. Il sera également obligé d'avouer que si elle peut seule satisfaire pleinement ses désirs sur les difficultés qui l'inquiètent , le premier & le plus utile de ses devoirs est d'abjurer sa fragile volonté , ainsi que les fausses lueurs dont il cherche à en colorer les abus, & de ne se reposer absolument que sur cette Cause puissante , qui aujourd'hui est l'unique guide qu'il ait à prendre.

Et vraiment c'est celle qui est préposée pour réparer non seulement les maux que l'homme a laissé faire , mais encore ceux qu'il s'est fait à lui-même ; c'est celle qui a continuellement les yeux ouverts sur lui, comme sur tous les autres Etres de l'Univers , mais pour laquelle cet homme est infiniment plus précieux , puisqu'il est

Clef du Chiffre universel. 537 de la même Essence qu'elle , & également indestructible ; puisqu'on un mot , de tous les Etres qui sont en correspondance avec le quarré, ils sont seuls revêtus du privilège de la pensée, pendant que cette Nature périssable est à leurs yeux , comme un néant & comme un songe.

Combien sa confiance n'augmentera-t-elle pas dans cette Cause , en qui résident tous les pouvoirs , quand il apprendra qu'elle possède éminemment cette langue vraie & unique qu'il a oublié , & qu'il est obligé aujourd'hui de rappeller péniblement à sa mémoire ; quand il saura qu'il ne peut sans cette Cause en connoî- tre le premier élément , & sur-tout quand il verra qu'elle habite & gouverne souverainement ce quarré fécond , hors duquel l'homme ne trouvera jamais ni le repos ni la Vérité.

Alors il ne doutera plus qu'en s'approchant d'elle , il ne s'approche de la seule & vraie lumière qu'il ait à attendre , & qu'il ne trouve avec elle non seulement routes les connoissan-* ces dont nous avons traité , mais bien plus encore la science de lui-même, puisque cette Cause , quoique tenant à la source de tous Us nombres , s'annonce néanmoins par-tout spécialement par le nombre de ce quarré , qui est en même temps le nombre de £ homme.

Que ne puis-je déposer ici le voile dont je

538 Clef du Chiffre universel. me couvre , & prononcer le Nom de cette Cause bienfaisante, la force & l'excellence même, sur laquelle je voudrois pouvoir fixer les yeux de tout l'Univers ! mais , quoique cet Erre ineffable, la clef de la Nature , l'amour & la joie des simples, le flambeau des Sages, & même le secret appui des aveugles , ne cesse de soutenir l'homme dans tous ses pas , comme il soutient & dirige tous les actes de l'Univers , cependant le Nom qui le feroit le mieux concoure, suffiroit, si je le proférois , pour que le plus grand nombre dédaignât d'ajouter foi à ses vertus & se défiât de toute ma doctrine ; ainsi le désigner plus clairement , ce seroit éloigner le but que j'aurois de le faire honorer. Je préfère donc de m'en reposer sur la péné- tration de mes Lecteurs. Très-persuadé que malgré les enveloppes donc j'ai couvert la Vé- rité , les hommes intelligents pourront la comprendre , que les hommes vrais pourront la goûter , & même que les hommes corrompus ne pourront au moins s'empêcher de la sentir , parce que tous les hommes sont des C-H-R.

Te£ est le précis des réflexions que je me suis proposé de présenter aux hommes. Si mes engagements ne m'eussent retenu, j'aurois pu sans doute parcourir un champ bien plus étendu. Néanmoins, dans le peu que j'ai osé leur

dire,

dire, je me flatte de ne leur avoir offert que ce qu'ils sentiront tous en eux-mêmes, lorsqu'ils voudront y chercher avec courage, & se défendre à la fois d'une crédulité aveugle & de la précipitation dans leurs jugements, deux vices qui mènent également à l'ignorance & à l'erreur.

Dès lors , quand je n'aurois pas ma propre conviction pour preuve, je croirois toujours les avoir rappelle à leur Principe & à la Vérité.

En effet, ce ne sera jamais tromper l'homme, que de lui représenter avec force, quelle est sa privation & sa misère , tant qu'il est lié aux choses passagères & sensibles ; & de lui montrer que parmi cette multitude d'Etres qui l'environnent, il n'y a que lui & son guide qui jouissent du privilège de la pensée.

S'il veut s'en convaincre , qu'il consulte dans cette classe sensible, tout ce qu'il apperçoit autour de lui ; qu'il demande aux Eléments pourquoi, tout ennemis qu'ils sont, ils se trouvent ainsi rassemblés pour la formation & l'existence des Corps ; qu'il demande à la Plante pourquoi elle végète ; & à l'Animal , pourquoi il erre sur cette surface ; qu'il demande même aux Astres pourquoi ils éclairent & pourquoi, depuis leur existence , ils n'ont pas cessé un seul instant de suivre leur cours.

Tous ces Etres sourds à la voix qui les interrogera , continueront de faire chacun leur œu-

vre en silence, mais ils ne rendront aucune satisfaction aux désirs de l'homme, parce que leurs faits muets ne parlant qu'à ses yeux corporels, n'apprendront rien à son intelligence.

Bien plus , que l'homme demande a ce qui est infiniment plus voisin de lui-même, je veux dire , à cette enveloppe corporelle qu'il porte péniblement avec lui ; qu'il lui demande , dis-je, pourquoi elle se trouve jointe a un Etre avec lequel, suivant les Loix qui le constituent, elle est si incompatible. .Cette aveugle forme n'éclaircira pas mieux ce nouveau doute , & laissera encore l'homme dans l'incertitude.

Est-il donc un état plus à charge, & en même temps plus humiliant , que d'être relégué dans une Région où tous les Etres qui l'habitent, sont autant d'étrangers pour nous ? Où le langage que nous leur parlons ne peut pas en être entendu ; où enfin > l'homme étant enchaîné malgré lui a un corps qui n'a rien de plus que toutes les autres productions de la Nature, traîne par-tout un Etre avec lequel il ne peut pas converser?

Ainsi, malgré la grandeur & la beauté de tous ces ouvrages de la Nature, parmi lesquels nous sommes placés, dès qu'ils ne peuvent ni nous comprendre, ni nous parler, il est certain que nous sommes au milieu d'eux comme dans un désert. Si les Observateurs eussent été persuadés de

ces vérités, ils n'auroient donc pas cherché dans cette Nature corporelle, des explications & des solutions qu'elle ne peut jamais leur donner; ils n'auroient pas non plus cherché dans l'homme actuel le vrai modèle de ce qu'il devroic être , puisqu'il est si horriblement défiguré ; ni à expliquer l'auteur des choses par ses productions matérielles dont l'existence & les Loix étant dépendantes , ne peuvent rien faire connoître de celui qui a tout en soi.

Leur annoncer alors que la voie qu'ils ont prise met elle-même le premier obstacle à leurs progrès, & les éloigne entièrement de la route des découvertes , c'est leur dire une vérité dont ils conviendront facilement, quand ils voudront la considérer.

En même temps , puisqu'ils ne peuvent nier qu'ils n'aient une faculté intelligente , n'est-ce pas leur parler le langage de leur raison même, que de leur dire qu'ils sont faits pour tout connoître & tout embrasser; puisqu'une faculté de cette classe ne seroit pas aussi noble que nous le sentons , si parmi les choses passagères, il y en avoit qui fussent au dessus d'elle; & puisque les efforts continuels des hommes tendent comme par un mouvement naturel, à les délivrer des entraves importunes de l'ignorance , & à les rapprocher de la Science, comme d'un domaine qui leur esc propre.

S'ils

S'ils ont si peu à s'applaudir de leurs succès, ce n'est donc plus à la foiblesse de leur nature, ni à la borne de leurs facultés qu'ils doivent l'attribuer, mais uniquement à la fausse route qu'ils prennent pour arriver au but , & parce qu'ils n'observent pas avec assez d'attention que chaque classe ayant sa mesure & sa Loi, c'est aux sens à juger dtes choses sensibles, parce que tant qu'elles ne se font pas sentir au corps, elles ne sont rien ; mais que c'est à l'intelligence à juger des choses intellectuelles auxquelles les sens ne peuvent rien connoitre; & que vouloir ainsi appliquer à Tune de ces classes, les Loix, & la mesure de l'autre , c'est aller évidemment contre l'ordre dicté par la nature même des choses, & par conséquent s'écarter du seul moyen qu'il y eût pour en discerner la vérité.

J'ai donc pu croire n'offrir à mes semblables que des Vérités faciles à appercevoir , en leur disant que ce qu'ils cherchent n'est que dans la centre, que par cette raison, tant qu'ils ne feront que parcourir la circonférence, ils ne trouveront rien, & que ce centre qui doit £tre unique dans chaque Etre , nous étoit indiqué par ce quarré universel qui se montre dans tout ce qui existe, & se trouve écrit par-tout en caractères ineffaçables.

Si je ne leur ai fait connoître que quelquesuns des moyens de lire dans ce centre fécond ,

qui est le seul Principe de la lumière , c'est qu'indépendamment de mes obligations , c'eût été leur nuire que de me dévoiler davantage; car très-certainement ils ne m'auroient pas cru ; c'est donc , comme je me le suis promis, à leur propre expérience que je les rappelle , & jamais , comme homme , je n'ai prétendu avoiif d'autres droits.

Mais quelque peu nombreux que soient les moyens dont je leur ai donnné des idées, & les pas que je leur ai fait faire dans la carrière, ils ne pourront manquer d'y prendre quelque confiance , en voyant l'étendue qu'elle a découvert à leurs yeux , & l'application que nous en avons faite sur un si grand nombre d'objets différents.

Car je ne présume pas que ce champ , par cette raison qu'il esc infiniment vaste , puisse leur paraître impraticable , & il seroit contraire à toutes les Loix de la Vérité, de prétendre que ce fût la multitude & la diversité des objets qui fût interdite à la connoissance de l'homme. Non , si l'homme est né dans le centre , il n'est rien qu'il ne puisse voir , rien qu'il ne puisse embrasser; au contraire, la seule faute qu'il puisse commettre , c'est d'isoler & de démembrer quelques parties de la science , parce qu'alors c'est attaquer directement son Principe , en ce que c'est diviser l'Unité.

Et dans ce sens , que mes Lecteurs décident entre cette marche & la mienne ; puisque , malgré la variété prodigieuse des points qui m'ont occupés , j'unis tout & ne fais qu'une Science , au lieu que les Observateurs en font mille , & que chaque question parmi eux devient l'objet d'une doctrine & d'une étude à part.

Je n'ai pas besoin non plus de leur faire remarquer qu'après toutes les observations que je leur ai présentées sur les différentes sciences humaines , ils doivent m'en supposer au moins les premières notions ; ils peuvent en outre , d'après la réserve marquée qui règne dans cet écrit , & d'après les voiles qui y sont répandus , pré- sumer que probablement j'aurois plus à leur dire que ce qu'ils y ont vu , & plus que ce qui est connu généralement parmi eux.

Cependant, loin de les mépriser , en considé- rant l'obscurité où ils sont encore , tous mes vœux tendent à les en voir sortir pour porter leurs pas vers des sentiers plus lumineux que ceux où ils rampent.

De même aussi , quoique j'aie eu le bonheur d'avoir été conduit plus loin qu'eux , dans la carrière de la Vérité ; loin de m'en enorgueillir , & de croire que je sache quelque chose , je leur avoue hautement mon ignorance, & pour prévenir leurs soupçons sur la sincérité

de cet aveu , j'ajouterai qu'il me seroit impossible de m'abuser moi-même là-dessus , car j'ai la preuve que je ne sais rien.

Voilà pourquoi je me suis annoncé si souvent , comme ne prétendant pas les mener jusqu'au terme ; c'est assez pour moi de les avoir en quelque sorte forcés de convenir que la marche aveugle des sciences humaines les approche bien moins encore du but auquel ils tendent , puisqu'elle les conduit à douter même qu'il y en ait un.

Je les oblige par-là à s'avouer qu'en destituant les sciences , du seul Principe qui les dirige , & dont par elles-mêmes elles sont inséparables , loin de s'éclairer , ils ne font que s'enfoncer dans la plus affreuse ignorance, & que c'est uniquement pour avoir éloigné ce Principe , que les Observateurs cherchent partout laborieusement, & qu'ils ne sont pres« que jamais d'accord.

C'est donc assez , je le répète , de leur avoir découvert aujourd'hui le nœud des difficultés qui les arrêtent : dans l'avenir la Vérité ré? pandra plus abondamment ses rayons , & elle reprendra dans son temps, l'empire que les vaines sciences lui disputent aujourd'hui.

Pour moi, trop peu digne de la contempler , j'ai dû borner mes efforts à faire sentir qu'elle existe 7 & que l'homme , malgré sa misère >

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Des erreurs et de la vérité. Édimbourg [Lyon], 1775. Hermetic Cloud, https://hermeticcloud.com/library/saint-martin-des-erreurs-et-de-la-verite/. Public-domain text reproduced in full; markup only.

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