ave% poursuivi pendant près de trois années la voie mystique qui conduit au sanctuaire où le « Nouvel homme » peut être évoqué. Aujourd’hui , vous com - mence% à récolter les gerbes minces lentement sorties des graines semées jadis dans le champ du sacrifice , sans nul espoir de récolte. L’Invisible s’est manifesté à vous et vous a marqué du sceau de « ceux qui savent ». Qu'importe maintenant ma présentation ? Vos œuvres et vos actes parlent plus haut que ma faible voix.
Mais je tiens à insister sur l’exemple qui se dégage de votre carrière initiatique. Arrivé au Groupe d’études ésotériques en simple étudiant , vous ave\ su vous élever uniquement par le travail psychique personnel de degré en degré jusqu’au seuil de Fllluminisme dont ce traité , vraiment kabbalistique et vraiment français , par ses aperçus élevés et sa clarté , fixe les principes. Et, près d’atteindre au but, je vous retrouve aussi dévoué et aussi simple d’ambition qu'au début ; vous ave% su résister autant à l’orgueil qu'au cruel plaisir de « tuer l'initiateur ». De cela , je n'ai pas à me féliciter: votre conscience le fera pour moi , et l’Invisible saura vous payer mieux qu’en argent ou en éloges le prix de votre dévouement. Par moments , devant les calomnies et les sarcas??ies que
tïï a valus mou Œuvre de réalisation, i ce Groupe indépendant d’études ésotériques, auquel les fondateurs ont tant sacrifié d’eux-mêmes, j’ai été vrès de ce découragement contre lequel Bœhme s’élève avec tant de force. Mais depuis que fai vu cette œuvre permettre la naissance , révolution et Vunion de personnalités telles que Marc Haven 3 Haatan et vousmême, le courage m’est revenu.
Je puis maintenant disparaître, certain de laisser la tradition occidentale que j’ai défendue en des mains loyales et sûres , Avec mes félicitations pour ce tiavail, recevez mon cher Sédir, Vassurance de toute ma gratitude.
Papus.
Bruxelles. 3 février 1894.
Que Ton me permette tout d'abord quelques mots sur la raison d'être des pages suivantes. Beaucoup de ceux qui me font le trop grand honneur de me demander des indications psychiques tendent, selon le mode encore physique où opère leur désir, à déterminer des manifestations réelles en eux et autour d’eux. Noble ardeur en son principe, mais qui, mal appliquée, peut conduire à la plus pernicieuse sensitivité. Or on remarque ceci : que la tradition occulte, qui possède les plus magnifiques développements en théorie, n’a laissé que des psychologies simples comme la vérité, et dont la simplicité même éblouit des yeux perdus par les analyses myopes des moralistes exotériques. L'autre classe d'œuvres qui décrivent le mieux le travail interne de l'homme a été produite par les mystiques. Là, dans une autre direction se retrouve le déséquilibre de l’esprit tendu vers une entité. Le mystique en effet, ainsi que me le faisait
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remarquer judicieusement Marc Haven, travaille d’abord activement à se former, par la purification intérieure et par la destruction des images extrinsèques, une conception idéale qu’il appelle Jésus, la Vierge, le Sacré-Cœur, la Bodhi, le Rout’s, miroir magique véritable qui teint à sa couleur les choses spirituelles et en qui le disciple tend à s’anéantir par la contemplation passive.
L’idéal est donc de savoir profiter de la science très réelle et souvent fort utile que nous offrent les illuminés religieux sans pour cela nous laisser absorber par une seule face de la Pensée Universelle. En un mot, pour employer l’expression d’un littérateur contemporain qui a su mêler le scepticisme au dilettantisme mystique, il faut bâtir sa citadelle en tous les points de l’Univers à la fois. Vivre avec le Cosmos est la Voie : Ces pages s’efforceront de prouver une fois de plus cette immuable Vérité.
I
L’idée de la culture mystique est celle-ci: Adam ayant failli, et avec lui la Nature entière, pour retrouver l’État paradisiaque il faut donc que chacun de ses fils détruise en lui les qualités terrestres et réédifie les facultés célestes. Tout d’abord la connaissance de l’involution, dans ses grandes lignes au moins, s’impose. Au cours de cet exposé, tout en suivant strictement la pensée du maître, j’ai, autant qu’il m’a été possible, délaissé sa nomenclature, d’abord parce
que la compréhension en exige seule tout un travail préliminaire, et qu’ensuite il faut, en étudiant Bœhme, autant s’attacher à ce qu’il ne dit pas qu’à ce qu’il dit.
Voyons tout d’abord ce qu’il pensait d’Adam et du Paradis. Pour le Philosophe teutonique, la création est l’introduction de l'espace et du temps dans le monde des volontés particulières ; en somme, la création est l’individualisation ; idée profonde, base de toute connaissance et applicable à tous objets. L’Absolu inconditionné se manifesta potentiellement par trois qualités : l’une primordiale, le feu obscur, l’autre relative à la précédente : la lumière, qui n’existe que par son opposition à l’ombre; enfin ces deux premières se réunissent par une faculté commune, semblable aux Saktis des Védantins, qui est la corporéité; c’est nïn, l’Eve de Moïse. On voit ici jusqu’aux expressions identiques que la Kabale (.Idra Rabba) affectionne de préférence et qu’Eliphas Lévi a reproduites. Cette première triade est le royaume de la jubilation. De ses deux premiers termes sont formés les anges, les Elohim, qui réunissent dans une individualité consciente la colère et l’amour, Hocmah et Binah kabbalistiques ; du dernier terme naît le royaume des anges. Nous retrouvons là tout le système de Wronski.
De ce premier quaternaire de verbalisation, le IEVE de Moïse, émane une individualité marquée à son signe, dont la place est située dans le Paradis. Antérieurement à cela, il y avait eu toute la création divine et l’histoire du péché de Lucifer correspondant sans doute aux dix premiers livres perdus de la Genèse.
Ces involutions sont d’ailleurs la correspondance exacte les unes des autres.
Adam est donc une individualité contenant en soi dans toute leur perfection de correspondance les Trois Principes de la première triade; il était deux en un, c’est-à-dire possédant l’Amour et la Sagesse, avec pour troisième faculté le Limon basique qui formait l’essence de Lucifer, le feu obscur et interne qui, selon la qualité martiale, est la force centripète de tous les êtres émanés. C'est l’astre noir de l’ancienne Kabbale égyptienne, le quatrième principe de de l’homme des théosophistes modernes. Son existence se déroulait dans l’Eternité, c’est-à-dire selon sa dépendance de son émanateur ; son principe individuel agissant de concert avec la détermination de Iehovah qui l’avait produit.
Voyons comment Bœhme donne l’histoire de la faute d’Adam (i). Comme je viens de le dire. l’Adam Edénique possédait dans son amour de Jhoâh le principe de vie qui le soutenait dans son élaboration éternelle ; il obéissait à la force centrifuge par laquelle il gravitait autour de ce Soleil ineffable. Et le procès régulier de son orbite organisait dans le point infini du présent le monde de l’existence inférieure, reflet triple de son essence également triple. La première chute eut lieu lorsque le Tentateur, élevant sa convoitise vers Adam, détermina l’érection en lui des propriétés du monde ténébreux et du monde extérieur, qui voulurent dès lors se sustenter de l’externe.
(i) De la Régénération.
Elles se personnalisèrent donc, et ainsi germa et crût l’arbre de la science du bien et du mal. Comme suite nécessaire de tout ceci, Adam se détacha de la dépendance divine ; il cessa d’obéir à la force centrifuge selon laquelle il gravitait autour du Soleil Ineffable spirituel ; l’attrait du monde extérieur continuant à croître pour lui, les deux essences aqueuse et ignée qu’il possédait encore en lui se séparèrent ; il s’était représenté sa faculté générative avec une imagination tout entière portée vers l’ipséité (le soi) ; et son rêve se réalisa: Eve était devant lui lorsqu’il se réveilla dans la vie naturelle extérieure. De même après la dernière chute, le péché d’Eve, tentation qui dura, paraît-il, quarante jours, le couple paradisiaque passa dans la propriété de la colère : c’est-à-dire que l’égoïté étant alors devenue définitivement le principe de leur vie, ils se firent centre pour cette Nature extérieure à laquelle ils avaient attaché leurs imaginations ; cette dernière dut donc tirer d’eux sa subsistance et son accroissement : ils furent alors accablés et condamnés au plus terrible des Destins : la désagrégation continue et totale. Pour y échapper, il leur fallut changer le mode de leur existence, arrêter le cours de leur vie dans l’éternité, et par une individualisation nouvelle ayant ainsi déterminé l’espace, s’y multiplier à l’infini au moyen du temps. Dans chacun des sous-multiples d’Adam passe l’étincelle divine de la première triade, qui se purifie et s’élabore sous les innombrables vêtements qu’elle revêt (i).
(i) Voyez le Caïn de Fabre d’Olivet.
Essayons de déterminer ce qu’a produit cette chute dans rhomme individuel. Sa caractéristique fondamentale, la base de son être, le principe de sa vie, le mobile de son activité, c’est le principe d’individualisation, la force volitive qui a perdu notre premier père. Ce ressort caché agit dans les formes de notre être, et combine entre eux ses modes de manière à déterminer tous les mouvements de l’âme non illuminée, c’est-à-dire suivant l’échelle septénaire. Le meilleur est sans doute de transcrire ici Bœhme (i) :
« Nous avons un exemple clair en Lucifer et en Adam, de ce que produit Lipséité lorsqu’elle reçoit la lumière naturelle, et qu’elle se met dans l’entendement selon ses propres déterminations ; on en voit un autre exemple dans l’orgueil des savants qui reçoivent la lumière du monde extérieur ou de la nature dans leur sphère raisonnable ; et cependant cherche et désire cette science naturelle comme le plus précieux trésor : ce qu’elle serait d’ailleurs si l’on en usait comme il faut.
« Mais c’est une chose dangereuse à l’homme que d’avoir la lumière de la connaissance en l’ipséité, parce que celle-ci, qui est aussi la raison, est fortement enchaînée dans la colère de Dieu et dans le monde terrestre.
(i) De l'Equanimité, ch. i.
« La fureur de la nature éternelle et temporelle s’en réjouit d’abord (de voir la science en l’ipséité), de sorte que celle-ci développe f’orgueil et sort du véritable abandon auquel elle doit se laisser aller en Dieu et de l’humilité qu’elle ne doit jamais oublier; elle refuse alors les fruits du Paradis, n’acceptant que les siens propres, en lesquels sont le bien et le mal. Ainsi ont fait Lucifer et Adam : ils sont rentrés tous deux par leurs désirs personnels dans le principe qui les avait produits ; à savoir pour Lucifer, matrice de feu, centre de la nature colérique, pour Adam, la matrice du monde extérieur, c’est-à-dire la nature qui contient le bien et le mal.
« Or, l’un et l’autre (Lucifer et Adam) se trouvèrent par leurs désirs trompeurs, captifs dans la matrice, et ils se détournèrent de Dieu, lequel prit pour moyen d’expression l’esprit de sa volonté ; ainsi la créature ,est devenue dans ses désirs ennemie de l’amour et de la bonté divines.
« Adam fut de même emprisonné dans la matrice terrestre, mi-partie mauvaise puisqu’elle est formée des essences de l’amour et de la colère de Dieu ; c’est pourquoi les éléments régissent Adam. »
Commençons maintenant à décrire la voie de la Régénération.
III
Cet intime émoi qui touche le cœur, ce présage mystérieux de la régénération, dont le discret appel
retentit si profondément aux chambres solitaires de l’âme, beaucoup en ont cherché la raison. Ne seraitce pas le cri de l’ange divin, tendre guide de notre douloureux chemin de croix, au-dessus des régions élémentaires et astrales? Ne serait-ce pas Lui qui, jugeant notre corps pitoyable et notre vieux cœur assez meurtris par les flèches du feu satanique, nous invite à relever la tête et nous montre tendrement les si belles épines des buissons intérieurs et les calices amers que nous prépare l’Initiatrice vêtue d’émeraude ?
C’est l’Ange solaire, la divine étincelle, qui profite d’un moment où notre corps élémentaire est plus écœuré que de coutume par la grossièreté des contingences, et par un puissant appel, donne cette sensation de vacuité, cette faim faite de dégoût et de douleurs qui est la première sensation de l’âme tournée vers la Droite. Mais l’aliment ne vient pas à l’attente de la faim ; l’esprit reste muet et le cœur sans force; et dans cette prostration, le nuage des corporéités s’élève et obscurcit l’âme de ses ténèbres ; c’est alors qu’il faut appeler la volonté martiale et la faire agir en soi et hors de soi. En soi, pour faciliter l’accès de notre âme à la divine Épouse, hors de soi pour briser nos attaches au monde matériel : famille, amis, position. Ici surgit cependant un écueil que peu ont évité peut-être parce qu’il est évident. Quand le Christ et les maîtres après lui ont recommandé de vendre tous les biens de ce monde pour se charger uniquement de la croix, il n’a jamais été dans leur intention de prêcher la mendicité ; au contraire, ils ont voulu détacher de toutes choses terrestres
l’homme qui les aime avec passion, c’est-à-dire négativement, pour que, ayant perdu pour lui le ressort intérieur, il ne les considère que comme des moyens de se relier à l’universel.
Ce premier sacrifice accompli, le pénitent pourra sentir la présence de la Vierge intérieure, mais sans la posséder cependant, car elle ne peut se donner qu’à ceux qui ont triomphé des portes de l’enfer. Ce sera là la première victoire sur l’égoïsme, procurée par l’humilité ; il faut tout d’abord s’attacher à la remporter coûte que coûte, quelque temps et quelque douleur qu’il faille pour cela. Et ainsi pour tous les autres degrés de la purification ignée.Cette précaution est de toute importance; sans elle,l’harmonie de l’être total est compromise, et l’harmonie est la règle absolue de tout développement naturel.
Mourir continuellement à la vanité du corps, tel est le premier pas. Mais prenons garde que cette pression continuelle exercée sur l’orgueil terrestre ne nous conduise à la tristesse. Là est l’écueil opposé; laprière seule peut le faire surmonter, nous verrons comment, selon la complexion élémentaire de chacun. Toute mélancolie est une faiblesse, c’est un accablement saturnien du feu de l’âme sous l’influence de la terre extérieure : les religieux bouddhistes doivent toujours avoir le sourire aux lèvres, comme les moines de beaucoup d’ordres d’Occident. Voici quelques développements donnés par Bœhme sur le combat de la Tristesse.
La Tristesse ne vient pas de la complexion élémentaire, mais bien de l’âme essentielle qui, enfermée dans
les éléments, perd parfois son ressort contre eux ; c’est ce qui a lieu surtout dans un tempérament où domine la terre, qui est le résidu des essences terrestres (VIN, Arelç, terre : élément final et terminatif). Les nerveux sont en général tristes et taciturnes, de même les saturniens. Pendant la vie physique l’âme et la complexion élémentaires sont donc étroitement liées l’une àl’autre, quoiqu’elles soient toutes deux les filles des puissances opposées : l’esprit et la matière ; l’homme, semblable à un miroir double, est donc astreint à nourrir de l’essence élémentaire la parcelle de lumière qui scintille en lui. C’est cette lumière,l’âme, qui, depuis la chute d’Adam, a tourné son appétence vers le dehors ; elle a donc été revêtue des éléments, et elle en dévore l’émanation pour alimenter sa flamme. Et elle se nourrit de cette substance grossière jusqu’àcequ’un rayon duFils descende en elle, et l’introvertisse en son centre pour tourner son appétence vers les divines essentialités. Ce changement de polarisation, quand il est achevé, constitue ce que les mystiques chrétiens appellent « Mariage de l’Agneau ». L’âme est alors débarassée des éléments. Jusque-là, pour accomplir sa révolution, il fautqu elle s’applique à connaître leur manière d’agir et leurs ruses : car il tendent toujours vers la base multiple.
Voyons un peu plus avant dans les quatre complexions:
Le tempérament bilieux, ou igné, ou colérique, a comme qualité fondamentale l’orgueil, la colère, l’individualisation : c’est l’homme volitif de Fabre d’Olivet, le principe d’égoïté.
La complexion sanguine, aérienne;"est avant tout gaie et vive; elle se disperse facilement et place volontiers son désir sur des objets multiples: là est 1 embuscade du tentateur.
La complexion phlegmatique est la plus passive de toutes ; comme les vents ou la pierre jetée ride un moment la surface d’un lac sans en émouvoir la masse profonde, ainsi les impressions extérieures, le péché, la science, les exhortations passent sur le lymphatique sans parvenir àl’ébranler : c’est à coup sûr la plus fâcheuse disposition pour la pauvre âme qui y est enfermée, à moins que les astres n'introduisent dans cette passivité un ferment continnel (i). Celui en qui elle domine doit entourer de grands soins son effort psychique, car il devient facilement hypocrite en face de lui-même.
La complexion mélancolique est celle où le diable réussit le plus facilement par le désespoir ; elle peut arriver au vrai ou à 1 extreme mal, car en elle le tentateur est très à découvert, et l’âme de désir peut en discerner facilement les intrigues. On sait quel est celui que Bœhme appelle le diable et le tentateur; on sait également que la Terre est l’élément extrême, le résidu et la base des autres: le ,Shatan fiébreu dont le nom a la même racine que celui du nombre deux. Nul doute qu’à la réflexion le lecteur n’assente avec la plus grande certitude toute la profondeur investigatrice du Philosophe Teutonique.
(0 On voit que Bœhme connaissait la théorie astrologique sur l'influence différente des astres etdes signes du zodiaque. (Ci. Lumière d'Égypte; et Abel Haatan, Astrologie judiciaire.)
Les gens mélancoliques devront donc résister de toutes leurs forces aux découragements et à la tristesse qui se feront le plus souvent sentir après quelque progrès accompli ; ils devront éviter en tout 1 obscurité, surtout dans leurs prières, afin de contre-balancer le plus possible le travail du ferment basique, et se réconforter en se servant comme d un bouclier des deux passages suivants: « La semence de la femmè brisera la tête du serpent, » et: « Le sang de Jésus- Christ nous purifie de tout péché. »
Mais la plupart des tristesses viennent de 1 imagination de l’âme ; il ne faut point non plus s’en inquiéter, car elles sont extérieures, et viennent du dehors : le seul fait que l’âme gémisse et soupire après une marque divine en elle, est la preuve certaine que Dieu le Père l’a entendue et l’attire à soi en son fils le Christ, et cet attrait divin est le Saint-Esprit luimême. Pour bien saisir tout ceci, il est nécessaire d’avoir une idée exacte du ternaire et des relations de ses termes entre eux: nous nous permettons de signaler à l’attention du lecteur studieux les Harmonies de l’Etre exprimées par les nombres de Lacuria; on y trouve, si l’on veut s’en donner la peine, les plus précieuses lumières sous le voile d’un style simple et sans artifice.
Le seul danger, en somme, que présente la complexion mélancolique est celui du découragement , les trois autres tempéraments possèdent en effet soit une lumière, soit un reflet propres, qu ils peuvent confondre avec la lueur divine. Il n’en est pas de même pour le tempérament terrestre, et c’est souvent
lorsqu’il est plongé au plus noir de la tristesse que son âme est le plus près du lieu où gît le caillou blanc de l’Apocalypse, ce caillou duquel doit jaillir l’étincelle qui consommera le céleste mariage de l’Agneau.
Le mélancolique ne doit pas demeurer seul ; mais la société intellectuelle doit être peu nombreuse; qu’il s’en tienne à l’Ecriture Sainte; qu’il se garde de l’enthousiasme extérieur comme de l’ivresse et de la colère : car le déséquilibre lui est funeste, et la force de ce tempérament l’empêche de pouvoir avec souplesse retrouver son équilibre lorsqu’il a été ému par une image externe. Qu’il se garde avec le même soin de l’avarice, car elle est terrestre; il n’y a rien de meilleur pour lui que de mener une vie simple, retirée, sans orgueil, dans une profession commune ; qu’il ne se charge pas de beaucoup de soins, et qu’il n’entreprenne rien sans la prière.
Un homme dont l’âme est vêtue de la complexion colérique doit avant tout la purifier par l’eau de l’humilité ; si, en outre, il a 9 dans son signe de vie, il sera tourmenté jour et nuit par 1 impudicité, les^ images extérieures s’y revêtent d’une lumière ignee ; c’est pourquoi cette complexion est dangereuse aux puissants : il faut qu’ils la crucifient perpétuellement par la douceur et l’humilité ; car l’Esprit de Dieu se manifeste par une grande douceur.
Il en est à peu près de même pour la complexion
sanguine ; elle aussi possède une lumière propre dans
laquelle elle mire son activité et l’étendue de ses con-
naissances. L’air reçoiten effet toutes les influences ( i ) ; c’est pourquoi cette complexion doit être soumise à un sévère contrôle; car bien que le Tentateur n’ait pas en elle de demeure propre, il peut s’y frayer un chemin par le péché, qui n’est qu’un attachement désordonné aux choses extérieures. C’est pourquoi une vie calme et retirée fait beaucoup pour conserver la complexion aérienne dans le droit et pur chemin, où l’influence des étoiles n’est pas ressentie.
Le tempérament phlegmatique est bien la plus mauvaise demeure où la pauvre âme puisse se trouver enfermée ; car cette complexion est la demeure du mensonge et de l’hypocrisie. L’eau est la passivité universelle ; elle reçoit tout en elle, le digère, s’en salit en son sein, tandis que sa surface reste claire et brillante comme un miroir. Il faut à la complexion phlegmatique une purification sèche : toujours veiller et prier : et que l’âme exerce sur les impressions du dehors un contrôle sévère et actif, tandis que le ferment lumineux qui est le saint désir spirituel, fasse bouillonner la complexion, pour que ses immondices remontent à la surface afin qu’elles s’évaporent dans l’air extérieur.
En somme, dès les premiers résultats du désir, Bœhme apprend à harmoniser notre tempérament ; il veut que l’on sache les équilibrer l’un par l’autre, de manière à garder latents en soi tous modes d’actions et à dresser, surmonter et diriger le principe central
(i) Le mensonge est, en effet, le gros défaut des Sanguins
de l’homme, sphère volitive (Fabre d’Olivet) au sein de laquelle gît le Diable, le Nahash Haroum de l’Initié égyptien Moïse. « Là où tu n’habites point avec ton ipsaïté et ta propre volonté, c’est là où habitent les anges, avec toi et partout ; et là où tu habites avec ton ipsaïté et ta propre volonté, c’est là où habitent les diables avec toi et partout », parce que « là où a volonté de Dieu se déployé en quelque chose, Dieu y est manifeste, et les anges habitent aussi dans cette manifestation ; et lorsque Dieu ne veut pas dans une chose avec la volonté de cette chose. Dieu n’y est point manifeste, mais il habite seulement en soi-même, sans aucune coopération de cette chose ; là il n’y a qu’une propre volonté hors de la volonté de Dieu, et c’est là où habite le diable et tout ce qui est hors de Dieu. »
Ainsi donc se livre le combat contre la tristesse et la duplicité. Lorsque l’âme remporte enfin la victoire, soit que la bataille ait duré plusieurs années, soit qu’elle ait été décidée en un instant, le bon combattant ressent les premiers baisers de Sophie : l’essence adamique se découvre dès lors par la vertu du Réparateur, mais elle est seulement comme une lumière imperceptible, qui contient en virtualité toutes les facultés du désir. Dès que l’on a ressenti cette première illumination, indicatrice du chemin, il faut se remettre de suite à la crucifixion, faire mourir ses convoitises dans la chair et dans le sang. Il faut passer par ce jugement et par cette épreuve tôt ou tard ; heureux ceux qui dès cette vie ont eu le courage de la subir I
Ici Bœhme recommande de s’abîmer en Jésus-Christ, en « celui qui brise et rompt la colère de Dieu » ; précieux secours pour ceux qui n’ont pas franchi le cercle magnétique et magique d’une foi religieuse. Mais les audacieux qui ont préféré être seuls et sans consolation doivent ici redoubler de précautions et et de vigilance ; l’orgueil est là, aux portes de leur cœur, et « le cœur de l’homme est le seul passage par où le serpent empoisonné élève sa tête ambitieuse, et par où ses yeux jouissent de quelque lumière élémentaire ; car sa prison est bien au-dessous de la nôtre (i) ».
Lorsque l’image du Christ est ainsi réveillée, l’âme en face de la splendeur de la Vierge éternelle, ressent son impureté avec plus de force ; elle s’accable alors de l’idée de son indignité, tandis que la Vierge s’approche plus près d’elle et teint de sa lumière lunaire le feu obscurci de la pauvre âme.
C’est maintenant que se conçoit la nécessité, la force et l’activité de la Prière. Elle est d’abord une demande, variée et adaptée, selon les sept sources actives qui procèdent du Jardin d’Heden ( 2 ). Ces sources « unissant mutuellement leurs forces diverses développent, les unes par les autres, leurs propriétés particulières, et cela d’une manière qui ne peut plus s’interrompre, et qui rend ces sources intarissables, puisque c’est la source de la vie qui les anime et qui les entretient », et la source de ces sept est dans le sacrement de la parole, par qui la prière
( 1 ) L'Homme de désir.
(2) Le Nouvel Homme.
devient active, car, écrit Saint-Martin « nous ne saurions trop l’affirmer, ce n’est point par la répétition des paroles dans la prière que le nouvel homme est parvenu à pouvoir se remplir de ces douces espérances et à faire sortir de lui, de ces paisibles intelligences qui répandent autour d’elles le calme et le repos; c’est en rassemblant avec soin tout le feu de son être intérieur qu’il en voit enfin s’élever une flamme pure, vive et légère... Voilà comment il est parvenu à découvrir en lui les quatre fleuves du jardin d’Eden, subdivisés dans ces sept sources sacramentelles qui sont les puissances de son âme,... elle-même régénérée et ordonnée de nouveau par le Sacrement de la parole. » Car il faut donner de sa vie si l’on veut recevoir de la vie, et il faut alterner avec art la prière verbale quand le cœur est plein de Dieu avec la prière muette et concentrée quand le cœur est vide (i).
Nous avons exposé ici un mouvement d’expansion de l’âme de désir. Vient maintenant une nouvelle période saturnienne de concentration et de pénitence qui purifiera et polira pour de nouvelles et plus sublimes images le miroir intérieur de l’âme. Que l’on me permette de citer en substance le Philosophe Inconnu, grand éclaireur dans les déserts spirituels où se complait Bœhme :
La vérité agit sur nous en substance par un médicament exclusivement divin dont l’amer, qui est la justice, purifie ce qui est vicié en nous, et dont ensuite
(i) L'Homme de désir.
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le doux s’unit à ce qui reste de vif en nous: ainsi est produite cette sensation douloureuse qui est la fièvre de la pénitence et qui se résout dans la douce sensation de la vie et de la régénération. Ce médicament travaille sans relâche ; il n’estpas contenu dans les tribulations terrestres: « cette pénitence donne la puissante tranquillité de la confiance et la terrible force de la douceur ». Seul, le plus élevé des trois types que Saint- Martin a donnés de l’ascèse mystique peuten ressentir pleinement les effets : c’est le nouvel homme. Les deux autres étant l’homme de paix et l’homme de désir.
S’examiner soi-même comme image de Dieu, temple du Saint-Esprit et membre du Christ ; examiner et comparer sa conduite à celle qu’indiquent les dix commandements ; se bien persuader que la volonté que l’on a de se tourner vers la grâce est Javoix de Dieu le Père lui-même qui attire à Christ par le Saint-Esprit: telles seront les méditations du pénitent; dès lors, il devra prendre une rigide résolution de briser les images terrestres d’orgueil, d’avarice, d’envie, de colère ( 1 ) et d’attrait qu’il trouvera moulées en son
(1) Que l’on nous permette, à titre d’élucidation, d’extraire un passage de Y Entretien d'une Ame illuminée avec une-autre qui ne l'est pas , dans lequel est indiquée la génération de ces quatre grandes prévarications. (Les antithèses des Quatre Vérités du Bouddhisme).
Lorsque, à l’origine, l’âme fut tentée par le démon et qu’elle eût consenti à connaître le bien et le mal, le démon lui présenta son image, le Mercure igné : l’âme introduisit son désir dans cette roue des éléments en lutte les uns contre les autres ; puis elle mangea du fruit de l’arbre de la science ; le feu de la Roue de l’essence est allumé, c’est-à- dire le pouvoir d’individualisation est déterminé : de lui
cœur ; qu’il se jette « aux pieds de Dieu, par prières avec les paroles de ses promesses vivement imprimées », que sa prière soit continuelle : ainsi se fortifiera sa résolution, et sa résolution, réciproquement, rendra plus ferventes ses prières : alors seront vaincus les trois monstres d’orgueil, d’avarice et d’envie qui sont comme les chefs des autres.
Quand cette purification uii peu plus interne est achevée, une activité également plus efficace doit se donner cours, au moyen d’un total sacrifice des multiples: Mourir chaque jour à sa propre volonté, introduire ses désirs en Dieu, et renaître avec un nouvel esprit et une nouvelle volonté par l’Esprit de Christ. — Les créatures ne vivent qu’en vertu de l’attention que nous leur prêtons ; si donc « la volonté les abandonne, les créatures meurent en soi avec toutes leurs inclinations, qui arrêtent actuellement l’âme dans son essor vers Dieu. La lumière naturelle de la raison est sans doute le trésor le plus précieux qui soit au monde si on sait l’obtenir concurremment avec la lumière divine: « mais
naissent aux quatre points de sa révolution les quatre passions. D’abord l’orgueil, désir de grandeur, de domination, mépris de l’humilité, vanité de la science personnelle ; puis « l’avarice, désir de sa propre volonté, qui voudrait tout attirer à soi et tout posséder » de ce qui est des créatures, de la terre, des métaux et des arbres. « En troisième heu, il s'éveilla dans la vie ignée une passion piquante et hostile qui est l’envie,... exerçant sa rage et sa fureur dans les désirs de l’avarice » ; par là, la faculté affective de Pâme fut détruite. La quatrième source qui s’éveilla dans cette vie ignée de l’âme fut la colère, s’exerçant contre tout ce qui s’oppose à l’orgueil : c’est là le fondement de l’enfer, qui est la colère de Dieu. Dès lors l’âme fut à la merci du démon, qui l’entraîne à toutes sortes de prévarications.
écoute comme tu dois t’en servir: la lumière divine se manifeste premièrement dans l’âme, elle éclaire comme la lueur d’un flambeau, et elle allume sur-le-champ la lumière extérieure de la raison ; non qu’elle s’abandonne entièrement à la conduite de la raison, comme de l’homme extérieur : nullement, l’homme se considère dans cette lueur pénétrante comme une image devant un miroir ; il apprend d’abord à se connaître dans l’ipséité, ce qui en soi-même est bon et utile. » La créature prend donc dans ce miroir conscience d’elle-même, de son indignité, de ses fautes, et par un effort persévérant de sa raison elle arrive à faire mourir logiquement cette raison même et son ipséité lorsqu’elle en compare la lumière fuligineuse et la petitesse à la splendeur et à l’immensité de Dieu, en Qui elle les abîme. Lorsque cet abandon a eu lieu, « le Saint-Esprit se saisit des facultés de la vie, et y élève sa domination, c’est-à-dire qu’il allume les facultés de la vie des flammes de son amour; et c’est alors que la sublime science et connaissance du centre de toutes choses s’élève selon les constellations intérieures et extérieures de la créature, dans un feu bien subtil et pénétrant, avec un plaisir extrême, pour s’abîmer dans cette lumière, s’en estimant tout à fait indigne et comme un néant. »
Remarquons avec quelle insistance et quelle force notre théosophe invite le disciple à s’abandonner au Christ : « Il faut que tu désespères de tout ton propre pouvoir et de tes forces... il faut que tu t’imprimes profondément les souffrances et la mort de notre Seigneur J ,-C., t’y plongeant avec ta raison et tous tes sens, pour
y persévérer toujours, désirant y mourir à tes créatures. » Ce sont là les idées directrices des pratiques occultes: La volonté particulière, dit en substance l’anonyme auteur de la Lumière d Égypte-, est puissante en raison de sa faculté d’absorber la volonté universelle ; nous sommes des canaux, écrit Laurence Oliphant (r), et la puissance thérapeutique serait parfaite si on pouvait devenir, ne fût-ce qu’un instant, vide et net de toute autre influence que de celle désirée. « Ce n’est que dans les nuits désespérées, noires et désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent dans i être hormis l’amour seul : — c’est seulement en ces sortes de nuits qu’un aussi rouge éclair peut luire, sillonner l’étendue et anéantir ceux qu’il frappe.
« C’est en ce vide seul que l’Amour, enfin, peut librement pénétrer les coeurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre en lui d’une seule et mortelle commotion ! Car une loi des dieux a voulu que 1 intensité d’une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi pour elle : alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute l’âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer! ( 2 ) ». Tuer l’ipséité exige une extraordinaire résolution ; il faut se tenir désespérément attaché au Christ et à la miséricorde divine, souhaiter l’anéantissement jusqu’à la défaillance, s’enfoncer au plus profond de son être jusqu’à ce que
(1) Synpneumata, Nouvelle force vitale.
(2) Villiers de l’Isle-Adam, Akedysseril.
le feu et la lumière se confondent. Le feu ténébreux de Tâme traverse en ces périodes d’angoisse des régions froides et sans air; il lui faut passer par ces dures épreuves jusqu’à ce que, s’étant enfin polarisé, il soit devenu un aimant irrésistible pour la divine Lumière des régions célestes. « La volonté abandonnée en Christ marche sur la tête du péché dans la chair, lequel en est la volonté et le désir du serpent. » Ce sont là les secondes Fiançailles. Que Ion se persuade bien que ces termes, trop grossiers sans doute, ne sont pas des métaphores: ils sont réels et sont remplis et verbalisés effectivement et d’une matière de plus en plus complète, à mesure que l’on se purifie: ceux qui ont passé ces épreuves pourront attester l’exactitude de ce que Bœhme écrit (i).
La régénération de l’homme a lieu dans la pensée, dans la parole et dans l’opération, c’est donc une œuvre vive et dont Tes effets sont physiques. Cette triple opération, interne et divine, transmue nos prières
(i) Prévenons ici l’âme en voie d’illumination. « Lorsque le soleil du grand regard saint de Dieu vient à l’éclairer, la vie en triomphe, la raison s’y mire, et la volonté entre dans l’ipséité, c’est-à dire dans une spéculation personnelle qui s’efforce de pénétrer au centre d’où procède la lumière. De là, la raison (cependant simple miroir des choses éternelles) s’enorgueillit et s’imagine que ce qu’elle fait est la volonté même de Dieu. » La lumière divine, s’obscurcit alors bientôt, tandis que persiste celle de la nature extérieure, purifiée cependant et concentrée. Les astres trouvant là une chambre parée y introduisent leurs puissances surabondantes dont la force achève de faire perdre à l’âme égoïsée le peu de domination qu’elle conservait encore sur son ipséité. « Tel est le sort de tous ceux qui, ayant été une fois illuminés de Dieu, sortent du vrai abandon et qui se sèvrent du lait de leur vraie mère qui est la Sainte humilité.
primitives, gémissements, lamentations et invocations en des contemplations, des commandements, des actions de grâce et des jouissances (i).
C’est pour la suivante période que Bœhme a écrit son admirable petit traité de la Vie supersensuelle, chefd’œuvre à tous sens du mysticisme contemplatif ( 2 ).
Nous ne pouvons résister au plaisir d’en transcrire ici le début :
« Le disciple dit au maître : -Comment puis-je parvenir à la vie supersensuelle, de sorte que je voie Dieu et que je l’entende parler? .
« Le maître répondit: Si tu peux t’élever un moment jusque-là où nulle créature habite, tu entendras ce que Dieu parlera.
« Le disciple dit: Cela est-il loin ou près?
« Le maître dit : Il est en toi ; et si tu peux garder le silence pour une heure dans tout ton vouloir et tes sens, tu entendras des paroles de Dieu inexprimables.
« Le disciple : Comment pourrais-je entendre si mon vouloir et mes sens sont en silence?
« Le maître : Lorsque le vouloir et les sens de l’ipséité seront en silence, l’ouïe, la vue et le verbe éternels se manifesteront en toi : Dieu lui-même entendra et verra par toi ; ton ouïe propre, ta propre volonté et ta vue sont les obstacles qui font que tu
(1) Le Nouvel Homme.
(2) Nous en publierons sans doute une traduction à la suite de celle du Miroir temporel de l'Éternité que prépare en ce moment la maison Chamuel.
ne peux ni voir ni entendre Dieu.
« Le disciple: Puisque je suis dans la nature, comment puis-je parvenir par la nature dans le fond supersensuel, sans la destruction de la nature ?
«Le maître : Trois choses sont nécessaires pour cela : La première, que tu tournes ta volonté vers Dieu, et que tu t’abîmes en sa miséricorde. La deuxième, que tu haïsses ta propre volonté et que tu ne fasses pas ce à quoi elle te pousse. La troisième, que tu te soumettes à la croix afin que tu puisses soutenir les tentations de la nature et de la créature. Si tu fais cela, Dieu parlera au dedans de toi, et il introduira ta volonté en Lui-même ; alors tu entendras les paroles que Dieu dit en toi. »
Dans ces quelques pages que Ton croirait écrites par l’adorableplume deGerson, est prêchée, expliquée et commentée la sublime doctrine du renoncement et de l’absorption en Christ. Là l’amour a pris son essor et dans le désert étoilé des cieux où il plane règne l’ineffable Silence troublé par les seuls battements du cœur des amants du Christ. Car « l’amour veut toujours s’élever et ne se laisser arrêter par aucun objet inférieur. Rien n’est plus doux que l’amour ; rien n’est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus agréable, plus plein ni meilleur dans le Ciel et sur la Terre, parce que l’amour est né de Dieu, et qu’il ne peut se reposer qu’en Dieu, sur aucun objet créé (i) ». « Si tu veux atteindre l’amour, il s’éloigne de toi; mais si
(i) Imitation de J.-C.
I
tu t'adonnes entièrement à lui, alors tu es mort à toimême, quant à ta volonté, et lui devient ta vie ; mais il ne fait point mourir : au contraire, il revivifie selon les forces de la Vie. » L’âme peut donc réaliser le Ciel en cette vie, « car le ciel et l’enfer sont présents partout ; ce n’est qu’une introversion de la volonté ou de l’amour de Dieu ou dans la colère, et cela arrive tous les jours. »
Ainsi l’âme sort pour toujours des ténèbres, et par la vertu du Grand Nom, ayant établi en elle l'unité de désir, ses vertus sont devenues comme son essence ce même Nom ; elle aura ainsi traversé la triple mort de sa pensée, de sa parole et de son action aboutissant à la triple résurrection qui rétablit en nous une source d'actions régulières, une source de mouvements vrais et une source de pensées saines.
Au delà est le Grand Mystère : contemplation et vie ineffables au seuil desquelles nous devons nous arrêter.
IV
Résumons ces idées et essayons d’en former un tableau synthétique. Tout d’abord le développement mystique ne comprend que la partie psychique de la réalisation occulte (i). La culture des sens physiques et hyperphysiques n’y est pas entreprise : leur sensibilité ne s’éveille que lorsque le moral est arrivé à une
(i) Barlet, Université des Hautes Etudes.
extraordinaire pureté. Alors se produisent involontairement et suivant les seules variations des causes extérieures (mouvements magnétiques lunaires par exemple), les phénomènes connus et produits à leur gré par les initiés : extases, clairvoyance, clairaudience, lévitations, sorties de corps astral. Il faut bien considérer ceci : c’est que la détermination consciente par un initié des faits médianimiques exige déjà plusieurs années d’entraînement sérieux.
Le cycle de vie mystique que nous venons de décrire d’après Jacob Bœhme s’étend d’un désir de pénitence à un état de vie plus élevé ; et dans la pensée intime du maître, ce cycle doit se répéter à satiété pour une même âme, formant ainsi une série de « Nirvanas », c’est-à-dire d états d’inconscience et de fusion avec la vie d’une sphère cosmique de plus en plus interne et élevée. Un désir et une période de repos, tels sont les points extrêmes du développement décrit. Ce désir primitif est déterminé par la satiété d’un état de vie antérieur. Il aboutit à la mort des images physiques (se détacher du monde) ; il se continue par la mort des images élémentaires et astrales (harmonisation, c’est-à-dire destruction des quatre complexions) et se termine par la mort des images intellectuelles (l’équanimité, l’abandon à l’idée de Christ). Au bout de ces trois périodes, un état de vie plus élevé pendant lequel l’âme récupéré ses forces pour l’ascension d’un autre Calvaire. Le point tournant est l’harmonisation de l’âme, l’instant où elle parvient à se solariser, et tout l’ensemble du mouvement tend à débarrasser le moi divin de ses
vêtements transitoires, en un mot à faire de l’âme un canal, une matrice de plus en plus libre et pure qui puisse être entièrement remplie de l’influx divin, personnifié, pour les mystiques chrétiens par la conception de Jésus-Christ.
Ainsi sont supprimés tous les développements positifs possibles à l’âme humaine. C’est ce qu’exprime cette phrase: « Ce n’est plus moi, c’est Jésus qui vit en moi. »
Enfin, le lecteur curieux pourra approfondir les transitions intermédiaires des quatre phases indiquées plus haut. Les correspondances suivantes du Zodiaque cabbalistique pourront servir à diriger ses recherches :
L’âme ressent d’abord le désir de pénitence, ré-' sultat du sacrifice de l’Agneau de Dieu [Aries); dans l’obscurité, elle se met à travailler sur elle-même avec la patience du Taureau; tandis que la Volonté [Gemini) s’affirme de se détacher des contingences pour recevoir l’influx spirituel ( Cancer) ; elle puise de nouvelles forces [Léo) au sein de la Vierge éternelle, et arrive ainsi à l’équilibre [Libra) des éléments en elle. C’est alors que le monde la fait mourir [Scorpion) ; retirée en elle-même, elle pose de solides bases pour un nouveau travail [Sagittaire) par la prière; elle fait pénitence de ses péchés [Capricorne) et devient, par une union plus complète [Verseau) avec son Epoux divin, l’humble et silencieux enfant [Poissons) qui ouvre ses yeux à l’Aurore de la Vie éternelle.
Telles sont les concordances que j’ai cru utile
d’établir entre l’essence de la théosophie de Bœhme et la tradition occulte. J’espère que le lecteur voudra bien pardonner les gaucheries de ces quelques pages en considération du zèle de celui qui les a écrites.
Janvier 1894 .
TOURS, IMP. E. ARRAULT ET C% 6, RUE DE LA PRÉFECTURE.
L’INITIATION
REVUE PHILOSOPHIQUE DES HAUTES ETUDES Publiée sous la direction de
Docteur en Médecine, Docteur en Kabbale MENSUELLE. — 100 PAGES. — 8 e ANNÉE. — ÔO RÉDACTEURS
U Initiation est justement considérée comme la plus sérieuse et la plus scientifique des revues s’occupant des faits psychiques et des sciences ou des arts encore peu connus. Le nombre de ses rédacteurs et la diversité des questions traitées, ainsi que l’entière liberté d’appréciation laissée à chaque auteur, à quelque école qu’il appartienne, expliquent le succès croissantde l 'Initiation qui compte aujourd’hui près de i,5oo lecteurs. La collection de cette revue contient la reproduction d’ouvrages anciens devenus introuvables et est fort recherchée par tous ceux qui s’intéressent au mouvement intellectuel contemporain.
Les tempéraments et la culture psychique. Paris, 1894. Hermetic Cloud, https://hermeticcloud.com/library/sedir-les-temperaments-et-la-culture-psychique/. Public-domain text reproduced in full; markup only.
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